Savoir ou Mourir
les crimes de l'extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l'extrême barbarie (Jules Barbey d'Aurevilly)

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Dandysme et Histoire


Les enfants du siècle

Trois éléments partageaient donc la vie qui s'offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s'agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l'absolutisme ; devant eux l'aurore d'un immense horizon, les premières clartés de l'avenir ; et entre ces deux mondes ... quelque chose de semblable à l'Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l'avenir, qui n'est ni l'un ni l'autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l'on ne sait, à chaque pas qu'on fait, si l'on marche sur une semence ou sur un débris.

Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d'audace, fils de l'Empire et petits-fils de la Révolution.

Or, du passé ils n'en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l'avenir, ils l'aimaient, mais quoi ! comme Pygmalion Galatée : c'était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu'elle s'animât, que le sang colorât ses veines.

Il leur restait donc le présent, l'esprit du siècle, ange du crépuscule qui n'est ni la nuit ni le jour ; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d'ossements, serré dans le manteau des égoïstes, et grelottant d'un froid terrible. L'angoisse de la mort leur entra dans l'âme à la vue de ce spectre moitié momie et moitié foetus ; ils s'en approchèrent comme le voyageur à qui l'on montre à Strasbourg la fille d'un vieux comte de Sarverden, embaumée dans sa parure de fiancée : ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l'anneau des épousées, et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d'oranger.

Alfred de Musset in La confession d'un enfant du siècle, I 2, 1836


Dirions-nous d’un écrivain contemporain qu’il est parnassien, d’un peintre qu’il est impressionniste ? Certainement pas, cela relèverait en effet du plus pur anachronisme. Pourtant, on continue d’entendre ici ou là, surtout chez ces Philistins que sont les publicitaires, jamais à court d’une bêtise pour vendre trois morceaux de tissus, que tel personnage est un dandy (et ce à propos d’un chanteur sur le retour, d’un bel acteur déprimant ou d’un écrivaillon ampoulé). Absurde, selon nous.

Chateaubriand, faisant une analogie, qualifia de dandys certains sauvages du Nouveau-Monde. Mal-interprétant l’excellent écrivain, beaucoup veulent conférer au dandysme une intemporalité. Bien entendu, la tentation est grande de déclarer le dandysme, comme on voudrait le faire du Romantisme, de la pensée nietzschéenne ou de la musique baroque, hors du temps, au-dessus de la chronologie, transhistorique.

Or, nous affirmons qu’au contraire, rares furent les phénomènes de société – car le dandysme en fut un – aussi inscrits dans le temps que celui-ci. Nous pensons que le dandysme naît en 1812, date de la publication des premiers chants du Childe Harold de Lord Byron, et meurt en 1914, lorsque la première guerre mondiale éclata.

Le dandysme se caractérise par sa double nationalité. Empruntant à l’Angleterre et à la France, à Londres et à Paris, leurs plus brillants traits, il constitue un alliage détonnant et inédit. Brummel et Byron, anglais de nationalité mais français, au moins en partie, de cœur, furent les premiers dandys authentiques, chacun dans son style si différent.

Le mot "dandy" fut d’ailleurs utilisé pour la première fois en 1813 par Byron à propos de Brummel duquel il était admiratif. Définir le dandysme est impossible – au mieux peut-on dire que c’est une posture élégante de la révolte – et dresser une liste des vrais dandys est délicat. Mais tous ceux que l’on décrit comme tels habituellement s’inscrivirent dans les histoires jumelées de la France et de la Grande-Bretagne.

Le dandysme est certainement, comme le Romantisme auquel il est tellement lié, fils de Napoléon. La même fougue qui agita tant Stendhal créa une génération exaltée, en France par le regret du glorieux Empereur, en Angleterre par la nostalgie d’un si brillant adversaire. La production littéraire, poétique et artistique française, nonobstant l’art d’Etat, fut presque nulle pendant le temps de la guerre décennale que fut le Premier Empire, explosa d’ailleurs quelques temps après la Restauration pour ne jamais faiblir jusqu’en 1914.

Brummel et Byron firent école et en France, Barbey d’Aurevilly et le comte d’Orsay devinrent les premiers dandys français. Barbey, nostalgique non pas de l’Empire mais de l’Ancien Régime, se référait plutôt à Brummel tandis que le comte d’Orsay admirait beaucoup Byron.

Le contexte politique du dandysme en France et en Angleterre

Mais le dandysme n’aurait rien été s’il n’avait été qu’un ensemble d’originaux tous tendus vers la recherche de la beauté, de l’élégance et de l’intelligence. C’est la synthèse par la littérature de ces êtres si différents qui lui donna vraiment sa cohérence. Et avant la littérature, le théâtre de boulevard et les journaux satyriques qui, n’étant pas parvenus jusqu’à nous, nous paraissent à tort avoir eu une importance moindre.

Napoléon s'éveillant à l'immortalité par Rude, 1845
Baudelaire écrivit un essai sur le dandy et fut suivi par quelques journalistes qui tentèrent d’en donner leur propre définition. Tout au long du siècle, des dandys authentiques apparurent sous la plume des plus grands écrivains, Balzac bien sûr, mais aussi Maupassant, Flaubert, Zola ou Proust.

Parce que romanesques, les dandys littéraires utilisent leur brio et leur beauté avec un cynisme absolu. Ils ne rejoignent pas forcément en cela les dandys historiques – sinon, dans une certaine mesure, Disraeli – plus proches de Rubempré que de Rastignac.

Pris entre l’Angleterre et la France, les dandys furent les cibles des nationalistes des deux camps. Wilde fut ainsi victime de sa francophilie provocante, Barbey qualifia le dandysme de "chose anglaise" et chacun se renvoya, journaux aidant, les mœurs troubles de ses icônes.

L’affrontement en Afrique des deux empires coloniaux détourna un temps l’opinion publique des excentricités du boulevard. Pourtant, le procès de Wilde, qualifié d’ "inéquitable" par la presse française, permit à cette dernière de répondre aux britanniques ricanant de l’Affaire Dreyfus.

Hormis ces quelques petits faits anecdotiques, les situations politiques des deux pays alimentèrent le dandysme. L’interminable et ennuyeux règne de Victoria contraste avec le talent brillant d’un Wilde ou d’un Byron. De même, le prosaïsme du Second Empire puis, surtout, de la Troisième République, créa une aspiration extraordinaire de ces individus pour l’Art et le Merveilleux. Les dandys sont peut-être la réponse à la question : comment être artiste dans un monde bourgeois ? L’argent roi, la médiocrité universelle, la vulgarité arriviste et le formatage de l’Art par les Philistins, devaient trouver un contrepoids, tantôt enragé avec Barbey, tantôt impassible avec Brummel, tantôt héroïque avec Byron, tantôt étourdissant avec Wilde.

Le dandysme devint "décadent", comptant à ses frontières un peu floues Huysmans ou Mallarmé et s’éteignit définitivement en 1914, en même temps que le Romantisme et la poésie. Personnages d’une société oisive vivant dans une nostalgie héroïque, les dandys ne purent avoir de réalité dans la guerre. La mort mécanisée à Verdun, annonciatrice des camps de la mort qui tuèrent l’Humanité, étouffa toute possibilité de retour au dandysme.

D’autres réponses, différentes, répondirent aux nouvelles questions vitales. Ainsi du dadaïsme, ainsi du cubisme ; mais pas du dandysme. Requiescat in pace.

Les trois dates de naissance du dandysme en France

On insiste souvent, au sujet du dandysme, sur trois dates :
  • 1833 : en octobre et novembre de cette année-là, Honoré de Balzac publie dans La Mode son Traité de la vie élégante. La visite du narrateur à Brummell illustre les thèses balzaciennes, largement soutenues dans ses romans, du renouveau de l'élite sociale.
  • 1845 : Jules Barbey d'Aurevilly publie Du dandysme et de George Brummel. Traité esthétique plus que biographie rigoureuse, cet ouvrage éloigne le dandy de son modèle original et l'ancre dans la littérature.
  • 1863 : Charles Baudelaire publie dans Le Figaro son essai Le peintre de la vie moderne. Exercice de conceptualisation qui établit définitivement le dandy comme le nouvel aristocrate, ce traité fige l'expression et les moyens du dandysme en prenant acte de son héritage historique et littéraire.

    A ces dates "formelles", matérialisées par des publications, on peut aussi ajouter 1815 qui marque le retour d'Angleterre des immigrés monarchistes et le début de la Restauration.



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