Savoir-Lire ou Mourir
certains livres ressemblent à la cuisine italienne : ils bourrent, mais ne remplissent pas (Jules et Edmond de Goncourt)

Introduction | Balzaciens | Bel-Ami | Chantecler | Desgenais | Des Esseintes | Fréneuse et Phocas | Dorian Gray | Lafcadio | Mardoche | Mériméeiens | Nathanaël | Paur | Proustiens | René | Prince Rodolphe | Teste



Duc Jean de Floressas des Esseintes (Huysmans, A Rebours, 1884)

Lorsque A Rebours parut, la critique commenta longuement cette œuvre originale. Toutes les plumes des journaux parisiens et régionaux reconnurent au moins sa nouveauté, laquelle tranchait avec les copies naturalistes que Huysmans, jusque-là disciple de Zola, avait rendues.


Montesquiou par Vallotton
Les journalistes virent les contorsions de raffinement de Des Esseintes. Ses goûts, ses lectures, sa mise et ses caprices sont tranchés et paraissent indiscutables. Ils virent aussi comment Huysmans utilisa son personnage improbable pour écrire moins un roman qu'un revue critique de la littérature, de la poésie et de l'art en général.

Ainsi, par des Esseintes sont exposés les théories esthétiques, les passions littéraires et les conseils vestimentaires de Huysmans ; de même, les hommages du dandy, démonstrations d'érudition, sont aussi ceux de l'écrivain.

Les journalistes virent également comment Des Esseintes voltige entre les disciplines variées de l'homme élégant, à la manière de Bouvard et Pécuchet. Mais contrairement aux deux grotesques de Flaubert, il a l'esprit suffisant pour comprendre les sujets qui l'occupent. S'il voltige, ce n'est pas parce qu'ils le dépassent mais parce qu'ils ne trompent son ennui qu'un temps. Seul dans sa maison de Fontenay, retiré du monde après un magnifique dîner de deuil, entouré de deux vieux domestiques transparents et silencieux, il ne parvient à dissiper la tenace mélancolie qui l'habite, son spleen de fin de race si dégoûté qu'il en perd l'appétit.

A l'époque de la parution de ce roman "sans action et sans dialogue", on glosa beaucoup sur les étrangetés de Des Esseintes – ses lavements alimentaires par exemple, ou son attirance pour des auteurs latins mineurs qui trahirent la faible culture latine de Huysmans -, sur ses ridicules de diva et sur sa similitude avec Robert de Montesquiou. Ces détails, malheureusement, masquèrent l'essentiel.

Peu virent en effet derrière les superficialités et le spleen un peu trop formel de Des Esseintes à quel point ce dernier est "à rebours" de son siècle, de ses contemporains et de leurs us. L'esthète érudit et névrotique, pessimiste et flou, est le prophète d'une décadence imminente. L'éphémère de ses plaisirs démontre leur vacuité. S'ils ne touchent pas l'homme intelligent mais que la foule s'y complaît, c'est que la foule est ignare.


Salomé dansant devant Hérode par Moreau, 1875
Le lecteur assiste aux dernières réminiscences d'un moribond supérieur mais incurable, d'un mourrant patricien qui sait que sa survie passe par la fréquentation de la plèbe. Telle est la terrible conclusion de Huysmans : à la fin, la Nature et la Société s'allient pour corrompre l'athée mystique qu'est Des Esseintes.


Morceaux choisis

Le pouvoir de l'esprit | Les latins décadents | Gustave Moreau | La chambre à coucher | L'ennui sans borne | Le voyage avorté | Deux livres de Barbey | "Le Dîner d'un athée" | Le résumé de la sagesse humaine | Mallarmé | Prescription médicale | Thérapie impossible | Epilogue

Autour de A Rebours

L'exercice spirituel | Le fil conducteur | La rhétorique de la "Décadence" | Gustave Moreau | Ecce Homo




Morceaux choisis



Le pouvoir de l'esprit

Le mouvement lui paraissait d'ailleurs inutile et l'imagination lui semblait pouvoir aisément suppléer à la vulgaire réalité des faits. A son avis, il était possible de contenter les désirs réputés les plus difficiles à satisfaire dans la vie normale, et cela par un léger subterfuge, par une approximative sophistication de l'objet poursuivi par ces désirs mêmes. Ainsi, il est bien évident que tout gourmet se délecte aujourd'hui, dans les restaurants renommés de l'excellence de leurs caves, en buvant les hauts crus fabriqués avec de basses vinasses traitées suivant la méthode de M. Pasteur. Or, vrais ou faux, ces vins ont le même arôme, la même couleur, le même bouquet, et par conséquent le plaisir qu'on éprouve en dégustant ces breuvages altérés et factices est absolument identique à celui que l'on goûterait, en savourant le vin naturel et pur qui serait introuvable, même à prix d'or.

En transportant cette captieuse déviation, cet adroit mensonge dans le monde de l'intellect, nul doute qu'on ne puisse, et aussi facilement que dans le monde matériel, jouir de chimériques délices semblables, en tous points, aux vraies ; nul doute, par exemple, qu'on ne puisse se livrer à de longues explorations, au coin de son feu, en aidant, au besoin, l'esprit rétif ou lent, par la suggestive lecture d'un ouvrage racontant de lointains voyages ; nul doute aussi, qu'on ne puisse, - sans bouger de Paris - acquérir la bienfaisante impression d'un bain de mer ; il suffirait, tout bonnement de se rendre au bain Vigier, situé, sur un bateau, en pleine Seine.

Chapitre II


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Les latins décadents

Une partie des rayons plaqués contre les murs de son cabinet, orange et bleu, était exclusivement couverte par des ouvrages latins, par ceux que les intelligences qu'ont domestiquées les déplorables leçons ressassées dans les Sorbonnes désignent sous ce nom générique : "la décadence".

En effet la langue latine, telle qu'elle fut pratiquée à cette époque que les professeurs s'obstinent encore à appeler le grand siècle ne l'incitait guère. Cette langue restreinte, aux tournures comptées, presque invariables, sans souplesse de syntaxe, sans couleurs, ni nuances ; cette langue, raclée sur toutes les coutures, émondée des expressions rocailleuses mais parfois imagées des âges précédents, pouvait, à la rigueur, énoncer les majestueuses rengaines, les vagues lieux communs rabâchés par les rhéteurs et par les poètes, mais elle dégageait une telle incuriosité, un tel ennui qu'il fallait, dans les études de linguistique, arriver au style français su siècle de Louis XIV, pour en rencontrer une aussi volontairement débilitée, aussi solennellement harassante et grise.

Chapitre III


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Gustave Moreau

En même temps que s'appointait son désir de se soustraire à une haïssable époque d'indignes muflements, le besoin de ne plus voir de tableaux représentant l'effigie humaine tâchant à Paris entre quatre murs, ou errant en quête d'argent par les rues, était devenu pour lui plus despotique.

Après s'être désintéressé de l'existence contemporaine, il avait résolu de ne pas introduire dans sa cellule des larves de répugnances ou de regrets ; aussi, avait-il voulu une peinture subtile, exquise, baignant dans un rêve ancien, dans une corruption antique, loin de nos moeurs, loin de nos jours.

Il avait voulu, pour la délectation de son esprit et la joie de ses yeux, quelques oeuvres suggestives le jetant dans un monde inconnu, lui dévoilant les traces de nouvelles conjectures, lui ébranlant le système nerveux par d'érudites hystéries, par des cauchemars compliqués, par des visions nonchalantes et atroces.

Entre tous, un artiste existait dont le talent le ravissait en de longs transports, Gustave Moreau.

Chapitre V


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La chambre à coucher

Il n'y avait, selon lui, que deux manières d'organiser une chambre à coucher : ou bien en faire une excitante alcôve, un lieu de délectation nocturne ; ou bien agencer un lieu de solitude et de repos, un retrait de pensées, une espèce d'oratoire.

Dans le premier cas, le style Louis XV s'imposait aux délicats, aux gens épuisés surtout par les éréthismes de la cervelle ; seul, en effet, le XVIIIème siècle a su envelopper la femme d'une atmosphère vicieuse, contournant les meubles selon la forme de ses charmes, imitant les contractions de ses plaisirs, les volutes de ses spasmes, avec les ondulations, les tortillements du bois et du cuivre, épiçant la langueur sucrée de la blonde, par son décor vif et clair, atténuant le goût salé de la brune, par des tapisseries aux tons douceâtres, aqueux, presque insipides.

Cette chambre, il l'avait jadis comprise dans son logement de Paris, avec le grand lit blanc laqué qui est un piment de plus, une dépravation de vieux passionné, hennissant devant la fausse chasteté, devant l'hypocrite pudeur des tendrons de Greuze, devant l'artificielle candeur d'un lit polisson, sentant l'enfant et la jeune fille.

Dans l'autre cas - et, maintenant qu'il voulait rompre avec les irritants souvenirs de sa vie passée, celui-là était seul possible - il fallait façonner une chambre en cellule monastique ; mais alors les difficultés s'accumulaient, car il se refusait à accepter, pour sa part, l'austère laideur des asiles à pénitence et à prière.

A force de tourner et de retourner la question sur toutes ses faces, il conclut que le but à atteindre pouvait se résumer en celui-ci : arranger avec de joyeux objets une chose triste, ou plutôt, tout en lui conservant son caractère de laideur, imprimer à l'ensemble de la pièce, ainsi traitée, une sorte d'élégance et de distinction ; renverser l'optique du théâtre dont les vils oripeaux jouent les tissus luxueux et chers ; obtenir l'effet absolument opposé, en se servant d'étoffes magnifiques pour donner l'impression d'une guenille ; disposer, en un mot, une loge de chartreux qui eût l'air d'être vraie et qui ne le fût, bien entendu, pas.

Il procéda de cette manière : pour imiter le badigeon de l'ocre, le jaune administratif et clérical, il fit tendre ses murs en soie safran ; pour traduire le soubassement couleur chocolat, habituel à ce genre de pièce, il revêtit les parois de la cloison de lames en bois violet foncé d'amarante. L'effet était séduisant, et il pouvait rappeler, de loin pourtant, la déplaisante rigidité du modèle qu'il suivait en le transformant ; le plafond fut, à son tour, tapissé de blanc écru, pouvant simuler le plâtre, sans en avoir cependant les effets criards ; quant au froid pavage de la cellule, il réussit assez bien à le copier, grâce à un tapis dont le dessin représentait des carreaux rouges, avec des places blanchâtres dans la laine, pour feindre l'usure des sandales et le frottement des bottes.

Chapitre V


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L'ennui sans borne

Son ennui devint sans borne ; la joie de posséder de mirobolantes floraisons était tarie ; il était déjà blasé sur leur contexture et sur leurs nuances ; puis malgré les soins dont il les entoura, la plupart de ses plantes dépérirent ; il les fit enlever de ses pièces et, arrivé à un état d'excitabilité extrême, il s'irrita de ne plus les voir, l'oeil blessé par le vide des places qu'elles occupaient.

Pour se distraire et tuer les interminables heures, il recourut à ses cartons d'estampes et rangea ses Goya ; les premiers états de certaines planches des Caprices, des épreuves reconnaissables à leur ton rougeâtre, jadis achetées dans les ventes à prix d'or, le déridèrent et il s'abîma en elles, suivant les fantaisies du peintre, épris de ses scènes vertigineuses, de ses sorcières chevauchant des chats, de ses femmes s'efforçant d'arracher les dents d'un pendu, de ses bandits, de ses succubes, de ses démons et de ses nains.

Chapitre IX


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Le voyage avorté

Quel temps ! soupira le vieux domestique, en déposant sur une chaise les vêtements que réclamait son maître, un complet jadis commandé à Londres.

Pour toute réponse des Esseintes se frotta les mains, et s'installa devant une bibliothèque vitrée où un jeu de chaussettes de soie était disposé en éventail ; il hésitait sur la nuance, puis, rapidement, considérant la tristesse du jour, le camaïeu morose de ses habits, songeant au but à atteindre, il choisit une paire de soie feuille-morte, les enfila rapidement, se chaussa de brodequins à agrafes et à bouts découpés, revêtit le complet, gris-souris, quadrillé de gris-lave et pointillé de martre, se coiffa d'un petit melon, s'enveloppa d'un mac-farlane bleu-lin et, suivi du domestique qui pliait sous le poids d'une malle, d'une valise à soufflets, d'un sac de nuit, d'un carton à chapeau, d'une couverture de voyage renfermant des parapluies et des cannes, il gagna la gare. Là, il déclara au domestique qu'il ne pouvait fixer la date de son retour, qu'il reviendrait dans un an, dans un mois, dans une semaine, plus tôt peut-être, ordonna que rien ne fût changé de place au logis, remit l'approximative somme nécessaire à l'entretien du ménage pendant son absence, et il monta en wagon, laissant le vieillard ahuri, bras ballants et bouche béante, derrière la barrière où s'ébranlait le train.

[...]

Cette fois, il se dressa sur ses jambes, sortit, commanda au cocher de le reconduire à la gare de Sceaux, et il revint avec ses malles, ses paquets, ses valises, ses couvertures, ses parapluies et ses cannes, à Fontenay, ressentant l'éreintement physique et la fatigue morale d'un homme qui rejoint son chez soi, après un long et périlleux voyage.

Chapitre XI


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Deux livres de Barbey

Deux ouvrages de Barbey d'Aurevilly attisaient spécialement des Esseintes, le "Prêtre marié" et les "Diaboliques". D'autres, tels que "l'Ensorcelée", le "Chevalier des Touches", "Une Vieille Maîtresse", étaient certainement plus pondérés et plus complets, mais ils laissaient plus froid des Esseintes qui ne s'intéressait réellement qu'aux oeuvres mal portantes, minées et irritées par la fièvre.

Avec ces volumes presque sains, Barbey d'Aurevilly avait constamment louvoyé entre ces deux fossés de la religion catholique qui arrivent à se joindre : le mysticisme et le sadisme.

Dans ces deux livres que feuilletait des Esseintes, Barbey avait perdu toute prudence, avait lâché bride à sa monture, était parti, ventre à terre, sur les routes qu'il avait parcourues jusqu'à leurs points les plus extrêmes.

Chapitre XII


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"Le Dîner d'un athée"

Ce livre excessif délectait des Esseintes ; aussi avait-il fait tirer, en violet d'évêque, dans un encadrement de pourpre cardinalice, sur un authentique parchemin que les auditeurs de Rote avaient béni, un exemplaire des "Diaboliques" imprimé avec ces caractères de civilité dont les croches biscornues, dont les paraphes en queues retroussées et en griffes, affectent une forme satanique.

Après certaines pièces de Baudelaire qui, à l'imitation des chants clamés pendant les nuits de sabbat, célébraient des litanies infernales, ce volume était, parmi toutes les oeuvres de la littérature apostolique contemporaine, le seul qui témoignât de cette situation d'esprit tout à la fois dévote et impie, vers laquelle les revenez-y du catholicisme, stimulés par les accès de la névrose, avaient souvent poussé des Esseintes.

Chapitre XII


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Le résumé de la sagesse humaine

Ce sentimentalisme imbécile combiné avec une férocité pratique, représentait la pensée dominante du siècle ; ces mêmes gens qui auraient éborgné leur prochain, pour gagner dix sous, perdaient toute lucidité, tout flair, devant ces louches cabaretières qui les harcelaient sans pitié et les rançonnaient sans trêve. Des industries travaillaient, des familles se grugeaient entre elles sous prétexte de commerce, afin de se laisser chiper de l'argent par leurs fils qui se laissaient, à leur tour, escroquer par ces femmes que dépouillaient, en dernier ressort, les amants de coeur.

Dans tout Paris, de l'est à l'ouest, et du nord au sud, c'était une chaîne ininterrompue de carottes, un carambolage de vols organisés qui se répercutait de proche en proche, et tout cela parce qu'au lieu de contenter les gens tout de suite, on savait les faire patienter et les faire attendre.

Au fond, le résumé de la sagesse humaine consistait à traîner les choses en longueur ; à dire non, puis enfin oui ; car l'on ne maniait vraiment les générations qu'en les lanternant !

Chapitre XIII


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Mallarmé

Invinciblement, il levait les yeux vers elle, la discernait à ses contours inoubliés et elle revivait, évoquant sur ses lèvres ces bizarres et doux vers que Mallarmé lui prête :

... O miroir !
Eau froide par l'ennui dans ton cadre gelée
Que de fois et pendant des heures, désolée
Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont
Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,
Je m'apparus en toi comme une ombre lointaine,
Mais horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,
J'ai de mon rêve épars connu la nudité !


Ces vers, il les aimait comme il aimait les oeuvres de ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps de lucre, vivait à l'écart des lettres, abrité de la sottise environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux surprises de l'intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions légèrement indiquées que reliait à peine un imperceptible fil.

Chapitre XIV


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Prescription médicale

Et, sans lui laisser le temps de respirer, il déclara qu'il était allé au plus pressé en rétablissant les fonctions digestives et qu'il fallait maintenant attaquer la névrose qui n'était nullement guérie et nécessiterait des années de régime et de soins. Il ajouta enfin qu'avant de tenter tout remède, avant de commencer tout traitement hydrothérapique, impossible d'ailleurs à suivre à Fontenay, il fallait quitter cette solitude, revenir à Paris, rentrer dans la vie commune, tâcher enfin de se distraire comme les autres.

- Mais, ça ne me distrait pas, moi, les plaisirs des autres, s'écria des Esseintes indigné !

Sans discuter cette opinion, le médecin assura simplement que ce changement radical d'existence qu'il exigeait était, à ses yeux, une question de vie ou de mort, une question de santé ou de folie compliquée à brève échéance de tubercules.

- Alors, c'est la mort ou l'envoi au bagne ! s'exclama des Esseintes exaspéré.

Le médecin, qui était imbu de tous les préjugés d'un homme du monde, sourit et gagna la porte sans lui répondre.

Chapitre XV


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Thérapie impossible

Les médecins parlaient d'amusement, de distraction ; et avec qui, et avec quoi, voulaient-ils donc qu'il s'égayât et qu'il se plût ?

Est-ce qu'il ne s'était pas mis lui-même au ban de la société ? est-ce qu-il connaissait un homme dont l'existence essayerait, telle que la sienne, de se reléguer dans la contemplation, de se détenir dans le rêve ? est-ce qu'il connaissait un homme capable d'apprécier la délicatesse d'une phrase, le subtil d'une peinture, la quintessence d'une idée, un homme dont l'homme fût assez chantournée, pour comprendre Mallarmé et aimer Verlaine ?

Où, quand, dans quel monde devait-il sonder pour découvrir un esprit jumeau, un esprit détaché des lieux communs, bénissant le silence comme un bienfait, l'ingratitude comme un soulagement, la défiance comme un garage, comme un port ?

Dans le monde où il avait vécu, avant son départ pour Fontenay ? - Mais la plupart des hobereaux qu'il avait fréquentés, avaient dû, depuis cette époque, se déprimer davantage dans les salons, s'abêtir devant les tables de jeux, s'achever dans les lèvres des filles ; la plupart même devaient s'être mariés ; après avoir eu, leur vie durant, les restants des voyous, c'étaient leurs femmes qui possédaient maintenant les restes des voyoutes, car, maître des prémices, le peuple était le seul qui n'eût pas de rebut !

Quel joli chassé-croisé, quel bel échange que cette coutume adoptée par une société pourtant bégueule ! se disait des Esseintes.

Puis, la noblesse décomposée était morte ; l'aristocratie avait versé dans l'imbécillité ou dans l'ordure ! Elle s'éteignait dans le gâtisme de ses descendants dont les facultés baissaient à chaque génération et aboutissaient à des instincts de gorilles fermentés dans des crânes de palefreniers et de jockeys, ou bien encore, ainsi que les Choiseul-Praslin, les Polignac, les Chevreuse, elle roulait dans la boue de procès qui la rendaient égale en turpitude aux autres classes.

Les hôtels mêmes, les écussons séculaires, la tenue héraldique, le maintien pompeux de cette antique caste avaient disparu. Les terres ne rapportant plus, elles avaient été avec les châteaux mises à l'encan, car l'or manquait pour acheter les maléfices vénériens aux descendants hébétés des vieilles races !

Les moins scrupuleux, les moins obtus, jetaient toute vergogne à bas ; ils trempaient dans des gabegies, vannaient la bourbe des affaires, comparaissaient, ainsi que de vulgaires filous, en cour d'assises, et ils servaient à rehausser un peu la justice humaine qui, ne pouvant se dispenser toujours d'être partiale, finissait par les nommer bibliothécaires dans les maisons de force.

Cette âpreté de gain, ce prurit de lucre, s'étaient aussi répercutés dans cette autre classe qui s'était constamment étayée sur la noblesse, dans le clergé. Maintenant on s'apercevait, aux quatrièmes pages des journaux, des annonces de cors aux pieds guéris par un prêtre. Les monastères s'étaient métamorphosés en des usines d'apothicaires et de liquoristes.

Chapitre XVI


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Epilogue

Après l'aristocratie de la naissance, c'était maintenant l'aristocratie de l'argent ; c'était le califat des comptoirs, le despotisme de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes.

[...]

Des Esseintes tomba, accablé, sur une chaise. - Dans deux jours, je serai à Paris ; allons, fit-il, tout est bien fini ; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir le refuge dont j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah ! le courage me fait défaut et le coeur me lève ! - Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voulait croire, du forçat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir !

Chapitre XVI


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Autour de A Rebours



L'exercice spirituel

Cette invocation mystique et cette humble péroraison, l'une avant l'apparition de des Esseintes, et l'autre à l'instant où le rideau tombe, donnent et rendent la parole de Huysmans à lui-même. On les oublie volontiers pour se laisser fasciner par Folantin [le nom du héros de "A vau l'eau"] élevé à la dignité de duc, et abandonnant ses trop réelles gargotes pour d'imaginaires boutiques de luxe. Il faudrait peut-être se demander si le personnage de des Esseintes n'a pas été pour Huysmans un "exercice spirituel" littéraire, une sorte de jeu dramatique qui lui aurait permis d'aller jusqu'au bout d'une de ses postulations les plus profondes, non pour s'y abandonner, mais pour prendre du recul par rapport à elle. Entre l'auteur et son personnage, dans l'espace littéraire, c'est un jeu de vérité qui se joue, mais enfin c'est un jeu, dont l'auteur garde en main les cartes maîtresses. Parmi celles-ci, il y a manifestement "le vieil espoir". Il est probable qu'il s'est produit pour "A Rebours" ce qui s'est passé pour "René". Le mythe a été interprété en exemple. Le double, dont Huysmans se délivrait dans le sarcasme et la cruelle ironie envers soi-même, est devenu pour autrui un idéal, un maître de vie. On s'est émerveillé des "exercices" de des Esseintes : on n'a pas vu que ceux-ci n'étaient qu'un moment "fictif" à l'intérieur de l'exercice de plus longue haleine conduit par Huysmans en personne, et dont l'enjeu, en dernière analyse, est son salut d'écrivain.

Marc Fumaroli, préface de l'édition de 1977


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Le fil conducteur

Mais cette énorme "fumisterie", pour reprendre les mots que des Esseintes applique à l'"esprit de goguenardise singulièrement inventif et âcre" de Villiers dans ses "Contes", n'en est pas moins "grave" et "acerbe". Zola n'en est que la cible mineure et dans la mesure où il a introduit en littérature l'esprit de lourdeur de M. Homais. L'autodérision l'emporte sur le pamphlet. Déguisé en des Esseintes, Huysmans se joue une comédie âcre et brillante dont il est le premier à rire jaune, tant elle expose ses angoisses autant que ses talents. La moindre de ces angoisses est peut-être celle de n'être qu'un épigone de Zola, privé de sa majestueuse et régulière fécondité, rongé secrètement par l'éparpillement du journaliste. Et c'est justement dans cette confession risquée qui accuse jusqu'à la cruauté sa différence avec le Maître, qu'il trouve sa vérité, et naît à lui-même. Son "faisandage", à force de sincérité, se révèle capable d'un "frisson nouveau". Plus encore qu'il ne pouvait le prévoir et le savoir. Car cette mise bout à bout de morceaux disparates, avec pour seul fil conducteur un personnage esquissé à peine, ne devrait pas tenir ; et si "ça tient" malgré tout, c'est que le Je ventriloque de Huysmans, sa voix, son ton, son style communiquent à l'ensemble une puissante et irrécusable vérité, d'autant plus convaincante que, sur la corde raide, elle triomphe du vide. Cette unité de voix, qui fait vivre ensemble, comme relevant d'un organisme unique, des "morceaux" aussi divers que discontinus, c'est déjà, sans même que Huysmans l'eût prévu ou voulu, la première expérience de stream of consciousness littéraire, dont Edouard Dujardin portera quelques années plus tard la technique à la pleine conscience de soi dans "Les Lauriers sont coupés". Et la couleur intérieure de ce soliloque traversé de souvenirs, de rêves, de méditations, de lectures, de descriptions d'oeuvres d'art, et qui, par associations apparemment capricieuses, résument une vie, un monde, un univers de culture dans l'espace romanesque, c'est déjà, émouvant "primitif", celui, protégé des lumières du jour dans une chambre noire, du Narrateur de la "Recherche", flottant nonchalamment entre l'autobiographie et la fiction romanesque, entre le "Journal" des Goncourt et la "Comédie humaine". Dans son effort "inconscient" pour échapper au cul-de-sac naturaliste, Huysmans a ouvert à la forme romanesque les vannes de sa dérive moderne, celle qui conduisait, hors de sa propre oeuvre, vers Dujardin, Proust, Joyce et Leiris.

La "gravité acerbe" d'"A Rebours", sous l'apparente "fumisterie", tient tout entière à la relation que Huysmans entretient avec le rôle qu'il s'est construit dans le personnage de des Esseintes : il s'est projeté dans ce fantoche et, sarcastiquement, il l'habite, moins pour s'identifier à lui que pour s'en arracher, et se libérer, en l'objectivant, d'une de ses tentations les plus profondes. Dans ce jeu kierkegaardien, qui rend ses droits au lyrisme, à l'ironie, à l'inquiétude religieuse du romantisme renié par Zola, il trouve la vigueur de créer un mythe où s'accomplit le "mal du siècle" de René : celui de la Décadence.

Marc Fumaroli, ibid


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La rhétorique de la "Décadence"

Mais c'est surtout dans les descriptions d'oeuvres d'art que le monologue de des Esseintes devient pour Huysmans pur prétexte à énoncer une rhétorique de la "Décadence" destinée à remplacer la rhétorique naturaliste. Si sur le plan éthique, et en particulier celui de l'éthique du créateur, Huysmans est en garde contre le dilettantisme et les effets volatilisants de la "névrose", sur le plan esthétique il attend du mal même l'éclosion de nouvelles "fleurs". La décadence, qui, alliée à la mort, décompose, fait de ses lentes agonies le moment chimique par excellence, où l'artiste, hâté par le temps qui presse, peut se livrer à des coagulations, catalyses, alliances et compositions surprenantes et inédites. L'éparpillement et le désordre rendent possibles des combinaisons nouvelles, selon un ordre différent et même opposé à l'ordre accoutumé. Le travail de la mort, pour l'artiste, devient la préface indispensable au travail de l'art "décadent". Les savants parfums que compose des Esseintes - et que Huysmans tire tout bonnement de prospectus publicitaires - n'ont pas d'autre materia prima que l'odeur de médicament qui accompagne un arrachage de dent. Ils naissent comme elle de la décomposition, du travail féroce et fécond d'une agonie. Mais de ces émanations éparses de la "charogne" terrestre, au prix de sélections et d'alliances savantes, les parfumeurs, et après eux des Esseintes, composent des "bouquets" qui à leur tour soulageront l'âme humaine aux prises avec son agonie.

Marc Fumaroli, ibid


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Gustave Moreau

Chez Gustave Moreau, le peintre qui procure à des Esseintes les plus longs "transports", Huysmans reconnaît dans leur plénitude ces deux moments de l'invention et de l'exécution décadentes. Ses oeuvres ne sont plus, comme les chefs d'oeuvre de l'art ancien, des échos sublimes, du Fiat Lux de la Création, ce sont des prémonitions de l'Apocalypse, à la fois résumé, corruption et incendie du monde. Il faudrait pour un tel artiste inventer un autre mot que celui de créateur : annulant une Création maudite en un geste érostratéen, il lui confère le seul sens et la seule beauté qu'elle puisse avoir contre le voeu du Créateur, sa destruction en feu d'artifice symbolique.

[...]

Le programme "décadentiste" proposé sous le masque de des Esseintes est résumé dans la description des tableaux de Gustave Moreau ; il est complété, à l'usage pratique des écrivains, par la description, au chapitre XIV, de l'essence esthétique de l'oeuvre de Baudelaire, de Flaubert, des Goncourt, de Verlaine, de Corbière, de Mallarmé, de Villiers, autant de "fleurs du mal" offertes à de nouveaux bouquets et incitant à les composer. La méthode est assez analogue à celle des "Essais de Psychologie contemporaine" de Bourget, qui incitait à la même composition éclectique de modèles divers, mais dont la liste est différente. Huysmans par ailleurs associe plus étroitement que Bourget poètes et prosateurs, incitant ainsi indirectement à poursuivre la recherche du Grand Oeuvre du côté du poème en prose et de l'écriture artiste. L'essentiel toutefois, chez les deux auteurs, est un idéal littéraire où la part du critique érudit l'emporte sur celle de créateur, ou plus exactement tend à l'investir et à la résorber.

Marc Fumaroli, ibid


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Ecce Homo

Dans cette lumière impitoyable et rédemptrice, la douleur peut s'accomplir en souffrance et endurance, l'ennui en mystique certitude d'abandon. Entre Grünewald et Gustave Moreau, "A Rebours" prononce l'Ecce Homo de Huysmans, son Ou bien... ou bien.

Marc Fumaroli, ibid


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