Savoir-Etre ou Mourir
il est vrai qu'aucun dandy ne peut totalement coïncider avec le mythe et que cela importe peu, puisque, en fin de compte, l'homme agit et pense en fonction d'une parole myhtique (Emilien Carassus)

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Wilde (1854 - 1900)


Caricature d'Oscar Wilde aux Etats-Unis
La vie d’Oscar Wilde paraît n’avoir été qu’une marche brillante vers un destin tragique. Les maîtres-mots de cette existence hors du commun furent l’Amour, l’Intelligence, la Posture, la Provocation, la Sensibilité, l’Esthétisme, le Dandysme évidemment et bien d’autres encore, car Wilde fut insatiable de vie et acharné de création.

Il fut un de ces rares à avoir pu concilier une incroyable vie de dandy et une authentique œuvre littéraire. Pourtant, ses écrits – romans, pièces de théâtre, poèmes, articles de journaux, notes de conférence et volumineuse correspondance – ne furent rien à côté de ce qui ne se put publier : sa conversation.

Très tôt en effet, Oscar Wilde, aidé par une culture extraordinaire et de précoces capacités en lettres classiques, fit montre de talents de conteur hors pair. Dans une société pré-victorienne puis victorienne qui s’ennuyait, confite de morale et de peurs, Wilde détonnait, amusait, exaspérait et ne laissait personne indifférent.

Sa notoriété s’étendit grâce à son frère aîné journaliste et à ses talents de parade, d’esthète discourant inlassablement sur la Beauté et l’Art et battant le boulevard un sempiternel tournesol à la main, d’invraisemblables cravates au cou et d’innombrables bagues aux doigts.

Tôt également, le magazine Punch le caricatura et tandis qu’était publié son premier recueil de poèmes se jouait dans les théâtres londoniens une pièce parodiant son personnage et ses attitudes. Ce double éclairage le mena à prononcer une série de conférences aux Etats-Unis. Celle-ci dura plus d’un an, fit découvrir aux américains et aux canadiens un être bien plus profond, bien plus cultivé que la caricature qu’ils attendaient.

La recherche incessante d’argent fut aussi le lancinant drame de la vie d’Oscar Wilde. Ainsi, l’argent de la tournée américaine fut dépensé en trois mois et dès lors, les créances ne le quittèrent plus. Jusqu’à sa mort il emprunta à ses amis, à ses éditeurs – vendant à l'occasion plusieurs fois le même travail ou d’hypothétiques projets de pièces qu’il n’écrivit jamais – et à ses admirateurs. Son mariage de raison avec Constance n’en fit pourtant pas, au moins au début, un mauvais mari ni un mauvais père pour ses deux fils.

Esthète pétri d’hellénisme, Wilde courut toute sa vie après un amour idéalisé, impossible. Son immense attachement pour le jeune Alfred Douglas, fils du marquis de Queensberry, le conduisit à la ruine et à l’emprisonnement. Courant sans cesse après celui qu’il surnommait "Bosie", indifférent et vénal, il se consolait dans des lieux interlopes avec des amants indignes de lui, prostitués de bas étage.

Wilde fut également un homme du plus haut monde qu’il pénétra grâce à son brio et à ses manières étincelantes, et du monde littéraire. Sa dispute interminable, par journaux interposés, avec Whistler, à propos de tout et de rien, de l’Art et de la Littérature, contribua à forger sa réputation. Piquants et ironiques, les échanges entre les deux artistes distrayaient les milieux intellectuels tant en France qu’en Angleterre.

Entier et incisif jusqu’à la mauvaise foi, Wilde affronta la société anglaise en jouant sur son appartenance au peuple irlandais. Sa mère, qui de longues années tint salon avant que son fils dépensier la ruinât, avait d’ailleurs été dans sa jeunesse une indépendantiste exaltée, connue sous son nom de bas-bleu "Speranza". Par ailleurs, Wilde ne cacha jamais sa préférence pour Paris, ayant même des mots très durs à l’égard de Londres qui fit de son mépris un casus belli.

Hésitant entre catholicisme et protestantisme, Wilde fit de sa conversion à l’Eglise de Rome un nouvel outil de provocation. On peut cependant admettre sa sincérité puisque le dandy ne pouvait être qu’attiré par les pompes romaines, autrement plus fastueuses que la froideur anglicane, et le délicat culte marial des catholiques.

Sombrant dans des attitudes toujours plus provocantes, il cacha de moins en moins son homosexualité, uranisme chaste mais véritable, déserta le foyer familial et se compromit dans sa vie comme dans ses œuvres. A ceux qui lui reprochèrent l’immoralité du Portrait de Dorian Gray, il répondit superbement en leur opposant sa théorie de "l’Art pour l’Art", cœur de sa posture esthétique qu'il débarassait de plus en plus de ses outrances vestimentaires.


Oscar Wilde
Those who find ugly meanings in beautiful things are corrupt without being charming. This is a fault.
Those who find beautiful meanings in beautiful things are the cultivated. For these there is hope.
They are the elect to whom beautiful things mean only Beauty.
There is such thing as a moral or an immoral book. Books are well written, or badly written. That is all.

The Picture of Dorian Gray, 1891

Oscar Wilde

Même s’il fut sans cesse critiqué, Oscar Wilde resta longtemps au sommet de sa gloire. Sa fin fut néanmoins terrible, longue et pathétique. Pour son malheur se concrétisèrent dans sa propre existence les conclusions pythiques de Dorian Gray. Le marquis de Queensberry le provoqua au point qu’il ne put que l’attaquer pour diffamation. Effrayé par le déballage de ses mœurs qui s’annonçait à la barre, Wilde retira sa plainte mais dut à son tour répondre de l’accusation de sodomie, écho du lointain procès pour viol de son père, incorrigible coureur. Sans preuve tangible – et pour cause ! -, impliqué seulement par le témoignage d’êtres douteux, il fut cependant condamné ; en ces temps de montée des nationalismes trans-Manche, ce verdict provoqua les rires ou l’émoi de la presse française pas encore passionnée par l’Affaire Dreyfus, mais rien n’y changea.

La vraie mort de l’auteur de Salomé eut lieu le jour de son entrée en prison. Humilié, affaibli, privé de sa paternité, privé de livres et de papier, il vécut en prison des heures douloureuses qui lui inspirèrent les magnifiques Ballade de la geôle de Reading et De Profundis.

A sa sortie de prison il retrouva brièvement son statut d’icône mais fut vite rattrapé par ses ennuis pécuniaires. D’ailleurs, la prison avait fendillé ses masques, l’essence de sa vie, et lui-même n’y croyait plus. Désabusé, lucide, ignoré de Bosie et évité par ses anciens thuriféraires, il ne fut plus que l’éphémère gloire de quelques jeunes poètes français qui le reconnurent pour père.

La mort le faucha plus ruiné que jamais, usé, détruit et même sale. Enterré d’abord à Bagneux, son corps fut récupéré un peu plus tard par quelques fidèles et mis en terre au Père-Lachaise, dans un tombeau sculpté d’un Sphinx, entre les gloires de ce siècle dont il fut l’astre éternel.

S’il fut un admirateur de Brummel, Wilde pratiqua un dandysme un peu différent. A la morgue froide et à la sobriété vestimentaire extrême du "Beau" il opposa d’exubérantes tenues et une volubilité confinant parfois au bavardage. Premier prix de grec, lisant Homère dans le texte, il fut aussi le plus grand admirateur des écrivains français comme Balzac, déclarant que la mort de Lucien de Rubempré, personnage de la Comédie Humaine, avait été le drame de sa vie.

Toujours à la recherche du "merveilleux", Oscar Wilde fit de sa vie un roman tragi-poétique et de sa personne une œuvre d’art. Tiraillé entre un passé fantasmé et la prophétie d’un futur idiot, vulgaire et moribond, il ne put se contenter d’un présent trop étroit et voulut toute sa vie dépasser la réalité par le jeu, le masque et la poésie dont son intelligence immense vit, effrayée, les limites et la fin.

Wilde fut de cette race de maudits qui connurent la gloire et la prison, de ceux qui, comme Verlaine, ne purent déverser leur trop grande sensibilité et leur trop grand mal-être que dans les moeurs décadentes et scandaleuses. Ceux qui, rejetant une médiocrité tant esthétique qu'intellectuelle, ne voulurent pas comprendre le monde et encore moins se comprendre eux-mêmes.


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