Savoir ou Mourir
les crimes de l'extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l'extrême barbarie (Jules Barbey d'Aurevilly)

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Le Jockey-Club


A l'origine du Jockey's Club fut la "Société d'Encouragement pour l'amélioration des races de chevaux en France". Celle-ci fut créée le 30 octobre 1833 dans un salon de Thomas Bryon (heureux anagramme), Anglais de Paris reconnaissable à sa grande taille et à qui la société des élégants anglomanes devait déjà la "Société d'amateurs de courses" (fondée en 1826 et composée de sportsmen se réunissant au rond de Mortemart, au Champ de Mars et au Bois de Boulogne sur une tribune transportable), un "Haras français" (1828) retraçant les généalogies des principaux chevaux connus et surtout un petit manuel bilingue récapitulant les règlements britanniques. On devine sans mal le succès que Bryon obtint dans la société des gants jaunes incultes mais entichés de choses équestres et de vocabulaire de haras.

La première séance de la "Société d'Encouragement" réunit le 11 novembre 1833, à onze heures précises, les sept membres fondateurs : Lord Henry Seymour (président), M. Rieussec (vice-président), le comte de Cambis, M. Casimir Delamarre, le comte Demidoff, M. Charles Laffitte et M. de Normandie. Quant à Bryon, il fut "agent et gardien des archives de la Société", fonction de laquelle il fut démis rapidement, le 30 avril, par la faute de sa méconnaissance du français, tare incompatible avec, en termes plus humbles, cette qualité de secrétaire.

Ce premier cénacle fut augmenté du prince de La Moskowa (vice-président adjoint), de M. Volsey-Moreau en remplacement de Bryon et du duc d'Orléans qui, ayant souscris pour la somme de 3000 francs à la Société, en devint le président honoraire.

Nous ne comptons pas encore de ces amateurs passionnés, de ces hommes qui ne parlent que courses, paris, chiens, chasses, chevaux, qui ne vivent que parmi les jockeys, les grooms, les palefreniers, dont l'écurie est le salon, dont les connaissances se bornent à l'histoire du cheval, et dont la conversation roule toujours sur ce qui a rapport à cet animal et à ses faits et gestes … Nous ne sommes pas encore arrivés à ce point de perfection … Chez nous, les courses n'ont été jusqu'ici et ne seront longtemps encore qu'une parodie, ou, tout au moins, qu'une faible et pâle copie des grands plaisirs des habitants des Iles Britanniques.

Journal des Haras, 1834

Course de gentlemen par Degas, 1862

Malgré ce parrainage prestigieux, la "Société d'Encouragement" n'eut pas le succès attendu. Les élégants français ne s'intéressaient en effet pas vraiment aux courses ni aux chevaux. L'idée qui germa dans l'esprit de Lord Seymour fut donc de créer un club à partir de la "Société d'Encouragement" et dirigé par le même comité : ce fut le Jockey Club.

A l'époque, seul le "Cercle de l'Union", fondé en 1828 par le duc de Guiche (beau-frère du comte d'Orsay), avait la tenue des clubs anglais. Même s'il n'avait pas la gravité diplomatique d'aujourd'hui, ce club était cependant assez sérieux et le lieu de la jeunesse élégante était, en ce début de règne louis-philippard, le café de Paris. Ce lieu public avait néanmoins l'inconvénient de n'être pas exclusif. Le succès du Jockey-Club fut donc immédiat : plus que d'un club hippique, c'était bien d'un cercle mondain dont les pseudo-sportmen avaient besoin. Cependant, le Jockey-Club n'était ouvert à l'origine qu'aux amateurs de chevaux, fussent-ils banquiers, bourgeois ou de la plus haute noblesse.

Les cent huit premiers membres du Jockey payant 400 francs la première année et 300 les suivantes, le club put s'intaller au 2, rue de Helder puis, dès 1836, au 2, rue Grange-Batelière (rue Drouot aujourd'hui) situé à proximité de l'Opéra. Les membres pouvaient y dîner chèrement mais gaiement, y rencontrer Romieu et Eugène Sue – les deux seuls hommes de lettres qui y furent, contrairement à Musset, admis –, s'y déguiser en carnaval, y boire du vin de Champagne et surtout y parier. Les paris concernaient moins les chevaux que tout, n'importe quoi et le plus farfelu : mort de membre, vertu de femme, etc.

Tout ceci, on s'en doute, n'était pas du goût des vrais passionnés de sport et Lord Seymour démissionna de la présidence du "Club des Jockeys" (devenu, dans la presse satyrique, le "Club des cavaliers et des conducteurs") en mars 1836. Il fut remplacé par un autre vrai passionné, monsieur de Normandie, parfait anglophone, par ailleurs si roux et si impassible qu'il eût pu passer pour un véritable insulaire. Malgré les dîners de sybarites et les tables de jeu, la "Société d'Encouragement", grâce à ses présidents, ne corrompit pas totalement son projet initial et fonda en 1836 le prix du Jockey-Club à Chantilly.

Les capacités remarquables du terrain de Chantilly avaient été découvertes par hasard par M. de Normandie qui, sitôt la "Société d'Encouragement" fondée, le proposa comme hippodrome. Saint-Cloud et le Champ de Mars étaient certes mondains, mais trop durs pour les vrais initiés. Le champ de courses dominé par le château du duc d'Aumale fut inauguré en 1834 et en 1835 par deux réunions qui eurent un succès considérable.

L'enthousiasme de la presse spécialisée après les courses de 1834 et 1835

Trente mille curieux, attirés par le plus beau temps du monde, tourbillonnaient bon gré mal gré sous les tribunes en attendant trois jeunes princes (les fils de Louis-Philippe), excellents écuyers, entourés de tous les gants jaunes du Bois et de l'élite de l'Opéra-Bouffa.

L'hippodrome de Chantilly est, on peut le dire, admirable. Les Anglais avouent eux-mêmes qu'ils n'ont rien de semblable.

Cité par G. de Contades in Les courses de chevaux en France
Grincements de dents et égratignures

M. de Rothschild vient de trancher du grand seigneur et même du prince : il offre une coupe d'or ; ceci est tout à fait féodal ; on reconnaît là le noble baron juif ; on y retrouve un souvenir de ces riches hanaps que les hauts barons offraient jadis aux vainqueurs dans les tournois. M. de Rothschild est un homme qui sait son monde et qui connaît son Moyen-Age, depuis qu'il s'est fait bâtir un palais rue Laffitte dans le style de la Renaissance …

La Mode, 1836
Pour les courses du Jockey-Club qui furent la conséquence de ce succès, le club offrit 5 000 francs, le roi Louis-Philippe 12 000 francs, le duc d'Orléans 3 500 francs, le duc d'Aumale 2 000 francs, la ville de Chantilly 1 200 francs et M. de Rothschild, au grand dam de la presse légitimiste jalouse de ce nouveau riche symbole de la nouvelle Restauration, une coupe en or. Entre les deux journées de courses, le programme prévoyait une chasse à courre au cerf en forêt de Chantilly derrière l'équipage du duc d'Aumale. Le succès s'annonçait extraordinaire, même si bien peu de ces dandys qui allaient aux courses s'y intéressaient réllement.

Malheureusement, la société élégante rechigna, devant les conditions atmosphériques menaçantes, à parcourir les dix lieues entre Paris et Chantilly. Prévu initialement en mai, le premier prix du Jockey-Club avait en effet été avancé aux 22-24 avril. Les quelques élégants qui se risquèrent sous la tribune firent les frais de sa perméabilité et la chasse à courre ne réunit, hormis les cavaliers authentiques du Jockey, que quelques provinciaux mal habillés et crottés. Les journaux moquèrent les dames trempées et retranscrivirent les résultats des deux journées. Lord Seymour avait gagné, respectivement grâce à Volante, Franck (descendant du célèbre Rainbow) et Miss-Annette, le prix d'Orléans, le prix du Jockey-Club et la Coupe d'Or de Rothschild. La dernière rencontre, course de haies réservée aux gentlemen, avait été remportée par M. Allouard devant MM. Edgard Ney, le comte de Périgord et Turner. Le Jockey-Club avait trouvé son prétexte.

Commentaire tragi-comique sur les courses de 1836

En voyant hier tant de nobles jeunes gens occupés à cette course, tant d'ambitions placées sur la selle d'un cheval, tant d'orgueil innocent et tant d'innocente rivalité à propos de ces luttes d'un résultat si avantageux pour les chevaux de notre pays, je me disais que tous ces travaux étaient loin d'être assez récompensés … Ingrats que nous sommes !

Voici deux hommes : l'un passe sa vie à étudier, le sanscrit ou le chinois ou toute autre science aussi difficile. A peine a-t-il perdu à ce travail les années les plus heureuses et les plus tranquilles, que lui viennent à la fois la gloire, les honneurs, la fortune ; il est professeur au Collège de France ; il est membre de l'Institut, le monde s'incline et dit : "C'est un savant !" et les filles à marier se le disputent dans leur cœur.

Voici en même temps un autre jeune homme d'un grand nom, d'une grande fortune, d'un esprit distingué. Celui-là qui était né pour faire la guerre, ne trouvant pas de guerre à faire, s'occupe à élever des chevaux, ces compagnons du soldat. A cette occupation, il perd sa fortune, il use sa vie, il hasarde ses jours, il se brise un membre, il veille, il travaille, il sue tout le jour … Et cependant quand il a mangé en fourrages tout son patrimoine, quand il a vendu son dernier cheval, quand il s'est perdu et ruiné tout à fait, corps et âme, à cette noble étude, on le fuit, on l'évite, on le plaint ; quelle misère ! Et les mères de famille disent de lui : "C'est un homme qu'on ne peut plus voir !"

Le savant meurt riche, honoré, entouré d'enfants ; l'écuyer vit seul, c'est-à-dire sans chevaux, et il meurt, jeune encore, dans la petite chambre d'un entresol, où il s'est placé pour voir au moins les chevaux des autres, pour les entendre de son lit qui hennissent dans l'écurie du voisin, et pour sentir l'odeur du fumier de l'étranger !

Conclusion du feuilleton en neuf colonnes de Jules Janin sur les courses de 1836



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