Savoir-Piquer ou Mourir
n'attaquez jamais un homme pour les idées qu'il n'a pas ; vous les lui donneriez (Royer-Collard)



Billets d'humeur

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm@it.st vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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Textes janvier et février 2006 :
  • Un bracelet (26 février 2006)
  • Parkinson amianté (26 février 2006)
  • Une lettre de marin (16 février 2006)
  • Le mauvais rôle (13 février 2006)
  • Hedi Slimane : un beau parleur (13 février 2006)
  • "American Vertigo" de Bernard-Henri Lévy (12 février 2006)
  • Un portrait de mère (10 février 2006)
  • Exclusive member (9 février 2006)
  • Tom Wolfe à la mode en France (9 février 2006)
  • L'habit ne fait pas le moine (9 février 2006)
  • Les deux cents ans d'une femme du monde (9 février 2006)
  • Oscar Wilde's tomb (9 février 2006)
  • Jean Lorrain, Thompson avant l'heure (9 février 2006)
  • Redingotes (9 février 2006)
  • Le prix de l'Art (8 février 2006)
  • Mots croisés et sudoku (8 février 2006)
  • Le désert du Harar (nouvelle théâtrale, 8 février 2006)
  • La petite mort du Père Goriot (8 février 2006)
  • Un indien à Versailles (8 février 2006)
  • Traffic (8 février 2006)
  • Citoyen du monde (7 février 2006)
  • Olympisme (6 février 2006)
  • L'homme le plus beau du monde (26 janvier 2006)
  • Outrageante chevalerie (25 janvier 2006)
  • Choisir un héros pour modèle (20 janvier 2006)
  • Un miracle (nouvelle, 17 janvier 2006)
  • Barbey (nouvelle, 17 janvier 2006)
  • Epigrammes sur la presse (15 janvier 2006)
  • Action et agitation (15 janvier 2006)
  • Redécouvrir Chateaubriand (13 janvier 2006)
  • Rule Britannia (13 janvier 2006)
  • Deux trouvailles (13 janvier 2006)
  • "Misogyne, pédophile et pétainiste" (9 janvier 2006)


    Un bracelet (26 février 2006)

    De plus en plus fréquemment, de petits bracelets de laine rouge décorent le poignet de quelques particuliers. Renseignés par certains porteurs eux-mêmes, nous découvrîmes avec stupeur que cet accessoire, jusque-là par nous ignoré, est un signe cabbaliste acheté fort cher à un groupuscule vaguement sectaire dont nous avons oublié jusqu'au nom. Voici encore un bel exemple de la médiocrité de nos contemporains en fait de spiritualité.

    Paradoxalement, les porteurs de ce bracelet - assez peu élégant par ailleurs puisqu'il rappelle les bracelets péruviens fabriqués en Chine - ne sont que rarement juifs, et jamais des Juifs pratiquants (connaissent-ils même la nuance entre talmudisme et mosaïsme ?). Ils sont, au mieux, parfois de culture ou de tradition juive. C'est à dire que ces "impies" se revendiquent du mouvement - la Kabbale - le plus spirituel et le moins accessible de la religion juive. La Kabbale est en effet un mysticisme, une philosophie s'inspirant de livres sacrés et dont l'étude est réservée théoriquement aux plus sages des rabbins.

    Bien évidemment, ceci gêne nos contemporains qui refusent l'effort, qui refusent l'obstacle et l'élection et qui veulent, par un chèque, s'attacher à des signes qui ne leur confèrent que l'apparence de la sagesse. Mutation de la religion en spiritualité floue et égocentrique, tabou de l'épreuve et du secret, toutes les tares de la Modernité sont convoquées dans cette affaire.

    La Kabbhâle est pourtant une chose immense et belle qui mêle religion et mysticisme, sagesse et prière et son étude demande toute une vie d'apprentissage, de pré-acquis culturels, de réflexions sur la Torah, etc. On ne peut donc vendre l'enseignement de la Cabbale et celui-ci ne s'acquiert ni se s'entretient pas grâce à des livres profanes, ni à des livres authentiques non expliqués.


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    Parkinson amianté (26 février 2006)

    Le problème avec les vieux, c'est quand ils mettent du temps à mourir. Les plus dignes héros, les plus vaillants ex-jeunes cadres dynamiques, les plus brillants des papys cultivés et spirituels se transforment alors en légumes physiques et mentaux. Et puis l'incontinence, l'infantilisation et la décrépitude font oublier aux jeunes quelles étoiles ils furent dans leur vigueur un peu éloignée.

    C'est, malheureusement, le cas du Clemenceau. Ses péripéties indiennes et indignes inspirent à juste titre sarcasmes, sourires et épigrammes aux moins anarchistes des citoyens français. Il ne faut pourtant pas oublier, à cause de ces gabegies étatiques, ce que fut le Clemenceau et quel rôle il tînt dans la défense de nos intérêts.

    Le Clemenceau fut le premier porte-avions d'après-guerre et marqua le renouveau de la Marine française. En effet, la flotte s'était sabordée en 1942 à Toulon pour ne pas tomber aux mains des Allemands et hormis quelques navires outre-mer, il ne restait presque plus rien de français sur les mers. Les Anglais puis les Américains nous avaient bien donné des porte-avions après la guerre (l'Arromanches, le La Fayette et le Bois-Belleau), mais le Clemenceau et son sistership le Foch marquèrent vraiment la Renaissance de la Marine française.

    Admis au service actif le 22 novembre 1961 et effectuant son ultime sortie à la mer le 16 juillet 1997, il comptait 1920 hommes avec le groupe aérien. Ce qui fait qu'environ 17000 marins y furent affectés. Ses missions furent celles de tous les porte-avions, c'est-à-dire affirmer l'autorité de la République française partout où cela était nécessaire : à Djibouti, au Liban, en Lybie, dans le détroit d'Ormuz au moment de la guerre Iran-Irak, au Koweït, etc. sans compter les nombreuses missions de protection de l'action commerciale et les protections de la FORPRONU à diverses occasions et ses "40 000 tonnes de diplomatie" aidèrent fortement aux négociations entre le général Morillon et Milosevic en 1995.

    Les "pachas" (commandants) du Clemenceau eurent souvent des destinées étoilées. Ainsi de l'Amiral Oudot de Dainville, actuel chef d'Etat-Major de la Marine, du Vice-Amiral d'Escadre Coldefy, actuel inspecteur général des Armées et de quelques autres plus anciens comme l'Amiral Lefebvre qui devint, lui aussi, chef d'Etat-Major de la Marine : on ne confiait pas à n'importe qui ce joyau.

    Maintenant qu'il a quitté le service actif et qu'il parcourt des centaines de nautiques pour rien, le Clemenceau fait piètre figure et les antimilitaristes primaires s'en donnent à cœur joie, comme si le problème des cimetières de bateaux rouillés était le seul fait des galonnés, comme si la solution indienne n'était pas une amélioration du sort habituellement réservé aux navires à la retraite. Au grand dam de tous ceux qui ont franchi sa coupée un jour ou un autre.


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    Une lettre de marin (16 février 2006)

    J'ai reçu il y a quelques jours une carte postale d'un marin qui a écumé toutes les mers du monde et pour qui j'ai une grande admiration. Homme d'humour et de mer, il écrit : "pour moi, c'est la routine de la navigation en Océan Indien ; après l'Afrique du Sud bientôt l'Australie via l'Asie du Sud-Est". Est-ce de l'esprit ou de la sincérité ? Combien d'années de roulis faut-il avoir encaissées pour parler de "routine" en évoquant un tel programme ?

    Il faut se rappeler sans cesse que les marins ne sont pas des hommes ordinaires et que leur vie quotidienne est inaccessible à nos existences qui, comparativement, paraissent bien médiocres. Il faut se souvenir aussi des émouvants romans des marins littéraires, de Pierre Loti notamment. Il faut se souvenir aussi avec quelle puissance la simple évocation de la mer a transporté les âmes des terrestres et des contemplateurs des lames. Une lettre de marin, c'est une leçon de modestie.


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    Le mauvais rôle (13 février 2006)

    Au cinéma, certains acteurs sont des spécialistes de "mauvais rôles". Eternels méchants, ils ont été définitivement classés trop tôt et on ne leur propose rien d'autre que des personnages de brigands ou de monstres. Souvent, c'est leur physique qui veut cela mais généralement, c'est une série d'interprétations similaires et sur une courte période qui les a enfermés.

    Dans la littérature, il y a aussi des "mauvais rôles". Au premier rang de ces infortunés du genre, il nous semble que les parents seraient à leur place. En effet, quand un couple de parents apparaît dans un roman, c'est généralement sous une forme terrifiante, comme si les écrivains se vengeaient mesquinement des petites contrariétés inhérentes à l'éducation d'un enfant.

    Prenons par exemple l'excellent Henri ou l'Education Nationale de Jean Dutourd. Dans ce roman pétillant, anti-mai 68 et anti-tout, les parents sont des "modernes". Ils cohabitent sans s'aimer, sans vraie affection non plus pour leurs enfants. Mieux, ils ne sont pas seulement pathétiques à deux : ils sont individuellement tarés. Le père est un gamin persifleur irresponsable (car lâche), bourgeois abouti et dans l'illusion d'échapper à sa classe sociale. La mère est dans l'échec permanent, dominée par sa bonne, ses enfants, son mari et son beau-père. Justement, ce grand-père est encore pire, dans son genre, que son fils : il court les rues pour soutenir les étudiants révoltés tout en garant sa belle voiture loin des émeutes et en envoyant son argent en Suisse au cas où la "formidable jeunesse" aurait vraiment le dessus.

    Un autre croquis de grands-parents, bien différent du précédent, a été tracé par Gide dans ses Faux-Monnayeurs. Là, le stade de la cohabitation platonique est largement dépassé : les rapports ne sont plus que de haine. La guerre domestique, le combat à mort, bat son plein quotidiennement. Quant aux parents des Faux-Monnayeurs, ils sont des aveugles pris par l'action, élevant dans leur sein qu'ils croient protégé des bandits de grand chemin, à la portée de toutes les corruptions.

    Plus terrifiant encore, les parents Dandillot dans les Jeunes Filles de Montherlant. Le père, écrasé sous ses illusions perdues, est piétiné par la mère qui se venge de l'échec de son mariage. Mais le pire est que, ayant constaté in vivo l'horrible du couple établi, elle accepte toutes les humiliations de Costals contre la promesse d'un mariage.

    C'est plus ou moins le schéma habituel de tous les horribles parents de papier : ils souffrent tant à cause de leur condition d'époux ou de parent qu'ils veulent que leurs enfants souffrent également. Ce qui réussit parfois, comme dans La Chartreuse de Parme où Ascanio del Dongo (légitime et naturel) souffre et s'ennuie comme son père tandis que Fabrice (légitime mais un peu moins naturel) s'enfuit du cloaque familial.

    Une explication à cette tendance des écrivains peut être que la figure éminemment littéraire du révolté, du jeune homme libéré, se développe plus facilement dans un cadre familial tendu.


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    Hedi Slimane : un beau parleur (13 février 2006)

    Le milieu de la mode est généralement piraté par des corsaires soifards dont la rusticité est mal dissimulée par des préciosités pathétiques. Du créateur de collections de haute couture jusqu'à la dernière stagiaire styliste, chaque maillon de la chaîne s'évertue à gesticuler dans une sphère d'inutilité et à baragouiner un dialecte sémantiquement et syntaxiquement désolant, mélange d'anglais, de français et d'italien. Imaginez un liquide composé de deux tiers de vin français, d'un sixième de vin anglais (ça existe ?) et d'un sixième de vin italien : ce serait abominable. Tel est ce sabir qui se croit "chic" pratiqué par les couturiers : imbuvable.

    Dans cette foule médiocre qui comprend également les "journalistes" de mode, on retrouve ce que Claude Duneton évoquait dans un récent Figaro Littéraire : le jargon n'est qu'un paravent spécieux destiné à masquer la terrible vacuité intellectuelle des jargonnants. Il faut admettre cependant que les journalistes ont leur part de responsabilité dans cette affaire car leurs questions avoisinent généralement le degré zéro de la communication. Conséquemment, les interrogés se démènent de mots incompréhensibles pour faire illusion. Au moins font-ils en ce domaine plus d'efforts que les sportifs qui, avec leurs trois mots de vocabulaire, ne prennent pas cette peine.

    Néanmoins, certains personnages supérieurs détonnent. Par exemple, Hedi Slimane, l'homme qui élabore les élégantes collections masculines de la maison Dior, s'exprime en des phrases épurées de l'habituel mélange aigre évoqué plus haut. Il n'est certes pas le prince de l'éloquence mais ses mots sont bien placés et ses formulations "sonnent" juste. Comme le dit le proverbe, au royaume des aveugles les borgnes sont les maîtres, et Slimane serait même doué d'une vision complète. Il faut préciser que ce pacha n'est pas du sérail et qu'il fit ses gammes en hypokhâgne et à l'Ecole du Louvre. Et il dépasse sa simple fonction puisque, passionné de rock'n'roll et de photographies, il écrit et publie.

    Une langue juste nous paraît pourtant essentielle dans le monde artistique. L'art – la mode y compris – est une chose intellectuelle qui se construit et s'analyse dans la sphère de l'intellect. Que l'artiste lui-même soit dans une sphère uniquement émotionnelle, sensible ou intuitive, c'est normal et souvent le cas. Mais alors l'être répond à son œuvre. Dans le cas particulier de la création vestimentaire de bon goût, comment peut-on faire confiance à un goujat qui suinte la vulgarité ?

    De même que dans l'art contemporain les génies (parfois méconnus) côtoient les fumistes (parfois installés), il est difficile de discerner dans la mode actuelle ce qui restera, ce qui fera étendard dans les réceptions, de ce qui sera mis dans le "panier du linge sale". Mais on imagine aisément que les sobres variations d'Hedi Slimane autour de costumes éternels seront les canons de la haute élégance de demain. En somme, le créateur parle le même langage que les hommes qu'il habillera. Et entre gens du même monde, on se comprend.


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    American Vertigo de Bernard-Henri Lévy (12 février 2006)

    Il y avait tellement longtemps que je n'avais pas lu Le Monde que je n'avais même pas remarqué que sa maquette avait été transformée. J'ai dû arrêter de le lire lorsque je me suis aperçu que je m'ennuyais en le lisant. Pourquoi s'ennuyer quotidiennement lorsqu'il y a tant d'autres moyens de s'amuser ? C'était peut-être aussi parce que ce n'est pas très bien écrit. Fade et laborieux, didactique et dogmatique. A l'époque, Le Monde se sauvait par son "journalisme d'investigation". En vérité, ce n'était qu'une baudruche gonflée par le journal lui-même, qu'une auto-proclamation que soutenaient quelques "sorties" de ragots du monde politique, financier et mondain. Quel regard porter en effet, avec le recul, sur les révélations de "l'affaire Dumas" ou sur deux ou trois autres mises à mort médiatiques ? Dans le Nom de la Rose d'Umberto Eco, le terrible dans le personnage de "Bernardo Gui" (excellemment interprété à l'écran) est son aveuglement et sa haine auto-entretenue. Dans Le Monde, les petits inquisiteurs ne valaient pas, pour ces mêmes raisons, la peine d'être lus.

    Ce qui m'a fait revenir – très brièvement – au Monde, c'est un article relatant les désopilantes pérégrinations de Bernard-Henri Lévy outre-atlantique. Le bougre suffisamment américanophone pour se heurter à toutes les télévisions et à tous les "talk-shows" new-yorkais aurait pu partir sur les traces d'Oscar Wilde. Ses prétentions de chemises immaculées et heureusement souvent entartées auraient sans doute été démasquées. C'est pourquoi "BHL" (pouah !) a préféré, en toute modestie, suivre un autre européen découvrant les américains : rien moins que Tocqueville. Le pire, c'est qu'il le fait sans rire, en se prenant au sérieux, poussant la muflerie jusqu'à publier son American Vertigo d'abord en anglais (entendons-nous, en patchouli américain) avant, si Sa Seigneurie daigne condescendre à nous livrer ses nobles pensées en langage intelligible aux gens du peuple franchouillard que nous sommes, de le traduire en français.

    Il y a quelques semaines, on nous décrivait l'accueil (soi-disant donc) très chaleureux que le quart de penseur (la moitié d'un demi-penseur) recevait du "peuple américain". Ce n'était qu'un mirage promotionnel de sa maison d'édition. Notre Don Quichotte a certes fait le tour des émissions lamentables de la télévision américaine mais il semble que les critiques sont unanimement glaciales à son endroit. On les comprend. Quand un grand machin veut expliquer l'Amérique aux américains, il est normal que ces derniers lui recommandent poliment de s'occuper de ses affaires. Quant à nous, à qui il veut également faire découvrir ce pays auquel il ne comprend rien lui-même, nous aimerions lui dire qu'il n'aurait pas dû se donner cette peine. Apparemment, nous sommes pour Bernard-Henri Lévy des anti-américains racistes primaires à qui il faut révéler le Nouveau-Monde. Merci bien, mais c'est lui le beauf qui psalmodie page après page un chapelet de lieux communs et de clichés. En somme, le même discours que la télévision. Si Tocqueville avait eu l'envergure intellectuelle de Bernard-Henri Lévy, non seulement son héritage ne nous serait pas parvenu, mais surtout il aurait eu l'avantage de la découverte, de l'inédit, à une époque sans télévision ni internet ni avions.

    Ce qui est étrange, c'est que Le Monde se fasse l'écho des critiques acides et rigolardes de la presse américaine. Certes, ce n'est qu'un moyen pour passer les plats, en fin d'article, au "philosophe" (celui qui s'applique à la recherche des effets et des causes d'après le Littré), mais tout de même : le "New-York Times littéraire", qui l'a détruit, a un autre poids que ses défenseurs, le New Republic ou le San Fransisco Chronicle. Le Monde abandonnerait-il ses protégés quand ceux-ci s'exilent, ou quand ils vieillissent et s'essoufflent ? Car pour s'essouffler, Lévy s'essouffle. En réponse aux critiques, il réagit là encore en franchouillard profond en traitant son contradicteur du New-York Times de "populiste francophobe" dans "l'espèce la plus aboutie" ou en ressortant la rengaine périmée du "ce livre est fait pour susciter la controverse". On se prépare de longues soirées d'ennui.


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    Un portrait de mère (10 février 2006)

    Extrait de Gilles de Pierre Drieu la Rochelle (Première partie, chapitre III) :

    Les parents de Myriam Falkenberg étaient riches et avaient cru prendre grand soin de son éducation. Mais ils ne s'aimaient pas et ne l'aimaient pas. Sa mère n'aimait pas plus son père qu'aucune autre personne au monde. D'abord, elle avait voulu être riche ; ensuite, faire de la peinture ; puis, connaître des duchesses ; plus tard encore, être pauvre (cela consistait à fréquenter de riches ministres socialistes). Elle admirait qu'un homme fût un grand médecin, ou fît un grand voyage ; mais l'être sensible derrière la parade des gestes, elle l'ignorait. Comme l'astronome prêt à tomber dans un puits, elle était éblouie par un firmament de signes sociaux. Elle s'était tôt désintéressée de sa fille qui ne saurait pas acquérir une situation brillante. Ses deux fils, qu'elle préférait, elle ne les avait pas plus approchés. Toutefois, elle avait jugé convenable de mourir de chagrin quand leur nom avait paru dans la liste des morts, au Figaro.


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    Exclusive member (9 février 2006)

    The bicentenary of the Père Lachaise cemetery has caused extraordinary phenomenona worthy of an Edgar Allan Poe tale. The latest mystery discovered by Parisian keepers was the damage done to Victor Noir's recumbent statue, more precisely of the lips and semi-erect penis of the lifelike sculpture.

    Victor Noir (1848-1870, like Napoleon III's reign), was a handsome journalist. Because of his work in La Marseillaise, an anti-bonapartist newspaper, he was killed by one of Napoleon's nephews a couple of months before the fall of the Second Empire.

    During his short life, Victor Noir acted like "Bel-Ami," using his beauty to enter journalism. Unfortunately, he had less chance than the character from Maupassant, since he was killed while he asked Pierre Bonaparte for a duel against his editor.

    Dalou's sculpture so reproduces Victor Noir's beauty and elegance that women still come to Pere Lachaise to secretly kiss and touch it. Consequently the bronze shines in the aforementionned places, whereas the whole work should be oxidized.

    The socialist and not particularly dandy-friendly municipality has nonetheless decided to protect Victor Noir's tomb with fences and these awkward words : "Toute dégradation par graffitis, frottements indécents ou autre moyen est passible de poursuites."


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    Tom Wolfe à la mode en France (9 février 2006)

    Cette chronique ne concerne pas le dandysme en tant que tel. Elle a pourtant sa place sur ce site puisqu’elle concerne un régulier prétendant au dandysme : l’habillé de blanc Tom Wolfe.

    En France, où les romanciers-journalistes célèbres s’appellent Joseph Kessel ou Camus, et avant eux, dans un style certes différent, Maupassant et Proust, on avait assez peu entendu parler de Hunter S. Thompson et de ses reportages particuliers. Si le grand public ignora donc tout de ses plongées dans l’univers amusant des « Hell’s Angels », une certaine intelligentsia journalistique s’enticha sans en faire directement référence de « Gonzo ».

    C’est pourquoi il ne fut guère étonnant de voir, à l’occasion de son médiatique suicide, quelques lignes de Tom Wolfe dans le très bourgeois Nouvel Observateur, une infime partie de son colossal dialogue épistolaire avec le défunt.

    En revanche, il fut un peu plus étonnant de lire dans un vrai journal d’idées, le Figaro littéraire, un dossier complet et une « une » consacrés au « nouveau journalisme » et à Thompson. Et donc à ses descendants spirituels, dont Tom Wolfe, lequel pose en pages intérieures avec un adorable petit chien.

    N’étant qu’épisodiquement présent à Paris, je ne pus savoir si Wolfe avait été l’objet d’autres articles ou avait donné quelque savante conférence dans l’hexagone. Espérons pour lui que la publication de la traduction de la correspondance de Thompson ne le désigne pas comme un simple faire-valoir du grand disparu.


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    L'habit ne fait pas le moine (9 février 2006)

    One will certainly see additional proof of the Frenchman’s love of argument in the following, but it is first with conviction that we react to one site’s webmaster assertion : "Dandyism.net has no problem juxtaposing David Bowie and Cary Grant, Tom Wolfe and OutKast's Andre 3000, Eugene Delacroix and Farnsworth Bentley". Well, we have a problem with this daring juxtaposition.

    This is not a question of ruining our host’s tremendous work but of clarifying our point of view. As we try to explain this on our website, we think that dandyism is a movement that began and ended before our time. Associating singers like David Bowie to it seems to us rather an easy shortcut. Would it occur to us to qualify a modern painting as “preraphaelite”, under the pretence that it contains a few superficial elements of this pictorial movement ?

    The Dandy, half-historical, half-literary character, is the product of an era. Son of Napoleon, emanation of the Spleen, it can’t be reduced, as Balzac and especially Baudelaire remind us, to its appearance only. Pose as much as philosophy of the Pose, Dandyism died with the come-back of heroism - even though, according to the Dadaists, that heroism was of another sort - of the Great War. The Dandy, decadent, in spite of Wilde, as early as the end of the nineteenth century, was a victim often forgotten of the bombings of the“Chemin des Dames”.

    We regularly confuse the dandy with other characters of the elegance : the Beaux, the fashionables, etc... Yet each of these categories has its specific characteristics. Similarly, even if showbiz people displayed elegance of manners and fashion, which remains to be proven, we certainly could not assimilate them to this character of which we are not representatives but merely nostalgics : the Dandy.


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    Les deux cents ans d'une femme du monde (9 février 2006)

    On célébrait en 2005 le bicentenaire de la naissance de George Sand. Cette femme, épouse ou amante de tant de noms illustres - François Casimir-Dudevant, Jules Sandeau, Alfred de Musset, Frédéric Chopin et Alexandre Manceau - a laissé en France un souvenir encore vivace, comme le témoignèrent les festivités diverses organisées dans tous les lieux de l’Hexagone où elle laissa son empreinte.

    Le rapprochement entre George Sand et le Dandysme peut paraître osé, mais il nous intéresse ici car il est ambigu. D’un côté, la hargne attendue du plus violent des Dandys, Barbey d’Aurevilly, s’exerça sans pitié contre ce « Bas-Bleu » : dans son essai critique « Les Œuvres et les Hommes » notamment, il est impitoyable : « Elle a cette chance, pour son bonheur littéraire du moment, de n'avoir pas d'originalité. ... À la place, elle a ce qui plaît, avant tout, aux moyennes : l'abondance et la facilité. Comme son style est coulant ! disent les bourgeois. C'est leur éloge suprême. »

    D’un autre côté et malgré le procès sans appel de Barbey, George Sand fut comme le symétrique féminin du Dandy. Elle fut la plus masculine des femmes de son temps comme les Dandys en furent les plus féminins des hommes. Elle leur emprunta de facto quelques-unes de leurs postures, dont la séduction permanente et l’impertinence. C’est probablement cette symétrie, plus peut-être que son intrusion dans le monde des Lettres, qui irrita le célèbre biographe de Brummell.

    Enfin et surtout, elle inspira le plus grand des peintres des mœurs du XIXème siècle : Balzac. On ne peut en effet que reconnaître George Sand, alias Aurore Dupin, dans le personnage de mademoiselle des Touches, cachée sous le nom de Camille Maupin. De même, la légende balzacienne prétend que le magnifique Béatrix fut inspiré par le récit que fit George Sand de l’histoire tumultueuse de Frantz Liszt et de la comtesse d’Agoult.

    Comparée plus volontiers à Vautrin qu’à Lucien de Rubempré, George Sand eut cependant de ces mots qu’on pourrait croire de Baudelaire : « Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu’elle a de grand et courageux dans le cœur que par des attentats à la société, il faut que la société soit bien mauvaise. »


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    Oscar Wilde's Tomb (9 février 2006)

    Of Paris's touristic places, we usually name the Eiffel Tower, l'Arc de Triomphe or the Champs Elysées. However, there is a place whose great number of visitors is strange: the Père Lachiase cemetry. In this cemetry, tourists are mixed with Parisians, passers-by are mixed with "prayers" and the snaps-snaps of photocameras are mixed with the de profundis of funeral processions.

    People from the whole world come to contemplate a renowned person's tomb. Next to anonymous tombs are famous authors, great musicians, historical people and even international rockstars. In the middle of this tumult, of these celebrities of a day or more, you can find, powerful as ever, Oscar Wild.

    We then remember that the Dandy was rejected by his peers, left dishonered and miserable and we understand why he decided to be inhumed in his country of adoption. The seduction which Oscar Wilde continues to bring is surprising and we could fill twenty pages whilst describing the queues of admirers, the piles of passionate letters and flowers left everyday by his tomb, and the lipstick stains left on the stone to the displeasure of the cleaning people.

    Occasionel and regular visitors can notice that the Dandy is in his death as he was in his life : Next to him, everyone ( from Sarah Bernhardt to Jim Morrison) seems colourless.


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    Jean Lorrain, Thompson avant l’heure (9 février 2006)

    Si on a consacré beaucoup d’énergie à commenter la mort récente de Hunter S. Thompson, on a un peu oublié la sortie d’un excellent livre biographique consacré à un journaliste à la vie au moins aussi haute en couleur et au souvenir impérissable : Jean Lorrain. Ce disciple de Huysmans et surtout de Barbey d’Aurevilly marqua son époque - la « Belle » - de son verbe épigrammatique et de ses acerbes diatribes.

    De la biographie volumineuse et enrichie de photographies et caricatures d’époque on retiendra des anecdotes oubliées, des articles rageurs et des sobriquets géniaux dont furent affublées les célébrités plus ou moins éphémères. On redécouvrira l’acharnement systématique de Lorrain contre Proust – conclu par un duel – ainsi que sa fin pathétique, digne des dandys dont il fut.

    Les innombrables bagues – coquetterie reprise par Karl Lagerfeld –, l’éthéromanie, la sexualité trouble et les articles payés à prix d’or constituent le pan le plus visible de la légende de Lorrain. S’y ajoutent bien entendu quelques ouvrages essentiels et surtout une idée de la Décadence fin de siècle dont il fut l’incarnation parfaite.

    On peut chercher avec obstination les indices d’une « modernité dandyste » mais il ne faut pas oublier qu’on n’a pas encore fini de commenter les vies et les œuvres des personnalités comme Lorrain autrement plus instructives que la pâle observation des usurpateurs d’un titre vaguement justifié par le port d’un costume bien coupé.


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    Redingotes (9 février 2006)

    La conclusion des défilés de mode est, encore cette année, la même : à de très rares exceptions, l'élégance est du côté des hommes. Qualité supplémentaire de l'hiver 2007, les efféminements outranciers font place à un chic sans vulgarité.

    Cela ne signifie pas que la cuvée soit sans saveur, mais les fioritures faussement provocantes sont oubliées. Cela ne veut pas dire que la féminité, composante indispensable de l'art vestimentaire masculin, est absente. Mais l'équilibre est trouvé et c'est une chose heureuse.

    Dans ce cadre général peuvent se développer des recherches vestimentaires plus intéressantes que les années passées. On a pu revoir, mis au goût du jour naturellement, costumes trois-pièces, cravates diverses, manteaux stricts et redingotes. Enfin !


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    Le prix de l'Art (8 février 2006)

    Un sondage montrait il y a quelques temps les prix que les internautes étaient prêts à payer pour acheter leurs films et leurs disques. Chiffre intéressant, 38 % des sondés – trop contents de pouvoir donner leur avis – sont réticents à payer pour une chanson.

    Le débat sur les droits d'auteurs n'est pas notre sujet. Les esprits s'échauffent, les arguments fusent, les noms d'oiseau retentissent et une décision tranchera au milieu, comme d'habitude.

    Ce qui nous agace, c'est que dans l'esprit des masses, une œuvre artistique peut ne rien valoir. Pas question ici d'évoquer les marges et les retours sur investissement des producteurs, mais le sophisme qui considère que parce qu'une œuvred'art tend à l'éternité, elle doit être gratuitement publique.

    En ce qui concerne la musique et le cinéma, cette dérive a été alimentée par les escroqueries renouvelées des maisons de disques (et malgré cela, les vulgaires funérailles d'Eddy Barclay ne donnèrent lieu à aucune effusion de joie). Mais la négation du marché de l'art qui, en somme, crée l'histoire de l'art et découvre les artistes talentueux (à long terme), s'étend malheureusement aux musées et aux galeries.

    Bientôt, les nouveaux bolcheviques de la culture exigeront, pour pouvoir dans leurs propres salons les exposer, qu'on rende les œuvres au peuple. Sus !


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    Mots croisés et sudoku (8 février 2006)

    Nul en français, nul en mathématiques : tel est le gaulois contemporain. En littérature, sa lecture annuelle se nomme Da Vinci Code ; en calcul, il déballe son ordinateur pour effectuer la moindre soustraction.

    C'est pourquoi son engouement pour les jeux de lettres et de chiffres est étonnant. D'origines floues mais importés d'Angleterre (comme le football qui, né dans les campagnes bretonnes, revint en boomerang en France par la perfide Albion), ces jeux trouvent leur public auprès des retraités oisifs, des étudiants ennuyés ou des usagers en commun las. Les masses plongent dans ces labyrinthes ludiques et, étonnamment, ne s'y perdent pas toujours.

    De même que de la musique dans des écouteurs, ces jeux créent du bruit et occupent le cerveau à peu de frais : ni le mot croisé, ni le Sudoku ne prétendent faire œuvre ou tendre vers une vérité (on n'en demande pas tant à un loisir, cela va de soi). Sans propos, sans discours, ils sont l'écho intellectuel des ternes visages des paysages ferroviaires.

    On s'amuse, le temps passe … sans douleur.


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    Le désert du Harar (nouvelle théâtrale, 8 février 2006)

    Personnages

  • Gabriel de *** : artiste photographe – 23 ans ;
  • Rodolphe : ami de Gabriel – 47 ans ;
  • Un journaliste mondain – 38 ans ;
  • Une serveuse – 25 ans ;
  • Madame de Rackfield, veuve de banquier – 41 ans ;
  • Un photographe de presse – 36 ans.


    1970. Le grand salon d’un hôtel parisien. La réception bat son plein. Régulièrement, un flash d’appareil photographique illumine la salle. Des sonates de Bach constituent le fond sonore de la soirée.
    Rodolphe est vêtu d’un costume deux pièces noir, d’une chemise blanche immaculée et d’une cravate noire.


    SCENE 1
    Rodolphe, le journaliste, le photographe.

    RODOLPHE. – Décidément, vous êtes de toutes les mondanités. Ce doit vraiment être éprouvant pour vous de devoir assister à tous ces cocktails, de devoir vous empiffrer de petits fours et de vous gaver de Champagne. Je vous plains.

    LE JOURNALISTE. – Ne soyez pas moqueur ; mon rôle ne se résume pas à être un pique-assiette.

    RODOLPHE. – C’est vrai, vous devez aussi écrire vos articles. Notez que je dis article au sens large, vous, vous rédigez plutôt les légendes des photographies des « vedettes » invitées aux soirées. De la haute littérature !

    LE JOURNALISTE. – Tout le monde profite du système, vous le savez bien. La publicité fonctionne de cette façon, par la fabrication de vedettes, de célébrités d’un jour, de stars à usage unique. Je ne fais que mon métier.

    RODOLPHE. – Et vous êtes en content, justement, de votre métier ?

    LE JOURNALISTE. – Je rencontre des gens, c’est intéressant.

    RODOLPHE. – Bel exemple de langue de bois.

    LE JOURNALISTE. – Chroniqueur mondain, ce n’est pas plus avilissant qu’un autre métier. J’ai sûrement plus de pouvoir que vous le pensez. Je décide de qui compte ou de qui ne compte pas.

    RODOLPHE. – Vous voulez dire de qui paraît compter. Mais je ne suis pas naïf, je connais les rouages du système. J’avais lu « les Illusions perdues » et « Bel-Ami » bien avant que vous n’écrivassiez votre premier mot. En vérité, je vous aime bien et pour preuve, j’ai envie de vous présenter quelqu’un qui comptera vraiment, pour reprendre vos termes, très bientôt.

    LE JOURNALISTE. – Qui est-ce ?

    RODOLPHE. – Un photographe. Un photographe d’art j’entends.
    Le journaliste, le coupant. – Il y en a d’autres.

    RODOLPHE. – Je sais bien, mais laissez-moi continuer. Sa particularité, outre qu’il est un artiste brillant, est qu’il est prince de ***. Un authentique aristocrate, c’est autre chose que tous vos ducs de théâtre qui accaparent les pages pathétiques que vous commettez.

    LE JOURNALISTE. – N’essayez pas d’être blessant, je vous ai déjà dit que j’étais d’accord avec vous et que c’était la nature humaine qui voulait cela. Chacun se nourrit de célébrités factices. Quant aux titres de noblesse, il y a plus de ducs, de comtes et autres barons maintenant, après quelques décennies de république, qu’il y en avait en 1870 après une monarchie pluricentenaire, deux restaurations et deux empires. Je sais cela parfaitement et ça m’amuse tout autant que vous, croyez-le bien.

    RODOLPHE. – Quoi qu’il en soit, ce jeune homme est cousin de tous les rois d’Europe. Détail intéressant pour vous autres journalistes, même s’il n’est en France que depuis quelques semaines, il parle parfaitement notre langue : il vivait en Suisse depuis la chute de son père et son exil.
    Le photographe. – Les rois d’Europe ?

    RODOLPHE. – Je veux dire par là les monarchies au pouvoir : Angleterre, Belgique, etc. Son arbre généalogique ferait pâlir de jalousie bien des califes s’il n’avait pas la modestie d’être discret – rare raffinement de nos jours – sur ses origines.

    LE JOURNALISTE. – Une sorte de perfection, alors, d’après vous ?

    RODOLPHE. - Plus que cela. Regardez-le, c’est le jeune homme qui déambule là-bas, près de la fenêtre. N’incarne-t-il pas toute la grâce aristocratique ? C’est autre chose que le nez des Bourbons ou la chétivité des Bonaparte. Quelle allure !

    LE JOURNALISTE. – Je ne peux que me fier à votre jugement en la matière. N’est-ce pas vous qu’on surnomme le « prince des élégances » ?

    RODOLPHE. - Je ne veux pas que la bêtise de quelques thuriféraires incultes me fassent passer pour un usurpateur. Le seul et unique « prince des élégances » fut Beau Brummel. C’est un titre qui doit rester inédit.

    LE JOURNALISTE. – Si vous voulez. Disons qu’on écoute vos jugements en matière de mode et qu’on exécute vos anathèmes en fait de distinction.

    RODOLPHE. - Je ne sais pas, c’est possible. Trêve de discussions stériles, voici notre jeune Endymion.

    Entre Gabriel de ***.


    SCENE 2
    Gabriel de ***, Rodolphe, le journaliste, le photographe.

    RODOLPHE. - Gabriel, permettez-moi de vous présenter une de mes connaissances, un journaliste, accompagné de son photographe.

    GABRIEL de ***, sympathique. – Bonsoir messieurs.

    LE JOURNALISTE. – Ainsi donc, monsieur, vous êtes un authentique prince ?

    GABRIEL de ***. – Un prince sans pays, donc inutile. J’espère plutôt être un authentique artiste, c’est tout ce qui m’intéresse.

    LE JOURNALISTE. – Rodolphe ne tarit pas d’éloges à votre sujet. Avec un parrain pareil, vous ne pouvez que réussir. Accepteriez-vous que nous vous posions quelques questions ?

    GABRIEL de ***. – Si vous voulez. Pour vous situer un peu les choses, je dirais que mon travail est à la fois une monstration de la beauté du monde, de la nature, de l’esthétique canonique et une réflexion non seulement sur la représentation de ce beau, mais aussi sur les procédés de cette représentation. Pour prendre un exemple, j’ai photographié le phare de Créac’h, un phare breton situé sur l’île d’Ouessant. Il est déjà esthétiquement impressionnant, il ferait un bon sujet de photographie « au premier degré », une photographie de carte postale si vous voulez, mais il est aussi le phare qui guide depuis des siècles les navigateurs qui entrent ou qui sortent de la Manche. J’ai essayé de faire ressortir ce côté-ci dans ma photographie. Tout objet, surtout s’il est construit de la main de l’homme, déborde de ses propres limites physiques ; chacun crée, en quelque sorte, une métaphysique qui lui est propre. Je ne sais pas si vous comprenez ce que je veux dire, il est toujours difficile d’expliquer une œuvred’art avec des mots.

    RODOLPHE. - C’était non seulement parfaitement clair, mais également passionnant. Vous êtes un merveilleux exégète de vos propres œuvres, c’est assez rare pour le signaler.
    Le photographe. – Dîtes-moi, pensez-vous que votre sang royal influence votre façon de photographier ?

    GABRIEL de ***. – Je ne vois pas comment cela pourrait être le cas puisque je vous répète que je suis un simple exilé, un simple émigré. Je ne savais pas encore parler, je n’avais même pas encore conscience du monde qui m’entourait lorsque je fuis et que mon père mourut. Je fus élevé dans des internats suisses pas vraiment princiers et j’ai rejoint la France pour pouvoir vivre de mon art.
    Le photographe. – Espérez-vous un jour retourner en *** et, qui sait, vous présenter aux élections présidentielles ?

    RODOLPHE. - Vous n’auriez pas encore plus nul comme question ?

    GABRIEL de ***. – Non, non, ne vous énervez pas. Pour cette fois, je vais répondre. Retourner dans mon pays : je l’ai fait plusieurs fois depuis que la junte a été renversée mais vous pouvez comprendre que je ne m’y sens pas chez moi ; briguer un mandat : non.

    LE JOURNALISTE. – Ecoutez, nous avons encore mille questions, plus intéressantes celles-ci, à vous poser mais je commence à avoir faim. Voulez-vous bien que nous nous dirigions vers le buffet pour continuer notre discussion ?

    RODOLPHE. - Je vous laisse y aller seuls. Je pressens que je serais ulcéré par votre prose pailleroniste et votre impéritie flagrante si je vous accompagnais.

    LE JOURNALISTE. – Sur la scène mondaine, vous avez parfois des accents d’histrion, c’est presque vulgaire.

    RODOLPHE. - Je peux être grossier, vaniteux, cruel, provoquant, ironique, ennuyeux, pédant ou insupportable si vous voulez, mais vulgaire, jamais. Vous eussiez mérité que je vous souffletasse pour ce mot. Mais passons, je disais d’ailleurs cela pour votre fidèle adjoint, pas pour vous.

    LE JOURNALISTE, poussant le photographe. – Allez, à toute à l’heure.

    Gabriel de ***, le journaliste et le photographe sortent, la serveuse entre, un plateau de coupes de champagne à la main.


    SCENE 3
    Rodolphe, la serveuse.

    RODOLPHE, arrêtant la serveuse. – S’il vous plaît, mademoiselle. (Il prend une coupe de champagne puis pose sa main sur l’avant-bras de la serveuse pour la retenir.) Attendez une seconde, j’ai besoin de votre avis. Voyez-vous le jeune homme là-bas, qui s’éloigne vers le buffet ?

    LA SERVEUSE. – Lequel, monsieur ?

    RODOLPHE. - Attendez, on ne le voit pas bien, il est caché par tous les flibustiers de buffet qui pillent sans vergogne les petits fours. Voyez-vous la grosse dame assez commune qui pose avec componction ? Elle est immanquable.

    LA SERVEUSE. – Celle avec les grosses boucles d’oreille rondes or et noir ?

    RODOLPHE. - Exactement, c’est madame de Rackfield, une baronne de supermarché que je ne saluerais pour rien au monde. Derrière elle, il y a un amiral en uniforme et un peu à droite, à côté de lui, trois hommes – ah non ! ils ne sont plus que deux, le photographe vient d’être évincé. Je veux vous parler du plus grand.

    LA SERVEUSE. – Oui, je crois le voir. Avec la chemise bleu clair, n’est-ce pas ?

    RODOLPHE. - Exactement. Répondez franchement : comment le trouvez-vous ?

    LA SERVEUSE. – Ma foi, je ne sais pas qui c’est. Je ne l’ai jamais vu, je crois.

    RODOLPHE. - Non, non, je vous demande ce que vous en pensez physiquement. Ne soyez pas timide, je veux une réponse franche.

    LA SERVEUSE. – Franchement, il est bien.

    RODOLPHE. - Vous voulez dire qu’il est très beau ?

    LA SERVEUSE. – Oui, il est assez beau ; mais il paraît énervé, ça déforme ses traits, c’est dommage. Souriant, il doit être magnifique. Mais pourquoi me demandez-vous cela ?

    RODOLPHE. - Je voulais un avis d’expert. Bon, je ne vous accapare pas plus, merci de votre aide. Un instant, je reprends un peu de vin de Champagne.

    LA SERVEUSE. – Tenez, voici votre baronne qui vient par ici avec votre ami.

    RODOLPHE. - A la garde ! Vite, enfuyons-nous vers le buffet.

    Rodolphe et la serveuse sortent rapidement ; Gabriel de ***, le journaliste et madame de Rackfield entrent.


    SCENE 4
    Gabriel de ***, le journaliste, madame de Rackfield.

    LE JOURNALISTE. – Tiens, il a disparu. Tant pis.

    MADAME de RACKFIELD. – Oui, c’est dommage ; je ne l’ai jamais rencontré, ça aurait été l’occasion.

    LE JOURNALISTE. – C’est d’autant plus dommage que j’aurais pu, par la même occasion, lui annoncer que vous subventionnez son jeune protégé.

    MADAME de RACKFIELD. – Subventionner, ce n’est pas très beau comme terme. Mon mari subventionnait des équipes de sport, oui ; mais moi, j’achète des œuvres d’art. C’est du mécénat, pas du sponsoring.

    LE JOURNALISTE, souriant. – La limite est ténue, mais c’est d’accord, je retire le terme subvention. Tenez, voici mon photographe. (Il fait signe au photographe de venir.) Il va prendre un cliché de vous deux.

    Le photographe entre.

    MADAME de RACKFIELD. – Cela veut-il dire que j’aurais encore une fois les honneurs de votre magnifique magazine ?

    LE JOURNALISTE, obséquieux. – Mais certainement, chère madame. Je vois d’ici le titre de mon article : « La baronne de Rackfield, Médicis moderne ».

    MADAME de RACKFIELD. – Médicis ?

    LE JOURNALISTE. – Les Médicis furent les plus grands mécènes de la Renaissance.

    MADAME de RACKFIELD. – C’est flatteur alors.

    LE JOURNALISTE. – Bien sûr, je ne me permettrais pas d’être désagréable avec une femme aussi charmante que vous. Ce sera très bien : « La baronne de Rackfield, protectrice des arts et intime des aristocrates les mieux titrés, fait encore une preuve de bon goût en acquérant certaines œuvres de son ami, le prince de ***, artiste-photographe. »

    MADAME de RACKFIELD, souriante, ne comprenant pas que le journaliste se moque d’elle. – Vous pourriez aussi ajouter qu’il est le protégé de Rodolphe.

    LE JOURNALISTE. – Malheureusement, contrairement à vous, il refuse d’être cité ou d’être photographié. Attention, prenez la pose.

    Madame de Rackfield et Gabriel de *** sont photographiés l’un à côté de l’autre. Madame de Rackfield exulte, pas Gabriel de ***.

    MADAME de RACKFIELD. – Mais j’aperçois la princesse de Bouglounov – vous savez, la descendante des Romanov –, je vous laisse. Je quitte un prince pour une tsarine, c’est une belle soirée.

    Madame de Rackfield sort, Rodolphe réapparaît sans la croiser. Le photographe s’éloigne, prend des photographies ici et là puis disparaît.


    SCENE 5
    Le journaliste, Gabriel de ***, Rodolphe.

    LE JOURNALISTE. – Elle est toujours aussi bête, ça fait plaisir à voir.

    RODOLPHE. - Ca y est, la flasque cocotte est partie ? Quelle horreur, cette femme ! Et quel est cet imbécile heureux que vous avez pris comme photographe ? Il sort de l’asile des abrutis ou quoi ? Ce n’est pas possible d’être stupide à ce point.
    Gabriel de ***, dur. – Et c’est pourtant à eux que vous m’avez livré.

    RODOLPHE. - Le photographe, c’était accidentel, mais la Rackfield est la pigeonne idéale : au mot de « prince », elle devient hystérique. Elle dépenserait des millions pour jouer à Cendrillon. Elle regardait sans doute trop la fade Schneider quand elle était petite.

    GABRIEL de ***. – Oui, mais moi, je suis un artiste, pas un gigolo mondain.

    RODOLPHE. - Je vous offre la gloire et la fortune et vous me traitez de souteneur, c’est tout à fait inélégant ; et ingrat. La création artistique, c’est une chose ; l’argent, une autre, je suis d’accord. Malheureusement, il faut des passerelles entre les deux, et cette grosse bécasse pathétique en est une.

    GABRIEL de ***. – Mais elle n’entend rien à l’art, rien à la photographie, rien à la peinture, rien à rien. Elle ne m’a posé aucune question sur mon travail, elle m’a juste raconté qu’elle connaissait telle duchesse, tel vicomte, qu’elle me les présenterait quand je ferais mon vernissage. C’est grotesque !

    LE JOURNALISTE. – C’est douloureux pour un artiste, je veux bien l’admettre, mais il faut faire des compromis. Quand j’écris un article, un sous-article dirait Rodolphe, je me fais parfois douleur.

    RODOLPHE. - L’histoire de l’art est riche, malheureusement, d’artistes authentiques soutenus par des Jourdain. Entendre qu’une de vos photographies est « assortie » au salon de quelque riche ignare, ce sera votre lot quotidien. Les affres de la création s’ouvrent ici, au dernier coup de pinceau, pas devant la toile blanche. « Il faut plaire à ceux aux frais de qui on veut vivre » disait Baudelaire.

    LE JOURNALISTE. – A travers vos œuvres, vous vendez aussi un peu votre nom, votre beauté, c’est inévitable. Pour une question sur vos œuvres, combien sur vos conquêtes, sur vos cousins ? Vous devez apprendre à vivre avec cela. Vous pouvez fuir comme Rimbaud dans le désert du Harar, mais votre douleur n’en sera que plus grande. Renoncer à votre art, c’est renoncer à votre être. Renoncer à votre être – beauté, origines – c’est renoncer à vendre votre art, c’est le condamner.

    GABRIEL de ***. – Inutile de poursuivre plus avant la leçon, j’ai compris. Cynique je deviendrai, cynique je resterai. Le « contemple-les mon âme, vois comme ils sont hideux » que je ferai résonner dans mon cœur à chacune de mes courbettes sera mon phylactère. Puisse-t-il me protéger ! Bonne soirée messieurs, je vais travailler.

    Sur ce, il part rejoindre madame de Rackfield, avec le photographe côté cour apparue.


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    La petite mort du Père Goriot (8 février 2006)

    "La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, c'est la littérature" : c'est comme un secret récompensant le lecteur fidèle que Proust écrit cette phrase dans les dernières pages de la "Recherche du Temps perdu". Il semble que malheureusement, bien peu de producteurs de fictions télévisées aient le temps de lire. Preuve en est la multiplication des adaptations de chefs d'œuvre en sous-films destinés exclusivement à la télévision, sacrilèges des monuments qu'on oubliera peu à peu de lire à force de les connaître sous une forme dénaturée.

    Certes le phénomène n'est pas nouveau et avant la télévision, le théâtre reprenait en des versions édulcorées jusqu'aux romans les plus brillants. Cependant, jamais l'impression de presse industrielle commettant ces adaptations n'avait été si tenace. Preuve en fut la diffusion le même soir, mardi 22 février 2005, d'un "Trois mousquetaires" et d'un "Père Goriot". Pour une fois, le sacrificateur ne fut pas Depardieu mais un chanteur de variétés jouant, si on en croyait la bande annonce, encore plus mal que lui.

    Après les fictions "historiques", ce sont donc les romans qui sourdent de la machine des temps modernes. Pourtant, rien ne prédispose la télévision à adapter ces épais volumes dont ne se délectent plus que quelques rares initiés. La subtilité de l'écriture aiguisée et tranchante d'un Balzac s'oppose ainsi aux images pré-pensées de la télévision. On ne peut donc s'attendre qu'à voir la fine satire du romancier transformée en une morale gluante et caricaturale, qu'à voir ses personnages - et ceux du "Père Goriot" sont les plus difficiles à cerner, de Vautrin à Rastignac en passant par l'exceptionnelle comtesse de Restaud - réduits, à cause de leur apparence attribuée de force, à des pantins vidés de leur substance littéraire.

    La beauté, le bon goût, le charme sont des notions éminemment littéraires et si on peut toujours trouver un défaut à une actrice, on ne peut en revanche que croire le peintre des moeurs lorsqu'il présente une duchesse comme la reine de son temps. Comment, de la même façon, filmer une pension Vauquer ou incarner un forçat de génie ? C'est un combat perdu d'avance mais qui, par facilité, est esquivé. En outre, l’abîme qui existe entre un livre épais de plusieurs centaines de pages et un film de quelques dizaines de minutes montre bien que celui-ci ne peut être qu'une supercherie pour touristes.

    Tout ceci ne pourrait être que billevesées pour barbons ronchonnant mais le problème de la préservation de notre patrimoine littéraire ne se pose pas autrement. On peut construire toutes les bibliothèques du monde - fussent-elles virtuelles - si personne ne lit plus les œuvres, la littérature périra. Bientôt les bacheliers disserteront sur le "Père Goriot" ou le "Rouge et le Noir" sans avoir jamais entrevu les trésors que recèlent ces bijoux.

    Adapter le Père Goriot, c'est prononcer sa petite mort ; adapter le Père Goriot, c'est nous tuer tous un peu plus.


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    Un Indien à Versailles (8 février 2006)

    Les journalistes sont terribles. Même sur un sujet économique, ils réussissent le coup de force de donner dans le vedettariat, l'anecdotique et le familial. La raison en est simple : brosser un portrait est un des exercices d'écriture les plus amusants et les plus libres. De surcroît, il y a plus de matière à façonner dans l'intime des gens que dans les chiffres froids des résultats économiques.

    Lakshmi Mittal en profite. Cet industriel indien est la caricature du nouveau riche. Avant même son attaque en piqué sur Arcelor, il avait élaboré son image et flatté sa propre vanité. Son "coup" financier a autorisé les journalistes à exhumer leurs archives sous le prétexte de comprendre le personnage et ses motivations profondes.

    Ce qui retient ici notre attention, c'est le mauvais goût manifeste dont Mittal fit preuve à l'occasion du mariage de sa fille. Voici ce qu'on obtenait, en 2004, avec 55 millions d'euros : 1500 personnes au château de Versailles pour les fiançailles, festivités de cinq jours à Vaux-le-Vicomte, au parc de Saint-Cloud et aux Tuileries sans compter les faux frais comme l'étui d'argent de cinq kilos pour le carton d'invitation.

    Cette outrance n'est pas sans rappeler l'éternel bourgeois gentilhomme. On imagine aussi sans peine la petite cour d'organisateurs d'événements mondains, médiocres parmi les médiocres, qui a dû flatter le souriant homme d'affaires.

    Les photographies de la réception versaillaise sont éloquentes : les musiciens et les serveurs étaient en habit "d'époque" tandis que les invités avaient revêtu leurs plus beaux saris.

    Nous ne voudrions pas que ceci ait une connotation raciste. L'impolitesse des touristes occidentaux n'est pas moins blâmable que cette reconstitution grotesque des contes de mille et une nuits et après tout, Versailles fut l'œuvred'un mégalomane autrement plus orgueilleux.

    Mais il est toujours pénible de s'en faire apprendre par un monsieur Jourdain.


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    Traffic (8 février 2006)

    La tendance du cinéma actuel, toutes nationalités confondues, semble être de faire la chasse aux idées. Scénario convenu, image fade et jeu plat paraissent être les critères de réussite des films du moment. Dans cette logique, il n'est pas étonnant que les suites de succès passés se multiplient. Dans un "2" ou un "3", nul besoin en effet de faire acte d'intelligence.

    C'est pourquoi j'ai été agréablement surpris par Traffic. Autant le dire tout de suite, ce n'est pas un film majeur mais il me paraît supérieur au bruit du moment. On m'avait recommandé Traffic il y a longtemps mais je n'avais jamais eu vraiment envie de le regarder. J'avais tort.

    Il y a au moins une idée dans ce long-métrage – et c'est déjà plus, répétons-le, que la majorité des films. C'est l"idée de présenter le Mexique en jaune et les Etats-Unis en bleu. Ce "post-traitement" n'est pas un gadget à la Spielberg ni un effet de manches d'étudiant en cinéma, il a bien plus de sens que cela, dans la continuité de Jeunet par exemple.

    Hormis cette innovation cinématographique bien exécutée (sans cela, ce serait un contre-emploi), le film bénéficie de la physionomie particulière de l'excellent Benicio del Toro, de la détermination de Michael Douglas (qui me paraît être un acteur généralement sous-estimé) et de la prestation pour une fois convaincante de Catherine Zeta-Jones.

    Le traitement de ce sujet classique au cinéma (la drogue) est également intelligemment mené. Même si l'histoire "domestique" du père et de la fille est un peu faible, elle est un repons efficace aux gros bras des trafiquants de narcotiques.

    On nous sert souvent comme paravent d'une nullité l'expression "c'est un bon film d'action". A mon avis, on devrait réserver ce mot à des films comme Traffic.


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    Citoyen du monde (7 février 2006)

    L'homme est médiatique ici, populaire au Japon. Et il détonne dans le monde des images : petit, laid, autoritaire et patron de Renault, il a tout pour ne pas plaire. Economiquement, il est peut-être l'homme de la situation – ce type d'assertions pythiques n'est vérifiable qu'a posteriori – mais il incarne au moins le changement.

    Avant lui, les présidents de la Régie automobile étaient issus des cabinets ministériels et étaient nommés en haut lieu. Cet X-Mines n'est pas tout à fait extérieur au sérail des élites habituelles, mais il est beaucoup moins feutré et moins imprégné de cette culture étatique française si particulière – et parfois si immobile.

    Ne parlons plus économie mais livres. Le polyglotte Carlos Ghosn a commis en 2003, avec l'aide d'un nègre qui lia ses citations d'un fil journalistique assez indigeste, un ouvrage à sa gloire titré "Citoyen du monde". La faiblesse de cette expression est déjà un ange Gabriel du contenu. En dehors de l'intérêt purement "managérial" de cette bible du jeune cadre dynamique en mal de modèles, "Citoyen du monde" est un ramassis d'inepties, de formules creuses, de déclarations vagues et de discours que Monsieur de La Palisse n'aurait pas démentis.

    C'est paradoxal car Ghosn plaide volontiers pour l'action, pour le rejet de l'abstrait et pour l'efficacité. Croyant expliquer les fins rouages de sa pensée entrepreneuriale, il révèle en fait sa médiocrité et lève le voile sur sa vacuité intellectuelle – encore une fois, hors gestion et économie.

    Maîtrisant à merveille les outils modernes de la communication et du "management de projet", donnant dans le jargon technico-commercial anglicisé, Carlos Ghosn est un très bon patron. On regrette néanmoins le temps où les grands serviteurs de l'Etat, lettrés et cultivés, dirigeaient avec nuance les masses ouvrières.


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    Olympisme (6 février 2006)

    Les périodes pré-olympiques sont généralement pénibles. Ce n'est pas tant à cause de la surexposition publicitaire qui est insupportable – les jeux olympiques ont été vendus à Coca-Cola, c'est un fait compris et, sinon accepté, du moins admis – mais les tartufferies qui font "passer" cette amère pilule commerciale.

    Pourquoi, en effet, parler de Grèce antique, du proverbe rabelaisien, de Pierre de Coubertin (ci-devant baron) et d'idéal olympique ? Non seulement tout ceci n'est, au regard des jeux contemporains, qu'un ramassis de fadaises, mais ces inepties n'ont jamais été incarnées.

    On le sait, dès l'origine des jeux modernes les germes de la corruption actuelle étaient infiltrés. Le désintérêt des masses françaises pour ces rencontres internationales de sport (cette chose anglaise) ne fut pas dissipé par les arguties humanistes du baron utopiste mais parce qu'elles furent transformées par les Etats-Unis en un étendard cocardier. Le sportif moderne, portant comme Atlas le monde toute la haine des peuples sur ses épaules, était né.

    Contre la soupe médiatique qui entoure l'olympisme, on peut relire deux œuvres littéraires : les Jeunes Filles (apparemment à la mode ici) de Henry de Montherlant et W ou le souvenir d'enfance de George Pérec. Montherlant a bien écrit des Olympiques, mais le personnage de M. Dandillot est plus intéressant que ces odes. Le pathétique père de famille, trahi par ses propres préceptes sportifs et hygiéniques, quitte prématurément une vie d'ascèse et d'ennui. Raté, aigri, il meurt malgré son pacte de longévité avec le Diable des exercices gymnastiques.

    Chez le facétieux Pérec pour une fois grave, le propos est plus subtil, moins caricatural (moins romanesque) et plus général. Il décrit la lente mutation vers l'horrible d'un idéal olympique.

    A eux seuls, ces deux livres démentent les bibliothèques indigentes de biographies, pensées et commentaires de sportifs "écrivains". Derrière les déclarations d'intention et les poses inintéressantes et outrancières, on ne perçoit que trop le vide de leur existence et la faible connaissance qu'ils ont de leur propre condition.


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    L'homme le plus beau du monde (26 janvier 2006)

    L'homme le plus beau du monde est directeur artistique chez Saint-Laurent et s'appelle Stefano Pilati. Médiatique – surtout en cette saison –, il l'est pourtant moins que les icônes que la presse illustrée nous sert habituellement : Brad Pitt, Tom Cruise, Clooney pour le cinéma ; David Beckam et Michalak pour le sport ; et ainsi de suite. Mais contrairement à toute cette clique malodorante, Pilati le Milanais n'a certainement pas besoin de "coach" vestimentaire.

    Par sa fonction prestigieuse, il incarne le bon goût et l'élégance. Cette assertion, malheureusement, ne va plus de soi. Les créateurs des grandes maisons comme des petites, s'ils arrivent parfois à habiller élégamment les autres, ont pour eux-mêmes des outrances nauséabondes, comme si leur propre garde-robe échappait à leur coup d'œil artistique.

    Stefano Pilati se place volontairement à rebours de ce négligé pseudo-mode. Il a des phrases auxquelles chacun, hormis paradoxalement dans le milieu de la couture, adhère : "on est plus provoquant en étant classique qu'en étant punk", "j'ai horreur du laisser-aller des gens en tongs à l'opéra", "le classique ne doit pas être ennuyeux" ou encore : "plus tu montres ton corps, moins c'est élégant". C'est certes plus du La Palisse que du Schopenhauer, mais ça tranche dans un milieu qui appelle désormais "designers" les créateurs et les artistes.

    Ce qui est intéressant chez Pilati, c'est qu'il prend le parti de la sobriété et de l'élégance. Lui-même est le premier mannequin de cette profession de foi. Pas vraiment mannequin d'ailleurs, puisqu'il est naturellement bien mis et que, en dehors des podiums et des flashs, on ne l'imagine pas perdre sa raffinée gestuelle.

    L'homme bénéficie d'atouts naturels enviables. A quarante ans, il a la silhouette élancée que recherchent sans succès tant de ses cadets de vingt ans. Son visage impeccable d'italien du Nord est encadré par une barbe classique et bien taillée. Il n'a pas les moustaches invraisemblables de certaines mochetés vulgaires du même milieu. Ses manières, sans les efféminements criards habituels, sont tout de même raffinées. Naturellement.

    Sa discrétion gracieuse cache quelques défauts sans conséquence. Il a ainsi un gros chien albinos ignoble, un français mâtiné d'odieux termes anglais qui gâchent un peu son délicieux accent italien et la démagogie prétentieuse du styliste ("mes vraies stars, mes vraies muses, ce sont toutes les femmes" proclama-t-il depuis son bureau de l'avenue Georges V, juste après qu'il eut inventé la machine à éplucher les bananes et l'eau tiède).

    Malgré cela, Pilati reste, et de loin, l'homme le plus beau du monde.


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    Outrageante chevalerie (25 janvier 2006)

    On décorait ces jours-ci Monica Bellucci. L'accorte italienne, par la grâce de S.E. le Ministre d'Etat Nicolas Sarkozy, fut nommée chevalier des Arts et des Lettres. Pour les Lettres, l'affaire est osée tant l'actrice – outre ses trois mots de vocabulaire – possède pour toute éloquence un sabir érotico-transalpin. Quant aux Arts, elle peut certes mettre en avant sa prestation dans Irréversible (et encore), mais c'est tout. Et c'est peu.

    Quel prétexte put bien inventer l'ambitieux ministre de l'Intérieur pour accrocher au sein de la pulpeuse une médaille que, sans mauvaise foi excessive, elle ne méritait manifestement pas ? Les arcanes du monde médiatico-politique ne livreront sans doute jamais ce secret sans conséquence, mais il y a fort à parier que Ambition et Orgueil ("l'ami des artistes") se fussent penchés sur le berceau de cette rencontre au sommet.

    Cette plaisanterie est un excellent prétexte pour parler décorations. Guy Breton (à ne pas confondre avec le sinistre surréaliste) publia en son temps un petit opuscule titré Curieuses histoires de l'Histoire et relatant sur un ton humoristique quelques anecdotes de l'histoire du monde et de la France.

    Au chapitre "Histoire de la Légion d'honneur", le malicieux journaliste raconte que dès la création de cet ordre impérial, les potentats s'en servirent pour rivaliser de démagogie et dompter leur cour éphémère. La Troisième République notamment récompensa plus qu'à leur tour danseuses, demi-mondaines, riches courtisans et gens de lettres flagorneurs. Aussi, à juste titre, il devint plus honorable de refuser que d'accepter la rouge boutonnière et la cohorte des "refusards" compta dans ses rangs Raspail, Lamennais, Nerval, Littré, Barbey d'Aurevilly, Courbet, Béranger, Maupassant, Pierre et Marie Curie, Degas, Ravel ou Gide. Et Oscar Wilde de s'écrier : "La Légion d'honneur est un ordre de chevalerie auquel bien peu de français ont la chance d'échapper".

    Exception faite des militaires, pour lesquels elle fut vraiment créée. Ces derniers temps, un "grand cordon" était la preuve de faits de guerre contre l'Allemagne nazie ou en Indochine. Ils étaient donc bien peu nombreux les grands officiers des ordres nationaux du Mérite et de la Légion d'Honneur, et bien âgés. Voilà peut-être pourquoi on décida en haut lieu d'élever à ces ultimes dignités quelques chefs d'état-major qui, s'ils sont compétents, sont tout de même plus gestionnaires que militaires.

    Jusqu'à présent, si les politiques avaient distribué massivement les médailles, ils n'avaient pas osé, heureusement, s'aventurer dans les hauts grades. Par respect sans doute pour celles et ceux qui les méritaient vraiment. Mais chaque ministre de la Culture semble vouloir décorer le nullissime et inconsistant Brialy, l'inutile Line Renaud et deux ou trois autres parasites du même acabit. La République manque d'ordres et on n'ose pas leur épingler le Mérite agricole ou la médaille de l'Aéronautique ; ils montent donc en grade.

    A Aragon qui refusait la Légion d'honneur, Prévert dit ce mot magnifique : "C'est très bien de la refuser ; mais encore faudrait-il ne pas l'avoir méritée !". C'était une belle leçon, malheureusement oubliée.


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    Choisir un héros pour modèle (20 janvier 2006)

    Voici un autre extrait des Traités politiques, esthétiques et éthiques de Gracian. On voit dans celui-ci, encore une fois pris au hasard dans le chapitre "Oracle manuel et art de la prudence", avec quelle subtilité les valeurs habituelles sont détournées et biaisées.

    75 – Choisir un héros pour modèle : moins pour l'imiter que pour le surpasser. Il y a des exemples de grandeur, textes vivants de la gloire. Que chacun se propose les premiers dans son emploi, non tant pour les suivre que pour les dépasser. Alexandre pleura, non point Achille en son tombeau, mais lui moins célèbre à son âge. Rien n'éveille davantage l'ambition que la trompette de la renommée d'autrui. Ce qui étouffe l'envie donne du souffle au courage.


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    Un miracle (nouvelle, 17 janvier 2006)

    Un jour de novembre 1929, un singulier personnage remontait la rue principale d’une ville de la Lorraine française. Grand, musclé, anachronique dans sa cravate et dans ses interminables moustaches d’un noir ténébreux, il paraissait si mal à son aise qu’il pressait démesurément le pas.

    Il passa devant l’église, la contourna par la gauche – le côté ombragé – continua jusqu’à une petite place dont il fit le tour, regardant longuement à chaque intersection le nom de la rue devant laquelle il se trouvait. Après deux ou trois essais infructueux, il sortit de sa serviette un bristol avant de continuer son manège. Enfin, après vérification, il prit la direction de la rue la plus large et s’arrêta devant une grosse maison bourgeoise.

    A l’accent germanique qui teintait la voix du visiteur aux noires bacchantes, la domestique qui lui ouvrit le regarda d’un air soupçonneux. L’étranger haussa les épaules avec tant d’aplomb que la domestique baissa les yeux, le débarrassa de son pardessus, de sa canne, de son chapeau et partit prévenir sa maîtresse.

    Après un instant d’attente, il fut introduit dans un salon assez vaste, les fenêtres duquel donnaient sur un petit jardin bien entretenu. Sur un fauteuil en crapaud, une femme vêtue d’un noir un peu délavé et qui trahissait le deuil trop prolongé, attendait, glaciale. Le visiteur haussa les épaules avec, encore une fois, un aplomb tel que la mine convenue de la veuve manqua de se défaire.

    "Madame, commença-t-il sans y avoir été invité, je n’aurais pas parcouru tous ces kilomètres, je n’aurais pas subi tous les quolibets que mon air provoque s’il ne s’agissait pas d’un affaire de la plus haute importance. Les révélations que j’ai à vous faire et qui sont étayées par certains documents que j’ai ici seront, je le crains et j’en suis d’avance désolé, bien douloureuses. Aussi me permetté-je de vous demander un entretien privé."

    A ces mots prononcés à la prussienne, la veuve pâlit et, d’un geste, ordonna à la domestique de sortir et de fermer les portes. Celle-ci, bien que tentée d’écouter derrière le bois la conversation énigmatiquement commencée, ne put rien en entendre : l’étranger devait s’être approché et avait sans doute, par mesure de discrétion, baissé le ton de sa voix.

    Chaque famille a ses secrets et il serait bien impudique de vouloir les dévoiler. De même que le génial peintre de la comédie humaine s’arrêtait à la porte des chambres à coucher, nous attendrons à la porte de ce salon et de ce drame.

    Dès que l’inquiétant visiteur fut sorti, la domestique retourna vivement au salon. Elle y vit sa maîtresse livide, les yeux mouillés de larmes et brûlant une liasse de papiers jaunis, de photographies abîmées et de gravures passées. Enfin, après qu’elle eut vérifié leur entière combustion, elle fit signe qu’elle voulait aller se coucher.

    En l’aidant à se lever, la domestique prit peur : la pauvre femme boitait de la jambe gauche. Devant la chambre à coucher, située au premier étage, elle ne pouvait déjà plus plier le genou. La situation semblait si grave que la domestique ne prit même pas la peine de déshabiller sa maîtresse et courut chercher le médecin de famille. Lorsque celui-ci entra dans la chambre, il vit une jeune femme contemplant pieusement, agenouillée, la malade. Terrifiant spectacle pour une fille ! Le premier réflexe du docteur fut donc de la faire sortir afin de l’extraire de la contemplation effrayante du délire d’une mère.

    Le savant ne fut pas long à diagnostiquer une hémiplégie. La paralysie du côté gauche, la diminution des facultés mentales, le récit de la visite conté par la bonne : tout concordait. Heureusement, il prédit le recouvrement partiel de la raison de sa patiente, à la condition expresse qu’elle se reposât intensément. Il fut cependant beaucoup plus réservé quant au recouvrement de la sensibilité du côté gauche de la pauvre femme.

    La paralysée fut donc veillée par une garde et il ne fallut pas une semaine pour qu’elle retrouvât effectivement un peu la raison. Cette amélioration fut à l’origine d’une négligence de l’infirmière : un soir, par manque de précaution ou par étourderie, par bêtise peut-être, elle crut bon de réchauffer le pied insensible de la malade et plaça pour cela une bouillotte près du membre malade.

    Elle installa l’instrument métallique, disposa la couverture sur l’ensemble et, contente d’elle, veilla comme elle le faisait toujours. Le dangereux assemblage eût très bien pu provoquer un incendie par inflammation de la couverture. Il y eut bien brûlure, mais pas de la couverture : au réveil, lorsque la garde ouvrit le lit, elle constata qu’une méchante blessure avait rougi le pied endolori de la malade.

    Dépêché immédiatement, le médecin ne put que constater, navré, les dégâts de la bouillotte. Non seulement la chaleur n’avait pas réanimé le pied meurtri, mais elle l’avait blessé si profondément que le pire menaçait. La plaie devint en effet gangréneuse si rapidement que la plaque noirâtre atteignit bientôt la grandeur d’une tasse à café.

    Le médecin, paniqué devant l’ampleur du mal, fit venir un chirurgien de ses amis, éminent praticien et chef de service à l’hôpital ***. Toute sa science ne put cependant rien sinon lui faire constater l’impuissance de la médecine et lui faire prononcer cet arrêt fatidique : le samedi suivant, on amputerait la jambe au tiers supérieur de la cuisse. On était mardi.

    Pendant que les médecins menaient cette tragique discussion, la pauvre blessée souffrait, sans mot dire, le martyr. La plaie n’était en effet recouverte que d’une simple gaze et d’une bande velpeau. Les enfants de la malade, notamment la jeune femme si menue qui avait en premier vu sa mère alitée, supplièrent les médecins de chercher quelque chose, un remède miracle et oublié peut-être, enfin un médicament ou un cataplasme permettant d’éviter l’amputation.

    Les deux hommes ne purent que répéter leur terrible arrêt et, navrés, prirent congé. Les enfants restèrent immobiles, frappés de stupeur. La jeune femme surtout semblait marquée par les déclarations pessimistes des savants. Se rappelant un geste qu’elle avait accompli lorsqu’un de ses frères était tombé gravement malade, elle détacha de son chapelet une petite médaille miraculeuse et, ayant reçu l’assentiment de sa mère souffrante, l’épingla au pansement.

    Le soir même, la jeune femme était placée chez des cousins à Nancy. On voulait lui épargner les souffrances morales et physiques qui précéderaient l’amputation. Son premier geste, le lendemain, fut d’aller à l’autel de la Sainte-Vierge, dans la cathédrale. Celle-ci était presque vide. Seuls un prêtre et une fidèle, cachés par les lourds rideaux d’un confessionnal, troublaient le silence religieux par des murmures chrétiens et presque inaudibles.

    La plus pure foi catholique avait toujours bercé l’âme de cette jeune femme, aussi pria-t-elle avec intensité, supplia-t-elle la Vierge Marie. Elle-même ne sut pas combien de temps elle resta en extase dans la petite chapelle mais la confession était terminée depuis longtemps lorsqu’elle se releva. Elle avait demandé à la Vierge d’éviter à une pauvre malade diminuée une épreuve supplémentaire qu’elle ne supporterait probablement plus.

    Le jeudi, la rue parcourue par l’étrange allemand quelques jours plus tôt était traversée par un autre personnage aux allures également énigmatiques. Le chirurgien de l’hôpital ***, portant plusieurs sacoches volumineuses, faisait en effet se retourner les passants. Il avait de plus un air si sévère, si triste, qu’il intriguait. Cette mine contrite s’expliquait par la douloureuse mission que cet homme accomplissait : il allait préparer l’amputation et se sentait, malgré ses nombreuses années de service et son passé de médecin de guerre, le rôle d’un prêtre allant administrer les derniers sacrements.

    La bonne de la maison ouvrit au chirurgien surchargé et le mena directement à la chambre de la malade. Le pansement, qu’il avait changé la veille, était dans un triste état et eût inspiré dégoût à un particulier moins habitué. La pauvre femme avait dû bien souffrir dans sa chair et dans son âme, car sa figure gardait les traces de convulsions contenues. Les cheveux défaits de cette femme habituellement si soigneuse témoignaient également du combat contre la douleur qui avait dû être le sien pendant la nuit.

    Le chirurgien administra un remède destiné à calmer un peu la souffrance de sa patiente et commença le lent déroulement du pansement. Il retirait les couches de gaze une à une, allant toujours plus vers l’immonde. Cependant, lorsqu’il retira la dernière enveloppe de pansement, il se figea presque, comme suffoqué d’étonnement.

    Ce qui avait choqué le médecin, c’est que la plaie avait considérablement rétréci et qu’elle n’était plus qu’un sillon de chair se cicatrisant. Le chirurgien ne savait trop que faire. Confrontés à des problèmes purement médicaux, son expérience, son savoir et son instinct lui permettaient de diagnostiquer, de guérir ou d’avouer son impuissance ; à un phénomène sortant de l’ordinaire, déjouant les lois de la médecine, ils lui étaient inutiles.

    Il crut d’abord à une erreur de sa part. Pourtant, les pansements purulents encore dans sa bassine prouvaient que son diagnostic avait été juste. Bien entendu, il ajourna l’amputation et revint trois fois dans la même journée pour constater l’évolution de la blessure. En quelques temps, bien que la paralysie restât la même, la plaie guérit entièrement. Seul le petit doigt, qui avait été au contact direct de la bouillotte, tomba, mais sans douleur.

    A cette époque où le souvenir de Bernadette Soubirous était encore, sinon vif, du moins présent dans nombre d’esprits, le chirurgien ne voulut pas faire subir à cette famille déjà bien éprouvée par les tranchées et la maladie la publicité de ce miracle – car, dans son esprit, c’en était un. Il ne voulait pas voir entrer dans ce foyer la déferlante des journalistes, des pieux croyants, des rationalistes intégristes qui, chacun à leur manière, pousseraient le foyer dans ses retranchements.

    Cependant, le médecin de famille, catholique, rédigea à la demande de la fille de la malade, rentrée en urgence, un certificat signé du chirurgien et reconnaissant le miracle. Ce certificat fut envoyé par la jeune femme aux Filles de la Charité. Il y a probablement été oublié, terrible destinée, sans doute, de nombreux papiers du même type, souvenirs certes contestables mais véritables chroniques d’un temps où la simplicité de la raison ne l’emportait pas toujours sur la complexité de la réalité.


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    Barbey (nouvelle, 17 janvier 2006)

    Il y avait, dans le hall d’entrée de l’appartement parisien de Rodolphe de La Bachellerie, une reproduction du célèbre portrait de Barbey d’Aurevilly par Lévy. Il y avait, dans sa bibliothèque, des éditions rares des "Diaboliques", du "Chevalier des Touches", du "Dandysme et de Georges Brummel" et autres œuvres de l’auteur normand. Dans son coffre, des originaux, des correspondances et des autographes du sarcastique épistolier. Rodolphe de La Bachellerie était fasciné tant par l’homme que par l’écrivain, tant par l’auteur épigrammatique que par le mondain provocant.

    Rodolphe, quel que fût le lieu où il allait, emportait avec lui, presque secrètement, un petit volume des "Diaboliques". Ainsi, dans les taxis, dans les trains, dans les avions, il pouvait relire quelques délicieuses pages de son auteur favori. Il n’usait d’ailleurs pas du petit livre uniquement comme d’une distraction : il était son phylactère, son amulette contre la vulgarité du monde qui l’entourait. Rodolphe le morgueux misanthrope justifiait ainsi à lui-même les excès qu’il commettait lorsque, presque insultant, il frappait un quidam de ses féroces anathèmes.

    Rodolphe allait régulièrement à Orléans pour rendre visite à un vieil ami, camarade connu lors de son temps dans les Forces Navales Françaises Libres. Ils évoquaient ensemble les heures en passerelle occupées à scruter la mer. Exception faite de ces rencontres orléanaises, Rodolphe, par pudeur sans doute, n’évoquait jamais en public ces moments de gloire. Les deux anciens marins passaient néanmoins plus de temps en promenades silencieuses dans la ville qu’en épiques souvenances.

    Un soir, alors que le Soleil rougi disparaissait derrière les toits de la ville, Rodolphe et son ami achevaient leur traditionnelle promenade sur le pont Georges V. Ils s’arrêtèrent, comme ils le faisaient habituellement, pour regarder la Loire aux reflets illuminés. Rodolphe rompit le silence en demandant :

    "Te souvient-il de cette histoire que nous raconta le bosco du bateau un soir de grand vent ?

    - Laquelle ? Il ne faisait que ça, raconter des histoires. Il connaissait un nombre impressionnant de légendes extraordinaires sur l’Ankoù, l’ange de la Mort breton. Il faut dire qu’il était un vrai marin, un pur et dur. Dommage qu’il se soit fait descendre juste le jour où de Gaulle rentrait en France à bord du "Richelieu".

    - Non, ce n’est pas à une de ses légendes de la Mort piquées à Anatole Le Braz que je pense, mais à l’histoire de la diaspora bretonne à Orléans.

    - Je ne crois pas l’avoir entendue.

    - Tu étais peut-être trop malade pour t’en souvenir, ricana Rodolphe. Il nous avait raconté qu’au quatorzième siècle, pendant la guerre de succession de Bretagne, un des mercenaires recrutés par Jean de Montfort était si fou qu’il testait sur des paysans et des pêcheurs les baumes de jouvence que lui confectionnait sa cour de druides, mages exotiques et autres marabouts. Des malheureux étaient donc régulièrement retrouvés hagards, les membres scarifiés, le visage entamé par les acides et déformé par les cruelles incantations des gourous incapables. La situation ne pouvant plus durer, quelques pêcheurs d’une anse qui porte aujourd’hui le nom de Bertheaume décidèrent de fuir. Marins côtiers, ils n’osèrent cependant pas s’éloigner hors vue de terre, si bien que leur recherche d’un havre plus hospitalier les entraîna jusqu’à l’estuaire de la Loire. Quelques-uns arrêtèrent là leur périple et reprirent leur métier de pêcheur. D’autres, voulant fuir plus avant encore, pressentant qu’à Nantes leurs tourments ne finiraient pas, remontèrent le cours du fleuve. Lentement mais hardiment, ils allèrent jusqu’ici, Orléans, et plus précisément jusqu’à ce pont. Ils s’installèrent, devinrent marchands et profitèrent des Halles pour faire commerce. Là était, disait le bosco, l’origine des bretons d’Orléans, aujourd’hui absolument mêlés à la population.

    - Oui, je me souviens de cette histoire, je ne devais pas être aussi malade que tu le prétends. Tu as oublié un détail qui nous ramène encore aux légendes de la Mort : il racontait que la nuit au cours de laquelle la petite communauté fuit, les échappés aperçurent très distinctement, au sommet de l’île de Bertheaume, qui n’est à vrai dire qu’un gros caillou, un individu très grand, très mince, au visage caché derrière un grand chapeau, aux membres dissimulés sous une grande cape sombre et tenant à la main une faux rouillée : c’était l’Ankoù. Or, la légende veut que quiconque voit ce sinistre prophète meurt dans les heures ou dans les jours qui suivent. Etrangement, personne sur le bateau ne mourut.

    - Et, reprit Rodolphe, bien qu’ils fussent effrayés, les fuyards ne songèrent pas à renoncer à leur équipée. La mort en digne marin valait mieux que la défiguration infâmante par le sbire de Montfort. On raconte que l’Ankoù, lui-même chassé par les sortilèges d’un mage touareg venu du désert du Hoggar et recruté par le cruel mercenaire, avait pris place dans l’embarcation en fuite et avait par gratitude épargné ses occupants.

    - Je me rappelle qu’à l’objection que la plupart des légendes de la Mort se déroulent au XIXème siècle, le bosco avait répondu qu’à la fin de le guerre de succession, l’Ankoù était retourné hanter les âmes des bretons mais que, de temps en temps, il revenait à Orléans. C’était un beau parleur, et il s’en sortait toujours.

    - La question est de savoir si, par égard pour cette aventure, l’Ankoù préserve aussi les âmes des orléanais lorsqu’il leur apparaît, dit Rodolphe.

    - Je crois que le bosco aurait répondu, au moins par politesse, que oui."

    La discussion, reviviscence des heures de quart nocturnes parfois un peu longues, de ces "zéro à quatre" interminables, s’acheva là. Les deux amis revoyaient l’image du bosco, grand barbu presque effrayant, s’animant comme personne en racontant ses histoires. Les vagues paraissaient moins hautes, le roulis moins nauséeux et les minutes moins longues. Le prix à payer était sans doute quelques cauchemars inavouables et quelques apparitions, fatigue et tangage aidant, spectrales.

    Rodolphe salua son ami qui partait se coucher et resta encore quelques instants à contempler paisiblement le reflet de la ville dans les eaux calmes de la Loire. Accoudé au parapet, il imaginait la surprise des orléanais lorsqu’accosta la barque bretonnante. Surprise et terreur peut-être, car les fuyards ayant subi tour à tour la crainte des hommes, des mages et de l’Ankoù, les stigmates de ces visions terrifiantes devaient avoir marqué leurs traits.

    Rodolphe sortit de sa veste son volume des "Diaboliques" et commença à lire quelques pages du "Connétable des Lettres", titre non d’une des histoires mais de l’auteur. Il s’imprégna de l’univers fantastique de ces lignes qu’il connaissait bien et qui le plongèrent dans une rêverie flasque et vagabonde. Il se laissait porter, depuis ce pont orléanais, jusque dans la Vendée, région des contes de Barbey.

    Soudain, il s’aperçut qu’il était seul sur le pont. Même les voitures n’y passaient plus. Il n’était pourtant pas si tard, mais le vrombissement monotone s’était subitement arrêté. La Loire elle-même semblait s’agiter, les remous croisés formant un clapot sonore. Le ronronnement moderne des moteurs avait donc été remplacé par le bruit éternel de la Loire empressée. Rodolphe écarquilla les yeux et, assez faiblement d’abord, puis de plus en plus nettement, vit s’approcher une toute petite barque à moitié pourrie par l’humidité et rongée par un petit lichen envahissant.

    Sur cette barque Rodolphe distingua une silhouette qui le fit frissonner. Il reconnut, point par point, la description de l’Ankoù que faisait jadis le bosco. A chaque histoire il insistait lourdement sur les détails de son accoutrement, aussi semblait-il familier à Rodolphe. Rien ne servait de fuir : même en rêve, voir l’Ankoù est un présage systématiquement funeste.

    La barque s’approchait de plus en plus et Rodolphe, tétanisé, n’osait bouger ni même respirer. Lorsque le lugubre cortège arriva à hauteur du pont, l’Ankoù se dressa si vivement que Rodolphe tomba à la renverse. Sans qu’il sût comment, le sinistre faucheur se retrouva sur le pont, penché sur lui. Rodolphe crut sa dernière heure venue, pourtant l’Ankoù n’emporta pas son âme mais ramassa le livre des "Diaboliques" tombé par terre. Comme par magie, le spectre de Jules Barbey d’Aurevilly apparut, émergeant littéralement de l’ouvrage.

    L’homme de lettres s’approcha de Rodolphe, toujours à terre, pétrifié. Il se pencha, le scruta plus que ne le regarda, se redressa et, dans un geste élégant mais terrible, adressa une moue de dédain à son admirateur. Enfin, il lui tourna vivement le dos et s’évapora aussi instantanément et aussi curieusement qu’il était venu. Rodolphe ne vit pas l’Ankoù repartir sur sa barque : il s’était évanoui.

    Rodolphe ne put jamais dire avec exactitude s’il avait rêvé, s’il avait déliré, associant des bribes de la discussion du soir et ses goûts littéraires, ses souvenirs de Marine et son admiration pour Barbey. Seul indice, pourtant bien faible, d’un événement nocturne : dans son livre, les quelques pages consacrées à la biographie de Barbey avaient été rageusement arrachées, laissant pures de toute prose halogène les pages diaboliques du normand éternel.


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    Epigrammes sur la presse (15 janvier 2006)

    Le Figaro Littéraire est un hebdomadaire dont les journalistes sont de plus fins écrivains que les auteurs qu'ils commentent.

    Un journaliste de Libération est une personne qui vend son âme au Diable pour un bon mot. Malheureusement, Satan est mauvais payeur.

    Le Canard enchaîné est un journal de flicaillons qui soudoient les huissiers des palais de la République et attendent près du téléphone que des collabos dénoncent leurs patrons.

    Les rubriques "potins" de la presse illustrée prennent le nom de "confidentiel" et un faux ton de connivence sérieuse dans les hebdomadaires politiques.

    Le sens du progrès : avant, les comptes-rendus mondains donnaient les noms des parvenus et des inutiles ; maintenant, grâce au papier glacé on peut en plus voir leurs sales têtes.

    Les magazines féminins sont achetés par des hommes qui voudraient savoir comment séduire les mannequins qui y posent et qui n'arrivent par là qu'à en séduire les lectrices complexées.


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    Action et agitation (15 janvier 2006)

    On se souvient du bon accueil réservé aux Traités politiques, esthétiques et éthiques de Baltasar Gracian nouvellement traduits et brillamment présentés par Benito Pelegrin. Même Libération, quelques mois après le Figaro Littéraire, en avait fait l'article – preuve supplémentaire de son énième reniement qui fait passer le tiercé de Simon Pierre pour une déclaration de bonne volonté.

    L'unanimité de la presse était largement justifiée. Les préceptes de Gracian peuvent en effet se picorer sans continuité et à l'envi. On voudrait pouvoir étendre sa mémoire pour retenir la majorité de ces croustillants préceptes qui, sous le jésuite précepte d'atteindre la sainteté ici-bas, distille le cynisme qui l'a immortalisé.

    Dans le Figaro Littéraire, on apprenait sous la plume érudite de Patrice Bollon que cet exercice de mémorisation était le jeu, dans les années 80, des "golden boys sophistiqués comme on n'en rencontre plus que dans les pages déjà jaunies des romans de Brest Easton Ellis, tel American Psycho (1991)". On apprenait aussi que les aphorismes élaborés au XVIIème siècle avaient inspiré ceux de Pascal, Nietzsche, Schopenhauer ou encore Lacan. Ce dernier aurait d'ailleurs mieux fait d'apprendre à les lire plutôt que d'écrire ses gribouillages qui font fantasmer les analphabètes et les bécasses.

    Réduire l'esprit ténébreux de Gracian à un simple mépris serait trahir sa pensée. Mais les plus amusants de ses paragraphes sont ceux qui décrivent, à travers d'habiles mises en garde aux saints en herbe, les petitesses de l'humanité. Comme souvent, ouvrant au hasard une des mille pages de l'ouvrage, je "tombai" sur cet article qui, comme les autres, est d'une actualité troublante, comme si les vices étaient éternels là où les qualités s'évaporent dans les révolutions.

    295 – Action et agitation. Ce sont ceux qui ont le moins à faire qui font toujours les affairés. D'un rien, ils font un mystère, de pitoyable façon, baudruches pleines du vent des applaudissements, à en faire crever les autres de rire. La vanité est toujours déplaisante ; comique, ici : les gagne-petit de l'honneur partent en quête d'exploits. Soulignez d'autant moins vos actions qu'elles sont plus grandes ; contentez-vous du geste, laissez aux autres la gesticulation. Donnez au monde vos exploits, ne les vendez point ; ne louez pas de plumes d'or pour qu'elles écrivent de l'ordure, à en faire vomir la raison. Aspirez à être grand plutôt qu'à le paraître seulement.


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    Redécouvrir Chateaubriand (13 janvier 2006)

    Chateaubriand fait partie de ces auteurs malchanceux trop connus pour être lus. Dans l’esprit du public – celui qui lit en tout cas – lié trop fermement à l’enseignement scolaire, il est boudé par ceux qu’il a ennuyés sur les bancs du lycée.

    Paradoxalement, l’enseignement "tue" certains auteurs classiques. Trop et trop mal râbachés, Rousseau, Hugo, Chateaubriand et d'autres payent aux adultes le prix des pensums exécutés laborieusement par les adolescents. Seuls quelques excellents professeurs auxquels il faut rendre un hommage appuyé arrivent à remplir leur rôle implicite de guide littéraire pour la vie future.

    Chateaubriand mérite pourtant d'être relu avec un œil neuf, débarrassé de ces pesanteurs. Il fut un auteur influent, un personnage élégant et un écrivain monumental, celui de la défense et illustration du christianisme. Défense avec son Génie du Christianisme bien sûr et illustration avec ses Mémoires d'outre-tombe.

    Plus que celle du chrétien, les pages de Chateaubriand proposent une certaine idée de l'homme et sont pour cela universelles. Mais elles sont d'abord des délices littéraires écrites dans un style élégant, courtois et passionné.

    Un simple extrait devrait suffire à inciter à la redécouverte du père du romantisme français : "Mais ce qu’il faut admirer en Bretagne, c’est la lune se levant sur la terre et se couchant sur la mer. Etablie par Dieu gouvernante de l’abîme, la lune a ses nuages, ses vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil ; mais comme lui, elle ne se retire pas solitaire ; un cortège d’étoiles l’accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout du ciel, elle accroît son silence qu’elle communique à la mer ; bientôt elle tombe à l’horizon, l’intersecte, ne montre plus que la moitié de son front qui s’assoupit, s’incline et disparaît dans la molle intumescence des vagues."


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    Rule Britannia (13 janvier 2006)

    Les éditions de la Pléiade et le Figaro Littéraire ont des liens sinon pécuniaires, du moins idéologiques. On imagine en effet aisément en quelle estime les grandes plumes du seul journal français – à grand tirage – digne d’intérêt peuvent tenir les esthètes de Gallimard. Et réciproquement.

    Preuve de la collusion d’intérêts – on espère des intérêts supérieurs, ceux de la littérature – la réclame faite au nouveau volume des "fouineurs de catalogues" de la nrf par l’hebdomadaire d’idées. Cette fois-ci ont été regroupés très intelligemment des œuvres poétiques anglaises.

    Intelligemment en effet, car ce recueil satisfait aux critères de la Pléiade : un vrai propos y est développé au travers des notes et des notices, la sélection des poètes et des textes est réfléchie et les traductions sont de qualité.

    De même que la devise de l’Empire britannique est en langue française (Dieu et mon droit), sa poésie fut largement influencée par les auteurs d’outre-channel. Plus localement, elle doit aussi beaucoup aux nombreux sonnets shakespeariens qui formèrent le véritable corpus originel duquel s’inspirèrent – par continuité ou par rejet – les grands poètes anglais du XIXème et du XXème siècle.

    Publier une telle somme alors que le public boude la poésie et que l’anglais courant est la bouillie bruxelloise est un défi que seule la Pléiade pouvait relever. Il faut donc saluer comme il se doit cette belle idée et acquérir sans tarder le précieux volume.


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    Deux trouvailles (13 janvier 2006)

    Malgré les montagnes de romans frais qui, deux fois l’an, submergent les rayons des librairies et des supermarchés spécialisés, on n’a pas toujours envie de se plonger dans ces œuvres souvent médiocres, recommandées par des plumes commerciales pas toujours très honnêtes et dont les invendus finiront par centaines au pilori.

    C’est, j’en conviens, un discours intolérant ; mais cette intolérance est entretenue par des déceptions fréquentes et une certaine lassitude de lectures éprouvantes – sans même évoquer les classements hebdomadaire ni les "best-sellers".

    Aussi est-il parfois bon de quitter les librairies pour les bibliothèques. Mieux, se tourner vers ses propres rayons oubliés malgré leur proximité peut révéler d’agréables surprises.

    C’est ainsi que je découvris, en deuxième ligne d’un bibliothèque de campagne, là où les célibataires dissimulent habituellement leurs SAS, deux romans oubliés : La demoiselle d’opéra et L’Atlantide.

    Le premier est la biographie inspirée mais imaginaire d’une danseuse étoile marquée par un destin tragique. Un des intérêts de ce roman – outre qu’il constitue un formidable voyage à travers une époque et une guerre – est son chapitrage : chaque section porte en effet le titre d’un ballet exécuté par l’héroïne et les péripéties se veulent rythmées comme le chapitre-ballet qui les contient.

    Il y a également dans ce livre tous les passages obligés du roman classique : un officier français, un italien véhément, des robes scintillantes, des uniformes prestigieux, des restaurants, le monde parisien, de l’esprit jusqu’au bout des phrases et des digressions mobilières. Ce n’est pas le roman le plus extraordinaire de la période mais il est agréable, cultivé et bien écrit.

    Dans L'Atlantide du prolifique (et à peu près oublié) académicien Pierre Benoît, il y a aussi des officiers français. Pas de la Marine, contrairement à ce que pourrait laisser supposer le titre, mais de l’Armée de Terre.

    Le désert est le décor sublime et mystérieux de ce beau roman. C’est un roman d’amour, d’aventure et de mort. Très documenté, ou donnant l’impression de l’être, ce qui est encore plus louable, ce livre est mené magistralement et se dévore d’une traite.

    Très classique également dans sa forme et ses thèmes, L'Atlantide l’est aussi par l’ambiance que l’écrivain y développe. Les personnages y parlent honneur, assouvissent des curiosités d’aventuriers et vivent d’exaltation dans une Afrique encore authentique.

    En somme, ces deux livres ont le parfum des romans d’antan et entretiennent ce qui est paradoxalement indémodable : la nostalgie.


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    "Misogyne, pédophile et pétainiste" (9 janvier 2006)

    Ainsi est qualifié Henry de Montherlant par Patrick Besson dans une récente chronique littéraire parue dans l'hebdomadaire français "Le Point". Le critique eût pu ajouter "suicidaire" et "académicien" à cette charmante liste d'épithètes authentiques. La question, à laquelle Besson répond d'ailleurs implicitement par l'affirmative, est : faut-il sauver Montherlant ? Oui, et pour plusieurs raisons.

    La première est une idée qui nous tient à coeur ici. Il nous paraît impensable, à l'image d'Oscar Wilde ou de Théophile Gautier et de tant d'autres pétitionnaires d'outre-tombe, de vouer aux gémonies une œuvrepar le seul argument de la morale. Ceci est encore plus vrai lorsque c'est l'auteur, et non l'œuvreelle-même, qui est la cible des attaques moralistes.

    Passés au criterium de la morale, peu d'auteurs (quelques saints, et encore pas ceux qui se sont convertis sur le tard après une jeunesse débauchée) survivraient dans les bibliothèques bien-pensantes. Adieu Proust, Gide, Wilde, Byron, Balzac et les autres ; tous les autres. Car il faudrait trouver un auteur qui fût tout à son œuvre, qui ne vécût pas en-dehors d'elle. En somme, s'il existe, un auteur ennuyeux.

    L'autre grande raison, qui n'est pas sans lien avec la première, est contenue dans l'incipit de la belle préface que Roger Secrétain écrivit pour les romans de Montherlant dans les éditions de la Pléiade : "Montherlant s'est placé d'emblée sur la ligne majeure de la Littérature". Sans ce génie de la langue, les Jeunes filles seraient illisibles. Mais parce que Montherlant avait le don d'être romancier, la tétralogie misogyne est une œuvre incontournable, à la hauteur des ambitions de celui qui l'a écrite.

    Car Montherlant, quoi qu'on en dise, est subtil. Si subtil qu'il arrive parfois, en dessinant des femmes inacceptablement réalistes, à nous convaincre des arguments de Costals, son personnage principal. Si subtil qu'il arrive à nous pousser sans violence dans le camp de son héros abominable.

    Il y a cependant une chose à dire sur Costals. Ce personnage brillant et cultivé déduit inlassablement de sa propre supériorité sur les femmes - supériorité magistrale du séducteur cynique, mais supériorité du penseur sur les minauderies imbéciles également - la supériorité généralisée des hommes ou plutôt, ce qui est légèrement différent, l'infériorité irrécupérable des femmes.

    Mais Costals ne prolonge pas son raisonnement. Il eût dû, devant le constat de sa supériorité incontestable sur les hommes (monsieur Dandillot, le notaire, le médecin, etc.), conclure sur la médiocrité du genre humain dans son ensemble, y compris de son fils idiot - et improbable - qui profite largement de l'aveuglement de l'amour paternel, le cliché dans lequel tombe Costals. Si son fils est l'œuvremajeure du héros (qui, comme l'écrirait Stendhal, est "fort peu héros"), alors quel échec !

    Cet égoïste avis de lecteur - car l'égoïsme des Jeunes filles contamine - ne saurait déprécier la qualité de cette œuvrepassionnante. Personnages, psychologies, péripéties, décors : Montherlant connaît ses gammes et les utilise à merveille pour composer sa folle symphonie, ode au Mâle, à l'Écriture et à l'Intelligence. Et tant pis pour ceux qui, pour des prétextes idéologiques, passent à côté de cette lecture.


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