Savoir-Piquer ou Mourir
n'attaquez jamais un homme pour les idées qu'il n'a pas ; vous les lui donneriez (Royer-Collard)



Billets d'humeur

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Textes 2005 :
  • Le pessimisme de l'écrivain (24 décembre 2005)
  • Les jeunes filles de Henry de Montherlant (14 décembre 2005)
  • Numericus Horribilis (12 décembre 2005)
  • L'intégral des Arts (10 décembre 2005)
  • De fer et de soie (nouvelle, 8 décembre 2005)
  • Au piano (nouvelle, 8 décembre 2005)
  • Charles-Théodore (nouvelle, 8 décembre 2005)
  • Costume démocratique (8 décembre 2005)
  • Maurice Denis (8 décembre 2005)
  • Contre Dada au centre Pompidou (2 décembre 2005)
  • Maudits (30 novembre 2005)
  • Caligula au Palais Garnier (31 octobre 2005)
  • Monsieur de F. (25 octobre 2005)
  • L’exposition David au musée Jacquemart-André (24 octobre 2005)
  • Du nouvel habit du Figaro (6 octobre 2005)
  • Une anthologie de mauvaise foi, c’est au moins une anthologie (26 septembre 2005)
  • Pour un art habillé (14 septembre 2005)
  • La dernière incarnation de Bel-Ami (12 septembre 2005)


    Le pessimisme de l'écrivain (24 décembre 2005)

    Le lecteur de la Recherche du Temps Perdu - le vrai lecteur, j’entends, pas celui qui se contente des extraits et des lieux communs – sort partagé de cette œuvre. En effet, la conclusion, si l’on peut dire, du moins l’ultime message, l’ultime enseignement de Proust, est que la vraie vie, c’est la littérature.

    D’un côté, après une si magistrale démonstration, le lecteur est bien tenté de faire corps avec l’auteur, ne serait-ce que par ce mouvement naturel qui fait accepter les thèses d’un auteur qu’on lit. Oui, est-on tenté de dire devant l’agitation bruyante et inutile des vivants, face à leur médiocrité, la seule chose qui compte, la seule chose qui demeure, c’est la littérature. On échangerait bien cinq quidams contre un baron de Charlus ou un Charles Swann, et même une légion de jeunes filles contre une duchesse de Guermantes.

    D’un autre côté, le lecteur peut être un peu dépité par cette conclusion par trop pessimiste. Qu’un esprit si aiguisé, si fin, si clairvoyant que celui de Proust en arrivât à dévaluer la vie de cette façon est terrible.

    A y bien réfléchir cependant, tous les auteurs – de premier et de second rang tout du moins – furent de grands pessimistes. Balzac, derrière ses moqueries, fut bien noir et alla jusqu’à parler de Comédie Humaine. Flaubert, idem, que ce fût dans Bouvard et Pécuchet ou dans Madame Bovary, deux de ses œuvres maîtresses. Zola, dans un autre registre, fut aussi un grand pessimiste ; Hugo n’eut pas besoin d’attendre la mort de sa fille pour détourner son regard de la vie et le jeter vers les lointains de l’histoire ou de la géographie, etc.

    Pour ces Maîtres de la littérature, on serait tenté de dire que leur pessimisme vient du fait que le roman demande des péripéties douteuses, des personnages terribles, des cynismes, des abandons et des lâchetés. Certes, mais le sentiment de pessimisme ambiant est renforcé par les écrits de tous les Barbey, Gide, Huysmans, Stendhal et Maupassant.

    Rien n’est plus affreux que de constater que ceux qui sont allés au cœur des sentiments, les écrivains et les poètes, sont revenus de leurs observations et de leurs imaginations avec une plume d’un pessimisme irrévocable.


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    Les jeunes filles, de Henry de Montherlant (14 décembre 2005)

    Décrire la vie d'un aventurier, qui plus est la décrire de l'intérieur, valait bien en 1936 un avertissement : "le caractère de Costals est, en partie du moins, un caractère de "libertin" ou de "mauvais sujet" etc."

    Il y a en effet de quoi heurter nos petites consciences téléformatées dans ce roman composé de lettres (fictives), d'extraits de carnets intimes - dont celui de Costals, le "mauvais sujet" - et de passages narratifs.

    Détestable, manipulateur, cynique sont des mots trop faibles pour qualifier ce grand consommateur de belles femmes, ce froid séducteur pensant à la rupture avant même de posséder ses proies.

    Costals est un écrivain parisien - le personnage de roman par excellence ! - qui navigue, le temps des Jeunes filles, entre trois ou quatre d'entre elles. En vérité prisonnier de son appétence jamais assouvie, bridé dans sa méchanceté par un humanisme de pitié, Costals est plus pathétique que brillant.

    Le premier volet de la série de Henry de Montherlant est un de ces romans oubliés qu'on découvre, poussiéreux, dans une bibliothèque de campagne. Suivant le tempérament - et le sexe - du lecteur, il sera qualifié de lucide ou de scandaleux mais s'il est contestable sur le fond - pour ceux qui ne sont pas wildiens - il est écrit avec la grâce et le rythme que possédaient seuls les écrivains d'autrefois.

    Il est donc l'exemple que sur un sujet éternel - les relations entre les hommes et les femmes - et avec un style traditionnel, on peut être d'une modernité plus contemporaine que les romans à la mode et les "blogs" putassiers.


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    Numericus Horribilis (12 décembre 2005)

    Les avancées techniques ont souvent eu des répercussions dans le domaine artistique. Ainsi considère-t-on à raison que les Impressionnistes purent concrétiser leurs révolutionnaires théories sur l’Art grâce à une génération de peintures leur permettant de sortir des ateliers et grâce à la photographie qui leur permit de se libérer du pur figuratif.

    Mais la technologie n’est apparemment pas toujours à l’origine d’une amélioration de la conscience artistique. Ainsi, les appareils photographiques numériques sont ce qui pouvait arriver de pire à la Photographie.

    Le quidam, décomplexé par la gratuité des clichés, s’occupe encore moins qu’avant de composition, de couleurs et d’Idée. La réduction de la photographie au cliché-souvenir est terrible : c’est comme si la littérature ne devenait que carnets intimes (en vérité, à cause des "blogs", cette mutation est déjà entamée).

    Laisser à des païens le soin d’organiser le culte est suicidaire. L’inflation du nombre de clichés conservés le prouve bien. Pourtant, le fait de pouvoir "gâcher" impunément des photographies semblait une idée intéressante : le péquin avait la possibilité, comme le professionnel, de multiplier les prises de vue et de n’en sélectionner, à chaque fois, qu’une ou deux. Horreur ! ils les conservent précieusement tous, sans distinction.

    Malheureusement, rien ne changera cette réalité, mais cela montre bien que malgré des siècles d’histoire de l’art, c'est-à-dire d’explication de la chose artistique à la foule, maintes révolutions artistiques et une multitude de musées et d’expositions, le monde reste dominé par des barbares.


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    L'intégral des Arts (10 décembre 2005)

    L’éditorial du premier numéro d’Intégral des Arts est, comme tous les premiers éditoriaux, plein d’ambition. Ludovic Duhamel, directeur de la publication et principale plume de ce nouveau mensuel, fait en effet le pari du "foisonnement" pour son journal : ce dernier se veut une mine d’informations artistiques pour le lecteur "chanceux".

    "Chanceux" est bien le mot car comme le rappelle Duhamel dans ce même éditorial, aucune publicité n’a accompagné le lancement d’Intégral des Arts. La curiosité, le hasard ou l’intérêt pour Rouault, peintre sujet du dossier principal de ce premier numéro, peuvent seuls motiver le piéton ou le voyageur en attente.

    Ce magazine "de plus" consacré à l’actualité artistique saura-t-il tenir sa place face à ses prestigieux concurrents ? Il nous faut pour répondre à cette question cruciale examiner le contenu de ce premier numéro, car nul éditorial, aussi brillant et ambitieux soit-il, ne peut seul combler le lectorat.

    Tandis que la presse spécialisée n’évoque que le Petit Palais, l’Intégral des Arts s’intéresse à Georges Rouault. Mieux, il s’y intéresse fort bien et en quelques colonnes, le lecteur rentre dans l’œuvre volumineuse du peintre. La qualité du papier et de l’impression ajoute également la force des illustrations à celle des textes. Il faut à ce propos espérer que les coupes budgétaires inévitables pour un jeune magazine n’entament pas cette qualité.

    Les pages suivantes présentent de façon bien plus concise expositions, salons et brèves artistiques. On peut y lire notamment un article titré "Gérard Rondeau : l’arpenteur", intéressant même si trop modernement tourné – on attend d’un journal papier une qualité d’expression autre que le margouillis d’internet – sur ce photographe inédit. Outre ce qu’on pourrait qualifier de "critiques", l’Intégral des Arts fournit dates, lieux et dispositions des principaux événements artistiques à venir.

    En somme, ce magazine est intelligent et bien fait, même si sa petitesse contraint fortement son projet d’ "intégral" ou de "foisonnement". Ce n’est néanmoins que le premier numéro et il faut espérer pour lui qu’il tienne la distance.


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    De fer et de soie (nouvelle, 8 décembre 2005)

    Je porte canne, chapeau, gants blancs et lorgnon dans les pires circonstances. J'arbore une moue hautaine devant le curé, le banquier, les domestiques. Aux amantes je réserve mes crachats. J'ai la gifle facile, le mépris inné, le fiel distingué. J'ai un sifflet dans la gorge, une carte de visite dans le coeur, de la glace dans le sang.

    La dentelle me sied comme une seconde peau. Je suis guindé, esthète, arrogant.

    Et parfumé.

    Mes moeurs sont compliquées, mes semelles feutrées, mes sentences claquantes. Je raille, persifle, tape du pied pour un mot, une lettre, une virgule. Impatient, coquet et capricieux, j'ai des exigences de petit seigneur.

    Mes politesses ressemblent au dédain. Mes rires sont des sarcasmes, mes larmes des faiblesses, mes silences des énigmes.

    Et mes mots, des piques.

    Mes actes les plus anodins sont codifiés à l'extrême. Ma vie est empesée par des protocoles complexes, des cérémonials désuets, des usages d'un autre temps. J'ai le sens du solennel. Chez moi le rituel est oppressant. Je cultive le mystère, l'étrangeté, le baroque.

    J'avance masqué, hoche la tête, regarde de haut. On me dit cruel, obséquieux, perfide : je ne suis qu'un dandy.


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    Au piano (nouvelle, 8 décembre 2005)

    Le dandy est penché sur son piano, mélancolique et las. Le salon sent les vieux meubles. Une odeur de moisi illustre et de boiseries solennelles. La scène se passe en juillet 1830 à Saint-Cloud dans une belle demeure qui longe le fleuve parisien. Par la fenêtre ouverte s'insinuent les bruits de la belle saison.

    L'époque est à la découverte de la photographie, à la bataille d'Hernani, aux prémices du romantisme, à la vapeur... Dans ce monde les nouvelles arrivent à la vitesse du galop, mais guère plus vite. L'on mange encore du pain noir dans les campagnes, le vrai pain noir de la terre. Dans Paris crotté c'est encore les petits quartiers moyenâgeux, et le grain se moud dans les hauteurs de Montmartre.

    Après avoir ôté ses gants blancs, l'esthète assis devant l'instrument exécute une profonde mélodie. Très inspiré, la moue blasée, il joue. Dans de longs soupirs, l'auteur effleure l'ivoire avec détachement. Virtuose et éthéré.

    Avec son air triste et digne, ses gants fins et sa toilette élégante, n'incarne-t-il pas l'éternel MYTHE ce joli ? On l'aime cynique et tendre, hautain et racé, distingué et insolent !

    Faisons un bond en avant de plus d'un siècle et demi. La scène se passe au Vieux-Mans (autant dire dans le quartier choisi de la cité, réservé aux gens d'esprit). Depuis sa tour d'ivoire un autre esthète aux dehors plus sobres est penché sur son clavier. Il a la même expression, la même attitude arrogante et désabusée que notre héros évoqué plus haut, sauf qu'il pianote sur son clavier d'ordinateur.

    Il se croit dans le même monde que son double du siècle légendaire : il voit des chevaux à la place des voitures, des paysans en sabots au lieu des conducteurs de machines, des moulins à vent et non des distributeurs automatiques... Même son clavier d'ordinateur, il le prend pour une plume avec de l'encre ! Mieux : il se prend pour ce dandy d'une époque révolue, assis devant son piano à Saint-Cloud dans une belle demeure sise au bord de la Seine...

    Tel que je suis, me voici présenté.


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    Charles-Théodore (nouvelle, 8 décembre 2005)

    Charles-Théodore, définitivement rétif aux us plébéiens, avait un faible pour l'oisiveté aristocratique : sa principale occupation consistait en un interminable désœuvrement mondain. Autour de lui l'effervescence citadine l'incitait à la plus extrême rigueur dans l'exercice de son art.

    Tant et si bien qu'il finit par s'attirer les foudres de ses semblables, scandalisés. Se sentant incompris, il rédigea un essai fort docte sur les vertus du dandysme, à l'adresse des travailleurs qui le raillaient.

    Son ouvrage instructif, plaisant et plein d'esprit obtint un succès retentissant parmi ces derniers, ce qui lui permit de s'enrichir davantage et de s'adonner souverainement à son activité favorite.

    Des travailleurs il fit des lecteurs. Ou plutôt ses détracteurs devinrent ses acheteurs... Ce qui légitima son sort autant que le leur, et finalement sauva la morale de cette histoire.


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    Costume démocratique (8 décembre 2005)

    On a presque tout entendu sur le textile chinois. A la tribune se sont succédés économistes, polémistes, politiques, financiers et autres penseurs plus ou moins baveux. On a oublié de dire l’essentiel : avec la baisse du prix du textile, des vêtements auparavant réservés aux nantis sont accessibles à la masse, à ce monstre terrible des temps modernes : démos.

    Heureusement, l’homme de goût se démarquera toujours par son élégance et son naturel à porter tous les vêtements qu’il endosse. Le prolétaire porte costume ? Oui, mais les coupes sont affreuses – quand le col n’est pas mao – les tissus vulgaires et la façon bâclée.

    Pire, ce ne sont que derniers boutons attachés, coloris incompatibles et mauvais goût généralisé. Contaminé par les séries télévisées et les affiches publicitaires, l’homme de la rue retranscrit leurs horreurs comme il répète les "c’est clair" et "quoi" de leurs proses débiles.

    Rien ne peut faire un homme élégant sinon l’éducation, le savoir-vivre et ce qui vient d’on ne sait où : les manières.


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    Maurice Denis (8 décembre 2005)

    D’une manière générale, la visite des maisons des artistes qu’on aime est décevante. Souvent réduites à une accumulation d’objets personnels, d’œuvres mineures pas encore pillées par les musées plus en vue et de quelques cartels biographiques maigrichons rédigés sans emphase, ces habitations sont sans intérêt.

    Exceptions faites de quelques rares musées qui reproduisent avec fidélité et passion "l’esprit" de l’artiste, ces maisons natales et autres chambres mortuaires desservent le Génie.

    A Saint-Germain-en-Laye, ville des Yvelines fort connue des parisiens du XIXème siècle pour sa terrasse-promenade, ville de naissance de Louis XIV, ville natale de Debussy et cité qui accueillit Alexandre Dumas rédigeant les "Trois mousquetaires" se trouve le musée départemental "Maurice Denis". Cis dans la maison que l’artiste occupa presque toute sa vie, ce musée est un des plus formidables du genre.

    En ces lieux très bien conservés, l’esprit du cénacle animé par Denis est presque palpable : on entendrait presque un Nabis déclamer des vers de Baudelaire, un autre rappelant "qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées", un autre enfin faisant l’éloge du Symbolisme.

    Après les pièces de la remarquable collection Denis, le visiteur passionné ne peut que s’arrêter de longs instants dans la chapelle du "Prieuré" le décorum de laquelle fut intégralement pensé par Maurice Denis. La simplicité apparente de l’ensemble met mieux en relief encore l’extraordinaire intelligence et chaque détail renouvelle la surprise. Même le plus arrogant des libres penseurs ne peut que s’incliner devant ce bijou sacré.

    Le musée Maurice Denis permet également de mesurer le confort de ces artistes aux commandes nombreuses, publiques et privées, religieuses et profanes. L’embourgeoisement certain des Nabis ne déprécie cependant pas le génie de leur œuvre multiforme (au contraire d’un pathétique Toulouse-Lautrec), "prophète" de l’Art moderne tout en se nourrissant d’influences profondes (Gauguin, esthétisme, poésie symboliste, etc.).

    L’esprit du groupe des Nabis se retrouve dans cette collection homogène qui s’étend jusqu’au jardin et on sourit au souvenir de tel critique inculte annonçant plusieurs dizaines d’années après Denis la nouveauté du concept "d’œuvre d’art totale".


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    Contre Dada au centre Pompidou (2 décembre 2005)

    Organiser une exposition Dada au centre Pompidou, c’est comme demander à "Assassin" de se produire au goûter d’anniversaire des fils Sarkozy : dès le début, il y a quelque chose qui ne va pas. De mon point de vue, cette exposition s’inscrit dans la longue liste des trahisons du mouvement Dada. Et il ne faut pas être bien pythique pour penser que malheureusement elle ne la conclut pas.

    Paradoxalement, Dada souffre à la fois d’être trop et pas assez connu. Pas assez connu parce que l’œuvre qu’il nous en reste – infime partie d’une gigantesque production immatérielle – échappe encore à la majorité, à ces Jourdain technologiés qui disent n’aimer que le figuratif (le terrible "au moins ça ressemble à quelque chose") tout en encensant les tableaux symbolistes dont ils ne perçoivent pas le mystère, qui préfèrent Toulouse-Lautrec à Van Gogh et qui ne voient dans l’Art contemporain que de l’escroquerie patentée, pas l’écriture inédite et en direct, avec ses erreurs et ses méprises, de l’histoire de l’Art d’aujourd’hui.

    Trop connu, car souffrant du mal des maudits : la récupération par le système de pensée dominant. Ainsi, cette assemblée éphémère, incohérente et déconnante que fut Dada passa rapidement sous la coupe intellectuelle des Surréalistes menés par l’autoritaire Breton et fut livré via le bruyant Dali notamment à la publicité.

    Je me suis amusé à observer une œuvre d’art vivante pittoresque : la file d’attente de l’exposition Dada au centre Pompidou (pas vraiment différente de la foule habituelle d’ailleurs). Ce ne sont que friqués dégoulinants de L’Oréal ; que connes à portables branchés ; que lecteurs de Libération – journal qui est à son projet subversif et indépendant de ses débuts ce que Louis de Bourmont fut à Waterloo : une félonie – ; que Philistins bêlants et jargonnants sur Dada comme Pourgon sur les humeurs humaines pour dissimuler leur médiocrité ; que dindons gloussants d’impudiques "Man Ray", "Duchamp" et "Tzara".

    Je l’affirme en n’engageant que moi : il n’y a rien de moins Dada que cette exposition. Dada se pensa comme un électrochoc artistique, se voulut au-delà de la simple rigolade effrontée une arme intellectuelle contre les bourgeois décrits plus haut et un manifeste illustré contre le musée. Le centre Pompidou, de ce point de vue, est parfois le meilleur mais souvent le pire. Il incarne le paradoxe français de l’art subventionné se drapant dans des postures effarouchées d’indépendance, comme si David s’était défendu d’être un peintre de régime. Rien que pour cette hypocrisie que commettent en chœur commissaires, artistes et critiques – et qui est naturelle après tout – le centre Pompidou ne méritait pas Dada.

    Le rêve d’immatérialité de Dada, l’utopie d’une vraie indépendance, d’une nique au marché de l’art et aux musées qui ne peuvent rien sans objets se dissipe entièrement dans cette exposition. Les photographies, ready-made, textes et autres œuvres Dada ne sont que les brefs éclats de ce qui fut avant tout un état d’esprit, une tentative amusée de transformer l’Art, de le dénuder de ses oripeaux commerciaux et de le soustraire aux cyniques.

    Cette exposition, dans sa présentation et sa prétention, c’est un peu l’échec de l’Art tout entier et de son projet humaniste. Au lieu de vous perdre au milieu des imbéciles heureux qui la fréquentent, allez plutôt voir du côté de Mélancolie au Grand Palais.


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    Maudits (30 novembre 2005)

    Il y a chez Artaud quelque chose qu’on retrouve aussi chez Lautréamont : relativement connus du public sinon des lettrés, souvent cités en figures ou en exemples, montrés régulièrement dans leurs postures si insolentes et si atypiques, ils sont en vérité très peu lus dans leurs longueurs.

    Pourtant, un remarquable travail éditorial a été mené ces dernières années et si le halo de mystère qui entoure ces deux écrivains ne se dissipe heureusement pas, nous bénéficions aujourd’hui d’un travail universitaire considérable ainsi que de quelques exégèses plus accessibles.

    Est-ce à dire qu’Artaud et Lautréamont dérangent encore ? Se peut-il que notre société si "ouverte", si "tolérante" (que des vilains mots !) n’ose pas affronter les révoltes de deux oubliés du succès ?

    Il y a certainement un peu de cela mais l’argument force paraît être plus sûrement la difficulté de ces œuvres élitistes. Ardue est la lecture – la "vraie" lecture - des Chants de Maldoror, mais pourtant si actuelle.

    La jeunesse révoltée est une des figures préférées de la France. Il serait bon de dépasser la caricature des images d’Epinal pour plonger au cœur profond et ténébreux des textes mystérieux.


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    Caligula au Palais Garnier (31 octobre 2005)

    L’avantage d’une scène imposante comme l’est celle du Palais Garnier, c’est que l’espace y est libre, l’acoustique excellente et le public tendu vers le spectacle – même s’il faut déplorer le relâchement vestimentaire de ce dernier, marque de notre époque de consommation passive des "produits culturels", à opposer à une époque pas si lointaine où chacun voulait être l’acteur en vue de la comédie humaine. La danse de rue ou les salles de circonstances permettent d’autres choses, mais pas cela.

    Merveilleuse illustration de cette évidente assertion, le Caligula de Nicolas Le Riche enchante les spectateurs – même si là encore on ne peut se fier aux rappels rendus factices par leur automatisme. Qui n’a jamais eu envie de danser sur les Quatre saisons de Vivaldi ? L’être de marbre lui-même ne peut s’empêcher d’agiter la tête et de battre la mesure. Alors, voir des étoiles exécuter brillamment les savants quoique purs mouvements de ballet sur cette musique d’une légèreté diabolique, c’est déjà exceptionnel.

    Bien sûr, on peut regretter que ce Caligula ne soit pas vraiment tragique, qu’il soit une succession de beaux tableaux un peu superficiels et que ne soit pas convoqué le Panthéon classique sur cette scène qui en a l’habitude. On peut également regretter la narration un peu simpliste, pas vraiment subtile de ce portrait de roi terrible qu’on voudrait plus poussé.

    Caligula est donc un spectacle grand public, agréable et léger, délicat et élégant. Comme la musique de Vivaldi – qui n’a pas les développements savants de celle de Bach – et c’est déjà suffisamment rare pour être signalé.


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    Monsieur de F. (25 octobre 2005)

    Monsieur de F., marchand de vêtements à Paris, New-York, Milan, etc. sombre dans un ridicule publicitaire que seules les blanchisseuses en mal de prince charmant ne remarquent pas.

    Imaginez plutôt : sur une musique entraînante mais un peu bruyante défilent des gravures de mode en chair et en os et revêtus, au lacet près semble-t-il, de vêtements de la marque dont ils sont les hommes sandwiches. Jusqu’ici, rien que de très normal et de très classique.

    La bêtise commence dans le choix des mannequins : ces beaux jeunes hommes balaient le spectre des morphologies. Il y a le blond, il y a le brun, il y a celui (impeccablement) coiffé à droite, celui coiffé à gauche, etc. Et insérés dans ces plastiques proportionnées, des regards qui nous font penser que toute cette clique policée n’a pas passé de thèse sur l’effet Hall quantique dans les transistors ni sur la pensée nietzschéenne. Délit de faciès ? Certainement, mais la publicité nous y encourage.

    Le pire est cependant à venir puisqu’il faut attendre les dernières mesures de cette affreuse comédie pour sombrer dans l’horreur et le crime contre l’intelligence. Le slogan du fripier ("de F., les vêtements de l’homme" ou une ânerie de ce type) est énoncé avec un fort accent américain.

    Trois hypothèses sont possibles : soit cette marque est canadienne et dans ce cas nous retirons tout ce qui précède ; soit elle est française et dans ce cas les gens honnêtes possédant un minimum de goût n’achètent plus, à la suite de cette réclame, les vêtements de monsieur de F. ; soit enfin elle est d’une autre nationalité et dans ce cas le nom aux sonorités très françaises est une supercherie publicitaire de trop – d’autant plus que les personnes qui ont appris la grammaire ailleurs que dans les bars savent que la particule devrait être élidée dans le slogan qui nous préoccupe.

    Ce petit film qui fait pousser des cris d’horreur aux gens normaux a au moins le mérite de montrer les limites de la publicité : au lieu de promouvoir les chemises de monsieur de F., elle les dessert en détournant des magasins de ce dernier les hommes et jeunes gens qui n’apprécient pas nécessairement d’être pris pour des adolescents impressionnés par un accent américain qui veut ostensiblement – mais maladroitement, mais grossièrement – "faire classe".


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    L’exposition David au musée Jacquemart-André (24 octobre 2005)

    Le musée Jacquemart-André est au XIXème siècle ce que "Marie-Claire spécial décoration" est à la modernité. Tout n’y est en effet que bibelots, surenchère de mobilier, indigestion de tableaux et architecture prétentieuse.

    L’enfilade de salons rappelle néanmoins un certain mode de perception – car cette disposition n’était pas faite, on s’en doute, pour que les futurs touristes puissent circuler derrière les lourds cordons – et, autre point positif, la passion des propriétaires pour le XVIIIème siècle eut au moins le mérite de rendre tout cet amoncellement cohérent.

    Dans cet ancien hôtel très bien conservé se tenait, en marge des collections permanentes, une exposition consacrée au peintre David. Rassemblant quelques tableaux de jeunesse, des esquisses d’œuvres bien connues et deux ou trois extraordinaires toiles dont L'Assassinat de Marat, cette exposition démontre une fois de plus le génie de ce peintre d’Etat, séide culturel d’un Empereur qui, comme plus tard Louis-Philippe, ne connaissait rien à la Peinture, rien à la Musique, rien à la Littérature et rien à l’Art en général mais qui les favorisa comme peu – même si la raison première fut certainement un mégalomaniaque culte de la personnalité pour Bonaparte et une bourgeoise envie de faire "artiste" pour le duc d’Orléans.

    Tout à la fois chroniqueur magistral de son temps et interprète pictural des mythes antiques éternels, David fit preuve d’une originalité qui ne nous apparaît plus, d’une "touche" inédite et d’un génie de la composition que seule la contemplation des toiles grandeur nature permet de constater.

    L’art d’état n’avait par ailleurs pas les minauderies de l’art subventionné d’aujourd’hui. De tout son art David encensa l’Empereur, construisit sa légende et appartint avec Stendhal et d’autres au cénacle qui sans scrupule édifia le mythe que nous connaissons.

    Bien entendu nous préférons d’autres courants picturaux du XIXème siècle et les nabis notamment nous apparaissent comme beaucoup plus profonds et beaucoup plus "intelligents". Mais leur œuvre baudelairienne, cultivée et hautement intellectuelle doit certainement beaucoup aux néo-classiques et à la redécouverte – réinterprétation, devrait-on écrire – des puissants mythes de la culture antique.


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    Du nouvel habit du Figaro (6 octobre 2005)

    Lorsque la nouvelle version du Figaro fut dévoilée lundi dernier dans tous les autres médias et à grand renfort d’affichage, nous craignions que son supplément littéraire du jeudi – le seul journal digne de lecture – ne fît les frais de cette mutation moderniste. Aussi achetâmes-nous, fébriles, le premier numéro (du lundi 3 octobre) nouvellement formulé pour dénicher dans les colonnes aérées la triomphante annonce du maintien du précieux supplément hebdomadaire.

    Las ! Rien n’était écrit à son propos et nous dûmes attendre le jeudi pour acheter un autre numéro et y trouver, soulagés, le cahier supplémentaire. Il y a des choses qui ne changeront jamais dans le Figaro : la couleur des pages consacrées à l’économie, le "carnet du jour" qui accueille en son sein autant de fausses comtesses que les palais républicains et, dernier pilier du temple plus que centenaire, le Figaro Littéraire, dernier périodique à fort tirage de critique artistique et littéraire.

    Certainement, le Figaro Littéraire est l’organe officiel de l’Académie, mais on peut accepter ce suivisme puisqu’il est intelligent et si bien écrit. Il est, comme les chroniques de Barbey d’Aurevilly l’étaient, le lieu des combats perdus d’avance, de la résistance à la féminisation des fonctions et de l’opposition à la réception de Giscard d’Estaing sous la Coupole.

    Il est aussi le lieu des redécouvertes et des réhabilitations, de Simenon à Artaud, suivant parfois, précédant plus souvent les remous éditoriaux. En fin de compte, on reproche au Figaro Littéraire ce qu’on peut reprocher à tout critique : des partis-pris, des courbettes, des coups de canon ou des coups de dague de mauvaise foi ; mais des coups de génie et une constante incarnation, par les meilleures plumes, de Défense et illustration de la langue française.

    Enfin, s’il ne devait y avoir qu’un chose à dire pour sauver le Figaro - le Figaro Littéraire - des ricanements des ses confrères, c’est qu’il est à lui tout seul un des personnages du XIXème siècle et un des éléments de la Recherche du Temps perdu. Il est à ce titre partie intégrante de la culture française.


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    Une anthologie de mauvaise foi, c’est au moins une anthologie (26 septembre 2005)

    La rentrée littéraire, comme chaque année d’ailleurs, n’est qu’indigence et matraquage. Je n’ai rien contre Houellebecq et Nothomb – même si je ne les lis pas – qui ont leur public et qui participent de la tradition des écrivains populaires qui font lire les masses, gagnant dans l’imaginaire de celles-ci quelques parts de marché face à la télévision.

    Le problème du médiocre triptyque de la rentrée – Houellebecq, Nothomb et le n-ème publicitaire crachant dans sa soupe laxative – est qu’il écrase les quelques centaines d’autres romans desquelles ressortent une bonne quinzaine d’excellents ouvrages.

    Comme chaque année, il y a aussi la bonne surprise de la rentrée, le livre inattendu qui "score" (quelle horreur !) en librairie. Cette fois-ci, il s’agit de l’ Anthologie égoïste de la littérature française de monsieur Charles Dantzig. Egoïste, cette anthologie l’est assurément, car elle ne satisfait certainement que son rédacteur. Dantzig, en effet, livre ses impressions ultra-personnelles sur des auteurs et des œuvres de la littérature française, souvent avec esprit, toujours avec passion.

    Le propre d’une anthologie est d’être égoïste. La sélection de textes et d’auteurs, même par les très honorables Lagarde et Michard, est également l’élimination de tous les autres. Mais là où messieurs Lagarde et Michard proposaient les textes "indispensables" à la culture de l’honnête homme – l’idéal de l’Education humaniste – Dantzig s’acharne à écorner les mythes et à s’enthousiasmer pour des auteurs sinon mineurs, du moins de second rang. C’est son droit et c’est tant mieux.

    On ne peut d’ailleurs pas discuter des choix de Dantzig : on a beau être en désaccord avec lui sur tel pamphlet – car il y en a – ou tel encensement, on se heurte à l’argument liminaire de l’égoïsme.

    Il vaut même mieux se féliciter de l’existence et du succès de cette anthologie car elle tranche, ne serait-ce que par sa taille, avec les anthologies scolaires modernes, minces livrets de quelques textes mâtinés d’oiseux commentaires et abondamment illustrés. Bientôt la littérature française sera enseignée sur bandes dessinées.

    Saluons donc cette anthologie égoïste, saluons son succès et souhaitons que le ton inédit de cette somme redonnera du goût littéraire à ceux qui, Da Vinci Code et autres daubes causant, n’en ont plus du tout.


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    Pour un art habillé (14 septembre 2005)

    Il y a dans l’art contemporain, surtout pour ceux qui l’apprécient, un côté routinier et répétitif navrant pour le spectateur averti. La biennale de Lyon nous fournit une nouvelle illustration de ce pénible penchant. En effet, y fut organisée, au petit jour, une séance de photographies d’une foule d’anonymes nus prévenus par voie de presse.

    L’acharnement de certains artistes à reproduire sans grande modification des schémas de création déjà existants participe du formatage intellectuel qui use de sa norme apodisante les esprits les plus délicats et les plus inventifs.

    Le nu n’est pas vraiment un sujet nouveau – ni même le nu de masse – et, en ces temps pornographiques et érotico-publicitaires, pas vraiment révolutionnaire. On pourrait objecter que l’artiste n’utilise la nudité que comme un factotum, une matière première comme une autre, sans en faire le sujet central ni en déduire d’invraisemblables théories libertines. Il n’en est dans ce cas malheureusement rien puisque notre ami photographe, peut-être pour flatter l’ego français – puits sans fond ! – prit pour cette expérience le prétexte de la pudibonderie américaine. Le courage des lâches est donc toujours aussi gluant et pénible.

    Rappelez-vous le "Déjeuner sur l’herbe". Au centre de ce tableau, le contraste entre la femme nue et l’homme habillé est saisissant et on détourne vite le regard des chairs exhibées pour admirer la mise de l’habillé. Car il y a bien plus de "merveilleux" comme dirait Wilde, sinon d’humain chez ce personnage que chez la séductrice dénudée qui, par là, n’est plus qu’un élément du décor au même titre que l’herbe ou les arbres.

    Les masques que laçaient les dandys autour de leurs visages furent certainement l’élément central de leur comportement si particulier. Du masque découlèrent la morgue, le vêtement, la posture et tout le myriadisme brillant de mœurs et de verbe. Ebréché, que ce fût par l’alcool, la mélancolie ou la ruine, le masque ne manquait d’exploser rapidement. Faire du nu pour le nu, c’est nier le masque sans échapper au mensonge des apparences.

    Certes la Troisième République ennuyeuse de morale robespierriste devait trouver dans les provocantes exhibitions une réponse détonante. Tous les arts du XIXème siècle finissant remplirent d’ailleurs à merveille leur rôle de contrepoids du poids vulgaire. Mais même les seins de la Salomé wildienne étaient sertis dans un improbable entortillement de tissus dorés.

    L’expérience menée à Lyon n’appartient pas au XXIème siècle. Elle a tout de l’art d’état vulgaire, simpliste et conformiste du siècle passé.


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    La dernière incarnation de Bel-Ami (12 septembre 2005)

    Il y a quelque chose d'étonnant dans les adaptations à l'écran - surtout au petit - des monuments de la littérature. Pourtant, de très belles œuvres ne sont que les pléonasmes d'un livre, ici comme outre-atlantique. Le Parrain de Francis Coppola, l'essentiel du cinéma noir humoristique français (celui d'Audiard, Lautner, Gabin et Ventura) en sont de parfaits exemples. Ces films bénéficient néanmoins du double avantage d'être magnifiquement interprétés, filmés, mis en scène, dialogués, décorés et j'en passe et d'avoir pour source - de laquelle ils prennent leur indépendance - des ouvrages qui, bien que souvent de qualité, ne sont pas ancrés dans la mémoire collective populaire comme peuvent l'être les monuments indétrônables de nos bibliothèques poussiéreuses mais éternelles.

    Il y eut néanmoins quelques réussites ; je pense à un Notre-Dame de Paris qui eût pu être périlleux et qui fut magnifique, je pense à un Antigone, je pense à quelques rares autres qui malheureusement appartiennent plus au temps de Michel Simon et Micheline Presle qu'à celui de Cruise, Depardieu ou Jolie.

    La littérature est une vieille dame aristocratique : on ne peut la séduire qu'avec difficulté, à l'aide de force manières et beaucoup de talent ; on l'outrage à la moindre trahison, au moindre faux pas, à la première vulgarité.

    Une mode semble gagner les studios d'Hollywood, signe peut-être pythique d'une décrépitude inévitable, preuve en tout cas d'un essoufflement généralisé - du scénario à la mise en scène - de nos amis cinéastes américains. Cette mode, c'est l'adaptation de mythes classiques ou bibliques. Nostalgie du Salomé de Wilde ou de l'Electre de Giraudoux ? Probablement pas, malheureusement, ou alors ces derniers doivent se retourner dans leurs tombes (celle de Wilde, extraordinaire, est d'ailleurs au cimetière du Père Lachaise une des principales attractions).

    Il y eut Troie, qui ne nous fera certainement pas oublier les vers d'Homère, passé qu filtre réducteur des stéréotypes imbéciles dont le manichéisme gluant n'est pas le plus flagrant défaut : poncifs développés comme s'il s'agissait d'une digression subtile d'un thème de Schopenhauer, bons sentiments dégoulinants, erreurs et réductions indignes, Hélène insignifiante pour qui on ne sacrifierait pas Clermont-Ferrand et encore moins Troie, Agamemnon aux allures de président moderne, réduction de l'amour d'Achille pour Patrocle en une banale amitié, etc.

    Plus lamentable encore, Van Helsing, grotesque fable abondamment assaisonnée d'effets spéciaux et de bagarres interminables et qui va jusqu'à mettre en scène un combat entre l'archange Gabriel et un loup-garou. C'est nul, abominablement mal filmé, tout simplement irregardable. Inutile d'en écrire plus à son propos.

    Les "créateurs" français ne sont pas en reste. Le cinéma et la télévision saccagent tour à tour les chefs d'œuvres d'Emile Zola (Germinal), d'Honoré de Balzac (le Père Goriot, le Colonel Chavert), d'Alexandre Dumas (le Comte de Monte-Cristo) et, dernièrement, chose qui nous touche particulièrement ici, de Guy de Maupassant avec Bel-Ami.

    Un film - un téléfilm - peut prendre des libertés avec l'œuvre, certes, et c'est même souhaitable ; mais quand il n'en extrait vaguement qu'une trame maladroitement reproduite, il pourrait également changer le titre.

    Je l'avoue difficilement, j'ai regardé Bel-Ami, j'ai cédé à la curiosité. Quelle désolation, quelle tristesse et surtout, quel ennui ! Tout, dans ce film pour la télévision, est fade, inconsistant. Prenons un exemple. Maupassant commence son roman par une parade de Duroy sur le boulevard parisien. Le réalisateur anonyme commence son film par un Bel-Ami pathétique, presque victime, attablé au comptoir d'un café en carton-pâte. Le ton est donné. Bien entendu on peut réinventer - et l'"auteur" du scénario n'a pas ménagé sa peine pour inventer qui d'un bandit mentor, qui d'un rédacteur intrigant à la "Vie française", qui d'un impliqué dans l'authentique "scandale des décorations", comme si les personnages de Maupassant ne convenaient pas. Autre invention dont on se serait bien passé, la vulgarité d'images et de verbe qui frappe de son sceau infect cette caricature sans consistance de la Belle Epoque.

    L'interprète de Georges Duroy, s'il est transparent et vide, n'est pas le plus mauvais des apprentis-acteurs de ce pastiche maladroit. Il paraît en effet excellemment juste comparativement à l'interprète de Forissier, d'une rare fausseté, insupportable et abominable.

    Plus qu'ennuyé, c'est affligé que le spectateur émerge de cette déjection imagée que sans pareille sait nous concoter la télévision française.

    Le vrai malheur - car tout ce qui précède n'est finalement que broutille - est qu'une ou plusieurs générations d'écoliers ne lira plus Bel-Ami, cédant à la tentation si facile de regarder une heure de trente de vulgarisation littéraire, aussi mauvaise soit-elle, plutôt que de pénétrer pour quelques heures les mystères de la vie. Pire, Bel-Ami, grâce à son style, son rythme et son humour éclatants, constituait certainement une des portes d'entrée les plus aisées de la littérature française. A qui n'aurait jamais rien lu de sa vie, ne conseillerait-on pas de commencer par ce roman-ci ?

    La télévision est souvent horrifiante, mais jamais elle ne l'est autant que quand elle veut singer le cinéma, la littérature ou la vie.


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