Savoir-Etre ou Mourir
il est vrai qu'aucun dandy ne peut totalement coïncider avec le mythe et que cela importe peu, puisque, en fin de compte, l'homme agit et pense en fonction d'une parole myhtique (Emilien Carassus)

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Robert de Montesquiou (1855-1921)


Montesquiou par Boldoni, 1897
Et les duchesses versées dans la littérature et les comédiennes devenues comtesses fraternisent à la faveur du flacon généreux qui réconcilie les castes.

* * *

J'ose me comparer à l'une de ces fleurs que l'Extrême-Orient nous apprend à amplifier en supprimant des tiges voisines. Dans l'ordre de l'humanité, la nature se charge de la chose et opère toute seule ces récessions grossissantes. Aurais-je été quelque chose comme ce chrysanthème échevelé, hypertrophié, dix mille fois saupoudré d'or ? Un aristocrate sans pair ?

1910
Montesquiou


Il est difficile de résumer la vie si dense que mena le comte Robert de Montesquiou-Fezensac. Dire qu’il fut l’étoile centrale d’une constellation prestigieuse (Proust, Gustave Moreau, Whistler, Boldini, Sarah Bernhardt, Leconte de Lisle, Mallarmé, Verlaine, Pierre Louÿs, Paul Valéry, Francis Jammes et d’autres encore) donne une idée du rôle qu’il put jouer à la fin du XIXème siècle. Ses mémoires, les Pas effacés, sont comme un salon mondain, artistique et littéraire où se croise cette exceptionnelle coterie.

Insatiable de création, le comte Robert de Montesquiou-Fezensac ne pouvait être que dandy. En effet, malgré les flatteries de sa cour nombreuse et vile qu’il goûtait avec délice et qu’il provoquait, il ne fut pas vraiment la dupe de ses vers quelconques et maniérés. Poète raté assassiné par la critique, il fut dans le même temps critique lui-même. Son rôle en la matière, un peu oublié aujourd’hui, fut majeur. S’il n’était pas avare de morsures dans ses articles, il sut reconnaître contre tous le génie de Baudelaire, discerna Mallarmé – dont on l’accusait de copier sans génie le style – Verlaine et Rimbaud, se compromit pour Wagner ou encore soutint Whistler alors peu connu.

Le comte de Muzarett, double littéraire de Montesquiou

La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes, mais elle, un homme du moins l'accompagnait : le comte de Muzarett.

Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux découpures, de silhouette aiguë tous les deux. On eût dit un couple d'élégants et longs lévriers ; mais, à les contempler, la maigreur de la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez elle une autre volonté. Oh ! l'entêtement de ce menton trop long et de ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gainait !

L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux durs et crêpelés, avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un portrait de Porbus ; la transparence des oreilles sèches et écartées réclamait les pendants d'oreilles, comme le cou grêle et raide la fraise godronnée des Valois ; une race étonnante, ce comte de Muzarett ! Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée, illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.

[…]

Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour lui faire place ; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec une impertinence affichée pour le nouvel admirateur.

Jean Lorrain, Monsieur de Phocas, 1901
Le désir de reconnaissance artistique de cet aristocrate authentiquement "fin de race" s’exprima également dans sa volonté d’esthétisme total. Prince des élégances, arbitre impertinent du bon goût, Montesquiou se bâtit un refuge à codes en son intérieur empli de bibelots et décoré avec un soin extrême. Il reçut beaucoup, organisa des réceptions brillantes d’abord à Paris puis dans ses pavillons de Neuilly, de Versailles et du Vésinet.

Il fut aussi un disciple, avec Whistler, du japonisme, se travestissant en mikado pour des séances photographiques, dessinant et commandant quelques estampes et voyant dans l’art nippon de la sélection florale le reflet de son snobisme nécessaire.

Au-delà de l’élégante beauté cannée en redingote grise et aux moustaches impeccables du tableau de Boldini, Montesquiou fut un être profond et délicat. Ses épigrammes constants n’étaient sans doute qu’un appel à être aimé, son esthétisme cinglant et intransigeant qu’un désir de reconnaissance, la théâtralisation de sa vie qu’une fuite d’un siècle vaurien et d’un monde angoissant.

Ce dandy eut une fin d’une pathétique noblesse : comptant ses amis de plus en plus rares, acteur passé de mode et lassant son dernier public, il se renferma de plus en plus sur lui-même. Sa conversation extraordinaire ne trouvant plus d’auditeurs, sa supériorité s’emplit d’aigreur désabusée.

Prince fascinant, Montesquiou fut largement "pillé" par les écrivains de son temps. Le premier à dessiner ostensiblement le dandy parisien fut Huysmans avec, dans son A Rebours, le personnage de Des Esseintes, amalgame de l’auteur en personne, de Montesquiou, d’autres personnalités et d’un idéal baudelairien. Le public identifia aussi Montesquiou dans le comte de Muzarett, personnage secondaire de Monsieur de Phocas de Jean Lorrain.

Il fut également "prousté" en la personne du baron de Charlus. Cependant, même si Montesquiou et Charlus partagent snobisme, impertinence et culture, la symétrie n’est pas parfaite. Par bribes seulement Charlus est Montesquiou.

L’influence de Montesquiou sur la Recherche du Temps Perdu dépassa d’ailleurs largement le personnage du baron de Charlus. Proust et le comte eurent des rapports si étroits que le jeune écrivain était capable de parodier avec précision son mentor dans ses accents et ses attitudes. Des confidences de Montesquiou sur le Faubourg Saint-Germain, Proust fit des épisodes de la Recherche ; des observations qu’il fit de ce monde dans lequel il fut introduit par lui, il tira une partie de sa matière littéraire.

La représentation que nous nous faisons des dandys doit beaucoup à Montesquiou. Beau, élégant et racé, il fut une icône ; intelligent, cultivé et raffiné, il incarna la supériorité ; impertinent, excentrique et profond, il vécut seul sur la scène qu’il avait construite.

Plus dandy de la décadence que dandy décadent, l’orgueilleux paria fut la synthèse des états d’âme d’un siècle qui s’achevait dans l’industrie, l’argent et la guerre.


Les Goncourt chez Montesquiou

Mardi 7 juillet : visite à Montesquiou-Fezensac, le Des Esseintes de A rebours.

Un rez-de-chaussée de la rue Franklin, percé de hautes fenêtres à petits carreaux du XVIIème siècle, donnant à la maison un aspect ancien. Un logis tout plein d’un méli-mélo d’objets disparates, de vieux portraits de famille, d’affreux meubles de l’Empire, de kakemonos japonais, d’eaux-fortes de Whistler.

Une pièce originale : le cabinet de toilette, au tub fait d’un immense plateau persan émaillé, ayant à côté de lui la plus gigantesque bouilloire en cuivre martelé et repoussé de l’Extrême-Orient, le tout enfermé dans des portières en bâtonnets de verre de couleur, une pièce où l’hortensia – sans doute un souvenir pieux de la famille pour la reine Hortense – l’hortensia est représenté en toutes les matières et sous tous les modes de la peinture et du dessin. Et au milieu de ce cabinet de toilette, une petite vitrine en glace, laissant apercevoir les nuances tendres d’une centaine de cravates, au-dessous d’une photographie un peu pédérastique de Larochefoucauld, le gymnaste du cirque Mollier, représenté en un maillot faisant valoir ses jolies formes éphébiques.

Montesquiou


Montesquiou à Neuilly
Montesquiou n’est pas du tout le des Esseintes de Huysmans. S’il y a chez lui un coin de "toquage", le monsieur n’est jamais caricatural, il s’en sauve toujours par la distinction. Quant à sa conversation, sauf un peu de maniérisme dans l’expression, elle est pleine d’observations aiguës, de remarques délicates, d’aperçus originaux, de trouvailles de jolies phrases et que souvent il termine, il achève, par des sourires de l’œil, par des gestes nerveux du bout des doigts : une conversation où un analyste prévenu contre l’homme pourrait seulement, à la rigueur, découvrir, dans la concentration un peu mystérieuse du parler, un rien de la conversation d’un fou qui a été une intelligence, alors qu’un moment abandonné de se folie, il dit des choses raisonnables.

Et l’on va faire le tour du petit jardin, du jardin comme au haut d’une fortification, du jardin dominant le Paris de la rive gauche et terminé par une sorte de serre-bibliothèque des livres préférés par Montesquiou, en même temps qu’un petit musée des portraits de leurs auteurs parmi lesquels, mon frère et moi, nous figurons entre Baudelaire et Swinburne. Un petit jardin fantastique qui a pour arbres une demi-douzaine de ces chênes et de ces thuyas en pot qu’il a achetés à l’exposition japonaise, arbres nains qui ont cent cinquante ans et qui sont de la grandeur d’un chou-fleur et sur la cime desquels on est tenté de passer la caresse de la main, comme sur le dos d’un chien ou d’un chat.
Les Goncourt, Journal, 1891



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