Savoir-Piquer ou Mourir
désormais, pour piquer, l'épée est inutile : la perle et la chaîne sont bien plus douloureuses (anonyme)



La Perle et la Chaîne : billets d'humeur

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm@it.st vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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Textes mars, avril et mai 2006 :
  • Idoménée (25 mai 2006)
  • Majesté (Cannes 2006, 25 mai 2006)
  • Aux deux extrémités du Livre (24 mai 2006)
  • De l’inutilité et du néfaste des blogs (24 mai 2006)
  • Portrait d'un raté contemporain (24 mai 2006)
  • Le cygne (nouvelle, 24 mai 2006)
  • Indigènes (Cannes 2006, 24 mai 2006)
  • Extrémismes (24 mai 2006)
  • Se le payer (21 mai 2006)
  • Manifeste (20 mai 2006)
  • Alain Soral (18 mai 2006)
  • Jacno (17 mai 2006)
  • Une bien bourgeoise supercherie (17 mai 2006)
  • L'outrage à Léonard (15 mai 2006)
  • Voyage aux extrêmes (12 mai 2006)
  • Vieux comme l'Art (11 mai 2006)
  • Mademoiselle (8 mai 2006)
  • Dreyfus et Proust (8 mai 2006)
  • Uniformisation (8 mai 2006)
  • Sabre au clair ! (27 avril 2006)
  • Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe (24 avril 2006)
  • Monsieur et Madame (24 avril 2006)
  • Le Figaro Littéraire se propose d'en être l'arbitre (20 avril 2006)
  • Canto a tre (19 avril 2006)
  • La grande odalisque (3 avril 2006)
  • Barbarisme (27 mars 2006)
  • Tom Wolfe en France (24 mars 2006)
  • Bénie soit la francophonie (24 mars 2006)
  • Mourir pour la Patrie (24 mars 2006)
  • Politique intérieure (24 mars 2006)
  • Le cas Carlier (24 mars 2006)
  • L'exposition Ingres au Louvre (16 mars 2006)
  • Gilles de Pierre Drieu La Rochelle (10 mars 2006)
  • Quart d'heure (10 mars 2006)
  • Voisins de bureau (8 mars 2006)
  • Deux citations au fil de lectures (8 mars 2006)
  • Le BHL-thon commence (6 mars 2006)


    Idoménée (25 mai 2006)

    Il y a, chez les producteurs, deux types extrêmes. D’un côté, le maquignon sans vergogne, esclavagiste vieux comme l’Art, qui connut sa gloire avec, à la fin du XIXème siècle, le Moulin Rouge de la Goulue ou de la Môme Cricri, ci-devant danseuses bien entraînées, leveuses de jambes et de millionnaires, et dont l’héritage est repris depuis la radio libre et la chanson bête par les producteurs de chanteurs de variété, version play-back et clips grotesques (Claude François et Dalida hier, Spice Girls et Florent Pagny aujourd’hui).

    A l’autre extrémité, ne croisant jamais le premier car ne fréquentant pas les mêmes salons ni les mêmes scènes, le producteur à la gloire locale, presque familiale, se brûle au feu de la passion pour la Musique, ne compte pas ses heures lorsqu’il s’agit d’aller, aux quatre coins de la France, superviser une répétition, diriger un concert ou découvrir un nouveau talent. Il est un père pour ses protégés, tord comme Goriot ses couverts en argent pour monter une chorale et se livre sur l’autel de sa chère Musique, pour lui dieu lare comme Dieu créateur.

    Sans aller jusqu’à cette extrémité très cénacle des Illusions perdues, il est certain que Denis Dumas, que nous avons déjà cité ici, tient plus du deuxième type. Il réussit, le 22 mai dernier, le tour de force de créer un moment proustien – un moment d’éternité, devrais-je écrire – dans l’endroit le plus laid du monde : l’église luthérienne de la Rédemption. Parfaite allégorie de l’Eglise sans les pompes, cette église sans les symboles est en effet une pièce nue qui donnerait l’impression d’un vaste cercueil aux plus acharnés de l’épure dont nous sommes pourtant. Sa Béatitude Eminente le Patriarche copte d’Egypte, à ce moment-là en visite en France, gardien du plus oriental des cultes catholiques, aurait été bien étonné de voir ces quatre murs nus dédiés au culte christique.

    Dans ce lieu insignifiant (au sens qu’il nie les gestes et les symboles signifiants), produire Idoménée (airs et chœurs) était un vrai défi. Pire, hormis l’autel, seules trois lumières, une poursuite et deux bougies constituaient le décor de cet opéra qui convoque ailleurs les machineries les plus complexes et les effets les plus sophistiqués. La performance vocale se trouvait donc presque nue, sans le fard duquel on la pare parfois pour la mieux masquer.

    Le chœur d’abord, regroupait trois groupes vocaux : Almaviva, le cœur de Curie et Mikado. Trois générations composaient cet ensemble qui donna tout son souffle pour incarner la tempête (celle du célèbre "courage, fuyons") mais aussi pour créer le peuple grec ou la fameuse conscience tragique. Loin des chorales douteuses qui fleurissent partout depuis le succès d’un certain film niais, ce groupe était d’une justesse, d’une précision et d’une force étonnantes que ses physionomies hétéroclites ne laissaient pas présager.

    Joseph Najnudel, pianiste virtuose et discret, sut faire d’un seul piano un orchestre complet et accompagner de son charme étrange et précis les tourments, les joies et le tragique des personnages mozartiens. S’il y a une élégance en fait de musique – et il y en a certainement une –, c’est probablement celle-ci : l’art de faire oublier la partition, de faire même oublier l’instrument, pour mieux souligner la pureté des timbres des voix des autres interprètes.

    Gaëlle Arquez et Anne-Laure Piganeau furent Electre et Ilia, toutes deux amoureuses (mais ce terme trop français est bien faible pour une tragédie grecque) du fils d’Idoménée, Idamante. Divines, les deux jeunes femmes surent transformer leur rivalité dans le texte en une complicité, souvent à distance, toute en répons, dans le chant. Plus que pour les hommes, la proximité des interprètes féminins et du public donne une autre dimension à la musique : le timbre est plus détaillé et les expressions plus marquées.

    Matthieu Cabanez, Idamante au visage couvert d’une étrange expression, sut placer son personnage avec force et virtuosité entre Electre et Ilia. Ce jeune interprète montra toute l’étendue de son talent lors des duos avec Anne-Laure Piganeau (Ilia), même si on regrette que la bague de fiançailles fût passée trop rapidement, presque à la sauvette, là où le geste aurait pour une fois pu dépasser les bornes de sa description textuelle et prendre l’ampleur qu’il méritait.

    Quant à Denis Dumas, il fut tout à la fois Idoménée, ce qui est déjà beaucoup pour un seul homme, mais s’occupa également de la direction musicale et scénique du chœur, mêlant parfois en des gestes presque similaires les injonctions vocales et les ordres de placement, et fut enfin l’organisateur en chef de la soirée. Il poussa même son rôle jusqu’à servir le vin de Bordeaux que, pour rafraîchir le public admiratif filant des queues de félicitations, il offrit après le concert. Certainement le personnage au jeu scénique le plus juste, Denis Dumas fut un interprète, et cette suite d’épithètes n’est pas un chapelet de complaisance, imposant et raffiné, juste et puissant, enfin troublant et multiple.

    Il y a des soirées étranges et brillantes qui inciteraient à des départs improbables, à des fuites vers l’impossible, à des exils à la Fréneuse ou Welcôme. Ce soir-là, alors que le retour nous replongeait dans la tristesse du sale Boulevard des Italiens, nous aurions voulu aller jusqu’à cette Crête italienne de Mozart qui, un instant, comme le regard de l’œil d’Eboli, était fugitivement apparue à la Rédemption.


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    Majesté (Cannes 2006, 25 mai 2006)

    C’est Jean d’Ormesson lui-même qui prend la plume, qui reprend du service dans le journal dont il fut jadis le directeur pour dresser le portrait de la reine à la mode : Marie-Antoinette.

    Tandis que sous la demi-page de l’Académicien une biographe de la dernière souveraine de France assassine le film d’une dauphine du cinéma qui semble ne jamais devoir régner à la place de son père, Jean d’Ormesson dresse rapidement les contours du drame personnel et national que fut la vie de Marie-Madeleine.

    Objet de toutes les médisances de la part de la presse jacobine et des fous de la Révolution, médisances allant jusqu’à l’intime, Marie-Antoinette ne fut jamais vraiment réhabilitée. Bien sûr, les accusations fantasques furent rapidement balayées mais le Collier, affaire dont elle ne fut pas coupable, reste associé à son nom.

    Il ne faudrait pas non plus tomber dans l’excès inverse. La dignité avec laquelle Marie-Antoinette affronta ses juges iniques et son injuste condamnation ne rachètent pas toutes ses fautes et n’amoindrissent pas le rôle qu’elle eut dans l’animosité populaire et bourgeoise envers la monarchie essoufflée.

    Car cette vie terminée le 16 octobre 1796, comme le rappelle d’Ormesson sous l’œil de David, ne commença vraiment que le 14 juillet 1789. C’est tout le tragique de cette insoumise qui n’a rien perdu de son mystère.


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    Aux deux extrémités du Livre (24 mai 2006)

    Depuis le début du XXème siècle, deux contraires tendent, toujours plus fortement, la littérature française. D’un côté, la Recherche du Temps perdu, plus que toute autre œuvre, sacralisa l’écrit. Avant Proust, Flaubert et son fameux gueuloir, Baudelaire avec son idéalisation révolutionnaire de la poésie et quelques autres avaient bien ouvert la voie à l’édification d’un autel aux Lettres, renouvelant ainsi le geste de la Pléiade. Mais avec Proust (écrivain austro-hongrois écrivant en langue française d’après la formule du facétieux Charles Dantzig), la divinité de la Littérature s’accomplit, chaque phrase de roman, d’essai et de correspondance devient une de ses consubstantiations.

    Proust montra la voie de l’ascèse littéraire, se retirant des feux du monde pour écrire, abandonnant la gloire du présent pour tenter d’accéder, comme il le prétend lui-même, à l’Immortalité. Figure du romancier, figure du roman : l’œuvre et le créateur fusionnent, s’égalent. Après Proust, la littérature ne fut plus la même et les écrivains furent alors partagés entre le cénacle des saints et la foule des sacrilèges, partition qui a survécu à une guerre mondiale, un génocide, l’apparition de la radio et celle de la télévision.

    A l’autre extrême de la littérature, loin des salons, des coupoles et des critiques exigeants, la réalité de l’enseignement de la littérature. Entreprise de dégoût des classiques de la littérature, qui pourtant décrivent la vie, l’amour, la haine, les luttes et les angoisses, les cours de français détournent chaque année, et pour la vie, des pans entiers de générations qui ne garderont de Balzac que son anachronisme, de Baudelaire que ses correspondances et d’Hugo que l’ennui de ses vers tristes.

    Foule rétive à la littérature la plus élémentaire qui n’achète même plus le Goncourt pour les fêtes. Foule avide de scoops que la télévision lui promet tous les jours. Foule dédaigneuse de tout ce qui s’écarte de l’élémentaire facilité et de ce qui s'apparente au génie. Foule idiote qui se précipite sur le Da Vinci Code et qui, après le Germinal du gros Depardieu, croit avoir lu tout Zola.


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    De l’inutilité et du néfaste des blogs (24 mai 2006)

    Même si elle dément vivement le titre de blog, cette page en est le plus criant exemple : grâce à internet, les imbéciles ont la parole. Alors que les voies traditionnelles avaient l’avantage de la sélection – parfois injuste certes, mais le vrai talent éclot toujours – la toile et ses autoroutes de la bêtise permettent à chacun de raconter sa vie, ses états d’âme, de jouer au journaliste ou au critique d’art. Autrement dit, toutes les physionomies du siècle vaurien ont la possibilité, si vous me passez l’expression, de l’ouvrir. Et ils ne s’en privent pas.

    Ecrits bâclés, nouvelles sans qualité ni intérêt, points de vue incultes : tout y passe. Et, parce que les cerveaux humains, contrairement à la nature, aiment bien le vide, le succès est corrélé à la bassesse des publications virtuelles. Internet, salon littéraire du pauvre d’esprit, du pédophile, du nazi, du publicitaire et du blaireau, est bien l’arme qu’attendait le peuple pour terrasser définitivement ce qui avait échappé à la défaite de la pensée.


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    Portrait d'un raté contemporain (24 mai 2006)

    Il y a quelques années, le raté prenait conscience de la pauvreté pécuniaire et morale de sa situation lorsqu’il était envoyé sous les drapeaux. Considérant d’un autre œil, celui qui touchait la solde d’appelé, cet argent qu’il haïssait tant et établissant des comparaisons avec ses compagnons de rang – artisans, employés, étudiants, ingénieurs, comptables, etc. – heureux des simplicités de la vie, le raté prenait alors, au sortir de la caserne, le chemin du travail et s’assurait non pas toujours une vie brillante, mais au moins une vie digne, entamée par le clairon qui lui apprenait à se lever et l’uniforme à s’habiller.

    De nos jours, les illusions adolescentes du raté perdurent car elles ne sont jamais confrontées à la réalité. Le raté contemporain confond attitude artiste et parasitisme, est bête et fier de l’être, se dit chômeur par intermittence (afin de toucher la prime), écrivain non professionnel et, surtout, "nomade". En vérité il est surtout "noman", personne. Il y a une chose que jamais il ne pourra comprendre : que mêmes les arts mineurs auxquels il touche – musique de cave et de rue, littérature d’internet, performances piteuses – exigent une ascèse quotidienne et des sommets de travail.

    Filasse au physique comme au moral, le raté contemporain sait à peine compter, s’exprime comme la télévision qu’il regarde trop et a peur du monde du travail. Assujetti social à vie, il parle mal, il mange mal et il pense mal. Cachant sa médiocrité sous une misanthropie mal feinte, ce petit rentier d’allocations et d’amours (car il plaît aux gourdes et aux fonctionnaires) se donne des airs pour dissimuler qu’il n’a même pas l’aristocratie de cœur des oisifs élégants.


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    Le cygne : réflexions définitives pour un suicide en ordre (nouvelle, 24 mai 2006)


    Le cygne : réflexions définitives pour un suicide en ordre

    1 - Pourquoi me refusait-on le droit de n'être qu'homosexuel ? Pourquoi fallait-il que je fusse aussi gay ? Pourquoi fallait-il que l'aristocrate que j'étais - Georges de La Bachellerie - partageât ne serait-ce qu'un terme avec ces tapettes, ces manifestants rose bonbon, ces intoxiqués de pornographie et d'aventures vulgaires ?
    - Ce fut lorsqu'un de ces mal-cravatés, à la suite d'une indiscrétion d'un tiers inélégant, me mit la main aux fesses, que je compris que la seule libération possible de ce cloaque immonde était la séparation du corps et de l'esprit. Car si les corps finissent tous à six pieds sous terre, les esprits supérieurs n'ont pas à supporter le voisinage de ceux des demeurés.

    2 - Quitter la France n’avait pour moi aucun sens. Malgré l’insupportable de la fréquentation forcée des imbéciles heureux, je ne pouvais me résoudre à quitter mon pays. Tout simplement parce que cette terre était ma patrie, qu’elle m’appartenait – dans les faits pour quelques hectares, dans l’idée pour bien plus – et que l’exil m’eût semblé une capitulation face à ceux que je haïssais.
    - Quitter le monde, c’était m’ancrer définitivement dans cette terre, dans cette chapelle ; c’était partir avant de la voir souillée par l’érection de villes informes peuplées de télévisés moutonnants et dirigées par des incapables qui, à force de reculades, ne conservent du pouvoir que le droit de distribuer des médailles à des plus ignorants qu’eux.

    3 – Paradoxalement, alors que j’avais l’honneur d’être qualifié de fasciste par quelques potentats de la pensée unique, je n’avais pas de plus grande haine qu'envers l’extrême-droite. J’étais dégoûté de ces débiles vernissant leur crasse d’un vernis de culture détournée. Combien de fois m’avait-on dessiné la France de Clovis et de Jeanne d’Arc, celle-là même dont je voyais le produit consanguin : faciès déconstruits, membres atrophiés, malades de la tête et illettrés irrécupérables. Comment pouvait-on croire que mon principe vital, l’élégance, pût souffrir la compagnie idéologique de ces bêtes-ci ?
    - Ces ânes, qui n’osaient pas dire "noir" mais "black", ne faisaient pas la différence entre le voyou, l’ouvrier et le banquier, sous peine qu’il était noir, alors qu’ils la faisaient pour le voyou, l’ouvrier et le banquier, pourvu qu’il fût blanc. Pour moi, l’Afrique était le futur de la langue française, car les peuples africains, malgré les décisions démagogiques de leurs dirigeants, étaient amoureux de cette langue là où nous, le peuple français, avions une fois de plus capitulé. Selon les critères de ces peureux, j’aurais pu rayer de mes tablettes de "vrais français" le nom de leur mère et celui de la mère de leur mère.
    - Quand le tas de fumier est trop pourri et trop gros, les cloportes y pullulent. De mon talon rouge je les écrasais, les écrase et les écraserai. Une fois que j’en aurai fini de cette population infecte, je tomberai pour étouffer dans l’odeur de latrines et de mort, la bouche fécale et les pieds gluants de macabres démembrés.

    4 - Ne jamais capituler.
    - Contre la vulgarité conserver l’élégance.
    - Contre la bêtise conserver l’intelligence.
    - Contre l’ignorance conserver la culture.
    - Contre l’insulte conserver l’impassible.
    - Contre la loi du nombre conserver la liberté.
    - Ou alors, capituler vraiment, en cygne.
    - Capituler pour l’éternité.
    - Ne pas capituler à demi, oser la lâcheté de la mort anticipée.

    5 – "Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, / Le prince d’Aquitaine à la tour abolie". Que je me reconnaissais dans ces terribles vers ! La poésie, elle aussi, a capitulé. Face à la facilité du discours vide de la télévision, face au naufrage de la littérature dans le grossier, l’argot et la confession intime de personnages publics à la notoriété proportionnelle à leur imbécillité, la poésie, seule voix de la force, a disparu.
    - Un monde sans poésie, c’est un monde éternellement dans la Shoah, dans la fin de l’Humanité.

    6 – L’organisation scientifique collective de la mort est le pire crime de l’Humanité. Cet héritage du XXème siècle ne sera sans doute jamais consommé, soit. Mais quid de l’organisation individuelle ? Rationnaliser, planifier et exécuter sa propre mort, c’est ne pas prendre le risque de se rater. C’est la solution finale sans les Américains.



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    Indigènes (Cannes 2006, 24 mai 2006)

    Le film sur l’Armée d’Afrique présenté cette année au festival de Cannes fera certainement aboyer quelques roquets et, à l’autre extrême, s’apitoyer quelques perroquets.

    Les roquets, promoteurs aveugles d’une culture et d’une histoire monochromes, s’outrageront de ce rappel qu’ils semblent avoir déjà entendu vingt fois et qui, ajouté maladroitement à des considérations politiques – élections présidentielles, débat sur la colonisation –, sonne à leurs oreilles comme une provocation.

    Les perroquets, humanistes du dimanche qui montent les marches et payent l'ISF quand ils ne cotisent pas en Suisse, élaboreront une stratégie du chantage qui, au nom de souffrances passées, réclame pour les fils des héros afin de les faire rentrer dans un système de primes.

    Il est nécessaire d’honorer la mémoire de ces défenseurs de la patrie et de leur offrir une juste pension et une juste considération. La Grande Guerre et la suivante n’auraient pu se faire sans ces bataillons inédits et il est infâmant que la République n’égale pas les traitements de ses anciens défenseurs. Mais il ne faut pas pour cela inscrire les générations suivantes dans un leitmotiv de revendication qui les détournerait de la vraie intégration, celle qui se fait par le travail et la culture.


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    Extrémismes (24 mai 2006)

    Un bel exemple du tiraillement que peut connaître une civilisation perdue : les Françaises d’origine maghrébine. Parfois fortuitement côte à côte dans la rue, les deux extrêmes se renvoient deux images de l’abdication d’un même peuple. D’un côté, l’adolescente qui, pour copier la télévision et tenter une assimilation par le bas, ne se refuse aucune vulgarité occidentale : strings apparents, vêtements moulants, poses pornographiques, bref tout ce qui fait l’idéal publicitaire et constitue le contraire du charme et même de l’érotisme.

    De l’autre côté, la sur-voilée, pas plus cultivée que sa consoeur car elle nie ainsi ses traditions et sa vraie culture – pas celle que lui ont construite les journaux et les talibans -, croit mener un combat politique sous son misérable vêtement. Il semble que de plus en plus, poussées l’une et l’autre par des goujats, la putasserie et la dévotion dévoyée soient les deux seuls types, et maintenant jusqu’au bled, de la femme maghrébine de demain.


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    Se le payer (21 mai 2006)

    Il est un exercice à la mode plus difficile qu'il n'y paraît : se payer Onfray. Cet exercice paraît d'une simplicité inédite en l'absence du philosophe, d'une complexité étonnante lorsqu'il a un droit de réponse. La raison de cet étrange phénomène est que Onfray est brillant et cultivé. Sachant en outre que ses sommes sont illisibles, il peut sans risque accuser ses détracteurs du moment de ne pas avoir lu ses livres et faire long feu de contre-exemples.

    Il faut avouer que ceux qu'on lui oppose sont soit trop fades, soit d'une faiblesse affligeante. Onfray est fuyant, glissant, odieux de références et de perfection linguistique. La fois où il aurait dû affronter de farouches et intelligents détracteurs, des Français de son espèce, c'est-à-dire de mauvaise foi mais sophistement cultivés, les critiques littéraires de l'amusant Masque et la Plume, il déclina l'invitation pour des raisons encore plus sophistes et que tout le monde, dans un éclat de rire et d'humeur, a démenties.


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    Manifeste des esthètes civilisés disciples du comte de Fezensac (20 mai 2006)

    Nous, esthètes civilisés disciples du comte de Fezensac, l’homme le plus exceptionnel que cette pauvre Terre décrépie pût porter, déclarons que :

    1 – la Science et la Technique devant permettre très prochainement d’assurer la reproduction de l’espèce humaine sans action sexuelle, cette dernière, pratique incontestablement indigne et bestiale, est dès à présent considérée comme barbare ;

    2 – l’Asexualité apparaissant de façon évidente comme le degré le plus élevé, pour ne pas écrire ultime, de la Civilisation, elle est déclarée dès à présent norme sexuelle de l’homme civilisé ;

    3 – la pornographisation de l’espace public ayant entamé le travail d’asexualisation du genre humain, il convient de continuer cette œuvre par des moyens plus élégants : la volonté et le refus ;

    4 – ne pouvant trouver, parmi ces pâles roses, une fleur qui ressemble à notre rouge idéal, nous adoptons Charles Baudelaire comme poète officiel du mouvement pour l’Asexualité et le sonnet L’Idéal comme constitution de cette monarchie morale.


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    Alain Soral (19 mai 2006)

    Alain Soral est un sociologue indépendant aux écrits parfois douteux mais toujours cinglants. Dans le plus célèbre de ses ouvrages, Socrate à Saint-Tropez, texticules, présenté comme un nouvel abécédaire de la bêtise ambiante (ce programme était l’exergue d’un autre de ses livres, Jusqu’où va-t-on descendre ? taillé dans la même veine), on trouve deux articles intéressants pouvant alimenter le débat : Dandysme et Mauvais goût que nous nous permettons de reproduire ici sans l’accord de leur auteur.

    Dandysme. On reconnaît un imbécile à ce qu’il n’évite aucun piège du bon goût. Le plus fatal étant sans doute ce militantisme de l’élégance qu’est la prétention au dandysme. Outre la naïveté du contresens, un bref historique suffit à rappeler que pour un Charles Baudelaire ou un Pacadis, mus par un désespoir qui mettait un point d’honneur à ne pas dire son nom, le dandysme désigne, depuis 1815 et la Restauration, la pose la plus commune des revanchards, des demi-mondains et des nouveaux riches à prétention d’Ancien Régime. Quant à la grandeur des dandys historiques tels Brummel ou Oscar Wilde, un peu de sensibilité permet de comprendre qu’elle provient de leur fin d’exilés miséreux et de pantins déchus ; du démenti cinglant infligé par la vie à l’inanité de leur petit snobisme, finalement racheté par cet authentique moment de noblesse et de chic qu’est le mea-culpa de la Ballade de le geôle de Reading et du De Profundis.

    Mauvais goût, réflexion sur l’accélération de l’Histoire. Le bon goût a souvent à voir avec ce lent processus de création collective qu’on appelle tradition ; le recul nécessaire à la pérennité. Or, avec l’accélération de l’histoire des artefacts produite par la société de consommation (cette société que Norman Mailer appelait "civilisation du plastique"), l’obsolescence programmée des formes et leur renouvellement imposé par la succession bi-annuelle des modes interdisent ce lent travail d’approche. Un tâtonnement vers l’équilibre du fonctionnel et du beau d’où naissait le bel objet, l’objet rare, remplacé par la simulation du génie industriel et ses gadgets kitsch : fauteuil Louis XV relooké Starck et plume dans le cul par Galliano … Sans oublier, au niveau du client, la montée des pires nouveaux riches : "pipoles" de la télé, Saoudiens, maffieux riches … acheteurs incultes et vulgaires de l’économie du luxe, si parfaitement en phase avec ses génies créateurs : Philippe Starck, John Galliano … Charme séculaire des fermes et autres maisonnettes transformées en maisons Bouygues décorées "star academy" ; objets précieux : montres, bijoux, haute couture … à l’image de la nouvelle jet-set. Chez les pauvres comme chez les riches désormais tout est moche et, à défaut de société sans classes avec un "s", c’est la grande communion du mauvais goût.

    Brilliant, isn’t it ?


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    Jacno (17 mai 2006)

    Encore un abus manifeste du mot dandy, relevé dans la presse de la semaine dernière : cette fois-ci, c’est à propos d’un certain Jacno, ci-devant chanteur de variété, que le substantif dévoyé fut utilisé. Et les journalistes d’insister lourdement, égrenant une litanie déjà entendue : Gainsbourg, Dutronc et, nouvel entrant, un certain Philippe Katerine.

    Il ne s’agit pas d’ergoter indéfiniment, de relever avec petitesse les abus de langage de la presse – tâche impossible, treizième travail d’Hercule – mais de dénoncer encore une fois le détournement de concepts compliqués et élégants à des fins publicitaires.

    Une certaine élégance – même si la citation "Le sport emmerde tout le monde à la télé. Pourquoi commencer le journal par les aventures du PSG ?" semble prouver la faiblesse du chanteur – ne devrait pas autoriser les journalistes à qualifier un homme public de dandy. S’il leur manque du vocabulaire, ils n’ont qu’à retourner à l’école.

    Jacno auquel on attribue le titre de modèle de dandysme musical, cela vaut bien, pour la peine, un aphorisme de Nietzsche : "tout comme les mauvais poètes, dans la seconde partie du vers, cherchent l’idée pour la rime, de même les hommes, dans la seconde partie de la vie, devenus plus inquiets, ont coutume de chercher les actions, les situations, les relations, qui cadrent avec celles de la vie antérieure, en sorte qu’extérieurement tout soit d’accord ; mais leur vie n’est plus dominée et toujours à nouveau déterminée par une pensée forte, elle est remplacée par l’intention de trouver la rime."


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    Une bien bourgeoise supercherie (17 mai 2006)

    Il n’y a rien de plus idiot que ces magasins auto-proclamés "à l’ancienne" parce qu’ils exhibent dans leur vitrine trois instruments de métier rouillés : si les blanchisseuses, pour ne citer qu’elles, tiennent tant aux techniques du passé, elles n’ont qu’à retourner à la rivière. Nier les avancées évidentes de la technologie pour épater la bourgeoise qui fantasme devant un épicier qui annonce "depuis 1848" sous son nom est une nouvelle preuve du manque de mesure culturelle.


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    L'outrage à Léonard (15 mai 2006)

    Une des conséquences prévisibles de l’effritement de la culture est l’émergence de nouveaux mysticismes. Ceci avait été remarquablement montré par Alan Sokal et Jean Bricmont dans leur ouvrage Impostures intellectuelles qui démontait avec beaucoup d’humour et de clarté l’obscurantisme linguistique de penseurs admirés comme Lacan ou Deleuze. Les deux scientifiques montraient que ces chamans envoûtaient leurs fidèles avec des concepts mathématiques ou physiques qu’ils ne maîtrisaient même pas et dont l’utilité démonstrative n’était pas prouvée.

    Ce sont bien des demi-dieux que sont devenus ces penseurs et une cour nombreuse leur rend de constants hommages. La hargne qui suivit la publication des Impostures intellectuelles fut un bon indice de l’intouchabilité de certains penseurs confus, ce qui est pour le moins oxymorique. Ainsi Sollers, plus bouffi de médiocrité et de servilité encore que d’habitude, demanda-t-il sans rire dans une interview à propos des auteurs : "Qu’est-ce qu’ils aiment ? Quelles reproductions ont-ils sur leurs murs ? Comment est leur femme ? Comment toutes ces belles déclarations abstraites se traduisent-elles dans la vie quotidienne et sexuelle ?" Ce comble de l’idiotie avait pour titre, ô suprême ironie, Réponse aux imbéciles.

    Cette leçon n’était pas suffisante puisque plutôt que d’admettre enfin que Lacan est indéchiffrable non parce que sa pensée est supérieure mais parce que ses écrits sont réellement dépourvus de sens logique, les disciples du Maître continuent de gloser sur sa mathématique de la psychanalyse – absconse pour tout étudiant ayant dépassé le DEUG de sciences – et sur ses obscurités sans clarté.

    Avec l’effritement du lectorat de la littérature, les caractères d’imprimerie prennent paradoxalement de plus en plus de valeur. Avec Lacan, les étudiants en sciences humaines étaient bluffés par une terminologie scientifique qu’ils ne pouvaient raisonnablement pas comprendre ; avec Dan Brown, les masses imbéciles sont mystifiées par des éléments de culture hérétique que, faute de vraies connaissances religieuses – le catéchisme d’autrefois –, elles confondent avec la Vérité théologique.

    La crédulité des lecteurs du Da Vinci Code est étonnante mais explicable par le fait que ces derniers ne sont pas férus de littérature : en une année, beaucoup n’ont lu que cette horreur. Pour eux, ce qui est imprimé, même si ce n’est qu’un ramassis de thèses réfutées depuis longtemps, d’hérétismes bien connus et de sauce Opus Dei invraisemblable, est parole de Vérité.

    Ce qui est également étonnant, c’est que les Chrétiens de toutes obédiences ne se laissent plus faire. Contre l’ignorance religieuse des moutons toujours prêts à bêler dans le sens du vent, les mangeurs d’hosties, comme disaient les anticléricaux du XIXème siècle, contestent pied à pied les théories fumeuses que les éditeurs du Da Vinci Code se gardent bien de qualifier de purs procédés littéraires.

    Remonté par l’accroissement du nombre de fidèles dans ses églises, le Vatican qualifie, in petto, les crédules de Brown d’abrutis patentés. L’obscurantisme et la manipulation des âmes simples, griefs habituels envers les prélats, ne sont définitivement pas du côté des prédicateurs qui, en professant hebdomadairement quelques bases théologiques et culturelles, vont justement contre les mystifications à but commercial.


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    Voyage aux extrêmes (12 mai 2006)

    Le voyageur qui veut bien se donner la peine de traverser la France dans sa largeur remarquera son histoire récente, du moins les deux principaux épisodes de son XXème siècle tumultueux, s'incarne aux extrémités dans une symétrie du tragique.

    A l'Est, à l'approche de la frontière allemande, la première guerre mondiale est partout présente : la Voie Sacrée et Verdun sont l'épicentre de ces immenses cimetières qui rappellent combien le sacrifice fut important. La Grande Guerre, avec son héroïsme dénaturé, impossible, marque définitivement cette terre de douleur qui contraste par sa dureté avec la charmante Alsace.

    Répondant aux poilus, les débarquements trouvèrent en grand nombre leur tombe à l'Ouest. A Caen ou à proximité des plages du débarquement, les mêmes paysages déroulent la même désolation et le même culte aux libérateurs et aux résistants.

    Les deux guerres mondiales, si différentes dans leurs déroulements mais si semblables dans leurs atroces conséquences, encadrent géographiquement le pays. Entre ces deux bornes de notre modernité, pas un village n'a, édifié dans l'église, sur la place ou au cimetière, un monument aux morts rendant hommage à deux jeunesses sacrifiées.


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    Vieux comme l'Art (11 mai 2006)

    J’eus le bonheur, le 28 avril dernier, d’assister à un concert amateur donné en l’église de la Trinité, à Paris, par l’association Chœur des Ecos, groupe d’étudiants des grandes écoles de commerce dirigé par un chef remarquable, Alain Charron, et aidé de quelques chanteurs plus confirmés. Le programme – qui fut tenu – annonçait entre autres le Gloria de Vivaldi, Conquest of Paradise du compositeur pour le cinéma Vangelis ou encore l’Hallelujah de Haendel.

    Le spectacle fut réussi. Le public, largement familial et amical, était d’ailleurs tout acquis à la cause des apprentis-choristes. Ce qui fut plus amusant à observer fut la rivalité entre les deux solistes, extérieures au groupe d’origine et plus confirmées. Ce ne fut pas un affrontement direct mais une petite compétition sourde, déclenchée non pas par les jeunes femmes elles-mêmes, mais par le rôle qui leur était confié. C’est vieux comme l’Art : deux artistes dans une même pièce, dans un même opéra, dans une même galerie, etc. ne peuvent échapper aux comparaisons que le public, naturellement, ne peut s’empêcher de formuler.

    Les vrais professionnels cachent leurs sentiments avec plus ou moins de bonheur. Mais les amateurs prennent des poses convenues qui rappellent celles de ces perdants qui, sachant que leur déception est scrutée, outrent leurs félicitations au vainqueur. Par exemple, pendant les solos d’une des deux vedettes, l’autre prenait invariablement un air ravi et produisait de nourris applaudissements. Mille autres signes, non reproductibles par écrit, démontraient l’orgueil des deux aspirantes. Quant aux autres choristes, ils étaient loin de ces considérations, s’appliquant à suivre sans trop de couacs la direction hors pair d’Alain Charron.


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    Mademoiselle (8 mai 2006)

    La revendication absurde est-elle un effet de la modernité ou est-elle inscrite depuis toujours dans les gènes de l'humanité ? On comprend bien des révoltes passées, des schismes et des révolutions déclenchés par des brimades et des injustices, mais lorsque la revendication devient si outrancière qu'elle prend un caractère dictatorial, il est sain de se demander si le gouffre de la bêtise est assez profond pour pouvoir accueillir tous ceux qui veulent tomber plus bas que terre et qui veulent y entraîner avec eux tous leurs contemporains.

    Dernièrement, une initiative personnelle, relayée par un collectif et qui eut un certain écho éditorial, proposa d'abolir l'appellation "Mademoiselle". La première étape de cette belle croisade consistait à faire accepter cette doléance à l'Administration, ce qui est déjà plus ou moins l'usage dans l'indifférence générale et justifiée. La Terre Sainte de cette armada est l'abolition dans le privé comme dans le public de ce terme jugé discriminant ou discriminatoire (un docteur ès jargons législatif et moral saurait y retrouver ses nuances) : un haussement d'épaules ou un sourire bienveillant aurait dû accueillir cette proposition, mais l'actualité politicarde étant alors certainement un peu faible, la masse médiatique enfourcha aussitôt ses grands chevaux de la Tolérance.

    Dans une vision très bestiale de l'homme, la charmante instigatrice de ce procès proclame sans rire que le terme incriminé serait un indicateur de la disponibilité sexuelle de la femme. Cela nous paraît de la dernière absurdité. Il semblerait, d'après nos informations, que les formulaires administratifs, voire les personnes qui les traitent à longueur de journées, soient peu intéressés par l'état de "disponibilité sexuelle" (expression par ailleurs des plus élégantes) des administrés. Et il est assez rare qu'un formulaire serve de correspondance aventurière.

    Il est en outre bon de rappeler que, dans le cadre privé ou professionnel, la plupart des femmes mariées porte une alliance. L'interlocuteur a donc une connaissance de l'état marital et chacun sait que l'annulaire est le doigt le plus regardé. Cependant, l'étape entre l'état marital et l'état de disponibilité sexuelle paraît être franchie un peu rapidement : les célibataires chastes et les épouses infidèles ne sont pas des erreurs statistiques.

    En imaginant cependant que l'homme, cette sale bête perfide, soit à la recherche d'informations concernant la disponibilité sexuelle de son interlocutrice, rien ne prouve non plus que grâce à cette information il s'attèle aussitôt à une sombre tâche corruptrice que la pauvre oie blanche serait incapable de démonter. Le jeu de la séduction n'est pas qu'une course à l'acte sexuel et il n'est pas non plus que le fait de l'homme. Séduire, surtout quand c'est sans conséquence, ou plaire en général, est la chose la plus amusante qui soit et un des plus anciens jeux de dupes. Et le fait d'appeler l'autre "Mademoiselle", "Madame" ou "Monsieur" n'a jamais rien changé.

    Par le sacrifice d'un terme français pourtant assez joli est en réalité demandé le sacrifice de la singularité sinon de la différence. L'idéal de ces révolutionnaires d'un nouveau genre est une société aseptisée et androgyne, dans laquelle chaque individu porte une burqa et appelle son prochain "machin". En attendant que la Technique arrive à nous débarrasser de la procréation grâce aux bébés hors-sol. Comme les tomates.


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    Dreyfus et Proust (8 mai 2006)

    A l’occasion du centième anniversaire de la réhabilitation du capitaine Dreyfus, une abondante littérature biographique et historique est publiée ou rééditée. Sur l’Affaire, sur l’homme lui-même, sur Esterhazy, sur les autres protagonistes, sur le contexte, sur les dreyfusards et anti-dreyfusards célèbres ou sur tout autre sujet se rapportant de près ou de loin au drame, chacun a son livre à promouvoir.

    Cette somme considérable est généralement de bonne qualité, intelligente, bien menée et intéressante, mais ne vaut pas ce roman dont on oublie souvent qu’il est – aussi – comme une chronique de l’Affaire Dreyfus : la Recherche du Temps Perdu. Marcel Proust eut en effet le génie de mettre en scène les affrontements des deux camps et la division des castes sociales. C’est aussi cet épisode qui annonce le nouvel ordre social de la Recherche : la duchesse de Guermantes supplantée par la Verdurin et Charles Swann, Juif reçu dans les cercles les plus fermés grâce à son dandysme discret et sa culture étendue, peu à peu esseulé.

    Proust eut l'intelligence de mettre ainsi ses personnages dans un contexte temporel, dont l'affaire Dreyfus puis la première guerre mondiale (moins développée, puisque le Narrateur est interné et que le roman fait comme un bond quantique temporel) sont les deux marqueurs principaux. Il est fort connu que Proust s'inspira de personnages de son temps, rencontrés, avant qu'il ne s'enfermât pour écrire, dans les salons où il avait été introduit par le comte de Montesquiou. Il est en revanche un peu moins répété que certains événements historiques furent eux-aussi caricaturés, utilisés à des fins romanesques ou détournés ; en somme, "proustés". Le diplomate monsieur de Norpois fait ainsi la chronique des affaires étrangères et des tractations incertaines avec les autres puissances, de même que Swann et le duc de Guermantes font celle du Jockey-Club et de ses petites rivalités.

    Ainsi est bercée la Recherche du Temps Perdu : la petite et la grande Histoire marquent de leurs jalons qui, comme les personnages semi-réels, ne sont pas tous passés à la postérité et qui alimentent ce beau et sinueux fleuve qu'est la magnifique narration proustienne.


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    Uniformisation (8 mai 2006)

    Certains sentiments écrits et décrits, s’ils restent de vérité, ont du mal à être incarnés aujourd’hui. Ainsi de cette fierté que le vicomte de Brassard, interlocuteur du narrateur du Rideau cramoisi - un des récits "diaboliques" de Barbey d’Aurevilly - avoue avoir ressenti lorsqu’il portait l’uniforme. Dans le cadre très strict des vêtements militaires, le vicomte n’en était pas moins le plus pur dandy. Il parle même de la "première ivresse de l’uniforme" : "je jouissais solitairement de mes épaulettes et de la dragonne de mon sabre, brillant au soleil, dans quelque coin de Cours désert où, vers quatre heures, j’avais l’habitude de me promener, sans chercher personne pour être heureux, et j’avais là des gonflements dans la poitrine, tout autant que, plus tard, au boulevard de Gand, lorsque j’entendais dire derrière moi, en donnant le bras à quelque femme : "Il faut convenir que voilà une fière tournure d’officier !"

    De nos jours, il est assez malheureux de constater que, hormis pour les défilés et les mariages, les militaires n’occupent plus l’espace public. Cela s’explique certainement par l’état d’esprit qui y règne ("le Français est ultra-patriote et anti-militariste" disait un fin observateur des moeurs gauloises) et par la rédition des militaires eux-mêmes en la matière. Certaines circulaires encouragent même les militaires de tous rangs à ne pas se promener en uniforme dans la rue pour des raisons, comble de l'ironie, de sécurité. C'est pourquoi voit-on quelquefois dépasser d'un manteau assez commun (l'adage qui dit que le militaire ne sait pas s'habiller en civil est malheureusement souvent vérifié) ou d'un blouson un morceau d'épaulette ou un bout de médaille. L'oeil exercé reconnaît les pantalons, dont la couleur et la coupe sont, pour les trois armes, inimitables ou le sac, mais le quidam ignore souvent que la personne qu'il croise, tout aussi quidam que lui, est en réalité un fier soldat qui a connu les sueurs des opérations et les fastes des ors guerriers.

    Pourquoi devrait-on regretter la disparition des uniformes alors qu'elle pourrait paraître logique avec la diminution des effectifs ? Tout d'abord parce que justement, les soldats sont désormais tous professionnels et que l'Armée a perdu son premier moyen de publicité : le service national depuis quelques années suspendu. La méconnaissance étant mère de toutes les haines, les Armées doivent se montrer si elles ne veulent pas susciter au mieux de l'indifférence, au pire du mépris. Il est bon de rappeler aux citoyens français que leur patrie intervient sur terre, sur mer et dans le ciel pour protéger l'intérêt national et le droit international. Mais plus important ici que cet argument politique, l'argument esthétique veut le retour des uniformes dans la rue et en soirée. S'il est vrai que les uniformes actuels sont moins nombreux qu’au XIXème siècle, il ne faut pas oublier qu'ils restent d’une élégance recherchée, cette élégance toute de codes et de symboles, de façons disparues et d’accessoires encombrants. Par ailleurs, comme le souligne le vicomte de Brassard, l'uniforme est fortement lié à l'esprit de parade, cet art supérieur qui ne recrute plus beaucoup de volontaires. La parade, c'est cette attitude qui transforme la rue en théâtre, qui transforme tout vêtement en déguisement et qui fait se retourner les filles comme les mères.


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    Sabre au clair ! (27 avril 2006)

    C’est ce qu’on appelle une charge en règle. Après deux semaines consacrées à des débats très littéraires – la réhabilitation de grands "coupables" de la Littérature puis le renouvellement de l’affrontement entre Corneille et Racine – le Figaro Littéraire renoue avec une verve plus politique.

    Dans le supplément du numéro 19 195 (chiffre qui fait à lui tout seul rêver et qui fait se souvenir que déjà Baudelaire écrivait dans ce journal), pas moins de trois pages (sur les huit que compte le Figaro Littéraire d’ailleurs largement vérolé de réclames) feraient hurler les petits disciples de la pensée proprette s’ils étaient lecteurs de cette presse-ci.

    C’est d’abord un article prouvant, extraits datés de 1940 à l’appui, que Marguerite Duras, loin des images fixes dans lesquelles on veut l’enfermer, célébra en son temps les fameux "aspects positifs de la colonisation". En la période actuelle, c’est plus qu’une simple coïncidence, mais le Figaro Littéraire, par la plume de Jacques de Saint-Victor, se garde bien de conclure de trop hâtives contemporanéités des idées durassiennes.

    C’est ensuite un entrefilet sur Nicolas Baverez, pamphlétaire à ses heures et un plus long article sur un autre pamphlétaire (malheureusement décédé) : Christopher Lasch. Ce "Le mariage, c’est la liberté" de Sébastien Lapique analysant le posthume "Les femmes et la vie ordinaire" est un article montrant, s’il en était besoin, que les idées reçues ne sont pas toujours recevables dans la réalité.

    C’est enfin une mise à mort de Battisti, le terroriste sauvé, pour quelques petits romans policiers, par notre grand ami Bernard-Henri Lévy. Le rouge Italien publiant une insupportable dénégation des faits maintes fois avérés n’a pas plu à la rédaction du Figaro Littéraire (le contraire aurait été étonnant, mais il faut s’attendre à tout avec la maison Grasset, éditrice de la prose de l’extradé en cavale, ce qui est déjà en soi une situation cocasse).

    Ces numéros "politiques" du Figaro Littéraire ne sont pas forcément les plus élégants. Mais ils sont les plus amusants car une charge de Druon contre Giscard d’Estaing ou un assaut de la rédaction contre Battisti font raisonner des clairons et des tambours bien plus proches que ceux des querelles antiques.


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    Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe (24 avril 2006)

    La parution du dernier livre de Tom Wolfe donna lieu à un nombre invraisemblable de commentaires qui ne l’étaient pas moins. Mais ce que les illustres critiques comme les chroniqueurs littéraires mondains illettrés oublièrent de préciser fut que l’esquisse – au trait un peu forcé – des universités par Wolfe grâce à laquelle la franchouillardise pronostiqua pour la millième fois le déclin américain vaut celle des universités françaises et de toutes les scolarités des pays occidentaux.

    Les études supérieures sont un lieu de transition entre l’autorité parentale et l’autorité sociale. Ce mirage d’espace de liberté incite, c’est bien légitime, les étudiants à se laisser aller. Ce phénomène est d’autant plus vrai que le milieu estudiantin est protégé – aux Etats-Unis, les universités prestigieuses ; en France, les Grandes Ecoles après les classes préparatoires ou les facultés de médecine après la première année. Ainsi la tendance est-elle à jouer, à parodier, le cancre snob ou l’inculte vulgaire et à dissimuler dans un recoin du cerveau, à rebours du naturel social, lectures, affinités artistiques et manières.

    Le drame est que, dans leur bêtise aveugle, les vrais cancres – étudiants médiocres des universités d’humanités et autres épaves sans présent scolaire ni futur – croient que les privilégiés qui les singent sont des leurs et, pour se rassurer, lisent Wolfe en brocardant Washington.


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    Monsieur et Madame (24 avril 2006)

    Madame Figaro ouvrait il y a quelques semaines sur un billet d’Eric Zemmour – gracieusement qualifié de journaliste et écrivain – titré Eloge du macho et répétant les poncifs mille fois lus sur la féminisation des hommes et la déchéance de l’homme viril et machiste. Chacun est libre d’écrire les âneries qu’il veut bien penser mais, s’il vous plaît, avec un peu de cohérence.

    Que le journal qui, quelques pages plus loin et à longueur de réclames, promeut les pratiques domestiques objets des brocards de son propre éditorial, c’est un peu fort et c’est faire bien peu de cas des lecteurs de magazines féminins. Ou alors, c’est que ces derniers sont vraiment stupides et se donnent bonne conscience en rachetant, par un article de bistrot, leur inextinguible soif de choses marketing.


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    Le Figaro Littéraire se propose d'en être l'arbitre (20 avril 2006)

    Ce fut par cette phrase d'une prétention et d'une élégance caractéristiques que le magazine du bon ton littéraire ouvrit le débat – le "match" – entre Corneille et Racine la semaine dernière. Cette phrase était rassurante quant à la constance éditoriale du supplément qui connut de nombreux bouleversements ces derniers temps : l'éviction de Marc Fumaroli, une des personnes les plus littérairement intelligentes de France, l'abandon de la couleur majeure du quotidien – le bleu – au profit du bordeaux, teinte du supplément avant la nouvelle maquette que le Figaro s'était offert sous l'impulsion de Monsieur Dassault.

    Malgré ces changements profonds et superficiels, l'essentiel est sauf. Les plumes majestueuses et piquantes de Charles Dantzig, d'Eric Neuhoff, de Jacques de Saint-Victor ou de Claude Duneton remplissent toujours le journal d'articles savoureux que la réclame, malheureusement, concurrence toujours trop. L'équilibre entre les figures de la Littérature – Gide, Corneille, Racine dans la dernière livraison –, les contemporains reconnus et ceux plus confidentiels conserve sa justesse ainsi que celui entre les controverses éternelles, les analyses historiques et philosophiques et l'actualité du petit milieu du livre.

    Le seul regret qu'il semble juste d'émettre est la diminution d'articles polémiques, d'épigrammes étendus, de brûlots critiques qui relevaient de leur humour piquant les éloges et les admirations, toujours plus ternes. Si cette tendance n'a certainement aucun rapport avec les modifications chromatiques du titre, elle démontre en revanche que l'envergure académique permettait d'hautaines effronteries qui étaient bien appréciables.


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    Canto a tre (19 avril 2006)

    Le très grand nombre et la diversité des concerts qui fleurissent, surtout quand les beaux jours succèdent au froid et à la pluie hivernaux, dans les salles et églises de la capitale obligent à se fier exclusivement au bouche-à-oreille. Les noms ne sont jamais très célèbres dans les milieux classiques et les artistes réputés s'envolent vite vers d'autres cieux pour des tournées provinciales, européennes ou mondiales. La haute tenue de certains festivals entraîne, c'est bien légitime, une fuite des virtuoses.

    L'inconvénient majeur du bouche-à-oreille est la surprise. Tout le monde n'a pas, à sa portée, un Charles Swann au goût sûr, à qui la confiance peut être totale et indéfectible. Par amitié ou diplomatie, le conseil douteux – a posteriori – d'une connaissance peut se révéler catastrophique.

    La qualité des bons petites concerts est généralement la passion qui anime les producteurs, les organisateurs (souvent les mêmes) et les artistes, majoritairement amateurs, qui se produisent.

    Depuis quelques années déjà, un passionné de chant, animateur et professeur de divers groupes vocaux et de solistes, organise concerts et représentations de qualité. Denis Dumas, tel est son nom, avait ainsi monté le 6 avril dernier un concert intitulé Canto a tre en l'église luthérienne Saint-Marcel, à deux pas de la rue Saint-Jacques et de l'hôpital présidentiel du Val de Grâce.

    L'argument de ce concert était l'Amour dans l'œuvre mozartienne, avec un détour par la mélodie française. Lui-même interprète, Denis Dumas s'était entouré d'une Italienne (Anna-Daniela Sestito) et d'une Française (Anne-Laure Piganeau) ; autrement dit il s'était entouré des deux incarnations de la femme amoureuse. Joseph Najnudel accompagnait au piano ce trio charmant et élégant dans les profondeurs fantasques de Don Juan, des Nozze di Figaro ou de Cosi Fan Tutte.

    C'était admirable. Les deux jeunes femmes, soutenues par un public ami et un peu familial, s'imposaient par la magnificence et la justesse de leurs voix. Mais la pureté des accords soutenant les thèmes amoureux frivoles (éternel paradoxe de l'Art) n'était pas que technique. Le charme des interprétations tenait aussi aux attitudes élégantes, aux poses raffinées et aux gestes mesurés des deux jeunes femmes serties dans de magnifiques toilettes.

    Quant à Denis Dumas, si vocalement il fut un peu en-deçà, il assura le spectacle. Amoureux tantôt transi, tantôt éconduit, jouant à la perfection le grotesque ou le sérieux des personnages mozartiens, il lia les deux femmes, souvent rivales dans leurs rôles, par son jeu d'acteur.

    Le pianiste, un peu effacé pendant les pièces mozartiennes, put démontrer tout son talent lors des rappels pendant lesquels il interpréta un morceau de sa composition.

    Ce fut donc une excellente soirée que ce Canto a tre. Il est à espérer que les artistes qui y furent introduits poursuivent leur carrière débutante sur la piste aux étoiles de l'art lyrique.


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    La grande odalisque (3 avril 2006)

    Peut-il y avoir plus d'érotisme que chez cette femme lascive qui se refuse ? Car cette courtisane experte, loin de se donner sans combattre, attise les feux du corps par une étrange pudeur. Pudique, cette femme nue l'est dans sa position. Le dos enrobé et la nuque courbe dissimulent les hanches et seul un profil de sein échappe à ce voile naturel.

    C'est aussi le regard, délicat, sobre, à l'opposé des invitations gouailleuses et des clins d'œil lubriques. Ce regard, qui continue et conclut la courbe de l'échine délicate, cloue le prétendant impatient. On pourrait croire à un appel, un désir, c'est tout sauf le reflet de la Luxure.

    C'est le calme, la sérénité des femmes orientales qui connaissent leur force et la volupté de leurs caresses ; c'est la tranquillité de la femme de harem, hétaïre raffinée aux mœurs codifiés ; c'est la détermination de la femme qui, se donnant par soumission, s'exécute dans le luxe ; c'est enfin l'envoûtement des maîtresses exotiques qui détournent d'un regard les contemplations audacieuses de leurs courbes généreuses.

    Cette pudeur de femme nue est avant tout un culte à la Beauté. Une étrange chasteté se dégage de ce tableau d'Ingres, peintre de Vierges catholiques et de dames de pouvoir. Et Sainte Marie, par sa pureté divine, intercède pour cette Marie-Madeleine, cette fille d'Eve qui sauve ses péchés par un seul regard chaste.


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    Barbarisme (27 mars 2006)

    Qu'il suffise d'être différent pour être taxé de dandy me paraît être un autre signe de l'approximation culturelle ambiante. De plus en plus, la presse et la télévision - et, conséquemment, leurs consommateurs - utilisent ce mot pour désigner tout et n'importe quoi.

    A propos d'un footballeur joli garçon : dandy ; à propos d'un chanteur qui met une veste : dandy ; à propos d'un idiot qui consomme du luxe : dandy etc. C'est le dandy réduit à son élégance.

    Plus rarement, le mot "dandy" quitte la sphère vestimentaire pour rejoindre celle de l'attitude morale : quiconque est un peu élitiste, quiconque fait preuve d'une certaine élégance dans ses choix, quiconque ne se contente pas de la médiocrité est décoré de l'ordre du dandysme. C'est le dandy réduit à sa posture romantique.

    Dans les deux cas, le mot peut prendre une connotation péjorative dans la bouche de ceux qui n'en connaissent pas la signification : être superficiel, posé dans le premier cas ; élitiste - avec tout ce que cela sous-entend de fascisme -, dans le deuxième. Ces deux approximations nous paraissent bien éloignées de ce que furent les dandys.

    Nous défendons sur ce site que le dandysme est un phénomène historique et littéraire borné dans le temps. Cette idée est certainement discutable mais ce qui l'est moins, c'est que le mot "dandy" est sans cesse malmené. Comme si la réduction du nombre de mots dans le vocabulaire courant, associée au matraquage sémantique de la télévision ("au fait", "donc", "par contre", etc.), orientait au gré des modes les foules vers ce que nous pourrions appeler des barbarismes.

    Ce n'est pas parce que l'authentique dandy Jules Barbey d'Aurevilly a écrit : "L'égalité, l'exécrable égalité, la pierre ponce de l'existence moderne, a passé sur tout, a tout limé, tout rongé et tout diminué ... et c'est au moral aussi bien qu'au physique qu'il n'y a plus de talons rouges !" et qu'il est moustachu qu'il faut voir en Brighelli (auteur de La fabrique du crétin, pamphlet et analyse du système éducatif français) le nouveau Lord Byron.


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    Tom Wolfe en France (24 mars 2006)

    Tom Wolfe est actuellement en France et y est reçu en grande pompe par la presse française. Pour une fois, les journalistes hexagonaux font une belle place à un véritable lettré transatlantique. Habituellement, ne bénéficient d'échos importants que des écrivains sulfureux, des auteurs de livres sur JFK, sur Ben Laden ou sur les scandales administratifs.

    Bien entendu, nul n'est dupe : si Wolfe obtient l'ouverture de ces portes, c'est certainement aussi grâce à son costume (un éternel costume blanc auquel les journalistes sans question s'attachent infailliblement) ; c'est le revers de la médaille d'une notoriété qu'un gadget vestimentaire a aidée.

    Le passage de Wolfe en France peut inspirer deux réflexions. La première, c'est que Wolfe étant un vieux monsieur – et cela, malheureusement, se voit de plus en plus – il faudrait qu'il refuse de livrer son image aux photographes et aux caméras. Le tragique est que s'il veut échapper à la situation pathétique des vieilles personnes qu'on exhibe, il doit arrêter d'écrire. Le monde médiatique, en effet, n'échange sa publicité que contre une exposition personnelle. Heureusement, l'Américain a conservé toute sa lucidité – d'aucuns diront son génie – littéraire. Puisse-t-il continuer d'écrire sans avoir à trop s'exposer.

    La deuxième réflexion concerne la culture de l'homme. Wolfe est pétri de références américaines et européennes. Dans le cas de ces dernières, son regard extérieur dénude le corpus des tartufferies que, par lâcheté et approximation, nous avons construites et acceptées. Ainsi de Zola que Wolfe évoque dans l'entretien qu'il a donné au Point. Pour lui, "les intellectuels américains font un usage dévoyé de la posture héritée d'un écrivain que j'admire, Emile Zola". Cette posture, c'est l'indignation.

    Il est vrai que la capacité d'indignation des sphères bien-pensantes (d'après l'entretien : aux Etats-Unis, les cercles intellectuels new-yorkais et les "marxistes rococo" (sic) ; en France, la gauche caviar) est inépuisable et tient souvent lieu de pensée – quand il ne s'agit pas de pensée unique. Or, cette indignation bon marché, spécialité d'un de nos auteurs bien entarté, est à l'opposé de ce que nous admirons tant sur ce site : l'impassibilité. Cela ne signifie pas qu'il ne faut jamais s'émouvoir, mais que la pudeur la plus élémentaire pourrait avantageusement remplacer bien des colères confortables.


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    Bénie soit la francophonie (24 mars 2006)

    Au-delà de l'aspect ridicule de ses grands-messes, la francophonie mérite d'être considérée comme une chose importante. C'est d'ailleurs comme telle qu'elle est vue partout dans le monde, et plus particulièrement dans le monde francophile et francophone, sauf en France. A Paris, on regarde de très haut ces personnages "exotiques" qui font et promeuvent la littérature en langue française : Africains, Américains, Européens et autres. Et on les ressort de leur placard d'oubli lorsque l'actualité de la francophonie ne permet pas de faire autrement, comme c'est le cas avec le Salon du Livre actuellement.

    Et pourtant, la magie opère à chacun de ces trop rares instants. La passion pour la langue, sa grammaire, sa syntaxe, sa musique et ses tournures, cette passion si palpable chez Flaubert, Balzac, Proust, Verlaine et tant d'autres, cette passion qui fait les grands écrivains, ne se trouve plus, authentiquement, que hors de métropole (si on excepte quelques académiciens et quelques écrivains maudits).

    Plus que de simples gadgets éditoriaux, ces écrivains venus d'ailleurs sont des leçons d'amour aux blasés que nous sommes. Ils vivent la langue de l'intérieur et de l'extérieur et, avec un grand respect qui prolonge cet amour, lui apportent une pensée neuve dans un corps inaltéré. On n'a sans doute pas assez insisté sur le lien entre la pensée (qu'elle soit philosophie, raison, ou imagination) et l'écriture. Renouvelée – sans subir d'affront physique – par les modes de pensée d'une francophonie cosmopolite, la langue française est plus que jamais une belle langue, presque charnelle, une langue à la fois érudite et frivole, enfin une langue de traditions et de modernités.

    En France, la langue est trop souvent corrompue, avilie, violentée, oubliée et réduite. Les mauvais maîtres, parallèlement, n'initient plus leurs élèves à la littérature et leur lèguent presque toujours un dégoût de la "grande" littérature des siècles passés. Le futur, qui s'annonce dominé par les médias de masse, verra sans doute cette situation d'appauvrissement du vocabulaire et de la culture appuyé par la propagation de modes sémantiques se généraliser. Les entorses grammaticales et les barbarismes estampillés du sceau de la télévision deviendront, matraquage causant, la norme.

    Dans ce sombre contexte, la francophonie annonce ce que sera la langue française maniée correctement : un élitisme. Cela est particulièrement vrai au Québec, où cette étrange exception est une vraie fierté, base même d'un nationalisme douteux. En Afrique et aux Antilles, si les dialectes locaux sont presque aussi nombreux que les patois bretons, l'élite use du français.

    Tant mieux si la langue permettra, dans les décennies à venir, d'établir une nouvelle aristocratie de mœurs. Mais il faut alors en prendre très rapidement le parti et ne pas céder aux sirènes de l'égalitarisme par le bas. Le nouvel ordre esthétique qu'il est urgent de créer devra se bâtir d'abord autour de la langue. Un cénacle de résistants qui, contre toutes les faiblesses, les paresses, les démagogies et les lâchetés, tâchera de manier la langue dans sa pureté, sa beauté propre et son naturel. Car sans naturel, la langue, comme le vêtement, n'est qu'un piètre voile de la médiocrité. Des générations de futurs snobs l'apprendront, comme leurs pères d'aujourd'hui, à leurs dépens.


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    Mourir pour la Patrie (24 mars 2006)

    Le ministre de la Défense cite à l'Ordre de la Marine Nationale le Maître Principal Loïc Le Page – ID 95 710 40005 – Commando Trepel – Lorient.

    "Jeune officier marinier supérieur fusilier marin, chef de groupe de combat du commando Trepel, au dévouement et à l'esprit de discipline sans faille.
    Détaché en Afghanistan depuis le 4 janvier 2006, au sein du Task Groupe "Ares" dans le cadre de l'opération "Héraclès Porte Sud", a fait preuve des plus belles qualités militaires.
    Au cours de l'opération "Malika", le 4 mars 2006, dans une zone particulièrement sensible de la vallée de Maruf, propice aux infiltrations terroristes, et alors qu'il effectue la reconnaissance d'un village de Salam Kalay à la tête de son escouade, a été pris sous le feu d'une dizaine de talibans. A riposté avec son groupe durant plus de vingt minutes face à un ennemi lourdement armé. Lors de cet engagement, a trouvé la mort dans l'accomplissement de son devoir en luttant contre le terrorisme.
    Pour ses qualités de chef, son comportement et son courage exemplaires au service de la France, mérite d'être cité en exemple."

    Cette citation comporte l'attribution de la croix de la Valeur Militaire avec palmes.


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    Politique intérieure (24 mars 2006)

    Sur les affaires intérieures, ceux qui semblent les plus habilités à donner leur avis sont les personnalités éphémères de la sphère médiatique et les morts qu'on ressuscite le temps de cette trahison.


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    Le cas Carlier (24 mars 2006)

    Chroniques de la connerie chronique : tel est le titre – alléchant – d'un livre que j'ai dans ma bibliothèque depuis un certain temps. Il s'agit d'un recueil de textes radiophoniques caustiques sur les programmes de télévision. Paradoxalement, il semble moins destiné aux drogués de télévision qu'à ceux qui, comme moi, ne la regardent pas. Même si certains noms ou certaines allusions sont obscurs pour les non-initiés, ces chroniques sont délicieusement mordantes. Y sont dénoncés la vulgarité, la bêtise, la médiocrité et le mercantile des émissions de télévisions. L'auteur de ces chroniques du même ton – en moins génial toutefois – que les textes d'un Jean Yanne ou d'un Desproges, s'appelle Guy Carlier.

    Or, quelle ne fut pas ma surprise de voir, sur une publicité du magazine poubelle "Paris Match", le même nom. Sur la photographie, un gros type assez quelconque s'affichait avec une femme inconnue. Renseignements pris, les deux Carlier sont une seule et même personne ; c'est-à-dire que cet homme jamais avare dans ses dénonciations du spectacle médiatique livre son intimité conjugale (ou amicale) au navire amiral de la presse pour ménagères. Ce grand écart mériterait un prix de gymnastique.


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    L'exposition Ingres au Louvre (16 mars 2006)

    Ingres ne fut pas seulement le peintre de Napoléon sur son trône, il ne fut pas seulement le disciple de David, et il ne fallait pas moins qu'une immense exposition pour que les esprits en fussent définitivement imprégnés. L'Empereur trônant répond, il est vrai, à Bonaparte consul mais ces deux tableaux auxquels les livres d'histoire ne peuvent échapper sont les seuls de ce registre. Car si un mot devait qualifier ce peintre, ce serait le mot "rupture".

    Si la ligne du peintre est une preuve de la filiation davidienne, ses regards sont d'une telle force étrange que les portraits des célèbres (le duc d'Orléans) comme des inconnus (le fameux Monsieur Bertin) ne sont jamais anodins. Portraitiste à but alimentaire, Ingres ne méprisa cependant pas ses sujets et fit passer de nombreux visages et physionomies à la postérité. Dans chacun de ses portraits, il y a une révolution de composition ou de sujet.

    L'Antiquité, de la même façon, n'est pas classique. Lauréat du prix de Rome avec Les Ambassadeurs d’Agamemnon et des principaux de l’armée des Grecs, précédés des hérauts, arrivent dans la tente d’Achille pour le prier de combattre, Ingres n'envoya aux maîtres que des toiles qui leur déplurent. Ses détracteurs ne virent d'ailleurs en lui, toujours, qu'un médiocre copieur de Raphaël trop influencé par David. Baudelaire et Théophile Gautier, eux, ne s'y trompèrent pas et seuls les sots l'opposèrent sans rédemption à Delacroix. En vérité, le temps a montré qu'Ingres, le dernier apôtre du classicisme, n'eut pas une faible influence sur les romantiques et les pré-impressionnistes.

    Si la religion et l'histoire inspirèrent à Ingres de magnifiques toiles comme La Vierge à l'Hostie, Jésus remettant les clefs du paradis à Saint Pierre ou Le Vœu de Louis XIII. Cette dernière toile connut un succès extraordinaire au Salon de 1824 et permit à Ingres d'être reçu à l'Institut. Cependant, son Martyre de saint Symphorien, trop compliqué, fut boudé dix ans plus tard.

    Hormis ces sujets académiques – mais traités d'une étonnante et magistrale façon – Ingres, sans doute influencé par la fameuse vogue orientaliste, peignit de nombreuses "odalisques", notamment la troublante Grande odalisque. A rebours des canons esthétiques de l'Antiquité, il peint des femmes nues aux rondeurs non dissimulées et au charnel établi.

    L'exposition Ingres est un panorama complet du sublime travail du peintre du "beau idéal". On peut lui faire cependant un reproche : celui de s'étendre trop sur des performances de commissaire d'exposition. Ainsi, les croquis qu'Ingres réalisa de son épouse sont certes réunis dans leur quasi-totalité, mais sont sans intérêt. Souhaitons toutefois que la foule continue à se presser dans les sous-sols du musée du Louvre car il y a des toiles qui ne se comprennent et ne s'admirent vraiment que grandeur nature.


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    Gilles de Pierre Drieu La Rochelle (10 mars 2006)

    Qui est Gilles ? On ne le sait pas à la fin du roman très littéraire de Pierre Drieu La Rochelle. Et ce roman, qu'est-ce ? Est-ce un manifeste politique, une critique sociale ou juste une expérience littéraire ? La forme est résolument celle d'un de ces romans qui sont écrits avec le sang et la sueur. Il y a Drieu La Rochelle dans ces lignes, dans ces paragraphes, dans ces pages insolites. Il y a l'homme entier, le paria et le maurrassien. Il y a l'héritier des Romantiques, à la recherche d'un idéal introuvable ; il y a le moderne désabusé par le présent et clairvoyant sur le passé ; il y a le cynique poussé par la dérision des événements à un fascisme intellectualisé.

    Les trois parties du roman – "la permission", "l'Élysée" et "l'apocalypse" – s'articulent évidemment autour du personnage central et de son évolution. D'abord courageux soldat du front de 14 en permission prolongée, Gilles s'enlise dans les cercles de l'avant-garde artistique, des politiciens radicaux-socialistes et dans la société qui se délite. D'un esprit supérieur, Gilles ne peut trouver sa place nulle part et s'enferme de plus en plus dans son dépit rageur.

    Elégant et intelligent, Gilles est entouré de femmes. Femmes du monde, un peu ; grandes bourgeoises, pour se marier ; et prostituées, régulièrement. Mais c'est bien dans un monde d'hommes qu'il évolue. Il dénonce, par sa seule présence, les limites du nihilisme, du marxisme et de la politique. Il voit en effet la France et l'Europe dans leurs destins historiques et ne peut supporter les vues lâches et satisfaites d'elles-mêmes de l'ubuesque régime parlementaire.

    C'est tant ce désir de rupture que la vision des intestins des cercles politiques qui poussent Gilles vers le fascisme. Car dans cette Europe de la fin des années trente il semble qu'il faut choisir son camp, celui des rouges ou celui des chemises noires. Gilles choisit les noirs contre les rouges et l'épilogue le montre dans l'Espagne partagée entre les deux camps. Ce combat idiot, effectué presque sans volonté, c'est le destin de Gilles. Il lit Pascal dans les tranchées de la Grande Guerre au début du roman, il erre dans ce pays étranger à la fin. Entre les deux, il n'a fait que survivre dans le monde "civilisé", décadent et mesquin.

    S'il y a le sang et la sueur de Drieu La Rochelle dans ce roman, il y a aussi son antisémitisme – sous la forme de l'époque des remarques anthropologiques et historiques – qui paraît effrayant aujourd'hui. La vie de Drieu et les idées qu'il exprime mais aussi la force de sa pensée entière et cinglante en ont fait un écrivain maudit, interdit du marbre et du doré des honneurs officiels. Si son œuvre a résisté à ce sacrifice sur l'autel de la morale à rebours, c'est bien qu'elle est magistrale et qu'elle se place dans l'héritage de la vraie littérature, celle qui se moque des anathèmes des hommes établis, des lâches et des indécis.


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    Quart d'heure (10 mars 2006)

    Quelle est donc cette jeunesse qui refuse son destin de jeunesse ? A l'heure où la société a plus que jamais besoin de vrais artistes, d'originaux, d'esthètes et de poètes, la force de la jeunesse se disperse, au mieux, dans la politique. La jeunesse devrait former un vaste cénacle qui, nonobstant son étendue oxymorique, constituerait un foyer d'intelligence et d'idéal pas encore émoussé par les circonstances de la vie, la nécessité de tenir des positions et la tentation de conserver des acquis.

    Au lieu de cela, elle n'est qu'imbécillité, abêtissement devant le spectacle dérisoire de la télévision et recherche prématurée d'un confort grossier. Elle choisit, dans sa propre indifférence, ses voies. Même l'orientation professionnelle se fait sur des considérations d'un cynisme qu'un vieux brigand ne démentirait pas. Les bons élèves choisissent les sciences, car c'est la voie impériale vers le haut patronat (ce qui est, en soi, tout à fait normal), mais ils n'ont que rarement compris ce qu'elles étaient – même quand, grâce à elles, ils sont devenus grands patrons –, ils ne les connaissent pas et ils ne les aiment pas.

    Ne les aimant pas, ils déduisent de leur apprentissage scientifique un positivisme gluant et une justification de leur athéisme sans envergure qui est rarement autre chose qu'une paresse intellectuelle, spirituelle et métaphysique. Ces générations de rationalistes sans idéologie rationaliste ne peuvent voir plus loin que le champ infiniment restreint de la technique. Or, pour parodier Rabelais, science sans conscience des sciences n'est que ruine de l'âme.

    Ceux qui sont moins forts en thème choisissent généralement la voie économique. Ils peuvent par ce biais rejoindre les légions de la publicité, du marketing et de l'étude de marché. Là encore, sans savoir vraiment ce qu'est l'économie, et encore moins la finance, ils s'abreuvent de clichés et croient découvrir les mystères du monde dans les flux d'argent internationaux.

    Les "littéraires" sont soit les vrais forts en thème, ceux qui pourront vivre de leur plume dans l'enseignement ou l'administration publique, soit les cancres qui croient dur comme fer qu'il est moins fastidieux de lire des livres que de mémoriser quelques formules mathématiques ou de manipuler quelques théories macro-économiques. Ceux-ci végètent dans les déplorables universités de lettres et de sciences humaines françaises et attendent la prochaine grève pour déserter les amphithéâtres qui n'ont souvent de prestigieux que leurs noms. C'est encore dans les lettres qu'on voit le moins d'élèves inconscients de leur discipline. Hormis quelques normaliens qui se suffisent dans la pure technique linguistique, les vrais littéraires sont les plus passionnés. Si,en science, un enthousiasme similaire habitait les étudiants, la physique ne connaîtrait certainement pas son actuelle crise de recrutement.

    Quant aux inutiles, aux cancres qui, par snobisme ridicule, n'ont pas voulu entrer dans les excellentes filières techniques et professionnelles, ils errent dans une zone mitoyenne, entre la paresse et les idées fausses. Ils finiront sociologues, psychologues ou journalistes sinon chômeurs.

    Si elle ne se dissipe pas dans les études (même si celles-ci consomment du temps et de l'énergie), où passe la force de la jeunesse ? Parfois, et maintenant de plus en plus, elle reste contenue dans la passivité du confort télévisuel et la reproduction de modèles publicitaires.

    Warhol prédisait un quart d'heure de gloire à chacun. Mais bon sang, allez le chercher, ce quart d'heure, n'attendez pas que la sphère médiatique, au détour d'une de ses débilités ou d'un de ses drames, vienne vous installer dans cette gloire factice.


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    Voisins de bureau (8 mars 2006)

    C'est d'abord une rencontre de beaux noms sinon de beaux esprits : dans une des dernières livraisons du Figaro Littéraire, Jacques de Saint-Victor écrit sur Bertrand Gallimard Flavigny. Sur son dernier livre s'entend, bien sûr.

    L'article en lui-même est assez médiocre mais il est repérable grâce à une pastille qui semble se multiplier dans les colonnes de l'hebdomadaire littéraire : "les plumes du Figaro".

    Cette auto-promotion a au moins l'honnêteté de s'afficher sans fard. C'est, dans le monde médiatique, une qualité qui fait honneur à ces "journalistes-écrivains" qui commentent d'autres "journalistes-écrivains". Cependant, même sans la pudibonderie habituelle, cette multiplication d'articles complaisants pour les voisins de bureau laisse une agaçante impression.

    En huit pages – moins la réclame – il n'y a déjà pas beaucoup de place pour la promotion de la littérature et des livres. Si cet espace restreint est de surcroît piraté par des articles – pas toujours, mais souvent – bâclés parce que rédigés sans réelle passion, ce journal deviendra de plus en plus terne.

    En outre, cette pratique laisse la désagréable impression que la littérature s'enferme de plus en plus dans un vase clos. On connaît la longue tradition des auteurs journalistes, mais si ceux-ci ne s'entichaient pas tous d'écrire un livre, de vouloir changer de registre ou si ceux-là ne se compromettaient pas dans le journalisme, l'émergence de nouveaux auteurs talentueux serait certainement facilitée.

    Trop de naïveté en la matière serait cependant ridicule. En effet, le problème de la camaraderie dans le monde de l'édition est aussi vieux que la censure et il est si flagrant – pour les auteurs au moins – qu'il est un thème récurrent de la littérature, à commencer par Bel-Ami et les Illusions perdues.


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    Deux citations au fil de lectures (8 mars 2006)

    "Le divorce de la littérature et du savoir est une plaie de notre époque et un aspect caractéristique de la barbarie moderne où, la plupart du temps, on voit des écrivains incultes tourner le dos à des savants qui écrivent en charabia." (Simon Leys)

    "Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité ! Qu'est-ce que cela veut dire, la réalité ? Les uns voient noir, d'autres bleu, la multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien de plus fort ! Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse contemporaine ; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle rocambole au-dessous de la religion comme poésie, et de la politique comme intérêt. Vous n'arriverez pas à son but, - oui, son but ! – qui est de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites œuvres, malgré toutes vos finasseries d'exécution. Voilà les tableaux de Bassolier, par exemple : c'est joli, coquet, propret, et pas lourd ! Ca peut se mettre dans la poche, se prendre en voyage ! Les notaires achètent ça vingt mille francs ; il y a pour trois sous d'idées ; mais sans l'idée, rien de grand ! sans grandeur, pas de beau ! L'Olympe est une montagne ! Le plus crâne monument, ce sera toujours les Pyramides. Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un sauvage qu'un coiffeur !" (Gustave Flaubert dans la bouche de Pellerin in L'Education Sentimentale)


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    Le BHL-thon commence (6 mars 2006)

    Le quotidien parisien Libération a tous les défauts du journal bourgeois qui peine à s'assumer comme tel, a tous les défauts tout court, mais propose parfois en dernière page un portrait d'un personnage plus ou moins célèbre généralement bien écrit. S'il devait y avoir un argument en faveur de Libération, ce serait certainement là qu'il faudrait l'élaborer. La seule chose qui peut bouter hors cette page le traditionnel portrait est la publicité. Depuis bien longtemps en effet, le quotidien des barricades soixante-huitardes a accepté, contre l'idéal de son projet initial, que la réclame pour les biens de la consommation des nouveaux riches envahisse ses entrefilets.

    Un de ces jours derniers, le portrait attendu fut remplacé par une pleine page – qu'on devine onéreuse – consacrée à American vertigo. C'était le signal publicitaire du départ du BHL-thon. On s'attend à lire l'écrivain français dans toutes les gazettes et tous les magazines d'ici quelques semaines.

    Physiquement – car, suivant la coutume, la photographie de l'auteur jouxte inutilement la couverture du livre promu –, il n'y a rien à redire. L'homme n'est pas encore trop piqué de vers, nonobstant quelques rides nouvelles et la tempe grisonnante. La maison Grasset fait bien les choses en fait de publicité.

    Là où l'histoire se complique, c'est que sont mis en avant des extraits des critiques américaines sur le livre. Sorti aux Etats-Unis en anglais avant de parvenir jusqu'à nous en français (ce qui, en soi, n'a rien de choquant), American Vertigo a subi les salves des journalistes de là-bas en hors d'œuvre des coups de canon de la critique française, laquelle ne manque pas par habitude, par jalousie et par raison de disséquer au chalumeau le beau monsieur Lévy.

    Autrement dit, l'auteur et l'éditeur souscrivent à cette tradition venue d'ailleurs consistant à peinturlurer les couvertures d'extraits d'articles élogieux. Mieux, la publicité précise le "rang" du livre dans les classements des différents journaux : le Boston Globe (n°1), le Los Angeles Times (n°8), le New York Times (n°15), le San Fransisco Chronicle (n°9) et le Washington Post (n°10). Il ne manque que la pastille "Parental Advisory" dont les musiciens américains ne peuvent se passer sous peine d'être vus comme des ringards.

    Mais ceux qui ont lu le livre en anglais (car Lévy n'est pas le seul à parler anglais et à voyager aux Etats-Unis) savent que American Vertigo n'a pas un immense intérêt. Rien, contrairement à ce que prétend le New York Times, de "Kerouac et de Tocqueville". Rien sinon des clichés épaissis d'un discours qui fatigue plus qu'il n'atteint le lecteur.

    Dans le monde de l'édition anglo-saxonne, tous les livres bénéficient d'épithètes élogieux comme "Impressionnant" ou "Vertigineux" de la part des gazettes bon teint. Encore plus qu'en France où la pratique est déjà agaçante, ces commentaires parcellaires ne sont une caution ; pas plus que les titres de "novelist / story teller of the century" décernés toutes les semaines par les journalistes dithyrambiques.

    Il reste à savoir – maigre suspens – si la presse française passera les plats à cet homme qui allie "la verve du journaliste et l'assurance du philosophe" (Wall Street Journal) ou lui tendra l'éponge de vinaigre. Le public, sans surprise, consacrera les souvenirs de voyage du grand bourgeois et il est certain que le nombre d'exemplaires vendus prendra bientôt place dans la litanie des arguments de vente abscons. C'est le principe du BHL-ton : tous les ans identique, tous les ans ennuyeux. Mais c'est pour une bonne cause. Si ça marche, le grand homme ira peut-être suivre la trace des héros de Jules Verne, au centre de la Terre ou vingt mille lieues sous les mers.


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