Savoir-Lire ou Mourir
certains livres ressemblent à la cuisine italienne : ils bourrent, mais ne remplissent pas (Jules et Edmond de Goncourt)

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Dandys de Mérimée

"Toute sa vie, Mérimée est resté masqué". Cette fameuse phrase de Tourgueniev, ami du romancier, est plus qu'une présentation pour biographes. C'est, résumé en peu de mots, la clef d'une œuvre et d'une vie. Les masques de Mérimée ne furent pas, ou alors si peu, ces innombrables pseudonymes dont il fit plume, ces déguisements littéraires assez voyants, mais cette couche insondable qui fit de lui un être qui ne s'expliquait pas.

Masque impassible, mais masque heureux. Mérimée connut le succès littéraire très jeune. A trente ans, il était déjà incontournable. Mieux, par les hasards de la politique, une petite fille qu'il avait rencontrée une vingtaine d'années auparavant devint impératrice et lui, sans rien demander, fut fait sénateur après une brillante carrière dans l'administration. Il eut ainsi, sans courtiser les lâches et les faibles, les succès d'un héros de roman.

Ce tableau parfait juste souillé par quelques problèmes de santé, fut sans doute le beau masque lisse d'un homme intelligent qui, au siècle du Romantisme, avait ses souffrances. Rien de surprenant donc que, au-delà de l'effet de mode, les nouvelles de Mérimée fussent les décors de dandys ou que des dandys fussent dans le décor de nouvelles de Mérimée.

Prosper Mérimée, merveilleux conteur d'histoires corses à la couleur locale admirablement recomposée, écrivit également de jolies scènes de la vie parisienne. Ce sont dans ces humoristiques, terribles ou fantastiques saynètes qu'évoluent les dandys de Mérimée.

Par exemple, Darcy, dans La double méprise, est de ces cyniques qui font mourir les femmes. Toujours indirectement, toujours par amour. Madame de Chaverny, mariée à un rustre et refusant, par devoir, les avances des beaux jeunes hommes de sa cour, ne peut dissimuler son trouble lorsque Darcy rentre d'une longue mission diplomatique. Jamais madame de Chaverny n'eût pu penser, lorsqu'elle était jeune, à ce secrétaire d'ambassade pas assez riche pour sa mère. Mais elle avait éprouvé, au cours de distractions mondaines, des sentiments qu'elle n'avait pu nommer.

Entre cette jeunesse de plus en plus lointaine et le présent rythmé par un affreux quotidien conjugal, Darcy avait providentiellement hérité d'un oncle et de ses longues heures à Constantinople avait rapporté des mots, des phrases et des anecdotes prompts à le faire briller en société.

C'est dans la société de madame Lambert, hôtesse vieillissante habitant à quelques dizaines de lieues de Paris, que Darcy et Madame de Chaverny se revoient. Au grand dam du commandant de Châteaufort, dernier prétendant en date et élégant soldat. La lutte n'est pas violente car Madame de Chaverny n'a d'yeux que pour Darcy. Ce dernier avive par ses discours la flamme ranimée.

Le dîner terminé, Madame de Chaverny, empruntant la voiture de Darcy parce que la sienne est embourbée, succombe à l'ancien secrétaire d'ambassade. Elle voit alors les spectres du déshonneur mêlés aux anges d'un bonheur enfin consommé tandis que Darcy, remis de ses premières émotions, n'a que la satisfaction de l'amant repu et fat. Les remords, aidés par la nuit glaciale passée en partie à l'extérieur, ont raison de la santé de Madame de Chaverny. Elle voulait fuir Darcy pour rejoindre sa mère dans le sud : elle meurt sur le chemin, dans une méchante auberge. Ils auraient pu être heureux s'ils avaient pu se marier ensemble, conclut Mérimée, mais quand Paris apprend la terrible nouvelle, le seul qui en connait les secrètes causes n'a qu'un sourire mystérieux.

Les dandys de Mérimée, qu'ils soient comme Darcy plutôt beaux mais pas foudroyants, comme d'autres militaires charmants et spirituels (La partie de tric-trac) ou un peu imbéciles (Le Vase étrusque), sont comme ses histoires : terribles, cyniques ou tragiques mais légers et stylés. Ils ne s'imposèrent pas dans le paysage littéraire comme les personnages d'autres auteurs mais contribuèrent en marge des héros à constituer la figure délicate du Dandysme.


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