Savoir-Lire ou Mourir
certains livres ressemblent à la cuisine italienne : ils bourrent, mais ne remplissent pas (Jules et Edmond de Goncourt)

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Le duc de Fréneuse, alias Monsieur de Phocas (Jean Lorrain, Monsieur de Phocas, 1901)

Le duc de Fréneuse est un dandy "pourri". Non pas, bien entendu, au sens populaire que ce mot a maintenant, mais au sens propre, dans la logique de l'expression de Huysmans à propos de Jean Lorrain, admirable peintre de la société parisienne grouillante et viciée : "romancier de la pourriture". C'était même avant la parution de Monsieur de Phocas. Et c'est bien au sens littéral que Fréneuse pourrit : il est consumé de l'intérieur par une recherche impossible, matérialisée par la recherche d'une "certaine transparence glauque".

L'aspect extérieur du duc de Fréneuse est livré au lecteur dès le début du roman grâce à un éphémère narrateur :

"Monsieur de Phocas. Je tournai et retournai la carte entre mes doigt ; le nom m'était complètement inconnu. En l'absence du valet de chambre, alors caserné à Versailles pour une période de vingt-huit jours, la cuisinière avait introduit le visiteur. M. de Phocas était dans mon cabinet de travail. Je quittai en bougonnant le fauteuil où je somnolais (cette journée était si chaude) et, décidé à dépêcher l'importun, pénétrai dans mon cabinet.

"M. de Phocas ! Ecartant doucement la portière, je m'étais arrêté au seuil.

"Etroitement moulé dans un complet de drap vert myrte, cravaté très haut d'une soie vert pâle et comme sablée d'or, M. de Phocas était un frêle et long jeune homme de vingt-huit ans à peine, à la face exsangue et extraordinairement vieille, sous des cheveux bruns crespelés et courts.

"Ce profil précis et fin, la raideur voulue de ce long corps fluet, l'arabesque (si je puis m'exprimer ainsi), l'arabesque tourmentée de cette ligne et de cette élégance, j'avais déjà vu tout cela quelque part.

"D'ailleurs, M. de Phocas ne semblait pas m'apercevoir, daignait-il seulement ? Debout près de ma table de travail, il hanchait légèrement dans une pose pleine de grâce et, de l'extrémité de sa canne, - un jonc d'au moins dix louis, dont la pomme, un ivoire vert d'un travail bizarre, me requérait, immédiatement, - du bout de sa canne donc, M. de Phocas feuilletait un manuscrit posé parmi des papiers et des livres et le lisait de haut, négligemment.

"C'était odieux, intolérable, et d'une parfaite impertinence."

Cependant, c'est bien au moral et non au physique que le dandysme de Fréneuse se dévoile entièrement. Toujours grâce au narrateur, la légende qui précède le personnage est exposée. Elle peint un duc de Fréneuse mondain, élégant, excentrique et bizarre, en un mot un dandy de façade. En réalité, Fréneuse, alias Monsieur de Phocas, possède une âme d'une profondeur et d'une tristesse inédite.

C'est en effet ce qu'expose la suite du roman, le testament de Fréneuse, qui explique en partie ces légendes mais va bien plus loin. Ce prétexte du testament permet l'esquisse sans fard, et à la première personne, de ce dandy décadent, cousin éloigné du Des Esseintes de Huysmans et, comme lui, terriblement angoissé.

Fréneuse, entouré par Thomas Welcôme qui est consumé par le même mal et par Claudius Ethal, guide maléfique et corrupteur, s'enfonce dans les ténèbres de sa recherche impossible. Un certain regard vert, esquissé dans quelques tableaux et sur quelques sculptures, rencontré dans des rêves, synonyme de morbide et de cadavre, tel est la quête de Fréneuse. Il n'en dort plus, il n'en vit plus.

Métaphore aiguisée d'une quête impossible conduisant à la mort ou au meurtre en passant par toutes les dégradations de la luxure et des drogues, ce regard est l'obsession du duc de Fréneuse soumis à la domination d'Ethal. Sous l'effet de cette domination, le dandysme de Fréneuse est exacerbé, poussé vers la décadence. Des Esseintes menait son combat seul, éloigné de tous. Fréneuse mène le sien dans la société étrange du peintre Ethal, dans l'atmosphère de mort de son atelier fleuri de lourdes fleurs et dans le danger fangeux des bouges.

Créé en 1901, ce dandy n'a même plus l'espoir de l'Art pour échapper à sa propre médiocrité, écho de la médiocrité du monde. Il n'a plus, pour poursuivre sa quête d'idéal, que deux solutions : la mort, qui lui offre momentanément ce regard vert si particulier, ou la fuite. Quand, dans un dernier songe, une idole d'Ethal lui souffle "Astarté, Acté, Alexandrie", Fréneuse fuit en Egypte. Mais trouvera-t-il, par cette fuite déjà testée par Welcôme, le repos de son âme de dandy décadent ?


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