Savoir-Etre ou Mourir
il est vrai qu'aucun dandy ne peut totalement coïncider avec le mythe et que cela importe peu, puisque, en fin de compte, l'homme agit et pense en fonction d'une parole myhtique (Emilien Carassus)

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Gabriele d'Annunzio, Prince de Monte Nevoso (1863-1938)


"Idéal", tel est sans doute la clef du mystère d'Annunzio. Cet écrivain italien, qui sut aussi être photographe, peintre, poète et homme politique improbable (mais réel), n'eut de cesse de courir après un idéal impossible et voulut faire de sa vie une "œuvre d'art total".


Gabriele d'Annunzio, le poète en exil, 1912


Il n'est jamais trop tard pour sonder l'inconnu, Il n'est jamais trop tard pour aller au-delà.
Il fut d'abord l'auteur qui rendit à la littérature italienne sa dignité. Dès 1879 (il n'a alors que seize ans et est encore au collège Cicognini de Prato), d'Annunzio publia un recueil de poèmes, "Primo vere". Ce fut le début d'une recherche esthétique littéraire et mondaine. Insatiable ambitieux, il fréquenta les salons raffinés de Rome, multiplia les liaisons plus ou moins éphémères (sauf celle trop scandaleuse avec la duchesse Maria Hardouin di Gallese qui se conclut par un mariage) autant que les œuvres.

Sa carrière politique commença aussi pendant cette période romaine. Elu au Parlement, il fut député du parti de la Beauté. En 1889, à l'apogée de son dandysme, il écrivit un manifeste esthétique, "Il piacere", tout en menant de multiples et prestigieuses liaisons à Rome puis à Naples où il s'installa dès 1891. Jusqu'en 1910, Gabriele d'Annunzio, toujours aussi prolixe, continua d'élaborer ses théories esthétiques. Mais le dandy, couvert de scandales et de dettes, s'enfuit alors en France.

Cet "exil volontaire", comme d'Annunzio appelait ironiquement son séjour français, permit à l'Italien francophile de rencontrer le comte de Montesquiou. Ne manquant ni d'esprit ni d'élégance, le dandy italien fit un triomphe dans les salons français. Il sembla même y reprendre ses habitudes : liaisons tapageuses et littérature avec "le martyre de Saint Sébastien" écrit en français. Coqueluche du monde littéraire français d'avant-guerre, il dut même s'éloigner en province pour travailler tranquillement. En mai 1915, il retourna en Italie.

Ce fut le début de son véritable engagement politique et la fin de son dandysme mondain. Quêtant un Héroïsme idéal et byronesque, d'Annunzio fut du camp des "interventionnistes", participa à la Grande Guerre comme volontaire, y obtint de nombreuses décorations, y perdit un œil et dirigea un raid aérien sur Vienne. Comme une conclusion de cet engagement courageux se produisit en 1919 un fait unique dans l'Histoire : la fondation d'un état utopique doté d'une constitution littéraire et dirigé par des esthètes, des artistes, des syndicalistes et des anarchistes.

En effet, lorsque la Société des Nations s'occupa de découper les dépouilles des vaincus de la guerre de 14, d'Annunzio, aidé de son prestige littéraire (il ne cessa pas d'écrire pendant la guerre) et militaire, réussit un coup d'Etat dans le port de Fiume (Rijeka, actuellement en Croatie). Pour cela, il s'entoura d'une poignée de déserteurs et donna un cri à cette étrange armée : "O Italia O Morte". Cependant, alors que d'Annunzio voulait offrir cette conquête à sa patrie, cette dernière refusa le cadeau assez sèchement et le prince de Monte Nevoso, ivre de rage mais saisissant l'occasion de concrétiser politiquement son idéal esthétique, annonça la création de "l'Etat libre de Fiume".

Pour la seule et unique fois dans l'Histoire, un utopiste, un esthète, un fou peut-être, put diriger souverainement un morceau de terre. Il s'entoura de nationalistes, d'aventuriers, de nihilistes, de poètes et d'artistes et rédigea la "Charte Canaro", constitution lyrique farfelue mais qui eut le mérite, contrairement aux nombreux manifestes de l'époque, de dépasser le simple stade de la déclaration de principes. Mais cet Etat, pensé et voulu comme une "œuvre d'art politique", imaginé par un homme à la culture trop étendue, aux références politiques trop multiples et trop abstraites (Dante, Nietzsche, Rome antique, Médicis, etc.) ne tînt pas : refuge de toutes les crapules et de tous les drogués – nombreux dans cette Europe des années 20 – il tomba dès la première estocade. Gabriele d'Annunzio avait tous les génies, fors celui de la politique. Début 1921, il fuit la ville bombardée, laissant à la postérité une constitution poétique, littéraire, avant-gardiste et, contrairement à ce que soutinrent, bien plus tard, les communistes des années de plomb, en rien fasciste.


Gabriele d'Annunzio
Sans avoir pu vraiment rencontrer son destin historique, déçu sans doute d'avoir échoué là où Byron avait réussi (Byron était entré dans la légende romantique tout en échouant politiquement), le borgne élégant s'installa sur le lac de Garde dans une magnifique villa de laquelle il fit, là encore, une œuvre d'art. Politiquement, il soutînt Mussolini, ce qui précipita sa chute et son oubli hors des frontières de l'Italie. Si la fin de la vie de Gabriele d'Annunzio fut marquée par la solitude – ce en quoi il rejoignit le destin de nombreux dandys – elle fut également d'une élégance et d'un raffinement peu ordinaires.

Gabriele d'Annunzio vu par Boni de Castellane

Mme Muhlfeld, mécène exquis, servait de lien entre toutes ces personnes ainsi que Gabriele d'Annunzio, qui était apte à tout apprécier, même le trucage qu'il voyait chez moi.

Sa réputation était celle d'un homme dangereux. J'aimais beaucoup ses livres, surtout le Feu et l'Intrus.

Petit, avec quelques rares cheveux roux sur la tête, le teint pâle, le regard réfléchi, les yeux verts, il avait un aspect maladif, ce qui rendait difficile à comprendre ses immenses succès féminins. Et, cependant, peu de femmes résistaient à ce petit homme. Une fois tombées sous sa coupe, il les dominait.

Son influence est comme celle d'un parfum : elle captive, attire et fatigue. On ne sait si elle vient de la curiosité qu'il suscite ou du magnétisme qu'il dégage. Je ne me défendis pas contre l'attrait qu'il m'inspirait, et le lui avouais. Il en parut touché, et revins me voir. Nous échangeâmes quelques idées sur des questions politiques et artistiques. Nous n'étions pas toujours du même avis, mais mes conceptions sur l'architecture avaient l'air de le séduire. Il visita Versailles en ma compagnie, et je pus lui donner là, sur place, les explications que je ne lui avais prodiguées que de loin.

Boni de Castellane in L'art d'être pauvre, 1925

En somme, Gabriele d'Annunzio fut un véritable artiste. Il considérait tout du point de vue de l'Art : littérature, poésie, photographie, peinture, bien entendu, mais aussi politique et vie toute entière. Les ressemblances avec certains personnages littéraires sont nombreuses : il fut un des Esseintes, un Monsieur de Phocas ou encore un Gilles (l'engagement fasciste du poète et celui du personnage de Drieu La Rochelle ne semblent-ils pas avoir les mêmes causes ?). A la recherche d'un idéal dans tous les domaines de la vie humaine, œuvre d'art lui-même, d'Annunzio pouvait-il faire autrement que d'emprunter le chemin du dandysme ?




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