Savoir ou Mourir
les crimes de l'extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l'extrême barbarie (Jules Barbey d'Aurevilly)

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Histoire de l'élégance masculine



Portrait de Henri VIII par Holbein, 1540

Noble italien par Moroni, 1576

Homme à la main sur la poitrine par Le Greco

C'est au XIIIème siècle qu'on situe le virage masculin vers la recherche d'élégance. Avant, hormis quelques objets marquant plus la noblesse que l'avant-garde esthétique, la propreté approximative des choses et des êtres n'encourageait pas l'hygiène, premier pas vers le faste vestimentaire.

Jusqu'au XVIème siècle, le savoir-faire des corporations d'artisans français entretient la légende de la France élégante. Même si les matières proviennent de toute l'Europe, ce sont bien les ducs de Bourgogne qui imposent à leur cour, référence à l'époque, les canons du vêtement.

Mais l'affrontement des trois rois européens au XVIème siècle – François Ier en France, Henri VIII en Angleterre et Charles Quint en Allemagne, en Espagne, aux Pays-Bas et en Sicile – et la disparition des princes locaux à leur profit marqua le véritable début de la bataille élégante qui se joua en parallèle des guerres réelles. L'inimitable ambassadeur vénitien près la cour d'Angleterre parlait de Henri VIII en ces termes : "il n'y a rien de plus agréable au monde que de le voir jouer [au tennis], sa belle peau brillant sous une chemise de la texture la plus délicate". A l'opposé, Charles Quint imposa une élégance plus sobre et le noir devint, avec son successeur Philippe II, la couleur de l'aristocratie espagnole puis européenne.

Le changement intellectuel, préparé par ce XVIème d'élégances de pouvoir, se fit au XVIIème siècle. De politique, le costume devint un étendard privé, rassemblant une jeunesse narcissique, raffinée et séductrice. Ambitieux, les porteurs de fraises disproportionnées de la cour d'Henri II de France et de Jacques Ier d'Angleterre annoncèrent les mignons d'Henri III et, plus tard, les fastes de la cour du Roi-Soleil.


François Ier par Clouet, 1525

Le duc d'Aumale par Winterhalter, 1840

Le duc d'Orléans par Ingres, 1844

A Versailles, la vanité devint qualité d'Etat. Les bals et les fêtes furent autant d'occasions d'étalages mégalomanes encouragés par le Roi lui-même. L'étiquette codifia les usages à l'extrême, du mouvement du poignet aux couleurs et aux formes des vêtements. Les Petits-Maîtres, premiers élégants de l'histoire à être vraiment nommés – car caricaturés par la bourgeoisie montante – furent suivis en Angleterre, cinquante ans plus tard, par les Macaronis.

Abusant des codes efféminés de l'époque, notamment de la dentelle et des perruques volumineuses, les Macaronis provoquaient, par leur nom de recette italienne douteuse même, la société britannique d'alors. En France, on préféra à ces extravagances la discrétion et l'élégance naturelle des nobles terriens anglais. L'anglomanie gagna du terrain sur le continent et le langage lui-même – surtout le jargon de la mode – fut contaminé par des expressions britanniques.

La Révolution de 1789, égalitaire à l'excès, voulut libérer le Tiers-Etat des codes qui lui étaient imposés jusqu'alors. Apparurent alors dans les milieux bourgeois royalistes les Muscadins ainsi décrits à cause de leurs parfums musqués exagérés. Très anglophiles, ils mimaient les gentlemen d'Albion. Par opposition, ils furent suivis par les Incroyables, excentriques et débraillés. Singuliers, ils provoquaient par leur costume, leur accent anglais si prononcé qu'il en était incompréhensible et leurs poses affectées.

Un Incroyable vu par Balzac

Un petit homme sec et maigre caracolait, tantôt en avant, tantôt en arrière de la voiture ; mais quoiqu'il parût accompagner les deux voyageuses privilégiées, personne ne l'avait encore vu leur adressant la parole. Ce silence, preuve de dédain ou de respect, les bagages nombreux, et les cartons de celle que le commandant appelait une princesse, tout, jusqu'au costume de son chevalier servant, avait encore irrité la bile de Hulot. Le costume de cet inconnu présentait un exact tableau de la mode qui valut en ce temps les caricatures des Incroyables. Qu'on se figure ce personnage affublé d'un habit dont les basques étaient si courtes, qu'elles laissaient passer cinq ou six pouces du gilet et les pans si longs qu'ils ressemblaient à une queue de morue, terme alors employé pour les désigner. Une cravate énorme décrivait autour de son cou de si nombreux contours, que la petite tête qui sortait de ce labyrinthe de mousseline justifiait presque la comparaison gastronomique du capitaine Merle [une carafe de limonade]. L'inconnu portait un pantalon collant et des bottes à la Souwarow. Un immense camée blanc et bleu servait d'épingle à sa chemise. Deux chaînes de montre s'échappaient parallèlement de sa ceinture ; puis ses cheveux, pendant en tire-bouchons de chaque côté de ses faces, lui couvraient presque tout le front. Enfin, pour dernier enjolivement, le col de sa chemise et celui de l'habit cannelle, et l'on aura une image fidèle du suprême bon ton auquel obéissaient les élégants au commencement du Consulat. Ce costume, tout à fait baroque, semblait avoir été inventé pour servir d'épreuve à la grâce, et montrer qu'il n'y a rien de si ridicule que la mode ne sache consacrer. Le cavalier paraissait avoir atteint l'âge de trente ans, mais il en avait à peine vingt-deux ; peut-être devait-il cette apparence soit à la débauche, soit aux périls de cette époque. Malgré cette toilette d'empirique, sa tournure accusait une certaine élégance de manières à laquelle on reconnaissait un homme bien élevé.

Honoré de Balzac in Les Chouans, 1827



Monstruosités de 1819 et 1820 par Cruikshank, 1820
En Angleterre, les Bucks et les Bloods, véritables parents des Dandys, étaient de jeunes élégants posés mais, contrairement à leurs illustres successeurs, tumultueux et sportifs. Brummel et les autres Beaux, peu soucieux de cette vaine agitation et trouvant vulgaire l'agitation campagnarde des Bucks - eux qui ne dépassaient jamais, comme les élégants de Paris la Chaussée d'Antin, Oxford Street, Bond Street, Pall Mall et Park Lane –, partageaient cependant avec eux la futilité, l'infatuation, l'obsession de la toilette et la perfection.

Mais les dandys étaient plus intelligents, railleurs et, en France où ils furent adoptés et copiés, mêlèrent leurs poses à l'ironie et à la mélancolie du "Mal du Siècle".



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