Savoir-Lire ou Mourir
certains livres ressemblent à la cuisine italienne : ils bourrent, mais ne remplissent pas (Jules et Edmond de Goncourt)

Introduction | Balzaciens | Bel-Ami | Chantecler | Desgenais | Des Esseintes | Fréneuse et Phocas | Dorian Gray | Lafcadio | Mardoche | Mériméeiens | Nathanaël | Paur | Proustiens | René | Prince Rodolphe | Teste



Dandys balzaciens


Le Célibataire par Bertall, 1846
Illustration pour Physiologie du mariage

Le marquis d'Esgrignon et la duchesse de Maufrigneuse par Bertall, 1844
Illustration pour Le cabinet des Antiques


C’est assurément dans la Comédie Humaine que le lecteur croise le plus de dandys littéraires. Ces derniers ne forment néanmoins pas un groupe homogène et compact mais, comme dans l’histoire, un ensemble disparate et parfois contradictoire.

Deux principaux types de dandys se dégagent chez Balzac : les cyniques et les romantiques. Les premiers, représentés par Rastignac, Maxime de Trailles ou encore Marsay, font de leur dandysme une arme contre la société. Exploitant leurs maîtresses ou les femmes qui désirent les (re)conquérir, leur faisant parfois vendre jusqu’à leurs bijoux de famille, exploitant également les jeunes provinciaux avides de conseils - et qui finissent au Mont de Piété ou à Sainte-Pélagie après qu’ils ont été des gloires mondaines éphémères -, ils imposent les modes et les élégances.

Méprisant, comme Rastignac après la mort de Goriot – "à nous deux, maintenant" lance-t-il à Paris – ce monde qu’ils dominent, les dandys cyniques sont à la fois beaux, élégants et supérieurement intelligents. Ils oeuvrent dans le monde de l’Amour – des salons ducaux aux chambres de blanchisseuses -, celui de l’Argent – de la haute finance de Nücingen au comptoir sordide de Gobseck – et celui de la Politique – du cercle des Treize aux cabinets ministériels. Ainsi, dans tous les mondes balzaciens se croisent et parfois se défient des dandys.

La genèse de ces impassibles personnages est assez diverse. Le marquis Henri de Marsay est par exemple le fils naturel de Lord Dudley. Autre exemple, Rastignac, provincial monté à Paris faire son droit, est guidé dans le monde par la vicomtesse de Bauséant et connaît avant la gloire l'apprentissage difficile de la vie parisienne à la pension Vauquer – maison dans laquelle se croisent d’ailleurs nombre d’illustres balzaciens : outre Rastignac, Vautrin, Bianchon, Goriot, etc.

A l’opposé, les dandys romantiques sont tout à l’Amour, sinon à la séduction et à l’élégance. Lucien de Rubempré, le plus exemplaire d’entre eux, était sur le chemin du retour, ruiné et suicidaire, lorsqu’il fut sauvé par Vautrin. De même Raphaël de Valentin, le héros de la Peau de chagrin, était sur le point de se jeter dans la Seine lorsque, pour attendre une heure propice, il entra chez un mystérieux antiquaire.

Il serait néanmoins puéril de réduire les dandys romantiques à de grands naïfs volés par les financiers, dépouillés par le whist et les maîtresses prestigieuses. Ces figures d’anges ont également leurs démons. Ainsi Lucien de Rubempré exploite-t-il sans vergogne les sentiments familiaux, ruinant sa mère et ses sœurs, et les sentiments amicaux, appauvrissant le talentueux inventeur David Séchard, son ami d’enfance. De même fait-il fi des conseils du "Cénacle" qui l’engage au travail, à l’étude solitaire, à l’ascèse de l’artiste véritable pour se compromettre politiquement et gâter sa plume dans le journalisme facile et douteux de Lousteau et les autres. Et si Rastignac avait en son temps refusé les avances de Vautrin, décidant de se jouer seul du faubourg Saint-Germain, Rubempré les accepte sans difficulté.

Les dandys romantiques sont les plus profonds, les plus sensibles et les plus douloureux des personnages balzaciens. Sans un événement romanesque – une rencontre déterminante au bon moment, la découverte d’un talisman, etc. – leurs noms s’ajouteraient à la cohorte des éphémères balzaciens qui dépensent en trois mois frivoles des fortunes provinciales séculaires.

Fats, vaniteux, ambitieux et peu scrupuleux, les dandys romantiques se démarquent cependant des dandys cyniques par un amour authentique, leur véritable motivation. Rubempré se damne pour une comédienne juive, Raphaël de Valentin pour la fille de sa logeuse. Tous deux en meurent.

Le tragique des destins des dandys romantiques est également un élément de leur profondeur. C’est pourquoi la Peau de chagrin, avec toute sa valeur symbolique et allégorique, est l’illustration parfaite de ces fatalités inédites.

La Comédie Humaine est le théâtre privilégié des dandys de toutes sortes et on ne peut que savoir gré à Balzac d’avoir, contrairement à certains de ses successeurs, esquissé des portraits nuancés de ces personnages fantastiques.

Henri de Marsay


Henry de Marsay par Bertall, 1843
Illustration pour La Fille aux yeux d'or
De Marsay n'était pas un étourdi. Tout autre jeune homme aurait obéi au désir de prendre aussitôt quelques renseignements sur une fille qui réalisait si bien les idées les plus lumineuses, exprimées sur les femmes par la poésie orientale ; mais, trop adroit pour compromettre ainsi l'avenir de sa bonne fortune, il avait dit à son fiacre de continuer la rue Saint-Lazare, et de le ramener à son hôtel. Le lendemain, son premier valet de chambre nommé Laurent, garçon rusé comme un Frontin de l'ancienne comédie, attendit aux environs de la maison habitée par l'inconnue, l'heure à laquelle se distribuent les lettres. Afin de pouvoir espionner à son aise et rôder autour de l'hôtel, il avait, suivant la coutume des gens de police qui veulent se bien déguiser, acheté sur place la défroque d'un Auvergnat, en essayant d'en prendre la physionomie. Quand le facteur, qui pour cette matinée faisait le service de la rue Saint-Lazare, vint à passer, Laurent feignit d'être un commissionnaire en peine de se rappeler le nom d'une personne à laquelle il devait remettre un paquet, et consulta le facteur. Trompé d'abord par les apparences, ce personnage si pittoresque au milieu de la civilisation parisienne, lui apprit que l'hôtel où demeurait la Fille aux yeux d'or appartenait à Don Hijos, marquis de San-Réal, Grand d'Espagne. Naturellement l'Auvergnat n'avait pas affaire au marquis.

La Fille aux yeux d'or, 1834



Rubempré, la marquise d'Espard et madame de Bargeton par Nanteuil, 1843
Illustration pour Les Illusions perdues

La marquise d'Aiglemont et Lord Grenville, anonyme, 1842
Illustration pour La femme

Nota : les illustrations sont celles de la célèbre édition Furne.



Introduction | Balzaciens | Bel-Ami | Chantecler | Desgenais | Des Esseintes | Fréneuse et Phocas | Dorian Gray | Lafcadio | Mardoche | Mériméeiens | Nathanaël | Paur | Proustiens | René | Prince Rodolphe | Teste

Accueil