Savoir-Etre ou Mourir
il est vrai qu'aucun dandy ne peut totalement coïncider avec le mythe et que cela importe peu, puisque, en fin de compte, l'homme agit et pense en fonction d'une parole myhtique (Emilien Carassus)

Introduction | Gabriele d'Annunzio | Milord Arsouille | Barbey d'Aurevilly | Aubrey Beardsley | Roger de Beauvoir | Brummel | Byron | Boni de Castellane | Astolphe Custine | Félix Fénéon | Villiers de l'Isle-Adam | Alphonse Karr | Jean Lorrain | Pierre Loti | Robert de Montesquiou | Comte d'Orsay | Nestor Roqueplan | Saint-Cricq | Lord Seymour et Montrond | Oscar Wilde



Barbey d'Aurevilly (1808 - 1889)



Barbey par Nadar
En conversation, il gravait le mot. Il avait le style lapidaire, et même lapidant, car il était né caustique, et les pierres qu'il jetait dans le jardin des autres atteignaient toujours quelqu'un.

Les Diaboliques, 1874


A Paris, lorsque Dieu y plante une jolie femme, le Diable, en réplique, y plante immédiatement un sot pour l'entretenir.

Les Diaboliques, 1874

Caricature de Barbey dans la revue Le Bon Ton, 1863

Jusque dans la vieillesse, Barbey sut garder cette élégance anachronique qui le caractérise. Son allure, ses articles assassins, ses polémiques redoutables et sa mise au ban de la société, firent de lui un dandy authentique, que d'aucuns qualifient de "dandy absolu".

Catholique, monarchiste, pourfendeur comme tous les dandys du progrès et de la démocratie, il fut révolté. Originaire du Cotentin, il porta en lui les contrastes et les contradictions de cette terre difficile : réaliste mais d'un mysticisme qui confina au romantisme. La mer, omniprésente, nourrit son imaginaire juvénile.
L'égalité, l'exécrable égalité, la pierre ponce de l'existence moderne, a passé sur tout, a tout limé, tout rongé et tout diminué ... et c'est au moral aussi bien qu'au physique qu'il n'y a plus de talons rouges !

Dandy et observateur des dandys, admirateur de Byron, Barbey fit véritablement découvrir à la France Brummell dans Du dandysme et de George Brummel. Pour ce faire, il s'était largement renseigné et documenté et sa réflexion personnelle en fut nourrie. Ce fut donc profondément qu'il parla de Brummel comme du "dandysme même, la fusion de l'être et du personnage, de la nature et de la destinée".

Jules Barbey d'Aurevilly
Rejetant les modes avec la dernière sévérité, le "Connétable" commanda en 1885 sa dernière redingote 1830. Des moeurs politiques, il retint que "la démocratie est la souveraineté de l'ignoble. On peut m'en croire, moi qui l'ai aimée et dont l'amour a été tué par le dégoût. Elle nivelle les individus et menace les êtres originaux. J'ai beau chercher la vérité dans les masses, je ne la rencontre pas, je ne la rencontre que dans les individus."

Son rejet du progrès et du futur passa par une contemplation du passé. Il désira une Eglise forte et autoritaire, il critiqua les rois compromis dans l'hideux du XIXème siècle, il contesta tout dans ses articles, n'épargna personne. Même pas ses fidèles, ceux qui annoncèrent les dandys décadents post-baudelairiens et qui formèrent sa cour. "Nous ! Nous ressemblons à la fuite d'immondices à travers les lézardes d'une latrine. C'est puant, malsain et silencieux" écrivit-il prophétique 40 ans avant sa mort. Cette vision de la fin du dandysme, "Lord Anxious" la concrétisa en s'éteignant à Paris en 1889, laissant le monde dans sa décadence et sa chute.


M. d'Aurevilly est mort pauvre.

Pauvre à une époque où l'argent est tout, où considérations, honneurs, faveurs, crédit et popularité, tout va à l'argent.

En plein siècle des usines du livre et des gros usiniers de librairie, Ohnet, Zola et Maupassant, au milieu de la brocante des réputations, des éditions et des réclames, M. d'Aurevilly est mort pauvre. Traduisez : M. d'Aurevilly n'a jamais vendu sa plume ; M. d'Aurevilly n'a jamais mis à l'encan sa conviction littéraire ou artistique, son opinion religieuse ou politique ; M. d'Aurevilly n'a jamais descendu sur le marché des articles à tant et des éloges ou dénigrements taxés selon les gens et le talent. M. d'Aurevilly pendant quatre-vingts ans est demeuré ce qu'il était né : une fierté de grand seigneur et une conscience de grand homme - et cela mérite bien un coup de chapeau au départ.

Jean Lorrain in L'événement, 27 avril 1889


Jules Barbey d’Aurevilly, le critique absolu


"Ma parole faisait aux esprits médiocres, écrabouillés d'étonnement, absolument le même effet que mes gilets écarlates"
Barbey d'Aurevilly (1808 – 1889)

Etre artiste dans un monde bourgeois, voilà la terrible question du XIXème siècle, voilà aussi l'explication de la formidable explosion - le merveilleux "myriadisme" aurait dit Barbey - culturelle que ce siècle idiot connut. Cette question essentielle fut aussi à l'origine de l'apparition dans les salons et boulevards de Londres et de Paris d'une race d'insolents toute particulière. Brummel, le favori de Georges IV, promena sa morgue élégante sur les pavés de Saint-James et Bond Street, sa "very simple touch of class" sous les ors de Carlton House et Windsor. Tant d'autres, le comte d'Orsay, Oscar Wilde, Robert de Montesquiou, le peintre Whistler ou Jean Lorrain, imposèrent également leur dédain et leur tristesse, dans les salons les plus fermés, les cafés les plus "select", les boulevards les plus philippards.

Le plus enragé de ces élégants chroniqueurs et acteurs du siècle romantique fut Jules Barbey d'Aurevilly. Même s'il fut un grand écrivain, auteur de la première biographie française de George Bryan Brummel, de nouvelles ciselées, de mémoires écrites sur le vif et d'une quantité d'articles et de lettres, sa plus grande oeuvre fut sa vie. D’apparence raffinée et gracieuse, il fut réactionnaire dans tous les sens du terme : réactionnaire politique, réactionnaire littéraire ; réactionnaire tout court, par posture et par bravoure, par tempérament et par insolence.

Etre pétri de contradictions, Barbey défendait de sa plus belle voix le catholicisme tout en écrivant de la main droite des textes confinant au satanisme et de la main gauche des pamphlets contre les écrivains dévots de son temps. "Véritable catholique" tout de même selon le mot de Baudelaire - les deux hommes se connaissaient et s'admiraient - il fit de l'admiration ultramontaine de l'Eglise et des pompes vaticanes un outil contre le positivisme et autres philosophies bourgeoises galopantes.

Barbey d’Aurevilly utilisa non seulement sa plume et ses épigrammes pour se défendre contre un temps qu’il abhorrait, mais se servit aussi de son habit. Jusqu’à la fin en 1889, il fut démodé, s’habillant façon 1830 comme pour mieux figer le temps à la chute de la Monarchie. Pourtant, il n’était pas carliste, c’eût été faire comme tous les petits hobereaux de l’époque aveuglés de fanatisme. Sa nostalgie politique remontait plus loin : au temps de l’Ancien Régime ou des Chouans dont il dressa des portraits héroïques, tout en sachant très bien qu’il était dans un combat perdu d’avance.

Lucide par intelligence mais provocateur par instinct, Barbey se fit renvoyer de toutes les "feuilles" auxquelles il collabora. Les éditeurs les plus incisifs n’osaient plus, après quelques articles, livrer leurs colonnes au mordant ironique de ce journaliste par nécessité. Le "Connétable" comme l’appelaient ses amis, polémiste absolu, ne pouvait être qu’un paria, un génie reconnu mais infréquentable. Il eut pourtant jusqu’au bout ses fidèles, Jean Lorrain en tête, et ses disciples.

"Etre un Lord Byron d’instinct, sinon de génie, et sans fortune, dans cette société de meurt-de-faim et d’égalitaires, quel métier !" aimait à répéter Barbey. L’égalité, principe révolutionnaire, lui fut en effet particulièrement détestable : "L'égalité, l'exécrable égalité, la pierre ponce de l'existence moderne, a passé sur tout, a tout limé, tout rongé et tout diminué ... et c'est au moral aussi bien qu'au physique qu'il n'y a plus de talons rouges !", et avec elle, les principes bien-pensants de son siècle. Là encore, il sut d’avance qu’il avait perdu et s’il écrivit ses plus virulentes chroniques contre les "Bas-bleus", ces femmes écrivains qui éclosaient un peu partout, il eut une vraie admiration, cachée et inavouée, pour George Sand, en de nombreux points son alter ego dans le sexe faible.

Cela nous apparaît peu aujourd’hui, mais Jules Barbey d’Aurevilly, "Lord Anxious" comme il se nommait lui-même à la fin, a sans doute plus marqué le XIXème siècle que Hugo, Chateaubriand ou même Balzac. Il légua à la postérité quelques ouvrages, quelques caricatures, quelques sentences et surtout un parfum d’insolence contemptrice, le prix de laquelle fut le sacrifice d’une vie.

Barbey avait voulu des obsèques discrètes, sans personne ; deux cents personnes bravèrent, pour une fois, son interdit, cohorte des élégants et des romantiques, des symbolistes et des décadents, qui ne savait que trop bien ce qu’elle devait au maître. S’il n’y eut pas d’éloge funèbre, Léon Bloy, un des premiers courtisans du Connétable, anarchiste athée transformé par Barbey en un dandy véhément, répondit à l’ordonnateur des pompes funèbres qui lui demandait la profession du défunt : "Monsieur, il était marchand de gloire". Quant à Jean Lorrain, il eut un peu plus tard ce mot magnifique et si bref dans la bouche de ce parleur intarissable : "Monsieur d'Aurevilly, pendant quatre-vingt ans est demeuré ce qu'il était né : une fierté de grand seigneur et une conscience d'honnête homme - et cela mérite bien un grand coup de chapeau au départ". Tout était dit.

Cet article a été publié dans la livraison de décembre 2005 de la revue "Bourdonnements", revue de l'Union des Elèves de l'Ecole Centrale.



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