Savoir-Etre ou Mourir
il est vrai qu'aucun dandy ne peut totalement coïncider avec le mythe et que cela importe peu, puisque, en fin de compte, l'homme agit et pense en fonction d'une parole myhtique (Emilien Carassus)

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Lord Seymour (confondu parfois à tort avec Milord Arsouille, 1805 - 1859) et
Montrond (son père naturel, 1769 - 1843)


Lord Seymour est resté à la postérité sous le pseudonyme de Milord Arsouille. Pourtant, il n'eut jamais rien à voir avec le véritable Milord Arsouille (Charles de La Battut, voir la page "Milord Arsouille"). En revanche, il fut un personnage important de la scène parisienne car ce fut lui qui introduisit le sport dans les cercles élégants de la capitale française.

La passion de ce dandy anglais qui ne mit jamais, d'après la légende, les pieds outre-Manche était les sports équestres et ce fut tout naturellement qu'il tenta d'imposer ce loisir physique à une société anglomane mais paresseuse. Pour son malheur, le courage des salons ne dura qu'un temps et si ces derniers conservèrent les costumes, les mots et les structures (le Jockey-Club par exemple, voir la page correspondante dans la section "Dandysme et Histoire") introduits par Henry Seymour, ils abandonnèrent le sport en lui-même … hormis le spectacle des courses. La rage ou le dépit de voir son sport réduit à des réunions purement mondaines terrassèrent le vigoureux athlète.

Lord Seymour fut d'abord un incompris. Anglo-Saxon en France, blasé et curieux, généreux sans être charitable, taquin sans gaieté, passionné de sport et de rien d'autre, il était un bien singulier représentant de sa race. Colosse faisant ses exercices quotidiennement, Seymour étonnait les frêles silhouettes du Boulevard qui allaient cependant, par snobisme, jusqu'à Chantilly pour le prix du Jockey-Club.

Lettre de Lord Seymour à sa maîtresse, 24 janvier 1837

Ma chère Claire,

venez demain à Sablonville à neuf heures du matin, John vous introduira dans ma chambre : asseyez-vous près de mon lit, et gardez-vous bien de me réveiller. Soyez assez bonne pour me regarder dormir. Vos beaux yeux me serviront de veilleuses et calmeront mon sommeil, qui est bien agité depuis quelques temps. Comptez sur ma reconnaissance.

Bien tout à vous, Henry.
Seymour était d'une élégance supérieure et toute sportive. Ainsi, son hôtel dont le rez-de-chaussée était le Café de Paris, à l'angle du Boulevard et de la rue Taitbout, accueillait une foule mondaine et gracieuse qui, sous prétexte de sport, venait surtout goûter les délices de sa cave à cigares. Le lord les choisissait un par un, les plaçait dans des tiroirs spéciaux parfumés de laurier et de vanille et les laissait mûrir de nombreuses années. On y faisait tout de même un peu de boxe, d'escrime, on y discutait avec le caustique maître des lieux ou avec un de ses habitués : le marquis du Hallays, le comte de Caen, Lehmann ou le prince de la Moskowa.

Mais le véritable sport de Lord Seymour était l'équitation. Dès juin 1827, l'Anglais fréquentait les rendez-vous du "rond de Mortemart" au Bois de Boulogne, où on pariait de très grosses sommes sur les chevaux des maîtres montés par leurs grooms. Lord Seymour apporta ensuite le concours de sa fortune étendue à la construction du champ de courses d'Auteuil et fut surtout le premier président du Jockey-Club et de la Société d'Encouragement, postes dont il démissionna en 1836 lorsqu'il constata qu'il était le seul à s'occuper plus de chevaux que de soupers.

Ses écuries, qui survécurent à ces démissions, étaient installées à Sablonville. Là s'exprimait tout l'art du dandy équestre. La garde-robe contenait douze pardessus, treize habits et redingotes, huit robes de chambre, trente-huit pantalons, soixante-douze gilets, deux manteaux à collet, deux caoutchoucs, seize chapeaux, un panama, un "manille", huit calottes brodées, trente-deux paires de guêtres, quarante-quatre de chaussures, six cache-nez, trois cent cinquante chemises blanches et cent cinquante de couleur, quatre cent cinquante paires de bas et de chaussettes, cent cinquante foulards de soie et dix caleçons de bain. Quant à son haras à Glatigny, il accueillait un nombre considérable de chevaux anglais dont certains étaient fort célèbres. L'étalon "Royal Oak" gagna le prix du Jockey-Club en 1836 (pour la première édition de cette course), 1837, 1838 et 1841.

Cependant, Henry Seymour était colérique et refusait de perdre. N'ayant pas remporté le derby de Chantilly en 1839, il vendit une partie de son écurie (mais en conserva assez pour gagner encore quelques courses) et en 1842, débouté d'un improbable procès contre son vainqueur, il s'en débarrassa complètement, hormis "Royal Oak" et quelques autres chevaux destinés à pourvoir son train de maison. A cette occasion, la "Mode" écrivit : "le sport repasse le détroit ; il n'a pu se naturaliser chez nous."

Pour imaginer quel insupportable dandy il fut, il faut se souvenir de cette anecdote : Lord Henry s'était fait peindre en Saint-Sébastien transpercé de carottes. Ses bourreaux, sur le tableau, étaient ses amis, ses domestiques et une danseuse. Lorsqu'il se sentait attendri par un fâcheux ou un quémandeur, Seymour s'absentait quelques instants, contemplait son tableau et revenait plus indéracinable que jamais.

Facétieux, Lord Seymour n'hésita jamais à jouer de ses amis. Sa farce favorite consistait à offrir des laxatifs comme rafraîchissement ou sucrerie à ses visiteurs. Les victimes de ces purgatifs manquèrent de porter plainte à de nombreuses reprises. Il avait aussi des mots caustiques et brutaux : "Chère belle, dit-il un jour à une de ses maîtresses, mettez donc mes bottes à la porte … C'est un service qu'elles vous rendront un de ces jours".

Ce cynisme était atavique puisque Lord Seymour était le fils de Montrond, fort beau garçon à l'air avantageux et au ton haut qui était un des rois de la jeunesse peu avant la Révolution et qui devint un proche de Talleyrand, lequel fit sa fortune par quelques conseils de Bourse avisés. Le comte de Mouret et de Montrond était doué, outre ses yeux gris bleu, d'une des plus belles réparties de son temps. Spirituel et beau, élégant de l'Empire, Montrond eut entre autres maîtresses une certaine lady Yarmouth, épouse d'un de ses amis lords restés en Angleterre. Bien entendu, lord Yarmouth déshérita ce fils, Henry Seymour donc, autant qu'il put et lui interdit le sol anglais. Quant à Montrond, il fit encore quelques années les beaux jours du Tout-Paris et mourut le 18 octobre 1843 après s'être converti, exactement comme son protecteur Talleyrand.

Un portrait de Montrond

Ce Lauzun du Directoire, ce dernier type des hommes de l'ancien régime, qui occupa pendant trente ans Paris de l'éclat de ses aventures galantes, de l'ampleur de sa cravate, du bruit de ses duels, de l'élégance de sa coiffure, du piquant de ses saillies, du luxe de ses dépenses et du mystère de sa fortune, ce brillant Montrond qui donnait le ton à Frascati et au pavillon de Hanovre par la cherté de son jeu et par la hardiesse de ses propos, qui était aussi fort à l'épée qu'au whist, aussi habile à forcer un quinola qu'à réduire une coquette, ce Montrond qui parcourut toutes les cours de l'Europe à la suite des ambassadeurs et qui dirigeait aussi bien une fête à l'hôtel des Affaires étrangères que les parties de jeu d'un Congrès, enfin ce Montrond, le seul homme qui soit resté pendant cinquante ans l'ami de M. de Talleyrand, traîne aujourd'hui à Valençay les infirmités d'une vieillesse de soixante-dix ans.

La Quotidienne, 1837
Son fils eut une mort moins pieuse. Il ne laissa rien à ses domestiques (dont certains le servaient depuis trente ans), rien à son frère (légitime) aîné – Lord Hertford –, presque rien aux quatre mères de ses enfants et enrichit les hospices de Londres et de Paris de ses 900 000 francs de rente. Seuls eurent ses grâces quatre de ses chevaux qui reçurent une rente viagère mensuelle de cent francs. Enterré à sa demande à sept heures du matin sans envoi de faire-part, Lord Seymour ne fut suivi à sa dernière demeure que par huit personnes, dont Lord Hertford en cravate noire.


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