Savoir-Lire ou Mourir
certains livres ressemblent à la cuisine italienne : ils bourrent, mais ne remplissent pas (Jules et Edmond de Goncourt)

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René (Chateaubriand, René, 1802)

Il peut paraître étrange que René soit ici associé aux dandys, fussent ceux de la littérature. A proprement écrire, il n'en est pas un. René n'est en effet jamais dans la représentation de lui-même, jamais dans la recherche d'une complexité esthétique, jamais même dans une morgue contre la société. Au contraire, il est isolé, sans extravagance et sa douleur provient d'un décalage romantique avec les éléments supérieurs, pas ou très peu avec les individus.

Cependant il a sa place en ces pages car origine du Romantisme, amorce du Génie du Christianisme, René annonce des Esseintes, Raphaël de Valentin ou Charles Swann. Il est le premier fils littéraire du "mal du siècle" et cherche par une contemplation supérieure à tromper sa solitude pessimiste. Des Esseintes et Valentin useront, dans le même but mais sans succès non plus, de plaisirs éphémères, rapidement consommés ; Charles Swann, d'un dilettantisme artistique et mondain.


Les funérailles d'Atala par Girodet, 1808


Néanmoins, ainsi que le précise justement Marc Fumaroli dans la préface d'A Rebours, René n'est pas à voir comme un exemple, un modèle reproductible, mais comme un mythe, ou plutôt comme deux mythes. Lu hors du paradigme du Génie, il perd en effet sa substance initiale et semble extrait de force de son purgatoire terrestre pour rejoindre l'enfer des gnostiques hédonistes.
Je ne puis, en commençant mon récit, me défendre d'un mouvement de honte. La paix de vos coeurs, respectables vieillards, et le calme de la nature autour de moi, me font rougir du trouble et de l'agitation de mon âme.

Combien vous aurez pitié de moi ! Que mes éternelles inquiétudes vous paraîtront misérables ! Vous qui avez épuisé tous les chagrins de la vie, que penserez-vous d'un jeune homme sans force et sans vertu, qui trouve en lui-même son tourment, et ne peut guère se plaindre que des maux qu'il se fait à lui-même ? Hélas, ne le condamnez pas ; il a été trop puni !

J'ai coûté la vie à ma mère en venant au monde ; j'ai été tiré de son sein avec le fer. J'avais un frère que mon père bénit, parce qu'il voyait en lui son fils aîné. Pour moi, livré de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel.

Mon humeur était impétueuse, mon caractère inégal. Tour à tour bruyant et joyeux, silencieux et triste, je rassemblais autour de moi mes jeunes compagnons ; puis, les abandonnant tout à coup, j'allais m'asseoir à l'écart, pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.

Dans les deux cas – hors et au travers du prisme du pêcheur catholique – René contient en lui la substance qui entretient la force intellectuelle des dandys qu'il annonce. Chrétien, il est épine dorsale de Barbey d'Aurevilly et du baron de Charlus ; sceptique, celle de Bel-Ami et de Rastignac. René regroupe les dandys qui choisirent "les pieds de la croix" et ceux qui préférèrent la "bouche d'un pistolet" selon la formule du Connétable.

On pourrait lire les quelques pages de René sans apercevoir, dans le ténu filigrane tissé par Chateaubriand, ni Lucien de Rubempré, ni Oscar Wilde, ni Mardoche. Déjà apparemment éloignés les uns des autres, ils semblent l'être encore plus de René. Mais ce dernier est en fait leur référence commune. S'il porte déjà, en puissance, leurs souffrances, leurs dégoûts et leur mélancolie en son sein, il porte également leur inextinguible quête d'idéal et, potentiellement, dans les ténébreuses arcanes de son âme, leur foisonnement d'épigrammes et de dentelles.


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