Savoir-Etre ou Mourir
toute originalité est un aiglon qui ne brise la coquille de son oeuf que dans les aires sublimes et foudroyantes du Sinaï
(Aloysius Bertrand)

Introduction | Balzac | Baudelaire | Disraeli | Théophile Gautier | Hussards | Huysmans | Impressionnistes | Kafka | Lautréamont | Mallarmé | Maupassant | Musset | Nabis | Nerval | Poe | Proust | Romantiques | George Sand | Whistler



Balzac (1799 - 1850)


Génie incontestable de la littérature française, peintre des moeurs de ses contemporains, observateur averti du théâtre humain, jamais tendre avec ses contemporains, Honoré de Balzac est le romancier français incontournable du XIXème siècle. Pour comprendre vraiment Balzac et les rouages de son écriture, il faut lire - et c'est un plaisir - les onze tomes (dans la Collection Pléiade) de la Comédie Humaine dans leur intégralité. Décrivant avec un pareil humour la basse et la haute société française, la province et Paris, les hommes et les femmes, les aristocrates et les bourgeois, les bagnards et les élégants, il n'épargna personne.

Un des aspects les plus marquants des romans balzaciens est la profusion de personnages. Ce dédale de figures est si inextricable pour le lecteur occasionnel que certains dictionnaires sont consacrés exclusivement à leur recensement. Pourtant, malgré cette complexité qui fait le "tissu" de l'oeuvre, quelques figures se détachent. Parmi celles-ci, la figure du dandy est omniprésente. Nombreuses sont les histoires de ces jeunes élégants qui, aspirant à l'aura d'un de Marsay, se brûlent les ailes pour briller et vaincre le monde.

Les Illusions perdues, un des plus beaux romans de la Comédie Humaine, relate justement l'histoire du jeune Lucien Chardon - alias de Rubempré - qui suit depuis Angoulême la femme qu'il veut séduire. Pris par les splendeurs de Paris et l'envie d'y plaire, il ruine sa famille et ses amis restés en province. C'est l'occasion pour Balzac de peindre avec délices la planche anthropologique des dandys : les machiavéliques qui entraînent dans leurs jeux et débauches les jeunes innocents, les candides qui ne remarquent pas que ceux qui suivent les modes à la perfection sont le plus souvent entretenus et ne sont jamais gênés, les éphémères qu'on remarque le temps de quelques bals, et ainsi de suite.

Honoré de Balzac

Chez Balzac, le dandy est un modèle d'élégance et de luxe. Il obéit à des codes précis : le lieu de rendez-vous des élégants est ainsi le restaurant le "Rocher de Cancale" dont Balzac livre régulièrement des extraits de carte avec gourmandise. Les huîtres et le vin de champagne qu'on y trouve font le bonheur des clercs de notaires et ruinent les nouveaux venus dans la capitale.

S'inspirant de la réalité tout en forçant le trait, Balzac peint des dandys sans cesse à la recherche de moyens et de protections. Sans argent, le dandy ne peut faire face aux files de fournisseurs qui le harcèlent quotidiennement. Il n'est pas rare de le voir chez un Gobseck, la figure de l'usurier balzacien, négociant des lettres de change ou vendant les biens familiaux. Quant aux protections, elles sont nécessaires pour être introduit dans les salons et bals du Boulevard Saint-Germain. Nécessaires, mais loin d'être suffisantes. Eugène de Rastignac ne se fait-il pas fermer la porte de la Comtesse de Restaud pour avoir prononcé le nom de Goriot ? Etre dandy, c'est aussi connaître le monde, ses us et ses coutumes, connaître son cynisme et accepter ses contraintes.

Leçon de vie mondaine

Vous vous êtes fermé la porte de la comtesse pour avoir prononcé le nom du père Goriot. Oui, mon cher, vous iriez vingt fois chez madame de Restaud, vingt fois vous la trouveriez absente. Vous avez été consigné. Eh bien ! que le père Goriot vous introduise près de madame Delphine de Nucingen. La belle madame de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies voudront vous enlever à elle. Il y a des femmes qui aiment l'homme déjà choisi par une autre, comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espèrent avoir nos manières. Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un regard de reine à l'étudiant, rendez-le moi blanc. Allez, laissez moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles à livrer.

Le Père Goriot, 1834
Portrait d'un dandy balzacien à son apogée

Heureux de l'approbation de sa famille, le jeune comte entra dans le sentier périlleux et coûteux du dandysme. Il eut cinq chevaux, il fut modéré : de Marsay en avait quatorze. Il rendit au vidame, à de Marsay, à Rastignac, et même à Blondel le dîner reçu. Ce dîner coûta cinq cents francs. Le provincial fut fêté par ces messieurs, sur la même échelle, grandement. Il joua beaucoup, et malheureusement, au whist, le jeu à la mode. Il organisa son oisiveté de manière à être occupé. Victurnien alla tous les matins de midi à trois heures chez la duchesse ; de là, il la retrouvait au Bois de Boulogne, lui à cheval, elle en voiture. Si ces deux charmants partenaires faisaient quelques parties à cheval, elles avaient lieu par de belles matinées. Dans la soirée, le monde, les bals, les fêtes, les spectacles se partageaient les heures du jeune comte. Victurnien brillait partout, car partout il jetait les perles de son esprit, il jugeait par des mots profonds les hommes, les choses, les événements : vous eussiez dit d'un arbre à fruits qu'il ne donnait que des fleurs. Il mena cette lassante vie où l'on dissipe plus d'âme encore peut-être que d'argent, où s'enterrent les plus beaux talents, où meurent les plus incorruptibles probités, où s'amolissent les volontés les mieux trempées.

Le Cabinet des Antiques, 1834

Les quelques dandys balzaciens qui ne se brûlent pas les ailes sont ceux qui font preuve du plus grand cynisme. Calculateurs, froids et manipulateurs, ils n'en présentent pas moins un extérieur d'une élégance parfaite et une frivolité dans les sentiments. Ils sont tout à leur apparence, l'arme principale dans le combat du séducteur. Leur récompense, c'est la réputation dont ils jouissent dans le monde et l'influence qu'ils y exercent. Les plus cyniques se font entretenir par les femmes qu'ils compromettent. La séduction d'une femme aisée se traduit donc par l'indépendance financière du séducteur, mais nombreux sont ceux qui, tombant amoureux d'une actrice au succès - et à la fortune - éphémère, dépensent jusqu'au dernier écu de la maigre fortune familiale. C'est l'amour du beau Lucien de Rubempré pour Eve qui cause sa perte, ruine sa famille, manque de lui ôter la vie et lui prend son âme.

La tentation de Rastignac

Cette promenade fut fatale à l'étudiant. Quelques femmes le remarquèrent. Il était si beau, si jeune, et d'une élégance de si bon goût ! En se voyant l'objet d'une attention presque admirative, il ne pensa plus à ses soeurs, ni à sa tante dépouillées, ni à ses vertueuses répugnances. Il avait vu passer au-dessus de sa tête ce démon qu'il est si facile de prendre pour un ange, ce Satan aux ailes diaprées, qui sème des rubis, qui jette ses flèches d'or au front des palais, empourpre les femmes, revêt d'un sot éclat les trônes, si simples dans leur origine ; il avait écouté le dieu de cette vanité crépitante dont le clinquant nous semble être un symbole de puissance. La parole de Vautrin, quelque cynique qu'elle fût, s'était logée dans son coeur comme dans le souvenir d'une vierge se grave le profil ignoble d'une vieille marchande à la toilette, qui lui a dit "Or et amour à flots !"

Le Père Goriot, 1834


Dans la France balzacienne tiraillée entre les intérêts pécuniers et les joutes amoureuses, dans laquelle la conservation des apparences justifie les pires traîtrises et cache de noires manoeuvres, les dandys donnent la mesure de l'élégance et des perversions. La fascination qu'ils exercent sur le reste de la société leur confère un pouvoir absolu, mais souvent temporaire. Le jeune homme à la mode peut devenir journaliste, écrivain à succès ou même ministre. Mais il peut aussi être contraint à retourner dans sa province natale, ruiné, déshonoré et exclu du monde.

Malgré ces successions de grandeurs et décadences, malgré les disparités, le groupe des dandys forme chez Balzac une société homogène et remarquée. Il est le principal animateur d'une société qui cherche dans les luttes de pouvoir et d'amour une raison d'oublier son errance.



Introduction | Balzac | Baudelaire | Disraeli | Théophile Gautier | Hussards | Huysmans | Impressionnistes | Kafka | Lautréamont | Mallarmé | Maupassant | Musset | Nabis | Nerval | Poe | Proust | Romantiques | George Sand | Whistler

Accueil