Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne : billets d'humeur

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Textes septembre, octobre, novembre, décembre 2006 :
  • Le camp des parents (nouvelle, 5 décembre 2006)
  • Scène de la vie patriotique (nouvelle, 15 novembre 2006)
  • Toujours occupés de Jean Effel (14 novembre 2006)
  • Fantôme d'Orient (31 octobre 2006)
  • Endroit / Envers (nouvelle, 27 octobre 2006)
  • Richelieu (nouvelle, 27 octobre 2006)
  • Au lecteur (24 octobre 2006)
  • Un coup de paix n'abolit pas ... (nouvelle, 24 octobre 2006)
  • Nahed Ojjeh, princesse des mille ... (4 octobre 2006)
  • Just married (28 septembre 2006)
  • Ce soir et toujours (28 septembre 2006)
  • Ce soir ou jamais (26 septembre 2006)
  • In dandies' mind (22 septembre 2006)
  • Noeud (19 septembre 2006)
  • La recrue, le colonel et le patron ... (19 septembre 2006)
  • Mourir pour la Patrie (9 septembre 2006)
  • Babar : écho d'une époque élégante (4 septembre 2006)
  • Place nette (4 septembre 2006)


    Le camp des parents (nouvelle, 5 décembre 2006)

    La première fois que j’entrai dans la chambre d’étudiant de mon fils, je ne pus retenir un haut-le-cœur. Comme tous les parents, je n’avais pas vu grandir mon enfant et j’en avais sans doute gardé inconsciemment l’image proprette du petit garçon de huit ans lisant tranquillement un album de Tintin sur le canapé du salon. Le genre d’images qui se rangent dans les albums les plus officiels ou qui s’aimantent avec toutes les autres photographies qu’on est fier d’exhiber sur les pêle-mêle du séjour.

    A peine avait-il quitté la maison, son baccalauréat en poche – mention bien, de quoi flatter les vanités parentales tout en évitant le clan des "bosseurs" et des forts en thème – que toutes les comédies adolescentes qu’il avait jouées s’étaient miraculeusement évanouies dans mon esprit. Toutes les jérémiades, tous les mensonges, toutes les bouderies imbéciles et les prostrations stupides qui paraissent un cauchemar inextinguible pour beaucoup de parents modernes avaient été instantanément prescrites.

    En revanche, l’image du garçon propret n’était pas une vue de l’esprit – j’entends de l’esprit optimiste du genre humain en général et des pères en particulier. Sur les chapitres de l’hygiène et du rangement, j’avais fait montre de la plus grande fermeté. Alors que je n’étais pas regardant sur la qualité et l’harmonie esthétique de la décoration de sa chambre, je ne tolérais pas le désordre, fût-il minime.

    J'avais ainsi considéré d’un œil bienveillant ce qui aurait fait hurler certains parents : affiches de sportifs (jusqu’à treize ans), de chanteurs (jusqu’à quinze ans) puis d’actrices ; photographies lamentables de "copains" et de "copines" dans un état qui ne l’était pas moins ; souvenirs de vacances futiles et grotesques. Alors que sur le reste j’aimais être caustique, je me gardais même de lancer des piques à ce sujet, considérant tout ce "bruit" visuel comme l’expression normale de la vitalité juvénile. Il aurait bien le temps, adulte, de se forger un vrai goût esthétique.

    Je me serais sans doute inquiété s’il avait commencé à ne se vêtir que de noir, à se farder les joues de blanc, à se scarifier les avant-bras et à invoquer Belzébuth, mais tant qu’il restait dans les galéjades de son âge, je ne trouvais rien à redire. La bêtise plutôt que la folie, puisque je ne comptais pas qu’il devînt un artiste.

    En contrepartie de cette mansuétude qu’il percevait et de laquelle il m’était redevable – car il se sentait vaguement "privilégié" par rapport à ses camarades – il m’obéissait sur le point précis du rangement. Dans sa chambre comme dans tout l’appartement, l’ordre régnait, la propreté était palpable ; tel avait été mon désir, et il avait été exaucé.

    C’est pourquoi la surprise fut d’autant plus désagréable lorsque je pénétrai dans sa chambre "à lui", sa chambre d’étudiant, ou plutôt, pour jargonner modernement, d’élève-ingénieur. L’odeur, tout d’abord, était infecte, mélange de transpiration froide, de fumigations d’encens à trois sous la livre, de déodorant agressif et de pollution nocturne. A ce fétide répondait un amoncellement disparate d’objets et de vêtements. Tout – odeur, couleur, rangement – était harmonieux dans la crasse. Le bric-à-brac formait en effet un mélange audacieux ici de chaussettes sales et de polycopiés, là de disques et de bouteilles entamées.

    Je fus assez heureux, à cet instant, de n'être pas avec Georges – c'est le prénom de mon fils, appelé ainsi parce que je trouvais cela du dernier chic, très britannique, et que sa mère était d'accord – car j'aurais eu honte pour lui et il aurait trop lu le dédain dans mon regard et dans l'attitude de mon corps. Au moins, j'avais quelques heures pour me recomposer et paraître impassible.

    Considérant comme un viol (exagérons un peu) le fait de fouiner dans une chambre qui n'est pas la sienne – c'est dire l'horreur que j'avais pour les mères possessives – je ne voulus pas m'attarder outre mesure. Je remarquai cependant, après que la première impression se fut atténuée, que la décoration était inexistante dans ce cloaque. A cet instant, je regrettais presque les demi-chanteuses putassières qui tapissaient les murs de l'appartement. Devant le spectacle de cette chambre puante, désordonnée et nue, je fis la réflexion que mon fils était d'une pauvreté intellectuelle accomplie, verdict terrible confirmé par l'absence du moindre livre qui ne fût pas de cours.

    Inévitablement je comparai et me rappelai que dans ma propre jeunesse je proclamai avec impertinence que qui n'avait pas lu "La Chartreuse de Parme" n'était pas vraiment un homme. Je variais, au gré de mes lectures, ce qui conséquemment était de la plus pure mauvaise foi, avec "La Recherche du Temps perdu", "Les Illusions perdues", "La bête humaine", "Notre-Dame de Paris", etc. En somme, on ne trouvait grâce à mes yeux que si on connaissait ses classiques.

    Je compris devant ce tableau sordide que Georges n'avait jamais rien lu de tout ceci, qu'il ne le lirait certainement jamais et qu'il ne saurait jamais rien du monde – c'était la version adulte de mon épigramme de jeunesse. Il avait compris que l'univers est une n-variété pseudo-lipschitzienne (toujours, dans tous les domaines, ces médecins malgré nous) mais il ne recevrait jamais de conseils de Madame de Bauséant, ne serait jamais séduit par le baron de Charlus et n'assisterait jamais à Waterloo avec les lavandières.

    J'aurais pu le deviner plus tôt mais les illusions des parents sont tenaces. Je vivais une révélation comme ces enfants de familles pratiquantes qui, impies mais menés à la messe, sont soudain touchés par la grâce du christianisme. Depuis la naissance de Georges je baignais dans son ignorance mais refusais de la voir.

    L'affirmation que je me fis de cette ignorance fut sans doute aidée par le dépit que me causa la vue de sa chambre. Je constatais, la preuve était indiscutable, que Georges n'avait pas adhéré à mes idées sur le rangement, le premier niveau des hautes idées que je développais sur l'Esthétique et la Beauté. Il avait organisé un simulacre permanent afin d'acheter une paix domestique. J'avais la rage de l'adepte qui a été mystifié par un hérésiarque et qui s'en rend compte.

    Je me demandai quelle faute je pouvais bien devoir expier. Georges avait-il perçu que l'amour entre sa mère et moi s'était estompé et que notre mariage n'était plus qu'une convention mondaine et un toit commun ? Avait-il trop soupé de mes soliloques sur la littérature, sur l'art ou sur la vie que je lui servais égoïstement – pour le plaisir de m'entendre parler – autour du potage ? Avait-il désespéré de mes moqueries – que je prenais pour de l'esprit – sur son accoutrement, ses flirts et sa génération ?

    Je me vis alors par cette rapide introspection comme un monstre d'égotisme, un cynique prenant son foyer pour une scène de théâtre et son enfant pour un spectateur, un père incapable. Car il était évident qu'il y avait eu un "rejet", que mon fils avait bâti, sitôt libre, un lieu, selon mes critères, "anti-idéal". Rien que la casserole de propreté douteuse surmontant une pile de papiers griffonnés me parut un affront personnel. J'étais Dracula effrayé devant un bénitier.

    Je devais pourtant approcher de tous les recoins sales de cette petite chambre car je ne trouvais pas le téléphone portable de mon – crétin de – fils. C'était la mission qu'il m'avait confiée, lui-même étant retenu par une obligation assez indéfinie que je considérais par commodité comme une obligation amoureuse sinon charnelle.

    Je répugnais à soulever les boîtes, à ouvrir les tiroirs, à fourrer mon nez dans ce souk miniature qu'était le bureau et à regarder dans le lit défait et envahi de vêtements. Je voulais renoncer, trouver une excuse, plaider l'incapacité, etc. tant j'étais mal à l'aise. Mécréant parmi les mécréants, voltairien enragé, laïcard acharné, j'adressai une supplique à l'"hypothèse", au grand architecte de l'univers. Bref, la vérité sans fard : je priais Dieu de me sortir de cette impasse qui me vaudrait ad vitam eternam piques et mépris de mon imbécile de fils. Et rien n'est pire pour quelqu'un qui est intelligent et qui le sait d'avoir le dessous face à un âne accompli.

    Dieu, en récompense de cette conversion, la sincérité de laquelle Il devait douter, ne me laissa pas devenir ultramontain et accomplit son miracle assez rapidement. Moi, par lâcheté – mais je ne suis que fils d'Adam –, me pressais d'invoquer le hasard et parjurais aussitôt pour revenir à mon athéisme forcené. Dans ma vie, je n'aurai été chrétien que deux minutes et trente secondes : serai-je sauvé de la damnation qui m'attend pour cette parenthèse de foi de circonstance ? J'en doute.

    Le miracle consista en l'arrivée d'un type – à peine un "mec" tellement il était pitoyable – falot et chevelu, barbu comme un brigand et sale comme un clochard. Mon fils fréquentait-il cette épave ? A cette pensée, j'eus un nouveau haut-le-corps.

    Heureusement, la vérité était beaucoup plus simple : je m'étais trompé de chambre. Mon fils habitait un étage au-dessus, en K209 et non en K109. C'est ce que l'hirsute m'expliqua non sans peine et pendant un quart d'heure qui me parut interminable tant son débit était lent et son haleine fétide.

    Dès que j'eus déchiffré le message que l'épave voulait me communiquer dans son sabir pestilentiel, je le plantai là et me précipitai littéralement vers la sortie. Que n'avait-il fermé sa porte à clef ? Je n'aurais pu pénétrer dans son antre abominable et aurais économisé un temps précieux.

    Un étage plus haut, j'ouvris la bonne porte avec la clef idoine et pus respirer de bonheur. Ma vanité était flattée. Peut-être le contraste avec la grotte de Neandertal joua-t-il, mais je tombai amoureux de cette chambre claire, rangée, aménagée et décorée. Dans un vase élégant, trois roses blanches parfumaient discrètement la pièce et aux murs, deux têtes rigolotes d'hommes sérieux (Schopenhauer et Einstein) se faisaient face.

    Mais ce qui me procura une joie bien plus intense fut la rangée de livres qui ornait son bureau, soit une petite dizaine de titres alléchants.

    J'oubliai mes grincheuses récriminations et louai mon fils, ma digne progéniture, mon héritier, mon sang. Et puis, après tout, c'était moi qui appartenais au camp des imbéciles : les jeunistes, les philistins, les obtus, les réactionnaires et les bourgeois. Bref, le camp des parents.


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    Scène de la vie patriotique (nouvelle, 14 novembre 2006)

    « Ouvrez le ban ! »

    « Enfin ! », pensa Georges. Voilà plus d’une heure qu’il attendait, médailles au vent et drapeau levé. Par devoir et par vanité, il acceptait encore de participer au décorum des cérémonies commémoratives, mais il arrivait toujours avant les autres. Leur fréquentation ne lui procurait aucun plaisir.

    Aux roulements des tambours, une mécanique un peu rouillée se mit en place : les militaires se roidirent, les drapeaux se baissèrent et la foule, peu nombreuse, dressa l’oreille. Le discours du général de Gaulle, qui n’avait trouvé qu’un écho limité dans la France désordonnée de 1940, semblait intéresser au plus haut point les autorités civiles, toujours en quête de rassemblements républicains et de photographies pavoisées.

    Malheureusement, l’orateur, celui-là qui s’était replongé dans ses souvenirs de sous-officier pour lancer l’ouverture du ban, avait la diction pénible et laborieuse : les ponctuations non respectées, la voix inégale, la lecture trop rapide du discours le rendaient ennuyeux. On ne vit jamais appel au courage moins vibrant.

    Georges n’écoutait pas. Il préférait regarder le public. Tout, dans cette cérémonie, était pathétique. A sa droite, les petits notables de la ville paradaient, ceints de leur écharpe tricolore. On les avait placé sur un petit estrade afin que chaque citoyen-électeur pût apprendre leurs visages et retenir leurs traits. A sa gauche, un vague carré de militaires aux uniformes inhomogènes gardait toute son impassibilité. On trouvait de tout dans ce bataillon de fortune : des officiers peu gradés, des sous-officiers de tous âges, des aviateurs, des terriens, des gendarmes. Un peu à l’écart, le tambour et le clairon attendaient, parfaitement mis au fait du déroulement de la cérémonie par des années de pratique, qu’on voulût bien leur ordonner de fermer le ban ou de faire retentir quelque hymne national ou quelque sonnerie aux Morts.

    Au centre, en face du petit monument représentant la tête du Général que les Anciens Combattants entouraient, avait été placée les plus hautes autorités : le Maire, arrivé en retard et tentant de garder sa dignité ; le député, vainqueur du précédent aux dernières élections législatives et maire de la commune voisine ; le conseiller cantonal, ami du précédent et maire d’une autre commune ; le sous-préfet, qui portait mal son uniforme et qui se cherchait une pose. On était même allé chercher le général du coin. Le cou rouge de son honorabilité, les manches étoilées et la démarche boiteuse, il donnait au tableau d’ensemble un cachet inimitable.

    A l’arrière-plan, le public gardait un silence religieux. Les quelques vieillards décorés se fondaient dans la masse éparse des petits-bourgeois venus là pour tromper leur ennui. La dernière fois, deux rescapés des camps de la mort s'étaient jeté des anathèmes à la tête, se disputant comme des gamins pour savoir lequel des deux avait le plus souffert et lequel avait gagné le plus de galons de résistance. Les jeunes générations, devant cette triste esclandre, avait pu appréhender concrètement ce qu'avaient pu être les épurations de la Libération et l'arbitraire des tribunaux de circonstance.

    Enfin, l'ancien sergent-chef qui avait rejoint Leclerc au plus tôt des hostilités et qui lisait le discours du Général de Gaulle avec difficulté, acheva son pensum. « Ce discours, c'est comme la Constitution de la Vème République, pensa Georges : c'est taillé pour les grands hommes et c'est repris par les petits. » La Marseillaise retentit, les militaires saluèrent, Georges et les autres anciens combattants jouèrent de leur drapeaux alourdis de médailles, les écharpes tricolores prirent une pose ridicule qui se voulait une tentative de garde-à-vous et les quidams se redressèrent. Chacun entonna le début de l'hymne avec vigueur mais, comme dans les stades de football, ne surent pas aller tellement plus loin que les premières phrases.

    Quelques coups de trompette plus tard, tout le monde était réuni autour d'un buffet que la municipalité offrait gracieusement à ses administrés patriotes. Le génie du pique-assiette se révéla, de manière très prévisible, dans toute sa grandeur : les jeunes enfants attirés par le sucre multicolore et multiforme (crème, caramel, fruits confits, etc.) des petits fours n'avaient rien à apprendre à quelques vieilles femmes qui reprenaient sans doute, dans une version à peine modernisée, les tares des grenouilles de bénitier du siècle précédent.

    Le maire, habitué à voir les impôts locaux de ses administrés pillés par deux ou trois goinfres, sonna cependant la fin du rassemblement et annonça le début de la conférence. Les rassasiées, estimant qu'elles avaient déjà payé de leur personne avec le discours et ne voyant pas d'intérêt matériel à rester, partirent sans autre cérémonie. Le reste de la maigre foule prit place dans la somptueuse salle du conseil municipal, anciennement salle des mariages et encore plus anciennement salon d'une parente de la duchesse de Noailles. A la Révolution, l'hôtel particulier avait été nationalisé et les notables locaux de la Troisième République, descendants des commerçants du quartier, avaient trouvé le lieu à leur goût revanchard et en avait fait leur mairie.

    Le sergent-chef avait été convié à raconter un événement historique qu'il avait vécu de l'intérieur : la cavalcade vers Paris de la 2ème DB. Malheureusement, le vieux soldat avait été blessé dès les premiers accrochages et sa conférence se réduisait à quelques souvenirs d'hôpital. La vacuité de son sujet et la difficulté avec laquelle il s'exprimait avaient endormi son auditoire. Il passait quelques transparents sur un rétroprojecteur, mais ils étaient tellement mauvais qu'ils embrouillaient encore le récit. Il avait photocopié de travers et salement quelques esquisses d'un livre et avait ajouté des flèches vertes censées représenter les développements tactiques de la situation. Bref, le bougre avait entendu trois balles siffler autour de lui, s'était cassé la cheville dans une ornière et en faisait des tonnes façon héroïsme bleu-blanc-rouge et « Quand Leclerc m'a dit … »

    Georges regardait l'auditoire s'endormir progressivement : les plus vieux, comme au théâtre, avaient repris leurs réflexes. Calés sur les chaises rembourrées des conseillers municipaux, ils baissaient la tête et fermaient les yeux petit à petit. D'autres, assis sur des fauteuils, s'aidaient des accoudoirs et de leurs bras pour trouver une position confortable qui pût faire illusion. Même les plus jeunes avaient décroché et certains, la tête en arrière et la bouche ouverte, produisaient quelques ronflements. Leurs voisins, alors, les réveillaient discrètement et gagnaient par là quelques minutes de répit.

    L'équipe municipale, le député et le conseiller cantonal tentaient de fayoter un peu mais leur volonté de jouer les bons élèves était contrecarrée par l'irrésistible ennui de la conférence. Le général, suffisamment clairvoyant pour sentir le traquenard, s'était éclipsé au milieu du cocktail, suivi par deux ou trois jeunes militaires qui devaient être ses ordonnances. Les autres militaires assistaient à la conférence mais avaient également du mal à conserver leur dignité.

    Péniblement, le vieux conférencier avançait dans son exposé. Un quart d'heure, une demi-heure, une heure : les minutes s'écoulaient lentement et Georges, lui aussi, commençait à trouver le temps long. Après tout, il en avait certainement fait bien plus que le sergent-chef et il avait au moins la qualité de captiver son auditoire lorsqu'il racontait ses aventures de résistance. Là, il avait l'impression d'être à un repas de famille pour l'anniversaire d'un vieil oncle à qui on demande de raconter sa jeunesse et que par politesse on écoute. De surcroît, les transparents illisibles faisaient mal aux yeux et le conférencier s'arrêtait longuement sur des détails techniques de la dernière importance. Se référant à ses transparents, il se levait de son siège, allait jusqu'à l'appareil, montrait d'une main tremblotante les positions allemandes et les avancées alliées puis retournait avec la même démarche alentie à sa place. Sur l'écran blanc, les tremblements parkinsoniens prenaient des allures épouvantables.

    A un moment donné, au cours d'une phrase particulièrement difficile, le conférencier s'arrêta. Georges regarda attentivement l'estrade : le conférencier ne bougeait plus et son immobilité ne semblait gêner personne. Les dormeurs et les demi-éveillés ne distinguaient pas cette interruption inhabituelle des autres pauses commandées par la projection d'un nouveau transparent - manipulation qui, il est vrai, prenait au moins une demi-minute à chaque fois. Georges attendit quelques secondes mais, ne voyant pas le conférencier bouger et constatant que personne ne réagissait, il se leva précipitamment et fit tomber une chaise.

    Le bruit de la chute réveilla brutalement les dormeurs. Ils virent que le conférencier ne parlait plus, était immobile et que quelqu'un - un « officiel » avec des médailles - se dirigeait vers lui. Ils crurent logiquement que la conférence était terminée et, par réflexe, applaudirent. Et ce fut sous les applaudissements d'une salle indifférente et soulagée que Georges constata le décès du sergent-chef Lecapier, croix de guerre 39-45 et chevalier dans l'ordre nationale du Mérite.


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    Toujours occupés de Jean Effel (14 novembre 2006)

    La ligne est claire comme celle d'Hergé, le dessin est naïf comme celui de Faizant, pourtant le propos est plus hargneux. Il tient dans les deux mots du titre : après celle des Allemands, la France connaît l'occupation américaine. Vu de nos jours, ce point de vue franchement inspiré par Moscou paraît singulier. Si les historiens considèrent en effet que les boys furent la tête de pont des marchands américains et que la liesse parisienne à leur égard n'eut qu'un temps, ils ne relèvent pas que les rues étaient tagguées de "GO HOME" à chaque carrefour. De même, si quelques moutons noirs ou gris ont conservé ou pris des responsabilités administratives, il est franchement excessif de traiter les ministres et présidents du Conseil successifs de la IVème République de collaborateurs et le général Marshall de nazi.

    Les dessins de presse regroupés dans le recueil Toujours occupés forment un bataillon anti-américain agressif au point d'en être grossier. Etrangement, les arguments retenus par Effel pour sa diatribe dessinée sont ceux du pétainisme : nationalisme exacerbé, mythe du complot mondial, viol de Marianne, etc. Quant à ce "GO HOME" dont les dessins débordent, il est le slogan des extrêmes droites du monde entier. En remplaçant dans ces dessins les soldats américains par des banquiers juifs, on obtiendrait sans difficulté de la caricature vichyste du plus mauvais goût.

    Ces dessins ont le mérite de rappeler à nos mémoires déclinantes que le dernier jour de la deuxième guerre mondiale fur le premier jour de la guerre froide. Sur le champ de bataille des idées et de la propagande, elle fut - d'un côté comme de l'autre - féroce, odieuse et approximative. Tintin au pays des Soviets, dans un genre plus enfantin, ne fut pas une exemplaire tentative de bonne foi. Mais avec Jean Effel, les attaques sont plus personnelles, plus infâmes et l'accusation de collaboration, pourtant grave en ces temps troublés, utilisée avec la légèreté du partisan.

    L'humour, par conséquent, ne fait pas rire. Traités au second degré, les sujets de l'influence américaine après-guerre ou des chutes supersoniques des gouvernements de la IVème auraient pu être drôles tout en conservant de leur mordant et de leur grinçant. Mais quand l'humour est engagé au point de confondre caricature et propagande, il n'est pas du tout drôle.


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    Fantôme d'Orient (31 octobre 2006)

    L'exposition Pierre Loti - Fantômes d'Orient au modeste musée de la Vie romantique à Paris est l'occasion de redécouvrir d'abord à quel point cet homme particulier fut un écrivain doué. Les phrases au style impeccable extraites de ses romans, de ses journaux intimes et de ses récits de voyage ornent en effet les murs et les panneaux de l'ancien hôtel Scheffer (16, rue Chaptal). Pierre Loti n'aurait été, sans la clarté de son style, qu'un conteur de plus des mille et une nuits, qu'un chroniqueur de plus des ambiances de Constantinople, qu'un écrivain marin de plus sur les mers coloniales.

    Commentés par des phrases de Loti, les objets de l'exposition regroupés par thèmes ("Prime jeunesse", "La mer", "Harem, Odalisques et Désenchantées", "Le désert", "Couleurs d'Orient" et "Constantinople") sont autant de témoins de l'engouement d'alors pour des sujets qui valurent à Loti, peintre littéraire surdoué et voyageur authentique, son succès dans le monde des Lettres et des Arts. Il apparaît dans cette exposition que Loti fut le résultat littéraire et mondain d'un siècle qui chercha à retrouver une vérité philosophique et esthétique dans les rêveries de l'enfance et les voyages exotiques.

    Ainsi, la partie "Prime jeunesse" de l'exposition, rappelle comment Pierre Loti enfant (il n'était alors que Julien Viaud) s'échappait du monde réel grâce à des collections de fossiles qu'il regroupait dans un "petit musée", préfiguration du bazar que serait plus tard la maison natale de l'écrivain à Rochefort. Souvenir de cette accumulation de bibelots étranges ou précieux qui rappelle les capharnaüms de Barbey d'Aurevilly ou de Jean Lorrain, le tableau de Gaston Boucart, Salle Renaissance de la maison de Pierre Loti, côtoie un autre témoignage des évasions de Loti, le tableau Pierre Loti en chef sarrasin par Edmond de Pury.

    Après la "Prime jeunesse" vint le temps de la mer, objet des méditations romantiques par excellence, objet des méditations noires de Loti (son frère aîné Gustave, médecin de Marine, mourut en mer en 1865, alors que Julien avait quinze ans), objet de ses méditations littéraires comme en témoigne son Journal intime, objet de ses désirs exaucés puisqu'il fut reçu à l'Ecole navale en 1867 et mena pendant quarante-deux ans une longue carrière d'officier de Marine. A l'océan breton (Croix et vagues, Bretagne par Henry Brokman, Tempête sur les côtes de Belle-Ile par Théodore Gudin), terrifiant et magique, répondent les mers orientales d'Egypte (Le Nil par Eugène Fromentin), du Bosphore ou d'Alger. Leurs magies différentes, dorées et mystérieuses, introduisent la salle suivante des "Harem, Odalisques et Désenchantées".

    La femme nord-africaine, captée dans une petite salle sombre par Portaels, Delacroix, Louis Boulanger ou Eugène Giraud, fut encore plus mystérieuse, langoureusement orientale, dans la littérature. Aziyadé, héroïne de Loti, est le plus troublant de ses personnages, symbole des plaisirs interdits, des coutumes savantes et des sortilèges sophistiqués. L'œuvre "orientale" de Loti fut alimentée par les souvenirs, les notes et les dessins pris sur le vif et les rêveries où brûlent ces femmes cachées, ces odalisques aguicheuses et pudiques, ces incarnations des voluptueuses coutumes d'Orient. Voyageur du Maghreb et de la Turquie, Pierre Loti put, comme Delacroix pour la peinture, reproduire les ambiances insensées et élégantes des harems de ces pays.

    A la magie feutrée et sensuelle des Odalisques succède le désert aride, poétique et mystique. Le Golgotha, Consumatum est, Jérusalem, tableau exceptionnel de Gérôme, incarne les interrogations de Loti au Sinaï. Issu d'une famille très protestante, mais échappé de la religion occidentale, comment ne put-il pas être tout de même saisi de mysticisme, après des années au contact de pieux pèlerins musulmans et de mosquées extraordinaires, sur le lieu fondateur de la chrétienté ?

    Au bout du désert et des "couleurs d'Orient", Constantinople apparaît. Loti tomba comme tant d'artistes aventuriers sous son charme : sous le charme de ses édifices étranges et majestueux, sous le charme de ses souks désordonnés et pittoresques, sous le charme des lumières et de l'eau, sous le charme enfin de son peuple auquel il se mêle et auquel il mêle, dans le roman, ses personnages. C'est pourquoi il n'est sans doute pas de meilleure représentation de Pierre Loti que celle du chef d'œuvre de Lucien Lévy-Dhurmer (Pierre Loti devant Istanbul) où l'écrivain et "sa" ville se fondent dans les mêmes tons pastels. Loin des photographies pitres de l'écrivain déguisé pour le bal ou jouant des muscles en tenue d'Adam, ce visage sobre et lumineux de Loti-Istanbul est sans doute le plus vrai de ses portraits.


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    Endroit / Envers (nouvelle, 27 octobre 2006)

    L’endroit, c’est un homme ; l’envers, ce sont cinquante hommes.

    L’obscurité est totale, inquiétante presque. Seuls les mouvements feutrés de la salle produisent du bruit, mais au début du spectacle, ce brouhaha est inaudible. Au fur et à mesure que les minutes s’écouleront, il deviendra plus fort, plus gênant. Pour l’instant, il est adapté à l’obscurité. Rien dans les yeux, rien dans les oreilles – rien dans les mains, rien dans les manches.

    Soudain, un faisceau blanc, vertical, aveuglant, découpe sur l’estrade un cercle parfait. De nouveau, l’obscurité. Quelques secondes dans le noir, quelques notes de musique. Le faisceau blanc, de nouveau. Dans le cercle, un homme, cheveux bruns coiffés en arrière, veste noire, chemise blanche, sans cravate. Le costume de base.

    Les notes de musique se transforment en mélodie, laquelle anime l’homme au costume. Celui-ci esquisse quelques pas de danse et semble aimanter le faisceau de lumière qui, imperturbablement, le suit. Les ombres verticales de l’arcade sourcilière, du nez, des oreilles, de chacune des aspérités du visage donnent à la tête un aspect fantomatique.

    La lumière du faisceau se dissipe peu à peu dans la lumière ambiante, diffuse, qui progressivement baigne la scène. La douche s’éteint, la poursuite s’allume. Le comédien paraît beaucoup moins angoissant. Elle n’a duré que quelques secondes, cette transformation.

    Les vingt suivantes aussi ne dureront que quelques secondes : le quidam est un transformiste.

    La lumière a fait apparaître quelques éléments d’un décor anodin. Le comédien ramasse une grande cape noire, la porte jusqu’à la base de son cou et, aussitôt, devient Zorro. Tout y est : bottes, épée, gants. Il ne manque que le chapeau et le fameux masque, mais même sans cela tout le monde a compris. Zorro se baisse à peine : il se relève masqué et chapeauté.

    Cinéma toujours, la transition est si brusque, si instantanée, que Zorro semble s’être battu contre un cow-boy. La cape n’est plus qu’un poncho, l’épée un colt, le masque un harmonica en bandoulière – la mélodie d’ « Il était une fois dans l’Ouest » accompagne les pas du vacher –, l’impeccable chapeau noir un crasseux Stenton marron.

    Le cow-boy passe une porte de saloon à l’extrémité de la scène – va-t-il sortir ? Le spectacle est-il déjà fini ? C’est un peu court tout de même – mais la repasse aussitôt en sens inverse. Il est Dracula. Les canines ensanglantées, le teint livide, la chemise à jabot, l’habit : tout est parfait. Dracula esquisse un geste : une canne jaillit ; un autre : un haut de forme apparaît. La mutation en comte de l’épouvante est superbement achevée.

    L’aristocratique monstre passe derrière une colonne de marbre – marbre de carton, illusion de décor – et devient James Bond. Certes, le costume n’est qu’un indice. Le smoking impeccable et le revolver ne seraient rien sans la bande sonore qui aide les spectateurs à comprendre le personnage.

    Les spectateurs applaudissent à chaque mutation, toujours plus émerveillés et intrigués. Peu s’attachent à comprendre la technique, la plupart se laisse guider par la magie du spectacle. Peu essaient de comprendre par quels mécanismes subtils tous les costumes s’enchevêtrent et se dissimulent mutuellement.

    Ceux qui veulent rêver, au théâtre comme au music-hall, ne doivent jamais pénétrer dans les coulisses. C’est le lieu des démystifications ; et sans mystère, pas d’émotion, pas de spectacle.

    En ce moment, les coulisses sont occupées par une cinquantaine de personnes, organisées comme des abeilles dans une ruche. Chaque figurant invisible a sa place, son rôle et agit selon un tempo bien déterminé.

    La série des costumes féminins commence. Même si beaucoup fut fait avant que le rideau ne se levât, il reste, dans l’action, mille tâches à accomplir. La fluidité est à ce prix. De même que les courses automobiles se gagnent dans les quelques centièmes de secondes économisées dans le changement des pneumatiques, ici la réussite dépend d’une fraction de seconde en plus ou en moins.

    Pendant que sur scène le comédien incarne des femmes célèbres, qui d’une actrice, qui d’une fée de dessins animés, qui d’une héroïne de bandes dessinées, les invisibles petites mains exécutent avec la précision des esthètes des gestes cent fois répétés mais toujours périlleux.

    Dans une seconde aura lieu une transformation particulièrement délicate. Plusieurs fois, aux répétitions, elle n’a pas fonctionné. La concentration est donc à son comble. La costumière en chef – chef d’orchestre – vérifie, d’un coup d’œil expert, que chacun est à sa place. Ca y est, c’est passé, c’est réussi.

    Des cinquante personnes en coulisses seule une minorité participe en temps réel au spectacle. Les autres ont contribué à la préparation, laquelle est également une course contre la montre. Les estrades se succèdent, se ressemblent plus ou moins, mais à chaque fois le rituel des couturiers, immuable, est exécuté.

    La série des personnages féminins est terminée, les compositions dites poétiques leur succèdent. Figures abstraites, abstractions figuratives : ce moment du spectacle, beaucoup plus doux, presque suave, est comme une pause dans la performance. En réalité, il ne l’est pas pour les coulisses puisque les transformations s’enchaînent toujours au même rythme, effréné.

    Une vraie pause, cette fois. Le comédien, dans un costume symbolique, exécute quelques pas chorégraphiés. Mais la concentration reste forte puisque les figures finales sont imminentes.

    La ruche devient l’usine des « Temps modernes », le bonheur en plus. Les cadences sont infernales. Le comédien traverse les coulisses en courant, s’arrête une demi seconde : enfermé presque nu dans une malle vide, il réapparaîtra au fond de la salle dans son dernier costume. Il n’a pas eu un mot pour les abeilles, il en aura plus tard. Il y a un temps pour tout. A cet instant, il est dans l’action, la pure action.

    Les applaudissements sont interminables, les rappels nombreux. Le transformiste, l’interprète des transformations, est seul pour les recevoir. Il en goûte chaque note, il jouit égoïstement de chaque claquement de mains. Il ne peut les partager, ce serait détruire le spectacle, tuer le rêve. Alors chacun, dans les coulisses, glane des parcelles de la gloire qui ricoche sur l’estrade et transperce les épais rideaux.

    L’endroit, c’est un homme qui en vaut vingt ; l’envers, ce sont cinquante hommes qui en valent un.


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    Richelieu (nouvelle, 27 octobre 2006)

    Un soir de 1954, Rodolphe de La Bachellerie participait avec une vingtaine de personnes à une étrange cérémonie. Ce petit cénacle éphémère était composé majoritairement de médecins, d’avocats et de cadres mais diverses autres professions y étaient représentées. Ces hommes et ces femmes, la plupart inconnus les uns pour les autres, formaient un cercle autour d’un petit rocher d’où coulait un ridicule petit jet d’eau. Ils se recueillaient, druidiques, sans qu’un mot fût échangé.

    Une dame grande et svelte, à qui l’âge avait ajouté la grâce à l’élégance, semblait dominer de sa superbe le petit groupe. Elle était accompagnée, par cette loi canonique des contraires, par un homme dont la vieillesse avait marqué les traits et la silhouette. Son crâne chauve semblait ainsi n’être que le prolongement de son cou, lui-même simple continuité rigide de son dos voûté. Ce couple étonnant était l’objet de tous les regards, de toutes les discussions silencieuses, télépathiques, qui perçaient sous le silence de l’émotion. Rodolphe comprit à quelques-uns des murmures qui finirent par s’élever qu’il s’agissait d’une ancienne chanteuse de music-hall, vedette éphémère du Boulevard Saint-Michel et de son impresario, auteur et compositeur qu’elle avait épousé, disait-on, plus par facilité fiscale et financière que par amour véritable. Rodolphe ne fit qu’hausser les épaules en entendant ces médisances ; elles étaient habituelles dans ce genre d’alliances physiquement morganatiques.

    Cette assemblée hétéroclite célébrait la mort du café de sa jeunesse, « La Source », situé dans le très parisien Quartier Latin et qui devait être remplacé par un restaurant libre-service. Rodolphe faisait office de cadet dans cette réunion car la plupart des nostalgiques de ce café le fréquentaient avant 1931, année au cours de laquelle le lieu mythique s’était transformé, perdant dans cette mutation ses moleskines légendaires. Et en 1931, Rodolphe n’avait que huit ans.

    Il y avait donc, autour de la petite sculpture qui avait donné son nom à l’établissement, plus d’hommes et de femmes ayant dépassé depuis longtemps le cap des quarante années que de jeunes trentenaires comme Rodolphe. Ils étaient presque anachroniques dans cette arrière-salle qui résonnait encore des fêtes joyeuses des jeunes étudiants du « Boul’Mich » moins indifférents aux accortes hétaïres du lieu qu’à leurs illustres compagnons de table.

    Depuis son ouverture en 1855, le café avait en effet toujours été le rendez-vous des littérateurs, des gloires du moment ou des génies historiques. Barbey d’Aurevilly et François Coppée d’abord, Alphonse Allais, Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam ensuite et, plus tard, Paul Verlaine qui venait consommer à la source le terrible breuvage verdâtre que les soldats d’Algérie commençaient à importer.

    Rodolphe n’avait bien évidemment pas connu le temps de « l’heure verte » et s’il assistait à cette commémoration sincère mais un peu ridicule, c’était que « La Source » avait été pour lui le lieu d’une rencontre dont il conservait encore le plus doux souvenir, qui perdurait dans son esprit et, pour ainsi dire, dans tout son être. Il ne s’agissait pas d’une de ces rencontres amoureuses qui passent comme le vent mais de quelque chose de bien plus profond : une rencontre littéraire.

    Rodolphe de La Bachellerie avait découvert Jules Barbey d’Aurevilly sur les banquettes de « La Source ». Le romancier insolent, cité sur une carte des consommations, avait intrigué le jeune Rodolphe. Curieux, il avait emprunté à la bibliothèque la plus proche « Du Dandysme et de Georges Brummel » duquel était extraite la citation sagement calligraphiée au-dessus des prix du café crème et du jambon beurre. Il avait été immédiatement conquis par le style brillant et l’intelligence dans l’analyse de l’écrivain normand, aussi avait-il emprunté tour à tour « Les Diaboliques », « Le chevalier des Touches » et toutes les œuvres secondaires de Barbey.

    Rodolphe avait dépensé des sommes importantes dans l’acquisition d’originaux, d’autographes et de manuscrits de l’auteur et peu à peu il s’était imprégné de sa biographie, en faisant pour chaque geste et chaque action sa source d’inspiration.

    Avant même cette rencontre charnelle avec l’écrivain, si Rodolphe avait choisi « La Source » comme lieu de plaisirs, s’il était entré, un soir qu’il errait mélancolique dans les rues, dans ce café qu’il ne connaissait pas, c’était parce que l’image d’une autre « source » hantait son esprit.

    Alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme dépassé par les événements d’une guerre qui lui échappait, Rodolphe de La Bachellerie s’était engagé après une période de maquis dans les Forces Navales Françaises Libres. A bord du navire sur lequel il était affecté, vestige de la flotte française sabordée en 1942, il s’était lié d’amitié avec un breton, bosco manœuvrier impressionnant de carrure et effrayant par sa barbe d’un noir inaltéré. Ce vrai marin qui n’avait jamais ôté à ses yeux la vue de la mer et des embruns n’avait pas son pareil pour conter, afin que les longues heures de quart nocturne parussent moins longues, des légendes de son pays. Il ne tarissait pas de « contes de la Mort » dans lesquels l’ « Ankoù » s’emparait des âmes des bretons. Ces histoires mettaient toujours en scène des personnages aux noms typiques, qui d’un Le Pennec, qui d’un Yannick, qui d’un Fanch et aux destins généralement fatals.

    Le bosco, force de la nature, incarnait alternativement et merveilleusement les sobres paysans, les immuables bigouden, les impavides pêcheurs mais jamais il ne parodiait l’ « Ankoù ». C’était un reste de superstition car dans les « légendes de la Mort », qui imite la mort ou brave l’ « Ankoù » reçoit irrémédiablement la funeste visite du faucheur squelettique. Au fond de lui, le bosco croyait sans doute plus qu’il ne l’avouait à ces sornettes de vieille femme qu’il considérait d’un air faussement ironique. Il se contentait subséquemment de décrire, avec force détails, la physionomie de l’ « Ankoù ».

    Son public, l’équipe de quart qui veillait avec lui, était littéralement subjugué. Nuit après nuit, le conteur, à la demande générale, tenait en haleine la demi-douzaine de jeunes gens distraits grâce à cela de leurs maux de mer et du pays.

    Le quotidien était fait de combats sporadiques, essentiellement contre des avions allemands, au cours desquels Rodolphe et le bosco brillaient particulièrement. Ils étaient régulièrement cités pour des destructions d’avions ennemis et toutes ces petites victoires rapprochaient le jeune résistant et le militaire de carrière.

    Après un combat contre deux Messerschmitt égarés sans doute par erreur dans la zone, le bosco, qui faisait office de canonnier au poste de combat, vint trouver, livide, Rodolphe et lui glissa dans l’oreille :
    « J’ai vu l’Ankoù, j’ai vu l’Ankoù.
    - Comment ? demanda Rodolphe étonné du ton inquiet de son robuste compagnon.
    - Tout à l’heure, quand j’ai descendu le premier boche, j’ai vu se lever, des flammes du moteur, l’Ankoù. Impossible de se tromper : le grand chapeau, le large manteau, la faux. A chaque détail que je découvrais, je sentais monter en moi la terrible certitude d’être dévisagé par l’Ankoù.
    - Ce n’était peut-être qu’une hallucination, répondit paisiblement Rodolphe. A force d’inventer des histoires, ton imagination t’a joué un tour. Tu n’as aucune raison de t’inquiéter.
    - Nul n’échappe à l’Ankoù. Dans quelques heures, dans quelques jours tout au plus, il reviendra me chercher. Définitivement cette fois.
    - Je suis persuadé que c’est l’angoisse du combat et la psychotropie des poudres qui t’ont égaré. »

    Malgré les assurances et les conseils de Rodolphe, le bosco sombra peu à peu dans la démence. Il fut retiré du service et passait ses journées allongé et délirant. Le jaunâtre de son teint contrastait étrangement avec le noir de sa barbe maintenant hirsute ; il était méconnaissable, fantomatique. Le commandant, prévenu, décida qu’il serait débarqué au prochain ravitaillement.

    Parfois, lorsque Rodolphe venait le voir, il lui disait dans un accès de fièvre : « Il n’y a qu’un moyen, qu’un seul moyen. C’est d’aller à la source. La source des druides. La source des druides. La source de vie. ». Rodolphe lui apportait alors de l’eau à boire – maigre compensation ! – et le questionnait sur cette source – maigre réconfort !

    Les talents de conteur et le sens du détail n’ayant pas disparu avec sa raison, le bosco fit, parcelle après parcelle, la description exacte de sa source imaginaire et c’était l’image fantasmatique de ce lieu salvateur qui devait hanter à tout jamais l’esprit de Rodolphe.

    Un matin, le bateau résonna une fois de plus de son cinglant appel « au poste de combat, au poste de combat ». Rodolphe, rejoignant rapidement son affût, n’eut que le temps de voir le bosco, plus chancelant que jamais, rejoindre mécaniquement le sien.

    Avant que les salves de l’habile Rodolphe n’abattissent l’avion repéré, ce dernier eut le temps de faire feu de toutes ses mitrailleuses en direction du navire de guerre. Les hommes, bien abrités, craignaient peu les balles qui ricochaient sur l’épaisse cuirasse mais il ne fallait pas s’aventurer sur les plages extérieures au risque d’y recevoir une balle perdue.

    Le combat achevé, Rodolphe, poussé par un mauvais pressentiment, se précipita vers le poste du bosco. Il traversa à pleines enjambées les étroites coursives mais n’arriva que pour constater la mort de son camarade qui, à son approche, expira en laissant tomber ces mots : « N’oublie jamais la source, Rodolphe, n’oublie pas. »

    Le même jour, presque à la même heure, sur une autre mer, sur un autre bâtiment libre – le « Richelieu » – le général de Gaulle quittait le Royaume-Uni pour débarquer en vainqueur sur les côtes françaises.

    Ce type de hasards marque une existence. Ce n’était donc pas la destruction d’un lieu de plaisirs, la disparition d’une nostalgie que Rodolphe venait célébrer autour de la petite source de l’arrière-salle du café. Même s’il avait été un temps la coqueluche des habitués du lieu, il ne pleurait pas non plus, contrairement à l’ancienne chanteuse dont les sanglots étaient pourtant la chose la plus juste qu’elle ait jouée dans toute sa carrière, une gloire passée. Tout ceci lui semblait bien pauvre comparativement aux histoires qui le reliaient à l’endroit ; bien mesquin par rapport à son sacerdotal et passionné hommage à Barbey ; bien prosaïque par rapport au souvenir terrifiant qu’évoquait le petit jet d’eau qui ne tarirait jamais dans son esprit.


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    Au lecteur (24 octobre 2006)

    La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
    Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
    Et nous alimentons nos aimables remords,
    Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

    [...]

    Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
    Le sein martyrisé d'une antique catin,
    Nous volons au passage un plaisir clandestin
    Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

    [...]

    Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
    N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
    Le canevas banal de nos piteux destins,
    C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.

    [...]

    Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
    Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
    Il ferait volontiers de la terre un débris
    Et dans un bâillement avalerait le monde;

    C'est l'Ennui!—l'oeil chargé d'un pleur involontaire,
    Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
    Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
    Hypocrite lecteur,—mon semblable,—mon frère!

    Charles Baudelaire


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    Un coup de paix n'abolit pas le hasard (nouvelle, 24 octobre 2006)

    Qu'y a-t-il de plus banal que de marcher dans la rue ? C’est l’exercice quotidien de tous les citadins, le pensum de tous les travailleurs pressés et le passage obligé des touristes sans le sou.

    Pourtant, malgré le pénible apparent de la marche dans la foule, j’aimais cet exercice. C’était ma distraction, mon plaisir. Il faut préciser que je ne m’adonnais pas à n’importe quelle marche. Je laissais aux costumes gris la marche pressée et stressée ; je laissais aux frêles la marche victimaire et écrasée ; je laissais aux touristes la marche égarée et hagarde : j’étais un adepte de la marche-parade, mélange de flânerie et de détermination, alliage de superbe et de naturel.

    Je me comportais sur le trottoir des avenues sales et tristes d’aujourd’hui comme les dandys parisiens ou londoniens du XIXème siècle sur leurs boulevards. J’étais anachronique dans ma démarche, dans mon allure et dans l’objet de mes promenades. Je m’amusais, en jouant sur trois riens, à en imposer. Grand, élancé et ténébreux comme une gitane égyptienne, j'étais le prince de la ville.

    Ces promenades étaient toute ma coquetterie et mon narcissisme. J’en jouais et en abusais. A Bruxelles, je cherchais sans cesse les artères les plus fréquentées, je traversais les places bondées, lisais attentivement la presse locale pour y dénicher les annonces de rassemblement, de fêtes populaires ou de manifestations. Je voulais être un Munichois pendant la fête de la bière, un Parisien pendant les manifestations de fonctionnaires français, un Romain pendant la déclaration « urbi et orbi ».

    Cependant, depuis quelques temps, mon plaisir était gâté par un sentiment désagréable : la peur. Non pas la peur d’être insulté ou violenté pour un regard trop farouche, non pas la peur d’être faible devant le nombre ou le fort, mais la peur de l’attentat. Dans les journaux, la guerre civile était déclarée et la litanie morbide des villes ensanglantées semblait approcher dangereusement. Bagdad, Kaboul, Karachi : c’était, dans mon esprit, les Nouvelles Indes ; mais Madrid ou Londres, c’était déjà Bruxelles.

    Aussi fus-je secoué, moi si voyageur, par quelques accès de paranoïa. La différence entre le Liban que j’avais tant visité et Bruxelles tenait en un mot : Liberté. Là-bas à Beyrouth, nul n’ignorait la situation littéralement guerrière. Il n’était alors pas question de sortir sans motif et la peur était la peur franche des combattants ou de leurs observateurs. Le péril, dans ces rues bombardées, n’était pas hasardeux. Il était partout, pétrissait tout.

    Au contraire, la parodie de liberté bruxelloise, pourtant grevée par la crainte d’attentats aveugles et imprévisibles, voulait laisser croire que la vie suivait son cours normalement. Un seul geste d’hésitation aurait en effet été comme une capitulation face aux terroristes et au régime de peur qu’ils instauraient. Il était impératif de cacher ses angoisses et d'exhiber un pastiche de bonheur et d'assurance aux assassins.

    Je continuais donc mes promenades, mais la peur y laissait une tenace amertume. La paix, mot vide qui cachait mal, même dans les médias officiels, l’instabilité du monde, n’avait pas arrêté les suspicions. Au contraire, je me surprenais par des réflexions indignes. Comme avant, j’aimais en effet, au cours de mes promenades, regarder les physionomies, juger les situations et sourire des mille quiproquos que la rue offre en spectacle à qui a des yeux moqueurs. Mais le simple plaisir de l’observation de la comédie humaine se transmuait en délit de faciès.

    Ce fut ainsi que, le 6 juin dernier, je ne pus retenir un mouvement de crainte en entrant dans ma brasserie habituelle. Il y avait les calmes consommateurs qui offraient à mon regard leurs poses tranquilles, les deux ou trois groupes de jeunes bruyants et les indétrônables veufs, célibataires ou misanthropes qui tenaient compagnie à un journal solitaire. Les quotidiens largement dépliés se faisaient le relais des peurs que je n’osais exprimer. Les décomptes macabres faits à l’autre bout du monde avaient perdu, par la force de l’habitude, leur charge émotionnelle. Le petit braquage de la petite bijouterie du petit quartier reprenait peu à peu sa place et chassait des colonnes la guerre que nous vivions par procuration.

    Mais ce ne furent pas les titres inquiétants ni les photographies sanglantes qui me firent sursauter lorsque je poussai la porte de la brasserie. Ce fut la présence de deux Maghrébins hirsutement barbus, assez salement vêtus et parlant à voix basse. Réflexe conditionné, je scrutais le dessous de leur table pour vérifier que nulle bombe n’était dissimulée, que la pénombre ne masquait aucune bombonne de gaz.

    Au Liban, il fallait parfois peu de temps à un terroriste pour faire exploser dans un bus – un de ces vieux bus français qui roulaient encore malgré l’âge de leurs essieux et la foule comprimée qui en débordait par toutes les ouvertures – une charge artisanale. Je me surpris donc, en plein cœur de Bruxelles, à reprendre instinctivement l’habitude de la méfiance des sacs, des vêtements amples et des allures étranges que le hasard des circonstances pouvait transformer en armes.

    Je me surpris aussi d'être devenu un de ces Occidentaux craintifs et racistes. Autrefois bienveillant, ouvert aux cultures orientales, impressionné par les ors des civilisations arabes, j'étais désormais aigre et soupirais de voir des voiles et des keffiehs dans les quartiers « bon teint » et les supermarchés.

    J’avais eu, un temps, l’âme humanitaire. C’était pourquoi j’avais « fait » le Liban. Comme un ancien combattant, j’avais souvent Beyrouth dans les yeux et, inclination naturelle, je n’en conservais que les bons souvenirs, laissant les noires journées de deuil et de désolation pour mes nuits de cauchemars.

    Mon âme humanitaire avait disparu. J’avais maintenant celle d’un flic. Pas celle des flics sans peur et sans reproche du cinéma, pas celle des policiers consciencieux et humains de la réalité. Non, j’avais celle du flic domestique, du délateur, du petit chef qui se donne pour vertueux en viciant son prochain. J’avais envie, j’avais besoin de prendre en défaut les deux individus louches.

    Ce fut pourquoi je m’assis, comme si de rien n’était, de manière à pouvoir entendre leur conversation sans être collé trop incidemment à leur table. De la poche de mon manteau je sortis un livre (« Mars » de Fritz Zorn) et mimai le lecteur accaparé. Le patron, avec lequel j'entretenais des relations bistrotier - habitué, m’apporta sur un signe le Vermouth que je commandais invariablement.

    Les deux Maghrébins, d’abord, s’étaient arrêtés de parler et m’avaient regardé. Puis, après un regard qui ne m’échappa pas, continuèrent leur conversation. Mon apparent détachement des choses extérieures à la lecture et mon teint basané (en vérité bronzé) auraient inspiré confiance à un bataillon de djihadistes.

    Je connaissais quelques mots d’arabe, appris ici ou là grâce à des guides, des rencontres – souvent des journalistes, parfois des hommes d'affaires interlopes – ou la télévision. Cependant, ce vocabulaire étroit ne me permit pas de déchiffrer un traître mot de la conversation voisine. Je distinguais bien quelques intonations familières mais ce mélange d’Arabe, de Français et de régionalismes méditerranéens était du charabia pour moi.

    J’aurais dû profiter de cet obstacle linguistique pour m’occuper de mes affaires. Mais la petite voix du flic mesquin me criait de continuer, au nom de la suspicion, à surveiller les deux barbus.

    Ils se levèrent, payèrent, sortirent. Je comptai jusqu’à cinq. Je me levai, payai, sortis. J’avais heureusement revêtu un costume anodin et délaissé mon habituelle quincaillerie – bagues monstrueuses, épingle à cravate, chaînes de montre – et guirlanderie – pochette flamboyante, chapeau, boutonnière, canne à pommeau de bronze en tête de cheval. Par le plus grand des hasards, un mal de dents s’était réveillé deux jours auparavant et j’avais passé la matinée chez le dentiste. Or, pour ne pas effrayer les braves gens, je n’allais pas à mes rendez-vous pratiques comme j’allais à la parade ou dans le monde. Pour une fois, l'éternel malheureux au jeu et à l'amour que j'étais avait un peu de chance.

    En outre, les deux individus ne se souciaient guère de ce qui se passait derrière eux. Je les voyais discuter avec véhémence, ajoutant au verbe toute une syntaxe gestuelle qui était pareillement obscure à mon intelligence. Le vent m’apportait quelques mots, quelques syllabes inaudibles ou déformées par la distance qui nous séparait, aussi prêtais-je mille desseins fanatiques et meurtriers à mes suspects. C’est un fait général statistiquement prouvé : quiconque observe avec minutie les faits et gestes d’un individu voit en lui un criminel qui se cache, un évadé en fuite, un contrebandier en vadrouille ou un voleur en maraude.

    Cela faisait un quart d’heure que nous marchions ainsi lorsque nous arrivâmes dans une rue particulière. Je savais en effet qu’à son extrémité se trouvait un commissariat devant lequel une sentinelle montait la garde. C’était pour moi un signe du destin car je pensais bien arriver à discerner dans l’attitude des deux Maghrébins le trouble qui, s’ils étaient méchamment animés, les agiterait en passant devant le policier. Ce fut pourquoi je commençais à me rapprocher un peu afin de capter la moindre nuance d’hésitation. C’était une épreuve de vérité.

    Il n’y avait pas d’issue. La rue n’avait aucun carrefour et le commissariat était situé juste après le troisième et dernier tournant. Ainsi ne pouvait-on pas l’apercevoir avant le dernier moment et ne pouvait-on pas non plus anticiper une réaction, feindre l’indifférence ou rebrousser chemin.

    Le piège était presque parfait … Pourtant, de même que dans les films d'Alfred Hitchcock un habile enquêteur démonte les plus machiavéliques combinaisons meurtrières grâce à un détail, une coïncidence peut faire manquer les plus belles occasions. Alors que les deux barbus approchaient du tournant tant attendu, je traverserai la rue afin de les observer à mon gré, en diagonale. Sans cela, l'angle mort du tournant m'aurait fait manqué la confrontation que j'attendais.

    Comble de malchance, sur le trottoir d’en face je reconnus, alors que j’étais à mi-course, une des femmes les plus charmantes de Belgique que j’avais croisée maintes fois à des galas de charité, à des réceptions privées ou à des représentations diverses et à laquelle j’avais été présenté. A moins d’être exclu de ce Tout-Bruxelles après lequel je courrais depuis tant d’années et qui commençait à m’accepter, je ne pouvais omettre de la saluer. C’étaient d’ailleurs, à trente-cinq passés, les plus beaux yeux de Bruxelles et les manières les plus charmantes.

    S’il est grossier de snober une connaissance – qui plus est, quand les raisons objectives du snobisme ne sont pas de votre côté – il n’est pas impoli d’être pressé. Nous n’échangeâmes donc que quelques mots et je me retournai dès que je pus car, durant ces quelques secondes de salamalecs, je tournais de fait le dos à mes bonhommes.

    Trop tard ! Ils avaient passé le commissariat et tournaient à droite pour prendre une autre rue. Mon guet-apens improvisé avait échoué. Je repris donc à mes deux cibles toujours conversant la distance que mon arrêt obligé m’avait fait perdre.

    Mon obstination était alimentée de bons sentiments : si, comme je le pressentais, ces deux individus voulaient commettre un attentat, il fallait que je les stoppasse dans leurs desseins ; je me voyais comme un ange gardien public et retrouvai tout le miel moral que j’avais goûté lorsque, humanitaire au Proche-Orient, je distribuais des fournitures scolaires aux enfants et des rations de combat à leurs mères.

    J’en étais même à souhaiter que les deux barbus possédassent vraiment une bombe pour pouvoir les intercepter, les immobiliser et devenir un héros. Passer à la télévision, être félicité publiquement : j’avais encore, à quarante-trois ans, des vanités enfantines, des rêves adolescents.

    Je me rendis compte cependant de la difficulté que j’aurais à maîtriser les deux hommes s’ils devenaient menaçants. Ils étaient mal habillés, mais costauds ; barbus, mais vigoureux ; Maghrébins, mais forts comme des Turcs. Mon rôle se réduirait subséquemment à alerter les passants, la foule des victimes potentielles, à moins que je n’avertisses sur-le-champ, par anticipation, la police. Un soupçon de clairvoyance, cependant, m’arrêta. La probabilité qu’ils fussent criminels était somme toute infime. Je me voyais mal jouer à ce point le délateur mesquin.

    Tandis que je me livrais à ces réflexions nauséabondes, la promenade bruxelloise continuait. A un moment, les deux hommes passèrent sous une affiche publicitaire vantant les bienfaits d’une bière. Un éclair traversa mon esprit : je me souvins subitement que, à la brasserie, les deux barbus que je prenais pour des Musulmans fanatiques consommaient une bière !

    Plutôt que de trembler de soupçons, j’aurais dû observer ; plutôt que de tirer d’invraisemblables probabilités, j’aurais dû regarder, j’aurais dû m’accrocher aux faits. J’étais consterné par ma propre attitude.

    Mon affliction se changea rapidement en désir de revanche. J’avais cru, par mon ingérence, dissiper le hasard d’un attentat et j’avais fondé ma bonne foi sur des considérations douteuses. Pour compenser (étrange compensation en vérité) je repris ma superbe habituelle et cherchai une victime pour mes yeux.

    En face, devant moi, au bout de l’avenue droite dans laquelle je me trouvais alors, je vis un petit homme falot, dégarni, le stéréotype du cadre moyen méprisable en costume bon marché, effacé, qui a capitulé sur tout, qui a renié sa jeunesse, ses illusions, sa vie. C’était la victime idéale pour mon mépris enragé et pour mon orgueil blessé.

    Je préparai mon plus terrible regard, durcis mes pupilles et les rendis mauvaises. Le coin gauche de ma lèvre supérieure était prêt à se soulever. Le « petit mec » était à dix pas … cinq pas … trois pas.

    Tout alla très vite. Je le vis ôter la moins droite de son méchant imperméable. J’y vis quelque chose de brillant. Je compris que c’était un couteau. Trop tard. Je sentis la lame traverser mon abdomen. Elle laboura mes entrailles avec fureur.

    J’étais mort. Assassiné par un vulgaire droit commun. L’œuvre d’un fou et d’un criminel : quelle honte !

    Je suis en enfer (qui existe bien). Dans l’enfer des imbéciles.


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    Nahed Ojjeh, princesse des mille et une nuits parisiennes (4 octobre 2006)

    A chaque fois que le Figaro fait l'éloge du Rafale, il précise le lien entre la Socpresse, maison mère du quotidien, et Dassault Aviation, constructeur de l'avion de combat de dernière génération. En l'occurrence, le lien entre ces deux objets dissemblables est leur propriétaire, Serge Dassault. En revanche, quand Le Monde publie un long article laudateur sur une amie d'Alain Minc, il oublie de rappeler que le médiocre essayiste préside son conseil de surveillance.

    Le 3 octobre dernier, Le Monde publiait, sous la plume d'Ariane Chemin, une "enquête" de deux pleines pages digne de Point de vue titrée Les dîners de madame Ojjeh et agrémentée de quatre photographies que Paris-Match ou autre tabloïd ne renierait pas. Elles méritent d'être décrites car, voulant prouver la puissance mondaine de Nahed Ojjeh, elles la discréditent tout au contraire. La première représente le père de madame Ojjeh, le général Mustafa Tlaas, bardé de médailles et de rubans à la façon des généraux soviétiques : sautoir de l'ordre de Babar, grand cordon du Phénix de Rastapopoulos font certainement partie de sa panoplie. Pourtant, malgré le ridicule de la tenue d'apparat surchargée de médailles en chocolat, la photographie de l'ancien ministre syrien de la Défense est la seule des quatre qui conserve un semblant de dignité.

    Beaucoup moins à l'avantage de la belle et érudite Nahed Ojjeh, la deuxième photographie la montre à un quelconque dîner de charité, habillée d'une robe douteuse et assise à côté de Stéphane Bern, animateur idiot de la télévision française qui fit ses classes d'imbécilité auprès de feu le fou comte de Paris. Le cliché est presque humiliant tant, dans le demi-monde médiatique, nul n'échappe à une photographie aux côtés de M. Bern. Quel genre de conversation purent bien avoir la diplômée de philosophie, de psychologie, de prospective internationale et de sciences politiques et le VRP des films ratés, des disques d'actrices morts-nés, des livres rossignols et des idées reçues à la radio et à la télévision ? Il est vrai qu'elle subit déjà régulièrement la conversation d'Alexandre Adler qui est, depuis quelques années (disons le 11 septembre 2001), comme déficient du lobe frontal.

    La troisième photographie représente le couple Ojjeh séparé, avant la mort du mari en 1991, par quarante-deux ans d'écart. Sinistre cliché sur lequel cohabitent un vieux monsieur aux allures de bandit napolitain de série B et une rayonnante, extraordinairement belle, jeune femme orientale. La clef de cette image pathétique est donnée dans le texte de l'article : présentée au sulfureux marchand d'armes par le fils de celui-ci, elle préféra in fine devenir l'épouse du richissime chef de famille. Qui, à sa place, n'aurait pas pareillement réalisé les rentes d'une beauté supérieure ?

    Enfin, la quatrième photographie la montre plus âgée mais toujours divinement belle - quoique moins Salomé - en compagnie de son fils, Akram junior. Ce dernier, d'une laideur quasimodesque même s'il conserve de sa mère son fatal sourire, arbore un nœud de cravate de concessionnaire automobile et un air cuistre de courtier londonien. Autant Nahed Ojjeh incarne la grâce aidée par les moyens d'être élégant, autant Akram junior présente les dehors caractéristiques de la richesse un peu trop fraîche.

    Quant à l'article, il insiste lourdement, à grand renfort de noms célèbres de la politique, de l'industrie et de la finance, sur l'entregent de madame Ojjeh : il semble donc qu'on veuille bien profiter des largesses de sa table mais qu'on soit un peu plus réticent à s'y laisser photographier, même sous les toiles de maîtres que la journaliste a le mauvais goût d'énumérer à la façon d'un commissaire priseur, certainement pour impressionner les lecteurs du Monde qui se piquent de culture. Vaine agitation.

    Conte de la richesse, fausse chronique du Paris mondain, Les dîners de madame Ojjeh est l'histoire d'une cour renversée où les puissants à la scène se font courtisans à la ville. Gageons tout de même que des hôtes de la plus parisienne des Syriennes, les trois quarts ont un peu de mépris et profitent avec ironie et obséquiosité des largesses de la veuve. A demi-mot ou à mot complet, Ariane Chemin évoque aussi les amitiés particulières de la belle ex-résidente de la place des Etats-Unis. Franz-Olivier Gisbert trouva, paraît-il, ses plus belles pages dans les yeux de la Syrienne - et peut-être ses plus mordantes, puisqu'il dut croiser sous ces ors privés Dominique de Villepin. L'idée que les déballages de mauvais goût de Gisbert soient le règlement par voie éditoriale d'une vengeance de rival serait amusante.

    Le risque, quand on tient table ouverte aux écrivains, réside dans le fait que, sur les traces des Goncourt, de Jean Lorrain ou de Marcel Proust, ils racontent dans leurs romans ou essais trente ans de dîners en ville. A côté, le vol de bibelots par Roland Dumas évoqué dans l'article n'est pas grand-chose. Espérons que la belle Nahed Ojjeh, charmante mais cultivant volontiers le trouble sur ses activités, ne se retrouve pas un jour sous les traits d'une ridicule ambassadrice de Turquie ou d'une Mata-Hari du demi-monde politique. Tous ne savent pas en effet, comme Alain Minc dont c'est le deuxième métier après la flagornerie, renvoyer l'ascenseur.


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    Just married (28 septembre 2006)

    Il n'y a pas un jour sans qu'une association, un groupe de pression ou un "représentant" ne décrète que le petit sujet qui le préoccupe sera un enjeu important de la présidentielle, quand ce n'en sera pas l'enjeu majeur. Les chasseurs, les bouchers-charcutiers du Massif central, les chasseurs, les amputés du gros orteil gauche, les chasseurs, les mangeurs de salade périmée, les chasseurs ou encore les homosexuels. Certains de ces derniers demandent avec tout le bruit dont ils sont capables la légalisation d'une situation qui existe de fait, sauf administrativement, à savoir le couple homosexuel avec enfants, bagages et animaux de compagnie.

    Quoi de plus légitime, après tout, puisque la première génération d'enfants élevés "illégalement" par deux personnes du même sexe arrive à maturité et rencontre à peine plus de problèmes (sentimentaux, psychologiques ou identitaires) que leurs collègues élevés par des hétérosexuels. On peut cependant penser que, si la normalisation de telles unions s'opérait, il y aurait un peu plus de malheureux chez les enfants homosexuels. En effet, aux indéniables difficultés à trouver des repères équilibrants (sauf à mentir jusqu'à sa mort sur l'origine physique des êtres), l'enfant serait aussi confronté aux problèmes habituels des familles : violence conjugale, alcoolisme, manque d'affection, inceste, conflits adolescents, etc. Là n'est pas vraiment le débat puisque chaque individu, qu'il fût enfant pourri-gâté, enfant non désiré, fils de mère célibataire ou fils aimé et bien éduqué se débrouille en général pas trop mal avec son passé.

    De surcroît, si l'homosexualité n'est plus un comportement transgressif, alors son lien avec la pédophilie sera rompu. Il y a en effet, parmi tous les genres de l'homosexualité, celui de la pratique clandestine dont la continuation logique est la pédophilie. Cette continuation fut même un temps, après 68, affirmée et revendiquée sous la forme de la liberté sexuelle pour les enfants. Avec une homosexualité banalisée, les marginaux (au sens de la législation puisque ce mot porte atteinte, paraît-il, à la dignité humaine) ne mêleront plus leurs doléances infâmes à celles des petits-bourgeois que sont nos sympathiques gays.

    De plus, gageons que, à l'instar du pacs, le mariage homosexuel n'intéresse pas vraiment les premiers intéressés sitôt la revendication accordée. Et c'est là le cœur du problème : le mariage quel qu'il soit n'intéresse plus personne. Actuellement, la moitié des mariages célébrés en mairie sont rompus : la famille statistiquement normale sera, d'ici quelques années, la famille recomposée. Ce sont des souffrances à venir qui paraissent malheureusement inévitables. Les hommes politiques "progressistes" ont donc beau jeu de "donner" le mariage aux homosexuels puisqu'il n'est plus qu'une faible entente contractuelle facilitant succession, impôts et allocations. Il n'est donc pas étonnant que ce confort administratif soit l'argument clef des partisans du mariage homosexuel.

    Accordons le mariage et la parentalité aux homosexuels (si possible en négociant le fait que l'argument idiot de la répression nazie en leur endroit ne soit plus utilisé, le triangle rose étant tout de même, sans mauvaise foi ni négationnisme, anecdotique). L'affaiblissement des liens familiaux traditionnels n'est pas une conséquence de ce type de législation. Ses causes tiennent plus, selon nous, à la lâcheté généralisée des hommes et des femmes, à la lâcheté des pères et des mères, des maris et des épouses qui refusent par facilité leurs responsabilités, c'est-à-dire la responsabilité pérenne des êtres avec lesquels ils ont pris des engagements.

    Plutôt que de vociférer sur le mariage homosexuel (débat de sourds entre les chantres de la tolérance prompts à qualifier quiconque de fascistoïde et les naïfs qui font des mœurs le cœur de leur pensée et s'effraient des folles de la gaypride) il serait préférable de réfléchir à la brique élémentaire - et aux liens qui la retiendraient - destinée à remplacer le mariage manifestement vieilli, usé et fatigué. Il paraît en effet indispensable pour l'individu et la société que cette dernière, d'une façon ou d'une autre, soit structurée assez finement. Le "niveau de détail" ne saurait aller au-delà de quelques individus : sans cela, la transmission des savoirs est, ainsi que le montrent les orphelinats, difficile sinon impossible. La famille traditionnelle était pratique puisque ses liens étaient ceux du sang (y compris adoption et enfants naturels) et que le sang est suffisamment fort pour lier un parent à son enfant et, à travers celui-ci, les deux parents entre eux. Pratique et reproduite sur le modèle animal, c'est-à-dire naturelle, instinctive.

    Dès lors, puisque la famille périclite, il est urgent de la remplacer. Facile à écrire puisque nos esprits sont, comme notre psychologie, formatés "liens du sang". On haïrait ou mépriserait assez facilement ses proches s'ils n'étaient pas nos parents, nos enfants, nos frères ou nos sœurs. Un tirage au sort attribuant obligatoirement à chaque nouveau-né un groupe de quelques citoyens eux aussi réunis au hasard (ou suivant des critères géographiques par exemple) et obligés de l'éduquer sous peine de poursuites serait-il une solution acceptable ? Assurément pas pour nos esprits du moment.

    Il est possible que ce débat nécessaire aboutisse à la conclusion que la cellule élémentaire "idéale" est la famille traditionnelle. Au fond, elle avait à peu près fonctionné jusqu'à il y a peu, malgré les couples sans amour et les enfants oppressés par une éducation trop stricte. Dans ce cas, il faudra avec la même force affirmer que le mariage est autre chose qu'un échange de bons procédés, qu'il engage réellement un individu avec un autre, qu'il sanctionne sur les registres de l'état civil autre chose qu'une aventure passagère. Il faudra revoir l'accession au mariage ainsi que celle au divorce, pour restreindre celui-ci aux cas vraiment difficiles et réserver celui-là aux unions vraiment solides. Pourquoi, en effet, la société accorderait-elle des facilités via le mariage sans engagement de la part de leurs bénéficiaires ? Pourquoi serait-il absurde, dans ce cadre, de faire passer des tests psychologiques aux prétendants au mariage ? Peu importera, alors, la sexualité des demandeurs et il ne sera pas question de refuser le mariage à des homosexuels s'ils sont capables, au moins pour l'un des deux, de résister à l'absence de liens du sang.


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    Ce soir et toujours (28 septembre 2006)

    Pour une fois qu'une émission de télévision fait preuve d'élégance, d'ambition culturelle et d'originalité, il faut que des tristes sires se lamentent. La télévision, heureusement, a vocation à organiser autre chose que des débats érudits autour d'une table basse. Entre cet extrême et les ordures ménagères de la téléréalité, il existe des nuances. Il n'est par exemple pas injustifié que la télévision programme des émissions consacrées au sport, des jeux en tous genres (s'ils n'atteignent pas la dignité des candidats), des téléfilms sentimentaux et des séries policières. De même que la littérature a ses cercles policiers, mélodramatiques ou pamphlétaires, la télévision a les siens. La multiplication des chaînes et leur diversité devraient de plus permettre d'échapper au formatage intellectuel que les hertziennes, il est vrai, ont tendance à imposer.

    Il faut reconnaître que Claude Lanzmann, pour le premier numéro de Ce soir ou jamais, fut pitoyable. Mais il le fut aussi dans les journaux dans lesquels il écrivit sur le même sujet. Il faut également reconnaître que Amélie Nothomb ou l'équipe d'Indigènes ne sont pas des invités très originaux. Mais c'est aussi cela, l'actualité culturelle et on ne peut sans cesse haïr ce qui fonctionne - ce qui se vend - au cinéma et dans la littérature. Il faut encore reconnaître qu'Orsenna fut déplorable. Mais les vieux aussi ont le droit de draguer les jeunes filles sur les plateaux de télévision, quitte à user la brosse à reluire.

    Si tout ceci, qui constitue l'incompressible de l'actualité culturelle et qui n'est pas par principe forcément inintéressant ou bêtifiant, permet en plus de montrer des artistes talentueux, des écrivains à la marge ou des arts habituellement pas télévisés, alors Ce soir ou jamais est une bonne émission. La télévision étant le média populaire par excellence, elle doit sans cesse trouver l'équilibre entre audience et qualité. Par facilité, les responsables programment majoritairement des émissions racoleuses et vulgaires et par facilité, les téléspectateurs les regardent. Quand une émission déroge à ce principe, il faut l'applaudir et l'encourager. Thierry Ardisson, en son temps, malgré ses danseuses inutiles, ses théoriciens du complot et ses actrices porno, donnait la parole aussi à des Alain Soral, Jack-Alain Léger et autres écrivains douteux mais talentueux. Or, Ce soir ou jamais a une autre tenue que Tout le monde en parle.

    On peut blâmer les procédés de réalisation et le décor de cocktaileurs mais il faut reconnaître que tout ceci n'est pas excessif. C'est la touche de modernité qui permet d'animer les débats et de faire les transitions entre les invités. Préfère-t-on cette manière assez élégante de clore les discussions ou les applaudissements assourdissants et les embrassades interminables des "talk-show" habituels ? Dans Ce soir ou jamais, le public est évidemment ridicule dans ses poses et ses conversations factices, mais il l'est moins que les hordes d'abrutis manipulées par deux ou trois clapeurs qui permettent aux animateurs consensuels de désigner les bons et les mauvais. Un brouhaha est moins assourdissant que les applaudissements qui ponctuent chaque boutade ou chaque phrase droit-de-l'hommiste prononcée avec conviction.

    Quant au présentateur, son talent est évident. Enfin un animateur d'émission culturelle qui prépare son temps d'antenne ! Son équipe est solide, bien documentée (sans tomber dans l'excès du racontar sur la vie privée) et Frédéric Taddéï lui-même a de l'esprit d'à-propos et du jugement. Nul besoin pour lui d'exhiber des livres annotés, post-ités ou surlignés - à la façon de Guillaume Durand - pour convaincre le téléspectateur qu'il connaît son sujet. Même la sottise d'Amélie Nothomb n'a pas eu raison de sa bonne humeur et de sa hauteur de vue. Charmant, cultivé et bon chef d'orchestre d'une émission qui pourrait facilement être cacophonique, Frédéric Taddéï apporte la touche d'élégance qui manque si souvent à la télévision.

    C'était hier soir, et ce sera encore demain.


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    Ce soir ou jamais (26 septembre 2006)

    La litanie monocorde et malaisée d'un Claude Lanzmann lénifiant et idiot, les exclamations béates d'un linguiste tout droit sorti d'un sketch de Monsieur Manatane sur le verlan et l'argot, les mêmes ravissements d'Orsenna - de l'Académie française - devant les fautes de Français d'une chanteuse, des élucubrations interminables sur Zidane, un décor fait d'hôtesses d'accueil jouant à Martine va au vernissage d'une exposition subventionnée par Jack Lang, une réalisation prétentieuse qui n'arrive même pas à être snob : tel fut le gâchis du premier numéro de Ce soir ou jamais, émission quotidienne consacrée à la culture et diffusée sur France 3.

    Pourtant, il était ambitieux, dans un moment où les séries télévisées en tous genres occupent les créneaux laissés par la télévision réalité (ce qui est un moindre mal), de tenter une émission quotidienne consacrée à la culture, et notamment à la littérature. Il était également ambitieux, dans un moment où les émissions culturelles sont arbitrées par des incultes ou des mégalomanes, de confier la présentation de cette émission à un animateur jeune, à la mode, et néanmoins cultivé. Frédéric Taddéï, le présentateur de Ce soir ou jamais, malgré quelques ratés que le direct et les ajustements d'une première excusent, est la grande qualité de ce "café des sports" filmé : il semble connaître ses dossiers, pose des questions pertinentes et a, tout simplement, de la tenue.

    Tous les ingrédients étaient réunis pour la réussite : humour, avec les proclamations imbéciles du réalisateur de Shoah sur Les Bienveillantes ; tragi-comédie, avec l'adoubement de Diam's et de son "kiffer" (qui est fôrmidâââble) par l'auteur du Chevalier du subjonctif ; chauvinisme, avec la mise en perspective géostratégique du coup de tête de Zidane. En un mot, c'était affligeant.

    C'était hier soir, et ce ne sera plus jamais.


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    In dandies' mind (22 septembre 2006)

    "What would have Oscar Wilde done in my situation ?", "What would have Jean Lorrain thought about that ?" are questions we love to ask to ourselves. This is actually a typical behaviour of admirers of any kind: "What would Eisenhower do in Iraq ?" asks to himself the young politician, "What does Britney Spears think about Schopenhauer's aphorisms ?" says the pop music's fan scholar in German philosophy.

    Yet idolaters sometimes go too far. For instance, I met few months ago a young Royal Navy officer constantly asking himself how Lord Nelson would have acted in his place. He knew so much about his idol (he had read numerous biographies about him and knew each of his naval victories) that he may have his arm cut if this had not suspended him. Unfortunately, Lord Nelson's theories are a bit out of fashion, even naval war's ones: Engines have quite modified the nautical Art. Therefore the young English officer was not as loved as the Trafalgar's hero was.

    Another example : one of my friends fawns upon Maurice Druon, a famous French writer. Unfortunately she has no precise idea of his life and works but clichés from magazines. Consequently she betrays Mr Druon's thought and the writer, who is still alive, expresses sometimes opinions thoroughly far from what my friend says. Admiring living people has this kind of drawbacks.

    Nevertheless, trying to enter dandies' minds is neither too anachronic nor ridiculous. Indeed dandies' favourite anathemas targeted egalitarian theories, mass advertising and common ugliness. These symptoms have hugely increased since the XIXth century and Jules Barbey d'Aurevilly could pronounce most of his sardonic statements today. Alphonse Karr, one of the wittiest dandies of the Boulevard, could repeat nowadays and in any Western country his famous words on politicians, writers or lovers. Last but not least, in Literature the main A Rebours's character, Jean de Floressas des Esseintes, describes current feelings: "Après l'aristocratie de la naissance, c'était maintenant l'aristocratie de l'argent ; c'était le califat des comptoirs, le despotisme de la rue du Sentier, la tyrannie du commerce aux idées vénales et étroites, aux instincts vaniteux et fourbes." (Approximately : "After the aristocracy of blood had come the aristocracy of money ; it was the merchants' kingdom, the Sentier street [a famous Jewish street in Paris]'s despotism, the tyranny of trade with venal ideas, short views, conceited and rascally instincts"). And the novel's epilogue (des Esseintes's abdication tirade) is not out-of-date at all.

    Besides, dandies were often prolific writers. Even if they were sometimes means of eating, their novels or articles are gifts for our generation. So can current readers have a view on dandies' minds. Some learn by heart Oscar Wilde's quotes, some read again and again Brummel's biography by Barbey, some study very precisely Baudelaire's essay on dandyism and some others read the Goncourt brothers or Paul Valéry's testimonies on the famous dandies they met: All try to catch the real sense of dandies' thoughts.

    Then they can picture out (or try to) how one of these special XIXth century's characters would behave in front of modern situations. The World has changed but people still love, hate and run after power and honours. Dandies knew much more about us than we do for they saw how our ancestors were living and guessed what the modern civilisation would be. By coming in this way into dandies' minds, people might have a better understanding of current life.

    Personally I believe that I have enough to do with my own originality to add another one and I prefer the question "What should I do ?" to "What would Lord Byron do ?". But some of my extravagant friends spend a lot of time answering the latest (actually they are more Montesquiou or Roger de Beauvoir). That does not mean that they are misanthropic, crazy or that they hardly live in the present. They just constantly refer to dandies's thoughts.

    In a way, they are like the homosexual singers in the Montmartre's cabarets: They put on fancy dress, show up during two or three hours but at the end of the show they are able to move and speak normally. Obviously they are influenced by their models but they are aware that their behaviour is nothing but an intellectual coquetry. Sad company ? Not at all, I can assure you.

    I love to study dandyism, I love to read books on, with or by dandies, my favourite literary character is Charlus (the pathetic, outrageously paedophile but brilliant Duc de Guermantes's brother in the Recherche du Temps perdu) and I ridiculously spend few hours a year in front of Oscar Wilde and Alfred de Musset's tombs (both are in the Pere Lachaise's cemetery). However, the only thing I could answer is that, if he lived in our society, Oscar Wilde might kill himself ; the only lesson I retain is that, to parody Rabelais, "elegance's art without elegance's consciousness is useless" - and a boring superficiality.


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    Noeud (19 septembre 2006)

    Craint, admiré ou brocardé,
    Adulé, haï ou piétiné,
    Je n'ai que mon
    Nœud
    Pour livrer
    Mes batailles,
    L'entrelacement
    De la soie écarlate
    Pour bâtir mon épée,
    Les formes élégantes
    Et les originaux motifs
    Pour fendre les crâneux.
    Je réponds aux insultes
    Par un geste impassible,
    Je réponds aux élogieux
    Par une moue de dédain.
    Quand mon esprit forcé,
    Par une des convenances
    Que mon monde a créées,
    Condescend aux sourires
    Pour séduire les baronnes
    Et briller dans leurs yeux,
    Je ne puis retenir ni garder
    Un faisceau d'épigrammes
    Que seuls des happy few,
    Entre deux de mes mots,
    Comprennent et lient
    Au rouge de mon
    Nœud.



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    La recrue, le colonel et le patron : la progression sociale helvétique meurt, victime de dérives (19 septembre 2006)

    Lorsqu’il a vingt ans, le citoyen suisse est convoqué au recrutement, dans le but de lui faire incorporer les forces armées de la Confédération helvétique. Il y fait des tests physiques et psychiques afin de déterminer son potentiel à avoir des responsabilités, à commander, à courir et évidemment à obéir. Aussi n’est-il plus rare de voir de nos jours de jeunes hommes se faire déclarer inaptes pour la simple et bonne raison qu’ils pourraient se montrer dangereux pour l’organisation militaire. En bref – et les officiers eux-mêmes utilisent ce terme – on les accuse d’être capables de provoquer une mutinerie. Dans la dernière décennie, le nombre de "problèmes de genoux" ou "de dos" a augmenté de manière inquiétante au sein de la jeunesse suisse, pour autant que l’on se fie aux raisons que les services de recrutement de l’armée invoquent pour expliquer que tant de personnes se voient "recalées". Ce qui généralement, n’est pas pour leur déplaire.

    Quoi qu’il en soit, depuis la fin de la guerre froide, les effectifs de l’armée suisse ont vertigineusement chuté, ce qui stratégiquement, si on passe outre la menace grandissante du terrorisme qui pourrait bien ne pas épargner un pays comme la Suisse, peut se comprendre. Les répercussions de cette perte d’importance démographique de l’armée suisse au sein de la société helvétique sont d’ordres beaucoup plus profonds et bien qu’elle puisse être en partie expliquée par le besoin grandissant pour l’État de faire des économies, c’est l’économie nationale elle-même qui en pâtit directement.

    Jusqu’au début des années 90, il y avait en Suisse un réseau – je vous prierais de ne pas voir ici une émergence de la théorie du complot, mais bien un éclaircissement sur un phénomène qui a réellement existé, dont on trouve encore des éléments et qui est aujourd’hui étudié – que les Suisses-allemands appelaient le Filz, en français le filet (on peut y voir la même signification que dans l’anglais web, bien que ce mot soit aujourd’hui utilisé à des fins informatiques). Les membres de ce réseau avaient entre eux quatre points communs : ils étaient sinon colonels, hauts gradés à l’armée ; patrons dans la vie économique du pays, généralement dans l’industrie ; ils s’étaient connus en plus de l’armée, lors de leurs études aux universités de Saint-Gall ou de Lausanne, ainsi que dans les deux écoles polytechniques fédérales, Lausanne et Zurich. Enfin – et ici tous les domaines du pouvoir en Suisse se retrouvent – ils étaient membres du parti Radical, ce parti que les journaux appellent encore le "Grand vieux parti", de centre-droit, qui durant cent cinquante ans fut majoritaire à l’Assemblée fédérale.

    Actuellement, ce réseau n’existe plus ou presque. Et la baisse d’effectif de l’armée n’en est pas la seule raison. Les milieux économiques suisses sont en pleine scission, l’industrie ne peut plus supporter l’arrogance de la finance et menace de sortir d’Economiesuisse, organisation faîtière de l’économie nationale, si la situation ne s’arrange pas. On peut notamment penser aux salaires réellement abusifs des grands patrons de la finance, tels que celui de Marcel Ospel, CEO de l’UBS, qui a gagné en 2005 23 millions de francs suisses. Comment veut-on alors que la finance respecte la politique, lorsqu’un patron de banque gagne cinquante-sept fois plus qu’un conseiller fédéral, l’un des sept détenteurs du pouvoir exécutif ? Pour comprendre le phénomène, voyez Grounding, les derniers jours de Swissair de Michael Steiner. Il est véritablement effrayant d’y voir le patron de l’UBS envoyer paître Kaspar Villiger, ministre des finances.

    Si le Filz était fort, c’est parce que, bien que très puissants tant économiquement que politiquement, ses membres savaient ce que voulaient dire commencer au bas de l’échelle. Combien de fils de paysan, de vigneron, d’instituteur ou d’ouvriers sont-ils devenus ce que l’on appelait alors couramment un "patron-colonel-radical" détenteur des rênes de l’économie suisse ? Ils se connaissaient tous, ce qui instaurait une morale au sein du réseau : on ne pouvait pas faire n’importe quoi à n’importe qui. On en vient alors à se demander si la volonté farouche des milieux économiques actuels de la finance à organiser des pseudos réseaux, des soirées de speed dating ne serait pas la preuve d’une prise de conscience du manque d’un tel réseau. On veut forcer des gens à se mettre en commun, parce que l’on est conscient que l’équilibre d’une économie est fragile, et qu’il dépendra tôt ou tard de l’éthique que l’on pourra y trouver. Mais on est aussi en droit de se demander si dix minutes de discussion dans un bar de Genève réservé par le Crédit Suisse peuvent réellement remplacer trois ans d’école de recrue et d’officier ou cinq ans d’université. Je crois que non.

    Bien sûr, j’exagère, il y a toujours eu des mauvais, des avocats véreux, des fonctionnaires corrompus. Mais les membres de cette élite avaient de la distinction. Ils se respectaient entre eux autant qu’ils respectaient leurs ouvriers. Les patrons d’alors étaient paternalistes. L’entreprise était plus vue comme une grande famille que comme une masse de capitaux qu’il faut vendre à un groupe américain au meilleur prix. Indubitablement, ces hommes avaient de l’élégance, une élégance qu’ils avaient en partie forgée dans d’interminables marches de nuit, paquetage et fusil au dos, dans des cols alpin enneigés. Puisse cette époque ne pas être engloutie par les jeunes loups de la finance zurichoise, exempts d’armée pour "instabilité psychologique et tendance à la dépression".


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    Mourir pour la Patrie (9 septembre 2006)

    Le ministre de la Défense cite à l'Ordre de la Marine Nationale le Maître Principal Frédéric Paré – ID 92 130 32251 – Base des fusilliers commandos – Lorient.

    "Détaché en qualité de fusillier commando au sein du Task Group Ares dans le cadre de l'opération Héraclès porte sud en Afghanistan depuis le 6 août 2006, a fait preuve d'un comportement militaire et d'une détermination exemplaires.
    Dans un environnement hostile, a participé avec succès au sein de son escouade à plusieurs opérations de surveillance et d'interception, de jour comme de nuit, contre des milices anticoalition.
    S'est particulièrement distingué le 25 août 2006, lors de la mission Dragon Noir 7 alors qu'il effectuait en zone d'insécurité permanente et dans une région difficile d'accès, une reconnaissance de piste et de village.
    Au cours de cette patrouille, alors qu'il ouvrait la progression de son unité, est tombé dans une embuscade tendue par une quarantaine de rebelles et a été mortellement blessé lorsque son véhicule a été détruit par l'explosion d'un engin piégé.
    Doté de capacités professionnelles, militaires et humaines indéniables, a fait preuve de courage et de sang-froid en accomplissant son devoir au péril de sa vie, luttant contre le terrorisme et pour la consolidation de l'Etat afghan.
    Pour ses qualités exemplaires, pour son comportement au service de la France, mérite d'être cité en exemple."

    Cette citation comporte l'attribution de la croix de la valeur militaire avec palme de bronze.


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    Babar : écho d'une époque élégante (4 septembre 2006)

    Les héros dessinés ou animés de l'enfance sont tellement familiers que nul ne fait plus guère attention à eux. Ils sont, et cela suffit. Souvent reflets de l'époque à laquelle ils furent créés, ces dessins voient leur existence se prolonger quand le succès les rend populaires. Peu à peu, ces immuables personnages codifiés une fois pour toutes deviennent anachroniques sans que personne ne s'en rende vraiment compte.

    La "conscientisation" ne peut avoir lieu qu'après l'adolescence, temps de la trahison des plaisirs de l'enfance, et l'oubli au moins partiel des compagnons d'imagination. Ceux-ci sont alors, s'ils n'ont pas été modernisés, de précieux objets historiques. Les premiers Tintin sont ainsi de bons témoignages des propagandes anti-communistes ou coloniales d'alors. Et même si les thèmes évoluèrent par la suite, s'écartant de la caricature trop grossière, le héros toujours jeune conserva longtemps son pantalon de golf depuis des décennies démodé.

    Le cas de Babar est, sans plaisanter, encore plus intéressant. Son accoutrement, constitué d'un complet trois pièces vert et d'un nœud papillon rouge, eût dû le faire qualifier d'inverti, même en 1931, à sa naissance. Il est vrai qu'assez vite, après une période trouble avec la "vieille dame", Babar se maria et eut des enfants. Voilà de quoi couper court à toutes les rumeurs. Mais Babar père ne renia jamais son habit de jeune homme.

    Ce qui fit que le costume de Babar ne choqua pas quatre générations de parents, c'est que le caractère du roi des éléphants est doux, tendre et poli, sans faille ni ambiguïté. Le costume criard apparut donc comme un simple ornement pictural, un code d'identification original ne trahissant ni le sérieux royal ni les obligations promotionnelles de Babar.

    Néanmoins, le fait que Jean de Brunhoff connut le succès avec un héros élégant quoique pachydermique est bien la preuve que les années trente étaient autrement plus habillées que les nôtres. Il serait surprenant qu'en 2006 un auteur décide de représenter le père de famille idéal tiré à quatre épingles.


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    Place nette (4 septembre 2006)

    L'anticléricalisme en est arrivé à un tel point en France que certaines actualités font étrangement écho aux vociférations indignes qui conduisirent à l'expulsion des ordres au XIXème siècle ou, avant cela, à la chasse aux prêtres de la Révolution. Hier, ceux qui gravaient le mot "liberté" à tous les frontispices refusaient celle d'opinion et ne l'entendaient que pour leurs partisans ; les geôles qu'ils construisirent étaient aussi injustes que la Bastille qu'ils détruisirent. Aujourd'hui, les hauts dignitaires de la "tolérance" exercent un petit fascisme bien ordinaire : qui n'est pas dans leur ligne est dans leur mire. Relativistes en toute chose sauf en leur dogme, ces petits marquis ne manquent pas une occasion de montrer la fermeture de leur pensée.

    Ainsi, feu Jean-Paul II, parce qu'il n'eut pas "l'ouverture d'esprit" de prôner la partouze générale et la contraception qui va avec, est accusé d'être africanocide et vilainement homophobe. Accusations farfelues bien utiles pour qui veut se dédouaner de ses responsabilités et fondées sur des lectures détournées des textes papaux, Jean-Paul II ayant simplement écrit qu'il était préférable d'être fidèle qu'infidèle et qu'entre personnes fidèles la protection contre le SIDA ne nécessite pas de préservatif. Quant à l'homosexualité, le sujet était déjà évoqué dans l'Ancien Testament et chez Saint-Paul. Autant dire que le débat est largement tranché et que nos gays contemporains n'ont pas vraiment la culture qui faisait l'honnêteté et le brillant des homosexuels de jadis, Oscar Wilde en tête.

    Plus une société est intellectuellement faible, plus les débats de mœurs contaminent le débat d'idées et revendiquent d'être au cœur des affrontements. A l'inauguration - bien légitime, semble-t-il - de la place Jean-Paul II, quelques mécontents firent entendre leurs sifflets. Les "Verts" parisiens, démagogique rassemblement d'ambitieux idiots, menaient cette partie crapuleuse contre le chef de leur majorité municipale. Qui, ce jour-là, était le plus intégriste des deux cents perturbateurs ou des trois mille fidèles ?

    Peu importe qu'il y ait des désaccords de morale domestique entre individus ou groupes constitués. Il faut à un moment faire preuve d'un peu d'honnêteté intellectuelle. C'est ce que fit le maire de Paris, Bertrand Delanoë, homosexuel et socialiste, donc héritier des anticléricaux modernes et antiques, qui rappela ses désaccords avec les positions de l'Église en fait de mœurs (nul ne peut se refaire) mais reconnut à son pénultième Pape la stature qui convient et qui justifie que le parvis de Notre-Dame porte son nom. Opération politique sans doute - ne soyons pas naïfs - mais à rebours de ce que la facilité aurait commandé.


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