Savoir-Etre ou Mourir
il est vrai qu'aucun dandy ne peut totalement coïncider avec le mythe et que cela importe peu, puisque, en fin de compte, l'homme agit et pense en fonction d'une parole myhtique (Emilien Carassus)

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Milord Arsouille (Charles de La Battut, 1806 - 1835)

La vie de Charles de La Battut fut un constant malentendu. Le véritable Milord Arsouille ne fut en effet jamais considéré comme tel. Ses excentricités qui, comme nous le verrons, trouvaient leur apogée le jour du Mardi-Gras, furent attribuées par le bon peuple de Paris à Lord Seymour (voir la page à son sujet) malgré les démentis véhéments de l'Anglais.

De 1832 à 1835, pendant quatre carnavals, Charles de La Battut monta un équipage de masques hurlants qui n'était pas la moins originale des attractions parisiennes d'alors. Entouré de quelques amis déguisés, traversant la ville sur un terrible et multicolore char à bancs de six chevaux conduit par des postillons enrubannés, accompagné de trois piqueurs à cheval sonnant des fanfares, Milord Arsouille n'hésitait pas à haranguer la foule et parfois à se battre avec des drôles, surtout ceux qui scandaient de bonne foi "Vive Milord Arsouille, vive Lord Seymour !". Mais pour rien au monde il n'aurait enlevé le masque de son déguisement.

Né en 1806, Charles de La Battut n'était pas de la même extraction que le grand seigneur. Fils naturel d'un riche pharmacien anglais et d'une émigrée, il fut reconnu par un gentilhomme breton suffisamment payé pour que Charles pût être comte de La Battut. Le jeune enfant se partagea entre des études approximatives à la parisienne pension Lepître et des vacances anglaises chez son père naturel. Quant au breton putatif, il ne le voyait que quelques jours par an.

Dès l'âge de seize ans, renvoyé de l'établissement pour absentéisme répété, il fit son entrée dans la rue parisienne et dans le milieu des cabarets et de la crapule. Considéré par les voyous parce qu'il savait la boxe (chose anglaise alors inconnue en France), il se forgea une forte personnalité.

La mort du chemist rendit Charles de La Battut soudainement riche de plusieurs milliers de livres de rentes. Il put alors suivre les idées qu'il avait entrevues lors de sa présentation au comte d'Orsay en Angleterre. Pour La Battut, d'Orsay était devenu plus qu'un modèle : il le considérait comme un dieu. Cependant, s'il fréquenta des jeunes gens élégants, Milord Arsouille n'avait pas tout à fait rompu avec ses relations crapuleuses et son éducation de voyou était encore trop visible : il parlait l'argot naturellement, sans pose, et connaissait des lieux infréquentables. De même, ses manières étaient trop voyantes : chapeau penché outrageusement sur l'oreille, gilets écarlates, cravates de couleur et petite moustache rouge constituaient son vêtement d'apparat mais faisaient fuir ses compagnons.

Il n'était vraiment suivi par les élégants à la mode que pendant le carnaval mais alors, c'était le peuple qui le prenait pour un autre et attribuait à Seymour les annuels et coûteux spectacles de rue qui faisaient sa fierté. Le début de ses excentricités grandioses date de 1832 : au bal des Variétés, il dansa le cancan et le chahut avec une troupe encore plus bruyante que l'habituel public de carnaval de cet endroit. Pour se rendre compte à quel point cette intrusion fit scandale, il faut se souvenir que Heine disait encore en 1842 que "le cancan est une danse qui ne s'exécute jamais dans la société honnête, mais seulement dans les locaux peu convenables où le monsieur qui la danse ou la dame par laquelle elle est dansée se voit aussitôt empoigner par un sergent de ville et flanquer à la porte".

Cette scène ne marquait que les prémices des débauches colorées et bruyantes qui animèrent les carnavals de la descente de la Courtille. Les faubouriens désespéraient cependant tant l'Arsouille par leur erreur sur la personne que La Battut, malade et ruiné, quitta Paris en 1835 pour le Midi et Naples où il mourut découragé et inconnu.

Milord Arsouille fut un personnage de la vie parisienne. : il alimenta les scènes des petits théâtres du Boulevard, les pages des feuilletons des journaux populaires, les discours des bonimenteurs et même des livres obscènes comme "Milord l'Arsouille ou les Bamboches d'un gentleman". Mais il fut aussi la matière du prince Rodolphe des "Mystères de Paris" d'Eugène Sue. Le dandy, souillé par la presse de caniveau, avait pourtant été, nonobstant son élégance douteuse et ses allures de brigand, un véritable élégant de coeur et un comédien de rue solitaire et désenchanté.

Après sa mort, la légende continua logiquement puisque pour le public, Milord Arsouille était le masque dévergondé de Lord Seymour. Quand on sait que le grave anglais avait claqué la porte du Jockey-Club dont il était le président parce qu'on s'y amusait trop, on comprend que d'outre-tombe Milord Arsouille continuait ses blagues.
Le mythe de Milord Arsouille dans les journaux


Un de nos dandys les plus connus sur le turf a reçu de la nature, entre autres dons heureux, une force herculéenne … Le dandy a plusieurs domestiques, il en change souvent, et chaque fois qu'il en met un à la porte, il lui administre préalablement une vigoureuse correction. C'est à peu près le seul moyen qu'il ait d'exercer de temps en temps la pesanteur de son bras …

Dernièrement notre héros s'étant levé de fort mauvaise humeur, trouva deux de ses gens en faute, c'était une double bonne fortune qu'il se garda bien de négliger. Il s'empressa donc de retrousser ses manches pour donner congé à Tom et à Pierre. Ce fut Tom qui comparut le premier devant le maître irrité ; on lui adressa de violents reproches ; il osa répliquer, et aussitôt, une grêle de coups de poing fondit sur le pauvre diable. Quand le valet eut reçu son compte, le gentleman lui dit : "Je te chasse".

Puis vint le tour de Pierre. Mais Pierre était un garçon qui avait une mauvaise tête et de bons bras, il connaissait ses droits mieux que ses devoirs, et il n'eut pas plus tôt reçu un coup de poing qu'il en rendit deux. Le groom révolté continua vaillamment la lutte et finit par terrasser son noble adversaire. Après sa défaite, le gentleman se releva tranquillement et dit à Pierre : "Toi, je te garde".



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