Savoir-Lire ou Mourir
certains livres ressemblent à la cuisine italienne : ils bourrent, mais ne remplissent pas (Jules et Edmond de Goncourt)

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Dandys proustiens

Se faire "prouster" signifiait à la fin du XIXème siècle inspirer un personnage de la Recherche du Temps perdu. Le génial auteur de cette dernière avait en effet l’habitude talentueuse d’amalgamer finement des personnages réels en des êtres littéraires.


Une page du manuscrit du Côté de Guermantes
Aussi eût-il été étrange que des dandys n’apparussent pas dans les pages exquises de la Recherche. Chez Proust cependant, les dandys n’ont pas la même physionomie que leurs prédécesseurs balzaciens.

Homme d’un goût parfait, cultivé, brillant, fréquentant sans fanfaronnade – l’apanage des nouveaux riches – les aristocrates les plus snobs, amis dans les cercles les plus élégants, Charles Swann est un Brummel discret. D’origine juive et assez quelconque, Swann s’impose par son intelligence artistique, son tact charmant et ses manières exquises dans un monde qui eût dû lui claquer la porte des salons dorés et moulés au nez.

Dans un tout autre genre, l’ultramontain, le morgueux et l’aurevilliesque baron de Charlus, frère du duc de Guermantes, est le type du dandy enragé. Il fait les lois et les décrets dans le très huppé salon de sa belle-sœur, excommunie de l’ultime société les femmes et les hommes qui ne sont pas à son goût, parade de sa noblesse moyenâgeuse devant les noblions Empire - qu’il ignore – et restaurés – desquels il ricane et qu’il frappe de ses anathèmes – tout en se maintenant dans la crainte et l’estime de tous ceux qu’il épargne par une conversation brillante et épigrammatique.

Le baron de Charlus est la France ancienne, celle de l’Art du discours, de la fierté et du goût. Qui ne le hait, l’admire, mais nul ne se risque à braver ses interdits. Même dans le côté de Guermantes, il est le garant des usages, de l’étiquette et de l’élégance des coteries européennes d’avant-guerre.

Son neveu, le marquis de Sant-Loup, est un peu plus balzacien que son oncle véhément. Chef "spirituel" d’un petit groupe de jeunes élégants insolents, riche, beau, titré et de manières exquises, il tranche dans son monde par son goût pour les idées nouvelles (celles de Nietzsche notamment) et une indépendance d’esprit entêtée.

Excellent cavalier mais devenu sous-officier dans un régiment les officiers duquel lui sont en tous points inférieurs, il est inclassable, original dans tous les mondes auxquels il appartient. Son symbole de dandy, c’est le monocle qui bat incessamment contre sa poitrine.

La Recherche du Temps perdu décrit particulièrement bien les bouleversements induits par l’Affaire Dreyfus et la modernité. Pour Charles Swann, le baron de Charlus et le marquis de Saint-Loup, comme pour tant de dandys historiques, la chute est rude. On ne pardonne pas à Swann d’avoir quitté le salon Guermantes pour celui Verdurin – à cause d’Odette de Crécy, demi-mondaine – ni son dreyfusisme. Malade, vieilli, il reste pourtant apprécié, par nostalgie de sa trentaine plus brillante, des Guermantes jusqu’à la fin, tandis que l’horrible Verdurin l’a peu à peu chassé.


Marcel Proust enfant
Le baron de Charlus est lui aussi victime de la "Patronne". Ayant migré dans ce monde bourgeois éloigné de sa nature et ses aspirations afin de suivre Morel, un musicien qu’il cherche à séduire, il vieillit mal. Grossi, teint, pathétique dans sa pédérastie indélicatement devenue outrancière, il est moqué par le médiocre cercle Verdurin et finit lamentablement, errant dans un Paris qui l’oublie.

Quant à Saint-Loup, après s’être fâché avec sa famille à propos d’une actrice ignoble – que le Narrateur a auparavant croisé dans une misérable maison de prostitution – il est initié à l’homosexualité par son oncle Charlus, son mentor. Doté des plus pures qualités humaines, il reste fidèle au Narrateur dont il admire l’intelligence et respecte l’amitié.

Le baron de Charlus

Je tournai la tête et j'aperçus un homme d'une quarantaine d'années, très grand et assez gros, avec des moustaches très noires, et qui, tout en frappant nerveusement son pantalon avec une badine, fixait sur moi des yeux dilatés par l'attention. Par moments, ils étaient percés en tous sens par des regards d'une extrême activité, comme en ont seuls devant une personne qu'ils ne connaissent pas des hommes à qui, pour un motif quelconque, elle inspire des pensées qui ne viendraient pas à tout autre - par exemple des fous ou des espions.

A l'ombre des jeunes filles en fleur, 1918

Le marquis de Saint-Loup-en-Bray

Une après-midi de grande chaleur, j'étais dans la salle à manger de l'hôtel qu'on avait laissée à demi dans l'obscurité pour la protéger du soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans la travée centrale qui allait de la plage à la route, je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s'ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d'une étoffe souple et blanchâtre comme je n'aurais jamais cru qu'un homme eût osé en porter, et dont la minceur n'évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l'un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance. Tous les journaux avaient décrit le costume dans lequel il avait récemment servi de témoin au jeune duc d'Uzès, dans un duel. Il semblait que la qualité si particulière de ses cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure, qui l'eussent distingué au milieu d'une foule comme un filon précieux d'opale azurée et lumineuse, engainé dans une matière grossière, devait correspondre à une vie différente de celle des autres hommes. Et en conséquence, quand, avant la liaison dont Mme de Villeparisis se plaignait, les plus jolies femmes du grand monde se l'étaient disputé, sa présence, dans une plage par exemple, à côté de la beauté en renom à laquelle il faisait la cour, ne la mettait pas seulement tout à fait en vedette, mais attirait les regards autant sur lui que sur elle. A cause de son "chic", de son impertinence de jeune "lion", à cause de son extraordinaire beauté surtout, certains lui trouvaient même un air efféminé, mais sans le lui reprocher, car on savait combien il était viril et qu'il aimait passionnément les femmes.

A l'ombre des jeunes filles en fleur, 1918



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