Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm.contact@gmail.com vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

Textes disponibles :
  • Les ongles noirs (7 juillet 2016)
  • Les petits messieurs de la Belle Époque (24 février 2016)
  • Fin de race (3 décembre 2014)
  • Les rapaces et les "sans-dents" (9 septembre 2014)
  • Castor et Pollux (26 août 2014)
  • La galerie des glaces (les sans-reflets) (24 juillet 2014)
  • Les églises de Paris (2 septembre 2013)
  • Disgrâce et faux dénuement (27 août 2013)
  • Beau rôle de Nicolas Fargues (26 août 2013)
  • Gourmandises musicales (25 août 2013)
  • L'insolent (21 août 2013)
  • AHAE (Fenêtre sur l'extraordinaire) (21 août 2013)
  • On habite sur Paris (20 août 2013)
  • Najat (11 janvier 2013)
  • Galette de blé noir (3 janvier 2013)
  • Les précipités (5 décembre 2012)
  • Le « mariage pour tous » ou la victoire des... (12 octobre 2012)
  • Chose lue (13 septembre 2012)
  • Sur les pas de Monsieur de Phocas (21 mai 2012)
  • Un saint chasse l'autre (15 mai 2012)
  • Lord Lyllian (18 août 2011)
  • Habiller la chute (17 août 2011)
  • Chroniques du vulgaire (26 juillet 2011)
  • Que sont-ils devenus ? (26 juillet 2011)
  • Mata Hari gonflables (26 juillet 2011)
  • Fauve, anarchiste et mondain (10 mai 2011)
  • Ascèse et mortification (Maurice Béjart) (15 avril 2011)
  • Indifférences (4 mars 2011)
  • Sur le trottoir (4 mars 2011)
  • Comprendre l'Empire d'Alain Soral (4 mars 2011)
  • L'égoïste de Pierre-Jean Arduin (21 février 2011)
  • Si encore ces gens-là écrivaient de bons livres (21 février 2011)
  • Pétain chez les hippies (21 janvier 2011)
  • Asile (17 janvier 2011)
  • Les sœurs Brelan de François Vallejo (17 janvier 2011)
  • Le vieux daim et la tête à claques (7 janvier 2011)
  • Les Bas-bleus (7 janvier 2011)
  • Le vigneron insuffisant (4 janvier 2011)
  • Les grandes familles vieillissent ... (22 décembre 2010)
  • Les radars de l'Art (26 novembre 2010)
  • Le corps démembré (1er octobre 2010)
  • Bouillie malodorante (16 août 2010)
  • Débat interne (16 août 2010)
  • Le critique littéraire (16 juillet 2010)
  • Le dandysme en héritage (30 avril 2010)
  • Le manifeste du centre-ville (22 avril 2010)
  • Attirons-le dans un piège (19 avril 2010)
  • La divine comédie (30 mars 2010)
  • Les deux bourgeois (9 mars 2010)
  • Animer les natures mortes (4 mars 2010)
  • La vieillesse des modernes (3 mars 2010)
  • Le temps de l'autre (22 février 2010)
  • Cremaster (9 février 2010)
  • BHL et le dandysme (8 février 2010)
  • Le nu assassiné (4 février 2010)
  • Grégory Turpin ou la porte entrouverte (4 février 2010)
  • Montesquiou le dandy magnifique par ... (1er février 2010)
  • Vernir (26 janvier 2010)
  • Le critique absolu (15 janvier 2010)
  • Promenade au Louvre (12 janvier 2010)
  • Bosnie-Serbie : un débat français (11 janvier 2010)
  • Se peindre en Vérité (8 janvier 2010)
  • Bosnie-Serbie (28 décembre 2009)
  • La robe du marquis (19 décembre 2009)
  • Les primates devant les Primitifs (28 novembre 2009)
  • Lieu de culte (25 novembre 2009)
  • Boni de Castellane à la mode italienne (13 novembre 2009)
  • De bière et de gras (nouvelle, 7 novembre 2009)
  • Après l'antiracisme ? (4 novembre 2009)
  • Dans le Sud 2 (nouvelle, 4 novembre 2009)
  • Les pardons variables (5 octobre 2009)
  • Le chercheur de tares de Catulle Mendès (18 septembre 2009)
  • Une apparition pathétique et grandiose (18 septembre 2009)
  • L'homme pressé de Paul Morand (18 septembre 2009)
  • Le village de l'Allemand de Boualem ... (17 août 2009)
  • Discours belliciste imaginaire (17 août 2009)
  • Éloge funèbre anticipé de Karl Lagerfeld (17 août 2009)
  • Chute (17 août 2009)
  • Éloge funèbre anticipé de Pierre Bergé (17 août 2009)
  • Quelques portraits de dandys par ... (27 juillet 2009)
  • Flagorneur et vulgaire : Bernard-Henri ... (23 juillet 2009)
  • Dans le Sud (nouvelle, 17 juillet 2009)
  • Une réponse de Daniel Salvatore Schiffer (13 juillet 2009)
  • Sebastian Melmoth (23 juin 2009)
  • Monsieur de Bougrelon (13 juin 2009)
  • Pourquoi Charlotte Gainsbourg a-t-elle eu ... (13 juin 2009)
  • Anomie, Anarchie (11 juin 2009)
  • Une élégance usurpée (18 mai 2009)
  • Impressions sur Colombe Schneck (20 février 2009)
  • Jeu de piste (3 février 2009)
  • Impressions sur Alice Ferney (15 janvier 2009)
  • Dandysme et manières (13 janvier 2009)
  • Vers une élite normalisée ? (13 janvier 2009)
  • L'hymne à la joie (nouvelle, 12 janvier 2009)
  • L'arme absolue de l'anti-snob (8 janvier 2009)
  • Une belle histoire de la politesse (6 janvier 2009)
  • Friday wear (23 décembre 2008)
  • Viens m'embrasser (23 décembre 2008)
  • Kirké (2 décembre 2008)
  • L'esthète amoureux (26 novembre 2008)
  • Les deux honneurs de Bernard-Henri ... (17 novembre 2008)
  • Le pont de Recouvrance (nouvelle, 17 novembre 2008)
  • Modernité (4 novembre 2008)
  • Au restaurant Les Valseuses (4 novembre 2008)
  • Enseignement et éducation (28 octobre 2008)
  • Le siècle vaurien #2 (20 octobre 2008)
  • Le Nœud de vipères de François Mauriac (13 octobre 2008)
  • Nos enfants sont nos domestiques (13 octobre 2008)
  • Un bien fade portrait de perdants (25 août 2008)
  • La Corrida (25 août 2008)
  • Recommandation (31 juillet 2008)
  • Le dandy de clavier (31 juillet 2008)
  • Une mauvaise idée du dandysme (29 juillet 2008)
  • Les vieux papiers jaunis (28 juillet 2008)
  • La cravate en péril (28 juillet 2008)
  • Siné = méchant (28 juillet 2008)
  • Philosophie du dandysme (21 juillet 2008)
  • La galanterie vue par Claude Habib (16 juillet 2008)
  • La mort, quelle tristesse ! (17 juin 2008)
  • La Chartreuse d’Auray et le Champs ... (17 juin 2008)
  • Windsor classique (nouvelle, 16 juin 2008)
  • L'histoire de Vénus et de Tannhäuser ... (11 juin 2008)
  • Rimbaud, Bismarck et l'honneur d'Izarra (25 mai 2008)
  • Druon et Nabe (18 avril 2008)
  • Une préoccupation d'esthète : fresque de ... (17 avril 2008)
  • Le Misanthrope (16 avril 2008)
  • Penthésilée (14 avril 2008)
  • Saint-Louis (12 mars 2008)
  • Edifices (10 mars 2008)
  • La favorite et l'écrivain (8 février 2008)
  • La Mégère apprivoisée place Colette (2 février 2008)
  • Ne nous fâchons pas avec Molière (18 décembre 2007)
  • Le vieux crabe (nouvelle, 18 décembre 2007)
  • Esthétique militaire (22 octobre 2007)
  • Le mariage de Figaro ou la folle journée (19 octobre 2007)
  • L'homme qui était habillé par Sarkozy (10 octobre 2007)
  • Les sincères de Marivaux (3 octobre 2007)
  • Il faut être célèbre pour écrire, et non ... (11 septembre 2007)
  • Luciano Pavarotti ou le dévoyé (10 septembre 2007)
  • Les pas retrouvés (5 septembre 2007)
  • La triste vanité (20 août 2007)
  • Hommage de Maurice Druon à ... (14 août 2007)
  • Le Parisien estival (25 juillet 2007)
  • Longueurs (6 juillet 2007)
  • Son Altesse Présidentielle (24 mai 2007)
  • Salade de fruits (28 février 2007)
  • Marcel et Serge Dassault ou les faux éloges (27 février 2007)
  • Alphonse Karr, prince de l'esprit (27 février 2007)
  • Le triangle secret (27 février 2007)
  • Angelina café (26 février 2007)
  • 98 sur 100 (26 février 2007)
  • Ecclésiaste 2 17 (nouvelle, 25 février 2007)
  • L'être de préjugés (nouvelle, 16 février 2007)
  • Les nouveaux éléments de puissance ... (6 février 2007)
  • Ruy Blas au théâtre Mouffetard (2 février 2007)
  • Pedro et le commandeur (1er février 2007)
  • Morts maudits (31 janvier 2007)
  • Le siècle vaurien #1 (31 janvier 2007)
  • Le camp des parents (nouvelle, 5 décembre 2006)
  • Scène de la vie patriotique (nouvelle, 15 novembre 2006)
  • Toujours occupés de Jean Effel (14 novembre 2006)
  • Fantôme d'Orient (31 octobre 2006)
  • Endroit / Envers (nouvelle, 27 octobre 2006)
  • Richelieu (nouvelle, 27 octobre 2006)
  • Au lecteur (24 octobre 2006)
  • Un coup de paix n'abolit pas ... (nouvelle, 24 octobre 2006)
  • Nahed Ojjeh, princesse des mille ... (4 octobre 2006)
  • Just married (28 septembre 2006)
  • Ce soir et toujours (28 septembre 2006)
  • Ce soir ou jamais (26 septembre 2006)
  • In dandies' mind (22 septembre 2006)
  • Noeud (19 septembre 2006)
  • La recrue, le colonel et le patron ... (19 septembre 2006)
  • Mourir pour la Patrie (9 septembre 2006)
  • Babar : écho d'une époque élégante (4 septembre 2006)
  • Place nette (4 septembre 2006)
  • For a microbian Dandyism (29 août 2006)
  • A jet better than a car (29 août 2006)
  • Conte moral (29 août 2006)
  • Pour un dandysme microscopique (28 août 2006)
  • Charles and Philip (28 août 2006)
  • L'âne qui vielle, artiste contemporain (22 août 2006)
  • At the piano by James Whistler (21 août 2006)
  • Günter Grass et Cesare Battisti (20 août 2006)
  • Où l'on qualifie un peu vite ... (19 août 2006)
  • Illustration de la défense de la langue française (4 août 2006)
  • Diététique estivale (26 juillet 2006)
  • L'épée et le flash-ball (24 juillet 2006)
  • Bon sang ne saurait mentir (21 juillet 2006)
  • Les petites mains (13 juillet 2006)
  • Clandestin huppé (13 juillet 2006)
  • L'épouse et la maîtresse (13 juillet 2006)
  • N'en jetez plus ! (13 juillet 2006)
  • Parce qu'il faut bien en parler (13 juillet 2006)
  • Gustave Larroumet (1er juillet 2006)
  • Monsieur Jourdain s'installe Quai Branly (1er juillet 2006)
  • Le Grand Meaulnes (27 juin 2006)
  • Quartier chic (15 juin 2006)
  • Le Scorpion code (15 juin 2006)
  • Réseaux à tout faire (8 juin 2006)
  • Vieux beau et vieux laid (6 juin 2006)
  • Occasion manquée (6 juin 2006)
  • De Jockey à basé sur (6 juin 2006)
  • Un maître (3 juin 2006)
  • Après Martine à la plage, Carlier à la plume (1er juin 2006)
  • Politique de l'élégance, élégance de la politique (1er juin 2006)
  • Idoménée (25 mai 2006)
  • Majesté (Cannes 2006, 25 mai 2006)
  • Aux deux extrémités du Livre (24 mai 2006)
  • De l’inutilité et du néfaste des blogs (24 mai 2006)
  • Portrait d'un raté contemporain (24 mai 2006)
  • Le cygne (nouvelle, 24 mai 2006)
  • Indigènes (Cannes 2006, 24 mai 2006)
  • Extrémismes (24 mai 2006)
  • Se le payer (21 mai 2006)
  • Manifeste (20 mai 2006)
  • Alain Soral (18 mai 2006)
  • Jacno (17 mai 2006)
  • Une bien bourgeoise supercherie (17 mai 2006)
  • L'outrage à Léonard (15 mai 2006)
  • Voyage aux extrêmes (12 mai 2006)
  • Vieux comme l'Art (11 mai 2006)
  • Mademoiselle (8 mai 2006)
  • Dreyfus et Proust (8 mai 2006)
  • Uniformisation (8 mai 2006)
  • Sabre au clair ! (27 avril 2006)
  • Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe (24 avril 2006)
  • Monsieur et Madame (24 avril 2006)
  • Le Figaro Littéraire se propose ... (20 avril 2006)
  • Canto a tre (19 avril 2006)
  • La grande odalisque (3 avril 2006)
  • Barbarisme (27 mars 2006)
  • Tom Wolfe en France (24 mars 2006)
  • Bénie soit la francophonie (24 mars 2006)
  • Mourir pour la Patrie (24 mars 2006)
  • Politique intérieure (24 mars 2006)
  • Le cas Carlier (24 mars 2006)
  • L'exposition Ingres au Louvre (16 mars 2006)
  • Gilles de Pierre Drieu La Rochelle (10 mars 2006)
  • Quart d'heure (10 mars 2006)
  • Voisins de bureau (8 mars 2006)
  • Deux citations au fil de lectures (8 mars 2006)
  • Le BHL-thon commence (6 mars 2006)
  • Un bracelet (26 février 2006)
  • Parkinson amianté (26 février 2006)
  • Une lettre de marin (16 février 2006)
  • Le mauvais rôle (13 février 2006)
  • Hedi Slimane : un beau parleur (13 février 2006)
  • American Vertigo de Bernard-Henri Lévy (12 février 2006)
  • Un portrait de mère (10 février 2006)
  • Exclusive member (9 février 2006)
  • Tom Wolfe à la mode en France (9 février 2006)
  • L'habit ne fait pas le moine (9 février 2006)
  • Les deux cents ans d'une femme du monde (9 février 2006)
  • Oscar Wilde's tomb (9 février 2006)
  • Jean Lorrain, Thompson avant l'heure (9 février 2006)
  • Redingotes (9 février 2006)
  • Le prix de l'Art (8 février 2006)
  • Mots croisés et sudoku (8 février 2006)
  • Le désert du Harar (nouvelle théâtrale, 8 février 2006)
  • La petite mort du Père Goriot (8 février 2006)
  • Un Indien à Versailles (8 février 2006)
  • Traffic (8 février 2006)
  • Citoyen du monde (7 février 2006)
  • Olympisme (6 février 2006)
  • L'homme le plus beau du monde (26 janvier 2006)
  • Outrageante chevalerie (25 janvier 2006)
  • Choisir un héros pour modèle (20 janvier 2006)
  • Un miracle (nouvelle, 17 janvier 2006)
  • Barbey (nouvelle, 17 janvier 2006)
  • Epigrammes sur la presse (15 janvier 2006)
  • Action et agitation (15 janvier 2006)
  • Redécouvrir Chateaubriand (13 janvier 2006)
  • Rule Britannia (13 janvier 2006)
  • Deux trouvailles (13 janvier 2006)
  • Misogyne, pédophile et pétainiste (9 janvier 2006)
  • Le pessimisme de l'écrivain (24 décembre 2005)
  • Les jeunes filles de Henry de Montherlant (14 décembre 2005)
  • Numericus Horribilis (12 décembre 2005)
  • L'intégral des Arts (10 décembre 2005)
  • De fer et de soie (nouvelle, 8 décembre 2005)
  • Au piano (nouvelle, 8 décembre 2005)
  • Charles-Théodore (nouvelle, 8 décembre 2005)
  • Costume démocratique (8 décembre 2005)
  • Maurice Denis (8 décembre 2005)
  • Contre Dada au centre Pompidou (2 décembre 2005)
  • Maudits (30 novembre 2005)
  • Caligula au Palais Garnier (31 octobre 2005)
  • Monsieur de F. (25 octobre 2005)
  • L’exposition David au musée ... (24 octobre 2005)
  • Du nouvel habit du Figaro (6 octobre 2005)
  • Une anthologie de mauvaise foi, c’est ... (26 septembre 2005)
  • Pour un art habillé (14 septembre 2005)
  • La dernière incarnation de Bel-Ami (12 septembre 2005)




















































































  • Les ongles noirs (7 juillet 2016)

    Tandis qu’Hollande le finaud, Hollande le nigaud, impose des lois antisociales qu’il fait cyniquement porter – comme pour la loi scélérate sur le « mariage pour tous » – par une ministresse de la « diversité » au sourire aussi constant que son envergure politique est restreinte, il est sain de partir voyager poétiquement dans les marges de la société – et il ne s’agit pas ici de faire du tourisme à « Nuit debout » ou dans les piteuses « Zones à Défendre ».

    Ce type de voyages est la promesse d’un livre attachant dont la couverture exhibe un dessin crayonné de barbu hirsute, les yeux vaguement perdus et les rides du front marquées, image parfaite du vagabond érémitique qui illustre un joli titre : 76 clochards célestes ou presque (Le Castor Astral, 2016).

    Il s’agit d’un dictionnaire poétique qui regroupe une assemblée de clochards plus ou moins célèbres, de boumians écrivant sur les papiers gras que le vent sort des poubelles, de vedettes internationales à la crasse célèbre (ODB du Wu-Tang Clan, Billie Holiday, Syd Barrett, Diogène, …), de types qu’on n’imagine pas dormir à la belle ou sous les ponts (Blaise Cendrards, Jules Renard, …), de drogués alcooliques et d’alcooliques drogués, de morts-à-trente-ans et d’édités post-mortem.

    Une page, deux pages pour chacun, juste de quoi sentir l’effluve qui se dégage de l’esprit marginal : odeur de pisse et de rue, ou odeur de vin villageois, ou odeur d’enfance battue, ou de folie incurable, ou de mégots tirés jusqu’aux doigts.

    Deux pages de mise ne abîme, deux pages d’un poète perdu écrivant sur d’autres poètes perdus, en un temps où la poésie ne peut plus être que dans la ruelle (si elle est encore quelque part) et où ne peuvent demeurer que des bribes poétiques, des échos arrivés par des sauts de lignes, des ponctuations tordues et des collisions de mots silencieux. Deux pages pour chacun des soixante-seize clochards célestes, introduites par une préface qui n’a que la prétention d’ajouter une couche de bribes poétiques et qui complète ce fouillis de vagabonds supplantés depuis lors par les « migrants » en transit et les romanichels vindicatifs.

    Hélas, ce livre manque le sublime de peu – ce sublime que peuvent avoir certaines cloches des vieux films ou de la littérature d’avant-guerre – et pour une raison bête : l’ordre alphabétique. Funeste et anti-céleste erreur que d’avoir classé les soixante-seize par les initiales de leurs noms, ce qui fait malproprement coincer Daniel Darc entre Karen Dalton et Henry J. Darger, et Michel Simon entre Hubert Selby Jr et Elliott Smith. Tout aurait été mieux que cet ordre-là : ordre chronologique, classement par drogue(s) ingurgitée(s), par nationalité, par terrain vague squatté, par durée de vie, par niveau d’hirsute… Tout sauf cet ordre sans queue ni tête, triste comme un dictionnaire.

    Il faut aussi passer sous silence les pages de remerciements en fin d’ouvrage, aussi étendues que dans les livrets des disques – du temps où il y avait encore des disques – et qui montrent des influences banales et trop diverses pour être honnêtes : que font Agnès Jaoui et Benjamin Biolay avec les Béruriers Noirs ? Et comment oser mélanger IAM et Assassin et, en poussant un peu, accoler Bob Marley avec Burning Spears ? L’auteur n’a pas l’air de connaître grand-chose à ceux « qui ont semé leurs mauvaises graines dans [sa] caboche en aiguisant [ses] rires ». Mais même là, l’attachement l’emporte et cet ouvrage imparfait est un livre-clochard, débraillé, sentant les pieds et la vinasse célestes, gueulant parfois mais poétisant toujours.

    À lire comme on peut débattre parfois, en maraude ou au hasard, avec un vagabond saoulé de malheur, de ce que sont l’existence, la politique, la littérature et la vie.


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    Les petits messieurs de la Belle Époque (24 février 2016)

    En allant interroger chez eux des personnalités de la Belle Époque, on aurait pu croire que les journalistes et les photographes d'alors auraient peint un bestiaire du génie dix-neuvième. Il n'en fut hélas rien et c'est plutôt une typologie de la médiocrité éternelle et universelle qui se dégage du recueil d'interviews illustrées qu'Elizabeth Emery a regroupées dans son ouvrage En toute intimité, exactement sous-titré « Quand la presse people de la Belle Époque s'invitait chez les célébrités ».

    Le lecteur vingt-et-unième, s'attendant à converser post-mortem d'esthétique, de littérature, d'arts, de philosophie, de politique ou même de l'air du temps considéré avec profondeur et esprit, tombe d'abord sur une petite boutique de comptables, dont le chef semble être Émile Zola. Étonnamment entouré de décors médiévaux et de chinoiseries mêlées - dont un Bouddha apparemment à la mode, ou en soldes, puisque Paul Bourget ornait également sa cheminée d'une de ces bondieuseries orientales -, le maître des Rougon-Macquart fit et refit les comptes devant le journaliste, soupesa les rapports de ses romans débités en feuilletons et compara les droits d'auteur de ses traductions étrangères, faisant une réponse apitoyée aux légendes ou aux cancans d'une richesse mal assortie à sa réputation d'avocat littéraire du bas-peuple.

    C'était là la face sinistre du rentier des lettres mise en lumière, comme l'interview de Jules Massenet, quoique dans une moindre mesure, montrait celle du rentier des partitions et celle de Victorien Sardou celle de l'usurier des drames. Étonnants dialogues, étranges confidences qui tournaient en ridicule ceux qui les professaient : furent-ils piégés par la nouveauté de l'exercice, répondaient-ils à des polémiques aujourd'hui oubliées dans leurs détails et leur chronologie ou bien, pas retenus par des conseillers en communication et des relecteurs d'interviews, livraient-ils leurs pensées domestiques les plus basses en toute bonne foi, simplement pour répondre aux questions qu'on leur posait ?

    Après - ou avec - les grotesques attentifs des chiffres, viennent les propriétaires fiers de l'être. Ce fut un Victorien Sardou heureux, repu même, de ses mètres cubes habitables et de ses hectares qui mena la visite, conta les anecdotes et rappela les montants. Ils n'étaient guère supérieurs, ces châtelains sur le tard enrichis par leur art, aux petits chefs de bureau de maintenant qui, après une fort honnête vie d'employés de bureau, peuvent enfin se payer une maison modèle dans un lotissement du plateau de Saclay pour, rêve ultime du Français et mobile des jalousies familiales les plus tenaces, « pouvoir manger dehors aux beaux jours ». Aristide Bruant jouait ainsi les roitelets en son domaine après avoir été un prince des canailles et un chef de beuveries, et on imagine volontiers les gros bourgeois d'alors, qui avaient contemplé le tapage montmartrois d'un œil torve, se dire qu'au fond cet excentrique-là était des leurs, et que toute son agitation bruyante et son vacarme pour les pauvres n'étaient qu'un vent transitoire. Tout rentre inexorablement dans l'ordre, pourvu que l'argent s'en mêle - de ce point de vue, rien n'a vraiment changé et le confort reste la plus jolie des espionnes pour retourner les rouges et les roses.

    Le confort, justement : le trait commun à la plupart des hommes et de la femme - Mme Réjane, célébrité des théâtres, ouvrit également les portes de son domicile et de sa loge - interrogés et mis en photographies par La vie illustrée est leur sinistre mode de vie confortable, fait de couchers tôt et de travail réglé comme celui d'un employé de banque, de pantoufles et de domesticité répugnante. Que nous, pauvres mortels, soyons casaniers et médiocrement satisfaits d'une petite vie rabougrie, soit ! Mais eux, quelle tristesse ! Paul Bourget - mais est-ce là une surprise tant il fut la métaphore de la fausseté, du faux écrivain au faux élégant - reçut dans des vêtements quelconques dans « la simplicité aisée du véritable homme du monde qui n'est esclave ni du vêtement ni des formules de la mode » : drôle de profession de foi pour qui jouait les esthètes. Comble, le vieux Ludovic Halévy, pourtant loin de son temps de boulevardier dans son intérieur de retraité, se montra moins sinistre, plus amusant et plus véritablement amoureux d'art que la ganache Bourget.

    De cette petite assemblée de pépères à clébard (François Coppée !), de propriétaires et de fermiers généraux dans l'âme - souvent académiciens ou candidats à le devenir - deux personnalités se détachent. La première est celle de Pierre Loti, académicien lui aussi, qui reçut d'ailleurs cette presse à l'hôtel, les journalistes devant se contenter des clichés déjà existants - et restés célèbres - de la maison de Rochefort. Loin des intérieurs bourgeois ou des bric-à-brac sans amour de ses collègues, Pierre Loti avait bâti un intérieur d'esthète, représentatif de ses goûts profonds qu'il ne sentit pas la nécessité de partager avec les premiers venus. Ainsi répondit-il poliment à son visiteur mais ne manqua-t-il pas de le moquer quand le gêneur voulut le croire en permanence vêtu en excentrique orientalisant.

    La deuxième tête à dépasser de ce club de petits messieurs est celle, racée et élégante, de Robert de Montesquiou recevant en sa demeure de Versailles, sa demeure d'exil car, comme le note le journaliste, « M. de Montesquiou s'est retiré dans un ermitage dans la ville la plus éloignée de Paris qui soit au monde ». Le poète ne donna d'ailleurs pas de véritable interview et nul dialogue vénal ou domestique ne coupa l'article qui lui fut consacré. Exemple parmi d'autres de la distinction ressortant de cet article, chez Montesquiou le mélange, ou plutôt la mise en série, du Japon et de l'Empire ne sonne pas creux ou factice comme chez les autres : le Japon fut un pan de son manifeste esthétique et son mobilier Empire n'était pas celui des brocanteurs et des échoppes soutenues par la Banque mais celui de sa grand-mère.

    « Une heure chez le comte Robert de Montesquiou » est donc la seule des rencontres reproduites par En toute intimité qui laisse l'impression d'un esprit supérieur, cohérent, qui attache aux choses, aux objets, au décor de sa vie domestique, intime et mondaine en somme, une importance significative. Et si les autres interrogés ont laissé une œuvre incontestable qui demeure à travers les siècles, il est dans cet ouvrage une nouvelle preuve que Montesquiou, authentique dandy, n'eut comme œuvre capitale que sa propre vie, vie élégante s'il en fût à laquelle il ne renonça jamais. Heureux homme !


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    Fin de race (3 décembre 2014)

    J’ai été élevé sous les ors d’un château oublié de la vieille province française et dans la dentelle démodée d’un quotidien de mollesse et d’insouciance.

    Nourri des illusions éclatantes d’un passé idéalisé, je me suis vautré dans l'adoration folle et vaniteuse, égocentrique et indécente de ma particule. On m’a inculqué l’admiration de mes glorieux aïeux et laissé dans l’ignorance de mon incompétence, de ma faiblesse, de mon néant.

    Je suis une potiche lettrée à la voix de fausset, un marbre d’intérieur sans expérience du dehors, un acharné donneur de leçons de morale dénué de virilité. Persuadé d’avoir toujours raison sur toutes choses, surtout celles dont je ne connais rien, une monstrueuse prétention suinte de ma mince personne. Je rayonne de fausseté, pue la cancrerie. L'incompétence est mon évangile. Je me crois dans la vérité, du haut de mes talons orthopédiques.

    Mon salon est surchauffé et ma pensée poussiéreuse. C’est depuis mon fauteuil couvert de soie que je juge et condamne, fais et défais le monde extérieur, perçu de loin. Un monde rêvé à travers le prisme de ma pure cérébralité.

    Je suis un bec fin, j’aime tout ce qui est raffiné et écoeurant, je suis également un parleur, un théoricien, un frivole, un irresponsable, un insensible évoquant les drames de mes domestiques avec moquerie, incapable de compassion. Mais suis très attentionné en ce qui concerne ma collection de mouches ciselées dans le métal précieux.

    A travers ma peau blanche et lisse, transparaissent mes veines. Comme des couleuvres endormies. A faire peur. Morbides, inquiétantes, funestes : on devine ma santé fragile.

    Je suis un sang bleu, un vrai, un dégénéré, une fin de dynastie, un consanguin authentique bourré de tics.

    J’ai l’estomac délicat, le front pâle, la joue creuse. Mes lèvres sont rouges et mes doigts moites. Je suis une petite nature. Mon corps est grêle, mon mental flasque. Vite découragé par l’effort, la facilité me donne des ailes. Dernier des positifs, champion du négatif : je suis un anémié à la dent féroce.

    Souffreteux et tyrannique.

    Je me plains pour des futilités, gémis une soirée entière pour une piqûre de moustique, pleure parce qu’une goutte de crème anglaise a souillé le papier sur lequel j’exerce mon art littéraire à la plume d’oie mais suis agacé par l’importance que l’on accorde aux tragédies de ceux que je ne côtoie pas dans mon univers feutré et étriqué. Je ne supporte pas que l’on monopolise les regards sur d’autres que moi. La souffrance des gens, pour moi c’est du virtuel. Je ne conçois la douleur que lorsqu’elle me concerne intimement. Celle d’autrui ne me touche en rien, trop occupé que je suis à contempler la finesse de ma peau transparente, signature innée et définitive de ce que je pense être ma “hauteur azurée”.

    J’ignore que je suis détestable mais suis heureux dans mon mirage de préjugés et de perverse innocence.

    Evidemment, j’ai une immense estime de moi-même. Je suis certain d'être vénéré par ceux que, de bonne foi, je méprise de toutes mes forces. Et pour ne pas me décevoir on me laisse le croire.

    Né avec une cuiller en or dans la bouche, je mourrai dans des nuages d’encens frelaté et de mensonges doux qui feront léger mon dernier souffle de catarrheux guindé.

    Celui que je destinerai à ma collection de mouches en métal précieux, seul amour véritable de mon existence de larve hautaine.

    Je suis une fin de race.

    Raphaël Zacharie de Izarra


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    Les rapaces et les « sans-dents » (9 septembre 2014)

    À défaut de dénicher le film dans les brocantes, il est toujours possible de lire Les rapaces dont la traduction française a été rééditée il y a quelques temps (aux éditions Agone) et connue d’abord parce que la version complète de son adaptation cinématographique par Eric Von Stroheim en 1924, disparue, avait été considérée comme un des plus grands films de tous les temps.

    C’est l’histoire d’un Américain rustre, faux dentiste portant le nom de Mac Teague, marié à une femme qui, gagnant à la loterie, gagne aussi la crainte de perdre son pécule et astreint le ménage à une austérité de plus en plus rude à mesure que le magot gonfle de ces économies stériles. L’épouse Trina devient si irrationnellement économe que Mac Teague, après quelques péripéties, la tue, s’enfuit et meurt grotesquement au milieu du désert, en possession des pièces d’or de son épouse et attaché au cadavre de son ancien ami Marcus.

    Mais le ménage n’est pas le seul à verser progressivement dans la folie car le voisinage de « Polk street » aussi est pris de fièvre : ainsi de l’envieux Marcus qui dénonce Mac Teague aux autorités médicales et surtout, du vieux chiffonnier juif polonais Zerkow qui, croyant aux fariboles de la femme de ménage Maria à propos de richesses que sa famille aurait possédées, finit par épouser celle qui lui décrit inlassablement les pièces de ce trésor imaginaire et par retourner toute la maisonnée à la recherche de cette illusion.

    Dans ce roman, il y a bien un peu d’or réel, mais les protagonistes sont surtout à la poursuite d’une idée de l’or, d’un or tantôt purement imaginaire, tantôt extrapolé à partir de quelques onces ou de quelques pièces, toujours stérile : car ceux qui en ont, gagnés par l’avarie, vivent plus pauvrement que les pauvres, plus chichement que ceux qui se débattent malgré eux dans la fange d’une existence miséreuse, ces « sans-dents » que Mac Teague soigne illicitement.

    Il est plaisant de constater que cette exagération de l’esprit yankee, écrite en 1899, est contemporaine d’un des plus beaux tempéraments contraires, forcément européen, forcément français, le dépensier Boni de Castellane qui avait compris – et écrit avec un brin d’insolence – que la difficulté ne consistait pas à gagner de l’argent mais à le dépenser avec goût et brio. Il construisit un palais, donna des fêtes somptueuses, se ruina, réussit presque à ruiner sa femme américaine millionnaire qui divorça à temps et fit donc à son échelle ce que Louis XIV fit à l’échelle de la France : une faillite grandiose ! Talon rouge !

    Il en va du dandysme comme de l’or des Rapaces : beaucoup semblent accaparés par sa quête, traquent dans les moindres interstices du passé ou de l’actualité des paillettes de cette élégance d’un genre si rare, le recherchent jusqu’à en devenir fous – écoutez les gloussements des gazetières en chaleur ! – et, après avoir plongé leurs mains impures dans les culs de basse-fosse culturels, ressortent avec des étrons jaunâtres, au mieux des éclats de cuivre jaune, et crient à la pépite.

    Fait marquant, progressistes et réactionnaires communient pour une fois dans cette forfanterie qui voit du dandysme devant chaque porte, car chacun veut se croire, ou croire ses héros, ou croire ses maîtres et congénères de pensée, au voisinage d’un Oscar Wilde, d’un Robert de Montesquiou, d’un baron de Charlus ou d’un Rubempré. Les progressistes convoquent ainsi au dandysme tout ce que les gendelettres comptent de jeunes noceurs et de vieux désabusés, de chanteurs ténébreux aux rimes pauvres, d’animateurs de télévision et, par pelletées, de gendemodes de tous grades. Quant aux réactionnaires, ils s’attachent à donner un vernis prestigieux à des antimodernes de toutes races, à des hommes d’honneur ayant trempé dans des combats aux élégances diverses.

    À l’époque où Christiane Taubira fait l’admiration des midinettes intellectuelles parce qu’elle récite du René Char, Frédéric Beigbeder peut bien être un dandy, ainsi que le capitaine de Boildieu de La Grande Illusion, ainsi qu’Arnaud Montebourg, ainsi que Dieudonné, ainsi que Philippe Sollers, ainsi que... « Sans-dents » de la Beauté, nos intellectuels mondains dorent des statues de boue avec les excréments de l’époque : tant mieux pour eux !

    Les jours pessimistes, les jours qui voient les bras se baisser, murmurent qu’on peut bien leur laisser ça, puisque ça les amuse, puisqu’ils y tiennent tant, puisqu’ils pensent qu’en se mesurant aux géants ils en gagneront la taille, par contagion, alors qu’ils ne feront qu’exhiber leur petitesse, leur médiocrité et leur rapacité !


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    Castor et Pollux (26 août 2014)

    Il suffirait de peindre leurs yeux en vert, de laisser le soir les envelopper d’un peu de sombre et la grande statue de Castor et Pollux semblerait sortie d’une page oubliée d’un roman fin-de-siècle ou, si on y adjoignait de lourdes tentures byzantines, de l’atelier de Gustave Moreau.

    De là vient une partie du charme trouble de cette statue équivoque, où les deux frères posent comme deux amants et démentent les grincheux qui pérorent sur les contresens prudes du retour à l’Antique du Grand Siècle, au prétexte des feuilles qui dissimulent çà et là quelques anatomies…

    Mais ce qui fait que l’ombrage de cette statue est l’endroit des Jardins que je préfère, qu’il est comme l’autel lare devant lequel je voudrais passer chaque matin, ce n’est pas le déhanché évocateur des deux éphèbes mais leur beauté implacablement patricienne, posée au-dessus de cette foule qui les voit sans les regarder et laisse ses gamins jeter sur leurs torses parfaits des poignées de graviers volés sur l’esplanade !


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    La galerie des glaces (les sans-reflets) (24 juillet 2014)


    La galerie des glaces
    Les sans-reflets


    « Un idéal n’est souvent qu’une version flamboyante de la réalité. »

    Joseph Conrad


    En 1925, Boni de Castellane, un des derniers dandys authentiques – ou, pour ne pas froisser la horde des cuistres culturo-mondains et virtuels qui s’en prétendent, « historiques » –, relata brièvement dans ses mémoires intitulés L’art d’être pauvre sa relation avec l’esthète italien Gabriele d’Annunzio : « Nous échangeâmes quelques idées sur des questions politiques et artistiques. Nous n'étions pas toujours du même avis, mais mes conceptions sur l'architecture avaient l'air de le séduire. Il visita Versailles en ma compagnie, et je pus lui donner là, sur place, les explications que je ne lui avais prodiguées que de loin. »

    Ainsi était-il possible, il y a moins d’un siècle, que deux esprits parmi les plus supérieurs en matière esthétique ne trouvassent pas ridicule de visiter le « vieux » château de Versailles, déjà symbole de l’arrière-garde, et d’en conscientiser, derrière le patrimoine pour touristes cocheurs de cases, la monumentale et absolue œuvre d’art qu’il incarne. C’est en hommage à cette rencontre éminente et par sorte de moquerie envers sa probable sinistre transposition contemporaine – où des « fashionistas » « arty » s’extasiant sur les accoutrements siglés de rappeurs renégats tombés dans la « jet-set » donneraient rendez-vous dans un bar d’hôtel de « luxe » à des « plasticiens » faisant « dialoguer les cultures » – que j’ai proposé d’intituler cette rubrique La galerie des glaces.

    Au-delà de l’anecdote et de la fanfaronnade, c’est aussi parce que, dans toute l’histoire des réflexions esthétiques, le miroir a tenu une place de choix, au point que la célèbre phrase de Charles Baudelaire – « Le Dandy doit aspirer à être sublime, sans interruption. Il doit vivre et dormir devant un miroir. » – a pu être le cri des chevaliers de cette discipline.

    Cette chevalerie, que la Galerie des glaces convoquera à chaque livraison de L’Indispensable, une fois dégraissée des ersatz, des imposteurs et des félons, se réduit à un élégant mais fort réduit cénacle qui va de Robert de Montesquiou à Oscar Wilde et, en littérature, de Henri de Marsay au baron de Charlus. Tous ces hommes, aux origines, mœurs et passions diverses, dont la complexité a échappé à la plupart de ceux qui ont tenté, plus ou moins commercialement, de les étudier, voyaient dans leur miroir « une version flamboyante de la réalité ». À eux – à eux seuls ? – ces reflets idéaux inspirèrent une philosophie de vie intransigeante, positivement ascétique derrière le masque mondain.

    S’ils avaient raconté leur rencontre versaillaise plus en détail, peut-être Boni et le « Commandante » auraient-ils écrit que, s’étant regardés dans les glaces de la galerie, ils y avaient vu leur plus beau reflet, car ayant comme décor, derrière leurs silhouettes, les parterres à la française et la grande perspective menant au bassin d’Apollon. Un livre récent, Versailles, le jardin dévoilé, publié chez Beauchesne par François Chevalier, malgré de nombreux défauts dont celui d’avoir voulu ressembler à un guide touristique – exhibant ainsi un drapeau tricolore sur la couverture ! –, rappelle de manière détaillée la signification des axes, des motifs et des statues d’une partie des jardins du château de Versailles.

    Le titre est légèrement exagéré car rien n’est caché – au contraire – dans ces jardins, mais le niveau est devenu tellement faible que la moindre allusion mythologique ou chrétienne est comme une énigme, un couteau sur lequel toutes nos poules distinguées et si savantes tombent. Que dire, en comparaison, des insurmontables difficultés qu’éprouvent d’éminents spécialistes aux diplômes rutilants à comprendre la signification profonde d’un monument comme la cathédrale de Chartres – sans tomber dans une numérologie de Madame Irma aussi grotesque qu’à contresens – qui était pourtant le catéchisme ordinaire des médiévaux réputés analphabètes.

    François Chevalier conduit son lecteur selon un itinéraire qui a du sens : partant du bassin de Neptune, il remonte jusqu’à l’esplanade avant d’aller jeter un œil à l’orangerie et, au loin, derrière la pièce d’eau des Suisses, à la statue équestre de Louis XIV, puis descend jusqu’au bassin d’Apollon en passant devant la fontaine de Latone. Motifs décoratifs, les statues qui jalonnent cet itinéraire ont surtout une signification précise que Le jardin dévoilé rappelle, prononçant les invitations que voulait lancer le Roi Soleil à ses visiteurs et promeneurs et dénouant certains paradoxes apparents. Ainsi Antinoüs – le favori de l’empereur Hadrien très présent dans le roman-bible de Jean Lorrain Monsieur de Phocas – est représenté deux fois dans la descente de la grande perspective, mais dans des « camps » opposés : du côté Nord, celui des mises en garde, comme symbole de l’homosexualité, et du côté du Midi, celui des conseils, comme symbole du sacrifice patriote ! Et ce que le lecteur devine aussi, malgré la médiocre qualité des photographies du livre, c’est qu’à chaque pas dans ce jardin se distille l’absolutisme du souverain, alternant démonstrations de puissance, fausses soumissions – en premier lieu au pouvoir temporel, voire spirituel, de la Religion – et fines allusions monarchiques, sans déroger jamais à l’exigence de Beauté de l’ensemble.

    Il ne pouvait donc y avoir de meilleur arrière-plan, pour le reflet des deux grands dandys que furent Boni de Castellane et Gabriele d’Annunzio, que cette représentation gigantesque d’une vision esthétique, politique, anthropologique et religieuse cohérente et absolue qu’est le château de Versailles !

    Pourquoi, alors, est-ce précisément dans ce lieu « total » que sont immiscées de force des œuvres contemporaines, que des petits marquis veulent à tout prix faire « dialoguer » avec le château, sans comprendre que ce dernier est une œuvre d’un individualisme forcené et qu’il n’a rien à gagner à fréquenter les vulgaires catins qu’on voudrait placer dans sa couche ? Toutes les raisons que les gens élégants – unanimement contre ces projets abscons – avancent à chaque nouvelle forfaiture culturelle sont justes : la reddition sans condition aux pulsions mondaines les plus crapuleuses ; la collusion généralisée, jusque dans le domaine artistique, des intérêts privés et du bien commun ; le mépris des « élites » pour le patrimoine, trop populaire, touristique ou réactionnaire à leurs yeux ; le goût douteux pour l’éducation forcée des masses, faisant venir de force au public des œuvres auxquelles il ne va pas de lui-même ; la nécessité de blanchir toujours plus d’argent sale, si possible en spéculant sur la lessiveuse elle-même ; la force des arguments horizontaux de certaines et certains attachés de presse ou galeristes ; etc.

    Mais la raison fondamentale, originelle, de la laideur de ces farces et attrapes que sont les expositions contemporaines organisées au château de Versailles est que tous ces gens-là ne savent pas regarder, ni le monde ni eux-mêmes, et qu’ils sont, laissés à leur bêtise que rien ne retient, devenus des « sans-reflets » !

    NB – Ce texte devait initialement être publié dans la revue « L’Indispensable » qui n’a malheureusement jamais vu le jour.




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    Les églises de Paris (2 septembre 2013)

    On n'entre par dans une église comme dans un moulin... ni comme dans un musée ! Alors que « l'héritage catholique », quand il n'est pas purement et simplement nié par les descendants des vainqueurs des combats anticléricaux de jadis, a tendance à être réduit à un patrimoine architectural et artistique, il est bon de se rappeler qu'il y a des différences de nature entre, par exemple, une cathédrale gothique et le centre Pompidou, bien que ses visiteurs ressemblent de plus en plus à de vieilles bigotes.

    Se le rappeler, c'est, par exemple, suivre Huysmans dans Les églises de Paris. Grâce au travail remarquable de Patrice Locmant, qui avait édité par la suite ses Écrits sur l'Art, quelques textes de l'auteur de Là-bas avaient été regroupés dans un ouvrage digne d'eux, dans un petit livre de qualité, à la mise en page soignée, au papier d'honnête facture et aux illustrations adéquates.

    Suivre Huysmans, c'est le plaisir de suivre quelqu'un qui connaît son sujet, quelqu'un capable de décrire et « décrypter » une liturgie, quelqu'un qui reconnaît les saints des statues et des vitraux, qui connaît ou s'intéresse aux patronages et aime respirer les odeurs de salpêtre des chapelles oubliées.

    La joie que procure la lecture de ces textes de Huysmans, qui font une excellente introduction - au sens d'apéritif - à sa description de la cathédrale de Chartres, provient cependant davantage de ses moqueries et de ses regrets véhéments. Son compte-rendu du culte oriental auquel il assiste est hilarant - avec ses personnages à « faces de moutons » - et sa détermination à pourfendre les sauvages du XVIIIème siècle, grands ravageurs de l'art gothique, fait plaisir à lire.

    Voici par exemple comment Huysmans traite les vitraux de l'abside de Saint-Merry : « [...] l'abside s'illumine de trois lames de verre dont l'aspect criard, dans cette atmosphère apaisée, détonne ; celle du milieu contient au-dessous d'un Père Eternel pour romance, un Christ dont la robe en chair d'orange sanguine est un tourment ; il y a là un Jésus, habillé de rouge groseille et de bleu de Prusse, debout devant une femme agenouillée dans du jaune de jonquille et du bleu de paon, qui est pour l'œil ce que seraient pour l'oreille des coups de pistons soufflés par des pitres éperdus, sur des tréteaux de foire. Et au-dessous de ce tintamarre de tons, une Gloire énorme de bois doré, crache, ainsi qu'un soleil d'artifice, ses rayons dans tous les sens et simule, si l'on veut, l'auréole d'un gigantesque Christ de marbre blanc [...] ».

    La mode du baroque a violé les églises gothiques, se plaint Huysmans à qui une église qui empêche la mystique est un contresens. Ces coups justes résonnent gravement à nos cœurs contemporains car nous qui ne construisons plus d'églises - ou alors, si laides, si fausses, si communes - n'avons plus que le sabordage des églises existantes pour fayoter avec les autorités culturo-mondaines : les estrades de chantier qui servent de porte jubilaire sur le parvis de Notre-Dame de Paris ne nous le font pas oublier.


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    Disgrâce et faux dénuement (27 août 2013)

    La disgrâce avec laquelle les grands patrons des entreprises des nouvelles technologies numériques s’habillent peut sembler bien mystérieuse. Insultants dans cette façon qu’ils ont de jouer aux pauvres, de parodier le dénuement alors qu’ils nagent dans des océans de dollars plus que dans les piscines municipales, ils ont pourtant forcément des raisons autres que le mépris de classe. L’officielle est que cette économie est tellement innovante qu’elle est allée jusqu’à se débarrasser des codes de l’économie du passé ; sauf qu’un uniforme remplace un autre, le costume cravate devant être aussi mal vu là-bas que le jean dans les banques. Là comme ailleurs, l’employé doit se conformer aux « valeurs » de l’entreprise.

    D’ailleurs, le Monde diplomatique le décrit depuis plusieurs années : les entreprises des nouvelles technologies numériques jouent sur leur « coolitude » supposée pour exploiter froidement leurs employés. Exploités en tee-shirt, exploités avec du café à volonté et des jeux régressifs à disposition, exploités sur des projets qui, s'ils avaient du temps libre, leur permettraient de briller devant les filles et les beaux garçons, mais exploités tout de même. Quand le travail et le loisir se confondent, il n’est pas difficile de deviner lequel prend le pas sur l’autre. Le grand patron donne alors l’exemple, en faisant comme si la présentation de résultats financiers à la presse était aussi « cool » qu’un barbecue chez des voisins.

    Au-delà de cet attrape-nigaud, le faux dénuement plus ou moins bien porté par ces millionnaires peut révéler un raisonnement subconscient des plus cyniques : en portant des vêtements qui ressemblent - sans probablement en être - aux saloperies que les grandes chaînes de prêt-à-porter font fabriquer en Chine ou ailleurs par des demi-esclaves, les grands patrons se décomplexent de leurs propres schémas industriels qui passent par les mêmes pays. Ceux des enfants tiers-mondistes qui survivent aux tortures des machines à coudre pourront aller s’intoxiquer dans les soudures des composants électroniques : voilà ce que dit aussi cette « coolitude » vestimentaire.

    Enfin, et ceci est particulièrement visible chez les jeunes patrons comme celui de Facebook, la crétinerie à laquelle ils se forcent (ou qui leur est innée) les désoblige vis-à-vis de la culture générale, cette chose qui pourrait leur donner un peu de recul sur leurs inventions - qui ne sont souvent que des concepts publicitaires -, leur inculquer la notion du bien commun et les forcer à la retenue dans leur sauvagerie de cupides arrogants. Car derrière ses airs de jeune sympa, démocrate et progressiste - de « cool » en somme -, le chef de Facebook est devenu sans hésitation le premier flic de la planète, aussi sinistre que dans les romans d’anticipation les plus effrayants qu’il aurait dû lire, et, au-delà, le plus vil publicitaire de la planète, qui fait que la réclame est partout, tout le temps, intrusive, personnalisée à se demander si sa femme n’a pas couché avec l’ordinateur domestique. Et il faudrait se consoler de cette tristesse annoncée par les spectacles odieux de ces jeunes et vieux cons qui, « décontractés », bouffonnent en bras de chemise sur des estrades filmées en mondovision.


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    Beau rôle de Nicolas Fargues (26 août 2013)

    Nicolas Fargues est un malin : pour éviter de faire de la littérature qui parle de littérature, il fait de la littérature qui parle de cinéma. Le personnage principal de Beau rôle, paru en 2006, est ainsi un jeune acteur grisé par un premier succès public, réplique d'un de ces jeunes loups de la littérature dont les portraits encombrent les romans de ces auteurs français contemporains, souvent bas-bleus, qui, en manque d'inspiration après avoir vendu père et mère dans leur premier roman, finissent toujours par raconter leur chétive carrière littéraire et leurs pâles affres d'écrivain mort-né, par mettre en récit leurs dîners mondains et par dévoiler les codes secrets de quelques combinaisons germanopratines.

    Mais la transposition ne s'arrête pas là. Par personnage interposé, là où les autres décrivent leurs amours de bibliothèque et leurs théories littéraires ou philosophiques, Nicolas Fargues expose ses idées sur le cinéma, cite précisément des films, des scènes, joue à l'érudit, recopie peut-être ses traits d'esprit les plus brillants - ou ceux qu'il a entendus en jaloux - prononcés dans les dîners en ville. Et les sarcasmes du narrateur à l'encontre du petit cinéma français - et ses yeux amoureusement tournés vers Hollywood - sonnent comme les charges, lues dans maints petits romans très parisiens, contre le petit monde littéraire parisien d'où ne pourrait plus rien sortir de valable.

    Cette transposition mise à part, Beau rôle a tout du classique contemporain : il y a beaucoup d'histoires de femmes stéréotypées, de l'amour perdu idéalisé aux coucheries faciles - l'aura du jeune premier devant être égale sinon supérieure à celle qui entoure le romancier à succès - ; il y a la dose de narcissisme du narrateur, ou plutôt de nombrilisme, qui voudrait passer pour de la profondeur psychologique ; il y a la découverte de quelques turpitudes du milieu cinématographique, à-côtés de la célébrité télévisuelle commençante, caprices de la diva en herbe, drogue proposée par la même, agent qui a les traits d'un éditeur ; il y a quelques considérations sur les mots, mais très loin de Proust ; il y a des souvenirs d'enfance et des pages sur la jeunesse, l'art de vieillir et les cheveux blancs - le lecteur échappe, Dieu merci, aux poncifs sur la paternité et les couches changées aussi fièrement que SAR la poire Williams Windsor, le narrateur n'étant pour une fois pas un « jeune papa » - ; il y a les histoires de famille décomposées, agrémentées d'exotisme puisque le narrateur est un métis né d'une mère française blanche et d'un père noir des îles ; et il y a la volonté de traiter un « grand sujet de société », ici l'identité raciale.

    Nicolas Fargues aborde le sujet frontalement et d'une manière assez astucieuse : la franchise avec laquelle la question des Noirs et des Blancs est abordée - dépeçant quelques faux-semblants de leurs oripeaux bien-pensants et dissipant quelques illusions enfumées - ne semble possible « moralement » ou « intellectuellement » que parce que le narrateur est métis, les mêmes réflexions mises dans la tête d'un personnage blanc semblant impossibles, déplacées ou absconses. Or, et c'est là que l’auteur est malin et un peu perfide pour le lecteur, pris à « mal penser », ce sont typiquement des sujets de cette gamme - l'impossibilité, malgré toutes les bonnes volontés, du Blanc et du Noir de penser, de se comporter et d'être considérés, y compris par eux-mêmes, de manière égale - que le narrateur ressasse.

    Ainsi, bien qu'il ne soit pas loin d'appartenir à la catégorie des « romans de quarante-huit heures » (lus en vingt-quatre heures, oubliés en vingt-quatre heures), en particulier parce qu'il est assez pauvre de forme et de style, Beau rôle tranche avec ces livres crottés mieux vendus, d'un style encore plus quelconque - avec leurs grotesques tentatives de langage « jeune » - et qui ne font que communier dans les bons sentiments avec les émissions de divertissement de Canal Plus. Chez Nicolas Fargues au moins, les Noirs ne sont pas idéalisés ni naïfs, pas plus que les Blancs dont les bons sentiments n'apparaissent jamais très clairs.

    Quelques années après son écriture, la pudibonderie qui continue d'entourer tout sujet à connotation raciale et, à l'inverse, les excès tant blancs que noirs qu’il déclenche, en passant par le racisme latent des émissions de télévision qui couvrent d'or des « gens de couleur » pour faire leurs ménages - blagues, attaques politiques bas-de-gamme, etc. - et à l'occasion faire les singes dansant et chantant, conservent à Beau rôle sa belle part de finesse.


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    Gourmandises musicales (25 août 2013)

    Il semble de bon ton de considérer que les Quatre saisons de Vivaldi sont une œuvre de peu de valeur, du moins une œuvre qui, si elle n'est pas complètement à jeter, a été si mal utilisée, jouée et rejouée qu'elle ne doit plus être écoutée qu'avec un glacial air de dédain. Le Canard enchaîné faisait d'ailleurs remarquer récemment qu'elle servait de hit attrape-gogos pour les concerts dont les affiches criardes parent les murs des nasses touristiques parisiennes et qui ne sont en fait que des escroqueries rémunérant au noir des formations si réduites qu'elles font penser à Louis de Funès dans le Grand restaurant (« Dites-moi, votre grand-oncle, il jouait bien du violoncelle ? Bon bien vous tiendrez le violoncelle »).

    Trop faciles à entendre, les Quatre saisons ne plaisent guère aux musicologues poudrés dont l'aura mondaine se nourrit des plates complexités de nos chères et inaudibles compositions contemporaines et qui se pinceraient au sang plutôt que d'admettre que Vivaldi, mais aussi tous ces airs certes galvaudés par les cuistres, certes cousins de ceux qui aplatissent les valses viennoises et en font des « bons à consommer » pour la publicité, sont aussi des musiques magistrales.

    Il ne s'agit pas de dire, à l'image de certains professeurs de lettres démissionnaires qui font lire Babar à leurs lycéens sous prétexte que « c'est mieux que rien », que les Quatre saisons sont un moindre mal culturel à une époque où la « Grande Musique » est un triste code de classe auquel le bas peuple, assoupi de variétés, ne comprendrait rien et auquel le peuple bourgeois se plierait sans amour. Non, il faut prendre les Quatre saisons pour ce qu'elles sont : une gourmandise musicale qui se mange sans faim, à condition de ne pas se forcer à suivre le dernier régime esthétique à la mode.

    Blâmons ceux qui ont réduit cette œuvre à un article de catalogue de sonneries de téléphone pour endimanchés culturels, mais plutôt que de la brûler avec le reste et de jouer les snobs de pacotille, réapproprions-nous-la, mettons-la dans la liste de nos bonheurs musicaux, dansons, chantons, abandonnons-nous à cette musique et à toutes les autres que les compagnies d'assurance, les solistes trop commerciaux pour être honnêtes et les organisateurs de concerts bas-de-gamme ont voulu gâter !


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    L'insolent (21 août 2013)

    Bizarrement, les commentaires accompagnant la mort de Jacques Vergès sont moins unanimes, et peut-être moins nombreux, que ceux qui, mémorables, avaient salué le décès de Carlos – le chanteur obèse, pas le terroriste empâté.

    D’un côté, les ennemis respirent ou esquissent un sourire, avec plus ou moins de pudeur : ci-gît l’homme qui prenait leurs grands airs avec dérision, l’homme qui défendait les « monstres » que leur morale préjugeait indéfendables, qui en faisait des hommes comme vous et eux, l’homme qui méprisait leurs petites combinaisons de prétoire – ce qui rapportait souvent plus à l’idée de Justice qu’aux accusés dont il avait la charge – et qui écrasait leurs vues étriquées de sa superbe.

    De l’autre, les admirateurs pleurent ou s’inquiètent, avec plus ou moins de sincérité, car ils sentent qu’un véritable esprit libre vient de s’éteindre. Ils retiennent ses galéjades sur son propre engagement dans les FFL – quand tant d’autres ayant découvert radio Londres en 1946 jouent les graves –, ils s’interrogent sur ses mystérieuses « vacances » pour lesquelles il abandonna sans un mot la prestigieuse poseuse de bombes du FLN qu’il avait épousée après l’avoir défendue, ils louent son courage d’avocat sans cause interdite et ils admirent plus encore l’homme de lettres et de plaidoiries, le farouche amoureux de la langue française.

    Pourtant, les commentateurs n’ont pas souligné un aspect essentiel de la personnalité de l’avocat, un aspect pourtant consubstantiel à la liberté dont il fit montre : Jacques Vergès était avant tout un esthète. Anticolonialiste et défenseur de la Justice, certes, mais esthète d’abord : aimant les femmes, savourant la bonne chère, lisant la grande littérature, appréciant les belles choses et goûtant les attitudes supérieures.

    Ce trait de caractère est particulièrement visible dans l’excellent documentaire-portrait L’avocat de la terreur, et pas seulement parce que Vergès y est montré fumant de grands cigares au milieu d’élégants bibelots ou que le truculent dessinateur Siné confirme qu’il aimait la « bonne bouffe » et le « bon pinard ». Dans un des entretiens qui constituent la matière principale du film, Jacques Vergès se souvient qu’un de ses plaisirs dans la défense de Klaus Barbie était qu’il allait se retrouver seul face à des dizaines de ténors, aujourd’hui oubliés, qui feraient pleurer dans les chaumières les uns après les autres en racontant la monstruosité de l’accusé. Cela, avant d’être du courage – et il en faut peu à un homme de cette trempe, qui plaidait en Algérie pour le FLN dans des tribunaux remplis de militaires métropolitains, pour affronter ces baudruches en robe –, c’est de l’amour pour le beau geste, c’est un goût pour l’insolence que n’aurait pas renié un Barbey d’Aurevilly.

    Jacques Vergès était en effet un de ces insolents impénitents, individualistes, une de ces figures si françaises mêlant liberté de ton, indépendance intellectuelle et esprit, un de ces caractères détachés, profonds et mystérieux que la guerre avait rendu esthètes. Craignons que dans un pays où la mentalité de maîtresse d’école domine intellectuellement – mentalité infantilisante, moralisante et punitive contre laquelle il devient difficile de trouver des insoumis – et où le désir indépassable de la jeunesse est d’être transformée en employés de bureau vivant en hétéro ou homo-concubinage à Levallois-Perret, Jacques Vergès manque cruellement.


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    AHAE (Fenêtre sur l'extraordinaire) (21 août 2013)

    Si vous ne savez que faire de vos journées et de vos nuits, que vous possédez un appareil photographique avec des objectifs de toutes tailles et que votre maison dispose d’une fenêtre donnant sur un paysage si possible campagnard, suivez l’exemple d’AHAE, ce riche sud-coréen reconverti dans la photographie compulsive qui expose à l’orangerie du château de Versailles – ouverte aux quidams pour l’occasion – quelques-uns des millions de clichés pris à travers une unique fenêtre.

    Dieu merci, l’homme n’habite pas un sordide immeuble donnant péniblement sur une cour aveugle mais une maison placée devant un peu de verdure, des bois, une colline et un étang ; aussi a-t-il pu varier un peu les sujets, saisir le gobage en vol d’un insecte par un oiseau, les jeux des bêtes entre elles, les couleurs des saisons, les rayons du Soleil, les pénombres de la Lune, les ondulations de l’eau et les profils divers des nuages. Cela permet au visiteur de faire de l’ornithologie sud-coréenne par procuration, même si la flore et la faune y sont étonnamment, du moins devant la fenêtre d’AHAE, très comparables à ce que le promeneur du dimanche peut croiser en forêt de Fontainebleau ou au fin fond de la Nièvre.

    Originalité annexe de cette exposition, AHAE ne fait pas garder ses œuvres par le personnel habituel du domaine mais par un grand nombre d’« extras », jeunes filles et beaux garçons recrutés par une agence spécialisée dans le « brand quelque chose », qui arpentent l’orangerie comme des professionnelles de la rue Saint Denis dans l’espoir qu’un client leur demande un renseignement.

    Au-delà de cette ridicule préciosité, vanité d’artiste supposément « chic », il serait très exagéré de prétendre que cette exposition n’est pas parfaitement inoffensive, à l’image du vague poème de l’auteur niveau quatrième affiché dans un coin – en trois langues –, mais il s’y trouve un charme difficile à expliquer, dont il est malaisé de dire s’il vient de la réussite indiscutable de certaines photographies présentées – ainsi de la pièce maîtresse que sont ces ondulations tirées sur un panneau grand comme un écran de cinéma, ou de ce Soleil rouge aux contours d’une netteté irréelle –, de la curiosité du projet ou du lieu dans lequel ces photographies sont présentées.

    L’orangerie du parc du château de Versailles est un hangar façon Grand Siècle : là, protégés des rigueurs de l’hiver par les murs épais, étaient rangés les orangers, citronniers et autres preuves botaniques de la puissance et du raffinement du monarque qui les possédaient à grands frais. L’été, les arbres sont dehors et à l’intérieur du gigantesque édifice règne une pénombre particulière dominée par la porte ouverte sur les jardins, transformée en ces jours caniculaires en un rectangle de lumière aveuglante et magnifique auquel répond, en face, à des dizaines de mètres de là, la réplique de la statue équestre de Louis XIV sortant des flammes – statue réalisée par Le Bernin reléguée à l’endroit le plus lugubre du domaine, derrière la pièce d’eau des Suisses. Nul ne s’étonnerait si, à la faveur d’une combinaison astronomique, un de ces rayons de feu déclenchait un mécanisme d’accès à d’antiques réseaux souterrains versaillais.

    C’est d’abord pour ce lieu rare, auquel l’écrasante chaleur de l’été et les horreurs de Pénone – nouvel invité « de marque » du domaine venu polluer la Grande Perspective avec des arbres morts, des cailloux et du marbre brut – donnent le charme supplémentaire du refuge, que l’exposition d’AHAE doit être visitée. Elle ne doit d’ailleurs pas seulement l’être une fois, mais dix fois, vingt fois, cent fois pour que se forme une relation charnelle entre le visiteur et l’orangerie, comme devrait se former une relation charnelle entre chaque personne et les œuvres d’art qui le touchent, fussent-elles monuments, tableaux, statues, fontaines, musiques ou danses ! Une relation qui ne soit pas seulement une relation de connaissance, même si elle doit l’être un peu, mais une relation physique, réelle, esthétique, ardente ! D’une certaine façon, la monomanie d’AHAE donne un indice : il a photographié trois millions de fois le paysage ordinaire que sa fenêtre lui montrait ; l’extraordinaire mérite bien d’être regardé deux fois plus !


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    On habite sur Paris (20 août 2013)

    Dans son Journal atrabilaire, le valeureux Jean Clair relevait dès 2005 l’étrange mode – dans le genre barbare – de l’utilisation du « sur » pour désigner un lieu : « il travaille sur Paris », « cette après-midi le client t’attend sur Clichy », en attendant les « je rentre sur la maison » et les « je suis sur la salle à manger » !

    Encore plus répandue que cette copulation géographique où les cuistres s’étalent sur les villes, la disparition du « nous » au profit du « on », forme la plus laide de la conjugaison française qui ne manque pourtant pas de coins et de recoins élégants, se heurte heureusement parfois à la réponse horripilée de tel commentateur qui voudrait un peu moins de modestie dans les formes et, corollairement, un peu plus de superbe dans les idées.

    Mais le « on » n’a pas fait que remplacer le « nous », il a aussi mangé le « je ». À peine est-il collé avec une bonne femme ou un bonhomme, dans ce qui n’est souvent qu’un sordide compagnonnage sexuel et affectif, que l’individu offre le « je » en offrande au dieu du « petit couple », fier de proclamer au monde qu’il a quitté les affres du célibat, état supposé douteux alors qu’il n’est pas sans richesses ni grandeurs.

    Le « je » englouti par le « on » du sacro-saint « couple » puis, par extension, quand les marmots s’en mêlent, par celui de la famille, tout dialogue vire à la conversation entre deux magmas humanoïdes, deux entités à têtes multiples, deux hydres « on » qui ont dévoré tous les « je » jusque dans les recoins les plus sombres des existences – même s’il faut reconnaître que les existences de tous ces Jessica et Mickaël sont rarement obscures.

    Aussi devons-nous nous attendre à n’avoir plus que des conversations décalées, où aux « Où habites-tu ? » seront répondus des « On habite sur Paris. »
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    Najat (11 janvier 2013)

    Très faiblement enclin à se mélanger dans de grands raouts urbains de piétineurs bruyants, Wotk propose tout de même son éminente contribution au pseudo « débat » qui agite les chaumières en ce moment. Ainsi vient-il de compléter sa série Sur le concept du visage des cuistres d'un beau portrait de l'époque : Najat, disponible ici.


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    Galette de blé noir (3 janvier 2013)

    Les gazettes ne se penchant que sur les histoires d'aigrefins qui s'affrontent dans la rue ou sur les gazouillis de la Reine Mère, la nouvelle est passée assez inaperçue alors qu'elle aurait dû provoquer des manifestations d'intense liesse et de nombreuses péroraisons de fierté nationale dans toutes les provinces du pays.

    Le premier jour de décembre 2012, à l'aurore, la France, menant une coalition de vassaux européens, a fait s'envoler un drôle d'oiseau aussi sombre qu'un corbeau, aussi plat qu'une galette de blé noir et triangulaire comme un chapiteau grec : le « Neuron ».

    Sur le petit film que la maison Dassault, des ateliers de laquelle est sorti ce drôle d'oiseau, a mis à disposition du public - et des concurrents - la scène d'envol laisse un sentiment étrange, car si la machine a les proportions et le comportement général d'un véritable avion de guerre, le pilote n'est pas le seul à avoir disparu : apparemment, les deux « opérateurs » - assez potaches pour s’équiper d’une combinaison de vol devant leurs ordinateurs - n'avaient pas de « manche » pour diriger le Neuron. Plus que le pilote, c'est le pilotage traditionnel, « manuel », qui semble avoir été supprimé.

    Le frisson au décollage est néanmoins intense, comme pour tout nouvel aéronef qui effectue son « premier vol ». S’envolera ? S’envolera pas ? La bête semble hésiter pour finalement décoller en douceur, passant sur les images devant le Soleil rasant. En l'air, la science-fiction paraît plus nette : n'étaient les différents « machins » aéronautiques - roues, antennes et autres « bidules » - qui pointent hors de la carcasse, nul ne pourrait imaginer voir une machine volante, conçue par l'homme, dans cette forme étrange, et les amateurs d'avions en papier doivent se demander comment tout cela tient droit dans l'air.

    Les critiques sont faciles, car cette machine est avant tout une arme de guerre diabolique, difficilement défendable si on n'entre pas dans le détail des subtilités éthiques des conflits, que les Américains ont quelques longueurs d'avance sur ce créneau - mais à quel prix ? - et que la maison Dassault et son patriarche sont des cibles de choix. Pourtant, c'est bien une étrange indifférence, encore plus que les lazzis, qui a accueilli le « premier vol » du Neuron, alors que rares sont les projets industriels européens qui réussissent sans passer par l'étape du psychodrame.

    Loin de ces querelles, gardons l'esthétique de la chose, et si l'avènement d'une machine volante de haute performance sans pilote a l'air de faire écraser le souvenir de Saint-Exupéry par les ordinateurs, il ne peut être contesté que le Neuron est une belle machine, majestueuse et bien formée, comme seule la contrainte de l'aérodynamique sait en faire. Et ça, cette règle de la mécanique des fluides, l'ordinateur sait le calculer, mais ne sait pas le modifier.


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