Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne : billets d'humeur

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm@it.st vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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Textes janvier à juillet 2007 :
  • Le Parisien estival (25 juillet 2007)
  • Longueurs (6 juillet 2007)
  • Son Altesse Présidentielle (24 mai 2007)
  • Salade de fruits (28 février 2007)
  • Marcel et Serge Dassault ou les faux éloges (27 février 2007)
  • Alphonse Karr, prince de l'esprit (27 février 2007)
  • Le triangle secret (27 février 2007)
  • Angelina café (26 février 2007)
  • 98 sur 100 (26 février 2007)
  • Ecclésiaste 2 17 (nouvelle, 25 février 2007)
  • L'être de préjugés (nouvelle, 16 février 2007)
  • Les nouveaux éléments de puissance ... (6 février 2007)
  • Ruy Blas au théâtre Mouffetard (2 février 2007)
  • Pedro et le commandeur (1er février 2007)
  • Morts maudits (31 janvier 2007)
  • Le siècle vaurien #1 (31 janvier 2007)


    Le Parisien estival (25 juillet 2007)

    Le Parisien estival est un Parisien pauvre, sans cela il serait un Parisien à la campagne, à la mer ou à l'étranger. A la campagne, il serait un Parisien jouant le retour aux sources, la terre ancestrale et la maison de famille entretenue à l'année par un paysagiste. A la mer, il serait un Parisien jouant au marin en Bretagne option Breizh ou un Parisien jouant à la jet-set sur les pontons vulgaires de Saint-Tropez ou de Monte-Carlo. A l'étranger, il serait ce touriste honni de tous les peuples civilisés ou primitifs, imbécile et prétentieux. Bref, hors de son milieu naturel, le Parisien est d'abord un renégat de sa ville : à l'entendre, il est soit un Breton authentique depuis cinq générations, soit un fin connaisseur des "petits villages non touristiques" de la Côte d'Azur, soit un intrépide baroudeur à qui on ne la fait pas.

    Le Parisien estival est donc un Parisien pauvre, mais un Parisien heureux. Il n'y a qu'à le voir se satisfaire béatement des attractions idiotes que son bon Maire lui a concoctées, dont Vélib', le vélo moche, et Paris-plage, la plage beauf, sont les deux exemples les plus flagrants. Doué pour l'activité physique autant qu'un chanteur de variétés pour le commentaire exégétique, le Parisien se met à avoir des rêves de sport facile sur son vélo gris. Il fait même l'effort, pour lui habituellement surhumain, de suivre à la lettre les instructions de la borne informatique. Il est vrai que les cent-cinquante euros de caution qui sont en jeu l'incitent à la modération.

    La règle des trente premières minutes gratuites est à l'origine de belles scènes de la jungle. Dans l'obligation de rendre son vélo dans les temps, sous peine de pénalité pécuniaire de quelques euros, le Parisien joue de toute sa puissance d'antipathie pour passer son voisin ou affirmer sa place dans la file. Le déverminage du système pendant les premiers jours de mise en service provoqua ainsi quelques excès de mécontentement. Le touriste étranger put alors goûter mieux encore qu'à l'accoutumée la grâce et la délicatesse des manières parisiennes.

    Quant à Paris-plage, dont chaque grain de sable est sponsorisé par une marque de produits inutiles, c'est le rendez-vous des forts en muscles et des bronzés toute l'année. Ces consommateurs aux goûts douteux font oublier que les quais de Paris sont aussi des lieux charmants de promenades et de culture, que les ombres des plus prestigieux des monuments du monde les couvrent. Las ! Le Parisien, trop heureux de pouvoir jouer au vacancier de l'Ile de Ré, va à la plage synthétique en vélo partagé.


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    Longueurs (6 juillet 2007)

    On pourrait croire que la longueur exagérée d'une phrase n'est qu'une manière d'allégeance à la tradition proustienne, qu'une pratique stylistique qui relèverait de la coquetterie ou du clin d'œil entre gendelettres, alors qu'elle est un symbole esthétique fort marquant la distance avec les pratiques informatiques qui, par effet mécanique, restreignent à quelques mots l'expression d'une idée et confondent efficacité, lisibilité et concision.

    L'ordinateur, ainsi que chacun des moyens d'écriture qui l'ont précédé, ainsi que chacun de ces chaînons qui relient l'argile colorée de l'homme de la Préhistoire au scriptorium électronique, modifie la façon d'écrire ; car bien loin d'être neutre, le médium est au centre du débat sur le style : si le papier et l'encre incitent à la longueur, du moins laissent toute sa liberté au rédacteur, le clavier et la souris, parce qu'ils sont aussi et surtout des outils professionnels et que, par démagogie et illettrisme, sont conseillées pour l'écrit les affirmations courtes, limitent les velléités des tenants de l'imbrication propositionnelle.

    Il faut sans doute voir dans la mécanisation généralisée du geste d'écriture la cause principale de cette littérature impuissante et veule, petite de style et courte de vue, que dégueulent les rayonnages de ces grandes surfaces qui osent encore s'appeler librairies et qui, dépassant rarement les sept mots consécutifs et les deux-cents pages en tout, décrit un monde minuscule, sans orgueil, sans fierté et sans imagination sous le couvert d'histoires de midinettes aux allures de putains.


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    Son Altesse Présidentielle (24 mai 2007)

    Maintenant que l'agitation médiatique s'apaise, maintenant que cette manière de soufflé journalistique, au demeurant trop poivré, trop irritant, retombe après avoir menacé d'exploser, sinon de déborder, il reste tout de même une drôle d'impression du "sacre" républicain de Son Altesse Présidentielle Nicolas Sarkozy. Cette impression, provoquée sans doute en grande partie par l'habitude de voir dans ce rôle Jacques Chirac, s'appuie néanmoins sur quelques images, déclarations et faits. Il ne s'agit pas ici de juger ni la politique menée par l'ancien titulaire du rôle ni celle, putative, annoncée par celui qui le reprend, mais de qualifier le style des acteurs et leur jeu dans la grande comédie du pouvoir.

    La scène tant attendue, celle de la mascarade de la passation des pouvoirs, qui permet aux commentateurs de gloser à l'infini sur le code nucléaire et la mallette de l'aide de camp, atteignit des sommets de contresens. Comment, c'est un chef d'Etat, cet homme gauche - en comparaison du grand Chirac, familier des lieux et des tapis rouges - débarquant accompagné de sa famille avec l'assurance du vacancier estival arrivant dans le deux-pièces qu'il a loué, sur la côte d'Azur, pile à l'heure, dans son droit et détestable ? Et est-ce sa famille, ce quatuor blond (le petit garçon, encore trop jeune, mis à part) d'un mauvais genre, qu'on pourrait croire du "milieu" niçois et qui pose comme les vedettes du demi-monde cinématographique sur le tapis rouge de la cour de l'Elysée ?

    La discrétion de Jacques Chirac sur le sujet de sa famille était telle qu'un halo de mystère entourait ses filles. Le contraste est donc stupéfiant, le manque de retenue presque bizarre et assurément incongru. Quant à la "première dame de France", si Madame Chirac, malgré tous ses ridicules vrais ou inventés, conserva toujours de cette atavique distinction qui sied à l'Etat, Madame Sarkozy a déjà annoncé que ce n'était pas pour elle. Elle se voit mieux, sans doute, dans le rôle d'organisatrice des dîners ploucs au Fouquet's, des croisières du même acabit à Malte et autres distractions vulgaires. Ces gens-là se font du "chic" l'idée qu'Odette de Crécy s'en fait dans la Recherche du Temps perdu : le clinquant, ce qui est photographié dans les magazines et ce qui est désigné comme tel par la télévision.

    Que restera-t-il dans cinq ans des escapades maltaises, des blue-jeans, des clichés sur tapis rouge, de tout ce décor et de tous ces costumes inappropriés ? Vraisemblablement pas grand-chose, et pour deux raisons. La première, c'est que le confort du pouvoir assouplit les volontés, sa pratique rend plus respectueux des usages et du protocole. Le jeune ambitieux qui, à son entrée dans le monde, prend quelques libertés avec les us - et, au nom de la jeunesse, de la beauté ou de l'esprit, se les fait pardonner - se polit et se fond finalement totalement dans les règles. Vieil élégant, on ne lui pardonnerait pas les libertés de sa jeunesse.

    La deuxième raison est que les échecs inévitables de la vie politique forcent la modestie des plus arrogants. Voyez comment, en quelques semaines, Dominique de Villepin a mué du loup à l'agneau. Un échec rend impossible la prétention du début : en perdant l'exercice réel du pouvoir, le chef n'a plus qu'à s'accrocher aux symboles et aux signes de ce pouvoir perdu. Jacques Chirac, en ce sens, fut remarquable. Très tôt, il se mit en retrait, anxieux de la rue, peureux de son peuple au point de ne lui parler, par l'intermédiaire de discours creux et de promesses aussitôt oubliées, que deux fois par an. En revanche, il tint les apparences du pouvoir.

    Alors oui, filles de Cécilia Sarkozy et fils de Nicolas Sarkozy : vous êtes, pour cinq ans, les petits maîtres de Paris. Profitez-en bien, défilez, montrez-vous dans les endroits "chics", redites-en à tous et à toutes, devenez mannequins, banquiers, écrivains ou oisifs : vous avez le pouvoir et le luxe de choisir votre rôle. Mais n'oubliez pas que votre public est nombreux, que vos écarts seront guettés et étalés en première page et qu'il vous sera parfois demandé d'aller bien bas, comme ce jour où Nicolas Sarkozy, inculte notoire, sortit de son sac de sport un exemplaire des Bienveillantes, écorné et abîmé comme s'il avait été lu. Veillez plutôt, nous vous en prions, à porter haut, à porter beau, par votre dignité et votre sobriété, sans faux-semblant, les couleurs de la France dans le théâtre mondial.


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    Salade de fruits (28 février 2007)

    Savez-vous comment on prépare la salade de fruits ? Il faut couper des fruits et les placer dans un récipient de service. Savez-vous comment on prépare les carottes râpées ? Il faut éplucher des carottes, les râper, les assaisonner et les placer dans un récipient de service. Ces recettes lapalissades ont été - c'est authentique ! - livrées aux lecteurs du magazine Elle dans ses dernières livraisons.

    Le piquant de cette muflerie est que ce ne sont pas des anonymes qui lèvent le voile sur les secrets bien gardés de la salade de fruits et des carottes râpées mais des "personnalités" rigoureusement sélectionnées par le magazine. N'oublions pas que Elle a la prétention de faire rêver la femme "globale" et de déterminer les canons de l'élégance féminine. En vérité, Elle promeut la médiocrité domestique, intellectuelle et vestimentaire.

    Le lecteur candide, ne pouvant se payer les objets luxueux des publicités (au moins la moitié des pages du magazine), se rabat sur la salade de fruit comme art de vivre et sur Philippe Sollers, quand ce n'est pas Stéphane Bern, comme littérature. Entre les carottes râpées de la gastronomie et les carottes râpées de la culture, il y a donc un lien ; et ce lien, c'est Elle.


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    Marcel et Serge Dassault ou les faux éloges (27 février 2007)

    S'il y a bien un nom qui cristallise les haines et les amours, c'est celui de Dassault. Il ne laisse personne indifférent. Depuis le temps où Marcel Dassault régnait sur son vaste empire industriel et financier, les critiques et les hourras n'ont pas changé. Les uns dénoncent toujours le Nücingen moderne, le marchand d'armes, le magnat de la presse droitière, le financier habile, le chasseur et le réactionnaire. Les autres vantent les avions, la gloire de la France, le modèle de réussite et le génie des affaires. En cela Marcel et son fils Serge, actuelle tête du groupe, se rejoignent.

    Justement, même les élogieux n'ont de cesse de comparer les deux. Chacun sait bien, d'ailleurs, combien fut difficile la passation des pouvoirs et combien les relations entre les deux hommes furent compliquées. Aussi, les fumigations d'encens dont est encore entouré Marcel Dassault doivent sembler bien âcres, dans les mauvais jours, à son fils Serge : quoi qu'il fasse, il est soupçonné de n'être que l'usufruitier du génie et du talent d'un autre. Songeons que même le Rafale, l'actuel fleuron des usines Dassault, fut lancé avant la mort du fondateur.

    Marcel Dassault ne fut pas un homme ordinaire, certes. Ingénieur de supaéro, inventeur de l'hélice Eclair qui équipa entre autres, le Spad, un des zincs de Guynemer, financier hors pair, homme de presse et de pouvoir, il fut déporté pendant la seconde guerre mondiale. Son nom d'alors, Bloch, insultait sans doute par son succès les noms moins hébraïques de la France de Vichy. Après la guerre, il prit le nom de résistance de son frère et reprit ses affaires avec talent, possédant outre les avions des biens immobiliers et financiers considérables, des journaux - dont le fameux Jours de France qui voulait donner l'actualité des gens heureux, en fait l'ancêtre de la presse "people" - et une circonscription de député.

    Le moins que l'on puisse dire, c'est que Marcel Dassault était un génie des temps modernes, qui plus est un génie que la France, dans une rare clairvoyance, sut aider et honorer jusqu'à en faire un Grand Croix de la Légion d'Honneur. Il persiste cependant des zones d'ombre dans le sillage du personnage. Trois exemples : sa conversion au catholicisme, le rapport qu'il entretint avec les honneurs (comment un homme de cette trempe pouvait-il y être aussi sensible qu'un conseiller général de la Troisième République ?) et la manière de cynisme qui lui était propre. Mais à ces détails près, Marcel Dassault fut un grand homme.

    Par provocation, on pourrait dire que pour un homme d'un tel génie, il n'y avait pas de mérite à créer tout ce qu'il créa. Puisqu'il aimait et savait bâtir, il est normal, logique, qu'il réussît à édifier tout ce qu'il édifia. La tâche n'était pas trop importante à l'aune des capacités de l'homme. Mais quid du mérite de Serge Dassault ?

    A tâche immense, mérite immense. Et la tâche de Serge, encore inachevée puisqu'il doit chaque jour se "battre" contre la mémoire omniprésente de son père, fut réellement immense. On plaindrait Oreste et on dénigrerait Serge Dassault ? Obligé par un père paternaliste pour ses employés et sec pour lui à faire ses preuves deux fois à son tour, à subir les regards en coin et les sourires dissimulés, il réussit malgré tout et malgré une fronde de petits marquis à s'imposer. Il est plus aisé de bâtir un empire quand on est Alexandre que d'en hériter quand on est un de ses fils. Serge Dassault a réussi ce que peu réussirent dans l'Histoire des héritages et, en restant toujours discret sur le sujet, ne fut jamais Brutus.

    En outre, Serge Dassault ne fit pas que gérer son héritage : il l'étendit, le modernisa et le dota d'outils redoutables. Symbole de cette réussite : là où son père n'avait eu que Jours de France, qui fut à Marcel Dassault ce qu'est Marianne à Jean-François Kahn, c'est-à-dire une tribune personnelle, Serge Dassault obtint le Figaro. Il est ainsi probable que Serge Dassault n'aurait pas pu bâtir Dassault, mais il a fait mieux : il a assuré que Dassault demeure et progresse. Ce n'est donc pas sans fierté qu'il peut, d'une des fenêtres de l'hôtel Dassault au rond-point des Champs-Élysées, regarder sa réussite et moquer les moqueurs dissimulés sous le fard de l'éloge.


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    Alphonse Karr, prince de l'esprit (27 février 2007)

    La difficulté, lorsqu'un passionné désire écrire la biographie d'un homme tel qu'Alphonse Karr, c'est qu'il risque de faire un catalogue de perles ou un dictionnaire d'apophtegmes. Alphonse Karr fut en effet un "prince de l'esprit" et, dans le Figaro et encore plus dans ses Guêpes, délivra quantité de ces pensées ramassées dans une seule phrase qui font le bonheur des pamphlétaires.

    C'est pourquoi, sans doute conscient de la nécessité de "placer" les fameuses piques de Karr sans tomber dans l'inventaire, Charles-Armand Klein prit un parti original : celui de la fausse autobiographie. Rédigés à la première personne, les chapitres de Alphonse Karr, prince de l'esprit sont consacrés à un domaine de la vie de Karr, par exemple la famille ou les proches, les femmes ou bien encore les Guêpes. Entre chaque chapitre, comme un fil rouge, est inséré le récit de l'agonie de l'écrivain, à la troisième personne cette fois.

    Grâce à ce procédé, Charles-Armand Klein put placer dans le corps de son texte romancé d'authentiques citations de Karr. Peut-être même, sous l'influence posthume de l'écrivain, en inventa-t-il de son cru. Après un court temps d'adaptation, le lecteur n'a cependant aucune peine à discerner les phrases toutes faites. Elles saillent du texte tant elle ne sont faites pour être délayées ou encadrées. Si l'idée est intéressante, son exploitation se révèle donc périlleuse.

    La froide analyse permet au moins d'avoir une réelle idée des pensées du croqué, même si la thèse du dessinateur est parfois un peu encombrante. Avec ce procédé de la fausse autobiographie, de même qu'il ne sait pas formellement si les phrases sont de Karr ou de Klein, le lecteur ne peut déterminer si les pensées prêtées à Karr sont authentiques. Par exemple, Karr était-il vraiment aussi républicain qu'il nous le chuchote ? Était-il vraiment ce chevalier blanc du journalisme, ce défenseur de la veuve, de l'orphelin et du consommateur grugé ? On ne saurait y croire et il est probable que Karr fut d'abord anti-Badinguet et prêt à se damner pour faire un bon mot et remplir ses colonnes.

    En tout cas, le sentiment qui prévaut à la lecture est que Klein tente parfois le passage en force ; Karr prend alors la tournure d'un homme plutôt naïf, vaguement imbécile et racoleur quand il s'en prend aux marchands de denrées et aux avocats. Nous y verrions plus volontiers la manifestation de l'ironie d'un homme à la plume affûtée que la bataille d'un preux défenseur des petits consommateurs.

    Il manque à monsieur Klein un tout petit peu de talent. La fausse autobiographie met en effet sous la loupe grossissante les défauts de l'essayiste imparfait et le résultat, passée la surprise du procédé, est ennuyeux.


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    Le triangle secret (27 février 2007)

    Ah ! la belle histoire. Jésus n'est pas mort sur la croix comme on le croyait, c'est son frère jumeau, un certain Thomas, qui est mort à sa place. La résurrection du Christ n'est donc, en toute rigueur, qu'une supercherie. Pire, une escroquerie. Le brave Jésus, chef rebelle en Galilée romanisée, fut après la crucifixion de son frère jumeau d'abord caché chez son oncle, Joseph d'Arimatie, avec sa femme (Marie-Madeleine, of course) et son fils. Mais les Romains, méfiants, fouillèrent les maisons des amis et parents de Jésus. Ce fut pourquoi il fut décidé de cacher le Messie dans le tombeau de son frère jumeau. Là, dans cette atmosphère de noir et de mort, le thaumaturge qu'était Jésus mit la dernière pierre à l'édifice qu'il avait entamé chez les mages égyptiens et traça sur le suaire de Thomas les "saints signes", la clef du Grand Œuvre, le secret - entre autres - de l'immortalité. Rien moins que cela !

    Puis Jésus, à la tête d'une petite confrérie sectaire, s'enfuit à Qumran, là où furent plus tard retrouvés les Manuscrits de la mer Morte, puis à Saint-Jean d'Acre et enfin en France, plus précisément en Champagne. Il y mourut - ou presque - et fut enterré dans la "forêt d'Orient". La petite communauté qu'il avait constituée lui survit, d'abord menée par Jean, le disciple préféré, puis par le fils de Jésus, lui-même prénommé Jean. Ce club, appelé "les premiers", perpétua une tradition qui permit de sauvegarder certains mystères et secrets comme ceux de la pierre philosophale ou de la position du corps de Jésus.

    Plusieurs siècles passèrent et la descendance de cette joyeuse troupe, en la personne notamment du comte de Champagne, fonda la "loge première", toujours dans le but de conserver par le rituel les clés de certaines énigmes. Ces braves gens connaissaient par exemple l'emplacement du tombeau de "l'imposteur" (Thomas) et donc des "saints signes". Les cinq fondateurs de la "loge première" profitèrent de la délivrance de Jérusalem pour aller récupérer le puissant secret. Mais c'était compter sans l'Église, soucieuse de préserver le dogme sur lequel elle était bâtie, ni sur cette autre secte, les "gardiens du sang", constituée en loggias à la fois au service du dogme clérical et indépendante du clergé.

    Finalement, la "loge première" récupéra les "saints signes" juste avant qu'un "gardien du sang" détruisît la tombe de Thomas et emporta, en guise de Saint-Suaire, le linceul de l'imposteur. Tout ce beau monde rentra se chamailler en France, les "gardiens du sang" récupérèrent même un des cinq signes (intelligemment partagés entre les fondateurs de la "loge première"), si bien que le comte de Champagne, qui n'était pas descendant de Jésus pour rien, décida de mieux protéger le corps du Christ et l'enferma dans un tombeau labyrinthe immergé de sa conception. Achetant la paix de l'Église grâce à l'or finançant les croisades (ils pouvaient en fabriquer à discrétion avec l'alchimie dont ils possèdent les secrets), nos sympathiques héros fondèrent les Templiers.

    Encore quelques temps plus tard, les Templiers incitèrent (en l'initiant dans leur loge) Philippe Auguste à mener croisade avec quelques autres forts caractères européens. En réalité, ils ne voulaient aller qu'à Saint-Jean d'Acre récupérer un manuscrit du Testament du fou, caché dans une manière de labyrinthe dont la "loge première" possédait la clef. Ce Testament du fou, ce n'était pas moins que la confession de Jésus et la révélation de l'imposture, d'où l'importance de l'expédition. Les Templiers et Philippe Auguste rentrèrent en France et firent traduire le manuscrit, en double exemplaire, par deux moines pédérastes et érudits qu'ils trucidèrent ensuite avant d'incendier leur monastère. Un morceau de parchemin échappa aux flammes et fut récupéré par un jeune novice qui se réfugia, traqué par des inquisiteurs "gardiens du sang", d'abord chez les Cathares puis, ayant fui la nuit précédant la chute du fief hérétique, chez les Templiers.

    Mais la chair est faible et Philippe Auguste, c'est bien connu, se fit excommunier pour une histoire de femme. Plutôt que de fonder sa propre Église pour commodité personnelle, comme le fera un certain souverain d'Angleterre plus tard, il monnaya la levée de l'excommunication contre la remise du Testament du fou au Pape. La situation était donc la suivante : le Vatican possédait un exemplaire de la traduction du Testament du fou, la "loge première" possédait l'autre exemplaire, le bout de parchemin (sans réelle valeur) ainsi que la tradition initiée par Jésus et qui contenait beaucoup de clés.

    Il va de soi que le bûcher de Jaques de Molay a un lien avec tout ceci : la "loge première" se scinda en effet en deux à la suite d'un différend (Molay voulait se rapprocher du Pape) et si le grand maître arriva à soustraire le bout de parchemin authentique (avec lequel il sera ensuite mis au bûcher), le reste de la loge conserva le Testament du fou.

    Beaucoup plus tard, un jeune franc-maçon de la loge Elliah, par ailleurs chercheur au laboratoire qui analysait les Manuscrits de la mer Morte, assembla les différentes pièces du puzzle grâce à l'aide d'un membre de la "loge première". Sur fond de guerre entre les "frères du sang" et les "premiers", tous deux manipulés par le cardinal Montespa, successeur probable du Pape à l'agonie, il retrouva même le corps de Jésus qui fut récupéré, dans un joli bain de sang, par le Vatican. L'histoire continue encore un peu avec la résurrection de Jésus et quelques autres péripéties du même tonneau, mais l'essentiel est dit.

    Le meilleur, dans cette série de bandes dessinées, est que ce fil blanc sinueux, tortueux, qui relie quelques épisodes célèbres de l'histoire de France est crédible. Il l'est d'autant plus que jamais la confusion entre le romanesque et la "vérité" n'est établie. Au contraire, le genre BD autorise une distance avec la narration que ne permettent pas, quand ils se veulent perfides, les romans à sensation comme le Da Vinci Code.

    L'autre intérêt de cette œuvre est qu'y est mise en scène, jusqu'à la porte du Temple du moins, la franc-maçonnerie, ce qui n'est pas si commun que cela. L'auteur, apparemment baigné de cette culture-ci, mêle habilement le faible cérémonial maçonnique au grand jeu de piste qu'il invente. Les remerciements, en fin d'ouvrage, sont en ce sens bien bavards. Il faut enfin souligner les qualités esthétiques et littéraires de cet ouvrage.

    Le triangle secret est donc une plongée dans l'histoire de France par le petit bout de la lorgnette, celui des thèses hérétiques et des théories du complot. Si on peut louer les qualités de cohérence de l'ensemble, on peut aussi se contenter de souligner ses qualités purement narratives et esthétiques. A lire, en tout cas.


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    Angelina café (26 février 2007)

    Si vous voulez mal manger et être grossièrement servi dans un cadre prétentieux et ridicule, allez goûter chez Angelina, salon de thé touristique et prétendument parisien de la rue de Rivoli. Après quelques minutes - ou plusieurs dizaines de minutes - de queue, un serveur aux manières douteuses vous fera de loin un signe de la main autoritaire. Il faut alors comprendre qu'une table s'est libérée et que vous devez suivre l'inélégant personnage jusqu'à l'endroit de la salle qu'il vous désignera à la va-vite.

    Enfin assis, vous pourrez parcourir une carte bilingue d'une prétention inégalable et entachée de quelques perles. Par exemple, la "préface" d'annoncer que ce café était fréquenté par la meilleure aristocratie ; et de citer une ligne plus bas Proust et Coco Chanel qui, même s'ils firent à leur manière la promotion d'une certaine aristocratie, furent de beaux spécimens de la bourgeoisie. L'intitulé des mets est sans surprise d'une idiotie consommée et l'onctueux chocolat chaud, autrefois intitulé "Nègre" dans ce genre de cafés, est désormais un "Africain". A ce train-là du policé, qui met du racisme là où il n'y en a pas et des insultes derrière chaque mot, sera bientôt proposée une "minorité épidermo-visible non caucasienne" en guise de dégustation.

    Cette carte ridicule s'accompagne, on pourrait s'en douter, de tarifs exagérés au regard de la prestation fournie. En effet, on attend d'un établissement de ce genre un service qui ne soit pas approximatif et une pâtisserie de qualité. Sur ces deux points cruciaux de la restauration, Angelina faute. C'est d'autant plus navrant que les touristes qui affluent en ce lieu sont ceux qui veulent goûter à la restauration française sans vider leur portefeuille dans un vrai établissement gastronomique. Ils glanent là quelques miettes d'un savoir-faire hexagonal et repartent avec un avis sur les capacités françaises à continuer de prétendre à sa réputation d'art de la table.

    Sur le point du service, Angelina est en-dessous de tout. Les serveurs copinent avec les chefs de salle, lesquels se moquent ouvertement des clients, gloussent, chuchotent dans les coins et soupirent. La première règle de la restauration est d'assurer un service discret et efficace, même quand la clientèle est aussi voyante que celle d'Angelina où se pressent bobos ploucs, grosses dondons et tou-tou-you-tous mal rasés. Deuxième écueil, la pâtisserie. Un salon de thé devrait en toute logique proposer à sa clientèle des gâteaux meilleurs que les congelés des supermarchés. Chez Angelina, si les boissons - dont le fameux "Africain" - sont correctes, les gâteaux sont à peine passables.

    Quand Joël Robuchon avait ouvert son Atelier, on avait glosé abondamment sur le ridicule de ce concept en trois parties. Mais au moins la nourriture suivait et l'excentricité du lieu pouvait passer pour une coquetterie personnelle pardonnable. Chez Angelina on n'a gardé que le ridicule d'une caricature d'élégance et on a oublié les règles fondamentales du bistrotier de qualité. Tant pis pour eux - et tant pis pour nous.


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    98 sur 100 (26 février 2007)

    Dans un article incisif publié sur Internet, Antoine Duplan ausculte les 98 des 100 meilleures audiences pour TF1 en 2006, affligeant document publicitaire, et dresse le catalogue de la médiocrité du téléspectateur français : sport, concerts humanitaires sponsorisés, séries télévisées sans souffle ni originalité et films ineptes multi-diffusés sont les fruits d'un arbre de l'ignorance.

    Le symbole auquel les fils de pub qui ont imaginé cet imbécile satisfecit rattachent leur réclame semble en effet être celui de l'arbre de la connaissance de la Genèse. Non seulement on peut sérieusement douter de l'impact de cette référence biblique sur la population inculte, mais on peut aussi trouver l'allusion déplacée. Le but poursuivi par les télévisions privées n'est en effet pas de faire œuvre de raison mais de dégager des profits, ce qui est bien légitime à condition d'avoir l'honnêteté de ne pas entretenir l'ambiguïté. En général, il s'agit donc de flatter les plus bas instincts des téléspectateurs et de leur faire conserver des habitudes de paresse.

    Le "palmarès" ne fait aucun doute à ce sujet. Les événements sportifs exceptionnels, comme la coupe du Monde de football, ont contribué significativement aux records d'audience de la chaîne. Ceci, bien que caractéristique d'une médiocrité certaine, est compréhensible. On peut accepter en effet que le sport rassemble des foules. En revanche, plus grave à nos yeux, le "fond de commerce" ou plutôt le "bruit de fond" de TF1 atteint lui aussi des sommets d'écoute. Les séries policières bas de gamme et les téléfilms sentimentaux sans ambition occupent ainsi à peu près deux tiers des cent premières places. Or ce sont certainement ces exercices qui formatent le plus les esprits.

    On ne peut assurément pas demander à la télévision de jouer un rôle qui n'est pas le sien. Contrairement à ses prétentions culturelles, la télévision est un instrument de détente et d'information. On peut en revanche, ainsi que le préconisait François Beranger cité par Duplan, pisser sur la télé (sic) ou, plus simplement, ne pas la regarder. Car les fruits de l'arbre sont tentants et les habitudes confortables de la paresse et des nécessités fabriquées sont faciles à prendre.

    L'article de Duplan est caractéristique d'une hargne - justifiée - qu'un nombre croissant d'agacés manifestent à l'égard de la télévision. Pourtant, l'élitisme qu'il réclame n'a jamais été le fort des médias. Il suffit de lire quelques lignes de l'histoire de la presse en France ou les nombreuses satyres du journalisme par Balzac, Maupassant et tant d'autres pour comprendre que les deux reproches qu'on fait le plus à la télévision, la publicité et la médiocrité populiste, sont les corollaires des médias. Il n'y eut jamais, quoi qu'on en dise et quoi qu'on s'imagine, un seul journal indépendant et populaire.

    Si de nombreux beaux esprits du XIXème siècle moquèrent, tout en y contribuant largement, la presse et les intérêts croisés entre les sphères économiques, politiques et éditoriales, les intellectuels qui les suivirent firent plutôt preuve de mépris face au lectorat des "ménagères de moins de cinquante ans" d'alors qui consommaient les romans policiers vite écrits ou les nouvelles sentimentales, ancêtres de nos téléfilms.

    En dehors de la facilité à développer le sujet de la télévision poubelle, il faut donc tâcher de pousser l'analyse pour comprendre pourquoi ce front anti-télévision, à la faveur d'internet qui permet d'échapper, pour des tribunes libres, au joug commercial, se fait de plus en plus audible et dépasse les cercles des gendelettres et des genderadio, lesquels peuvent être soupçonnés de défendre leur assiette plutôt que l'intérêt supérieur.

    Ce qui semble gêner le plus les contempteurs de la lucarne est le caractère massif de sa propagande. Elle permet de toucher simultanément les cerveaux par millions et participe donc en première ligne au formatage des esprits. Quand elle s'entiche d'histoire, par exemple, c'est toujours dans le sens qui fait marcher les honnêtes hommes sur la tête, parce que ses procédés d'analyse, si l'on peut dire, sont l'émotion, l'empathie et le sensationnel. Il est donc logiquement rageant de voir certaines thèses inexactes ou fausses gagner l'approbation de la majorité. Pour le cinéma, la part du lion revient aux films les plus sots. Là encore, l'honnête homme retient un hoquet antitotalitaire.

    Quant aux questions sociales, il est sans doute un peu fort de dire que le trou de la sécurité sociale est corrélé aux pratiques compassionnelles de la télévision (et, en conséquence, à l'incapacité des hommes politiques à prendre des décisions douloureuses mais salutaires), mais il n'est pas si fort que ça de constater que la législation française est devenue une législation de circonstance adaptée aux urgences médiatiques du moment. Le problème du logement a ainsi trouvé une solution "théorique" législative parce que quelques humanistes ont su créer des images télégéniques choquantes.

    Mais plus que du mode de diffusion, la perte de liberté ressentie par beaucoup paraît venir du mode même de consommation de la télévision. Un livre, même le plus idiot et le plus vil, offre la possibilité à son lecteur de lever la tête, de s'extraire du débit de mots et de phrases et de réfléchir à ce qu'il lit. Au contraire, la télévision est le royaume de la passivité ; cette absolue non nécessité de faire des efforts est d'ailleurs ce qui fait son succès. Pire, le fait de réfléchir altère sa consommation. En s'extrayant un instant, pour penser à la scène qu'il vient de voir, de ce qu'il regarde, l'homme de bonne volonté rate la scène suivante et gâche son plaisir.

    Quand le libre-arbitre s'oppose au plaisir, quand la réflexion s'oppose à la passivité, ce sont toujours les derniers qui l'emportent. C'est pourquoi il faut avoir la volonté de ne pas entrer dans l'engrenage de la mode. Le jour où les meilleurs audiences ne réuniront qu'une poignée de téléspectateurs, il importera peu de savoir si c'est du sport, un téléfilm pornographique ou l'élection de la meilleure blague grasse de tous les temps qui a remporté la compétition. Mais cette ascèse collective n'est pas pour demain et, en attendant, on peut toujours demander que les programmes soient un peu plus élitistes.


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    Ecclésiaste 2 17 (nouvelle, 25 février 2007)

    Jusqu’en 1970, Louis et Rodolphe de La Bachellerie n’avaient jamais vécu d’intenses moments de fraternité. Dans toutes les familles, il y a des tensions, des crises, des haussements de voix et des mots, mais ils sont généralement suivis de tendres réconciliations, de déclarations enflammées et de complicité renforcée.

    Entre les deux frères La Bachellerie, il n’y avait eu ni tension, ni réconciliation. Ils avaient grandi chacun dans son coin, sans souci réel de ce que faisait l’autre. Leur différence d’âge, leurs trajectoires professionnelles et sentimentales divergentes avaient fait qu’ils avaient vécu dans une indifférence flasque l’un pour l’autre.

    Rodolphe, resté vieux garçon, vivait dans une garçonnière des faubourgs parisiens. Il avait fait la guerre très jeune, dans le bon camp, et avait même été décoré plusieurs fois. Cinquantenaire, il vivait cependant d’amours – souvent passagers –, pas de souvenirs. Très introduit dans le milieu artistique, il connaissait quelques noms illustres ; ultra-mondain, il était de toutes les réceptions.

    Louis était un enfant de la Libération, d’une intelligence si vive qu’il avait fondé sa propre société dès sa sortie de l’Ecole Polytechnique. Marié et père d’un petit Georges, il partageait avec son aîné la passion des arts mais ne fréquentait pas le milieu interlope de la production artistique. Il n’habitait d’ailleurs pas à Paris, mais en Bretagne, plus précisément en Armor méridional, siège de sa société spécialisée dans la location, le gardiennage et l’entretien de voiliers.

    Ainsi, même s’ils étaient suffisamment semblables physiquement pour qu’on ne pût soupçonner une infidélité maternelle, tout opposait les deux frères. Cette distance fut cause de la surprise qu’éprouva Louis lorsqu’il reçut une demande de visite de son frère. Pour que son frère lui écrivît, il fallait des circonstances extraordinaires, aussi l’invita-t-il sans hésiter.

    Quelques jours plus tard, Rodolphe sonna à la porte de Louis. Il fut accueilli par Anne de La Bachellerie tenant dans ses bras un jeune garçon. Rodolphe était vêtu – comme à son habitude – d’un costume noir, d’une chemise blanche immaculée et d’une cravate noire.

    Rodolphe s’inclina gracieusement, salua sa belle-sœur presque obséquieusement et à peine introduit, commença à pérorer, pédant comme dans les salons qu’il fréquentait toute l’année. Il commentait chaque détail de la décoration, en évaluait l’époque, l’école, racontait des anecdotes sur tel artiste ou sur tel personnage historique.

    Il parlait depuis quelques minutes déjà, sous les hochements de tête approbateurs d’Anne de La Bachellerie, lorsque Louis fit son entrée.

    « Salut, Rodolphe. Je te prie de m’excuser mais je finissais de préparer un biberon pour ton neveu. Il y a des choses que rien ne doit perturber.
    - Ca n’a aucune importance, j’ai pu admirer votre intérieur. C’est tout à fait charmant, j’aime beaucoup cette petite « vanité », elle est de Philippe de Champaigne, n’est-ce pas ? A propos, sais-tu que j’ai acquis une reproduction du portrait de Barbey d’Aurevilly qu’on peut voir à Versailles ? Papa m’avait offert « le chevalier des Touches » pour mes quinze ans, j’ai enfin l’auteur chez moi.
    - Ecoute, tout cela est très intéressant, interrompit Georges, mais tu veux peut-être t’asseoir. Tu seras mieux pour m’expliquer tout cela et me dire pourquoi tu es venu. Je te sers un verre ?
    - Merci, du vin de Porto, c’est gentil. Ils sont confortables, tes fauteuils. Copies de Louis XV, mais très bien faits. Je suis venu te voir, reprit Rodolphe après qu’il eut bu une gorgée de Porto, pour te demander un service. A vrai dire, ce n’est pas un service que je te demande, c’est une affaire que je te propose.
    - Je t’écoute, dit Louis.
    - J’ai rencontré dernièrement, tout à fait par hasard, un artiste, un photographe, extraordinaire mais parfaitement inconnu. Il vit dans une sorte de misère et gâche à mon avis tout son talent en fréquentant une petite troupe d’histrions.
    - Et tu veux que je lui achète deux ou trois œuvres ? demanda Louis. C’est cela ?
    - Non, pas du tout, je fais les choses en plus grand. Vois-tu, tant qu’il restera dans cette situation, son public se limitera à quelques punks et à quelques bienveillants mécènes d’un jour. Pour te dire le fond de ma pensée, cette vie ne lui correspond pas ; il paraît trop raffiné, trop intelligent pour ce monde de bohème.
    - Pourquoi ne lui as-tu pas demandé ?
    - J’ai vu quelques-unes de ses œuvres, c’est tout, je ne pouvais pas lui poser des questions personnelles immédiatement. Pourtant aussi bien humainement qu’artistiquement, il dénote vraiment. C’est du gâchis !
    - Bon, viens-en au fait. Qu’attends-tu de moi ?
    - C’est simple, dit Rodolphe en baissant la voix – Anne s’était éclipsée avec le petit Georges. Je veux en faire un prince, un prince en exil. Les temps sont durs pour les aristocraties européennes, mais un titre et un nom harmonieux seront toujours la clef de la célébrité. Nous en avons profité, nous aussi, avec notre Brueys de La Bachellerie d’Aigaïlliers. Enfin, j’en ai profité en tout cas ; toi tu n’avais pas besoin de cela pour résoudre tes périlleuses équations.
    - Ne sois pas grossièrement caricatural. Ecoute, je veux bien t’aider, même si tout cela est bien farfelu, mais je n’ai pas de baguette magique, je n’ai pas le pouvoir d’anoblir et je ne connais personne qui peut faire de faux papiers. D’autre part, il faut peut-être lui demander son avis ?
    - Je me charge de le convaincre, répondit Rodolphe. Mais si quelqu’un, toi par exemple, présente un inconnu comme étant le vicomte de Saint-Pétersbourg ou le duc de Naples, tout ce monde inculte le croira et personne n’ira lui demander ses papiers.
    - Pourquoi ne le fais-tu pas, toi, interrompit Louis ?
    - Attends, laisse-moi terminer. Je veux d’abord le persuader puis le « former ». C’est la première raison qui me pousse à te demander ton aide : je voudrais faire une croisière en voilier, en tête à tête avec notre futur ami.
    - Ca, c’est possible, mais je te donnerai quelques cours avant que tu partes. Je ne veux pas que tu ailles au caillou avec un de mes bateaux.
    - D’autre part, j’aimerais que ce soit toi qui l’introduise dans le monde, qui le présente à tous les courtisans de la mode qui s’empresseront de se pâmer devant son travail.
    - Tu veux que je quitte l’entreprise et la famille pour tes excentricités ? Et puis, je ne suis moi non plus pas introduit, comme tu dis, dans le monde.
    - Avec ton visage – le mien en plus jeune – et mon imprimatur, ça ne présente aucune difficulté. C’est une affaire extraordinaire, immanquable. Je change ma notoriété en or, nous nous amusons au détriment d’imbéciles et au passage, tu t’enrichis, salaire de trois courbettes et de deux jours à Paris ; pas un de plus, je te le promets.
    - Ca me paraît bien crapuleux, dit Louis d’un ton sceptique. Sais-tu que l’escroquerie est punie par la loi ?
    - Ce ne sera pas une escroquerie, les gens achèteront d’authentiques œuvres et son titre usurpé sera comme un pseudonyme. Par ailleurs, il y a toute une faune de journalistes culturels et autres pique-assiettes invétérés, qui se chargeront de justifier artistiquement tout cela. Je connais suffisamment ce milieu pour te le garantir. »

    ***

    Trois mois plus tard, Louis de La Bachellerie faisait son entrée dans les salons du cercle militaire de la Place Saint-Augustin, à Paris, lieu magnifique dont le seul défaut est qu’il accueille aussi bien les plaisirs les plus vulgaires de magnats de presse ou d’animateurs de télévision que les soirées élégamment raffinées des coteries les plus huppées. Qui paye, obtient.

    Louis passa les portes vitrées du hall, suivi de peu par un homme jeune, grand, brun et habillé d’un costume croisé coupé à la perfection. Ils déposèrent leurs manteaux au vestiaire, montèrent les escaliers moelleusement recouverts d’un épais tapis rouge et entrèrent dans la grande salle, parquetée, au plafond moulé et aux ors ciselés.

    Louis et son suivant se frayèrent un chemin entre les groupes d’invités déjà formés et, apercevant Rodolphe qui accaparait par ses saillies verbales l’attention d’un petit cercle légèrement à l’écart, ils se dirigèrent vers lui.

    « Chers amis, entama Rodolphe avant même que les deux nouveaux arrivants ne pénétrassent dans le cercle, permettez-moi de vous présenter mon brillant cadet, polytechnicien et jeune chef d’entreprise prometteur – il a tout à fait l’intelligence de maman, qui avait de qui tenir puisqu’elle était née Touzac – ainsi qu’un de ses camarades, monsieur ?
    - Monsieur Gabriel de ***, répondit Louis à la place de l’intéressé.
    - Vous savez, reprit Rodolphe, mon frère est un grand navigateur, il a toujours été passionné par la voile. Son entreprise est d’ailleurs spécialisée dans la location de voiliers – superbes voiliers en vérité, si un jour vous devez louer quelque chose, n’allez pas autre part que chez lui, vous me vexeriez. »

    Louis et Gabriel s’inclinèrent et saluèrent d’un « bonsoir » l’ensemble des convives à qui Rodolphe les avait présentés. Il y avait là une femme dans un magnifique fourreau noir bleuté, une autre un peu moins belle, mais gracieuse, deux hommes un peu gros en costume sombre et un autre, plus élancé, en costume trois-pièces anthracite. Rodolphe était, lui, habillé de son éternel costume noir. Il reprit les présentations :

    « Et voici madame Cassard, madame Suffren, monsieur Suffren, monsieur d’Entrecasteaux et monsieur La Motte. Je ne vous prononce pas leurs éloges, ce serait trop long et ils sont tous très modestes. Juste un exemple, monsieur et madame Cassard sont de généreux mécènes et ils font à ce titre, dans l’ombre, la pluie et le beau temps dans le monde de l’art. Ils ont certainement beaucoup plus d’influence que ceux qui gesticulent devant les optiques des caméras.
    - Vous êtes un incorrigible flagorneur, répondit en souriant madame Cassard, la dame au fourreau. Vous savez très bien que vos avis sont écoutés avec la plus grande attention, et par tous. Vous aussi avez votre part de responsabilité.
    - C’est une coïncidence tout à fait étonnante, dit Louis en essayant de paraître naturellement surpris. Gabriel est non seulement un excellent navigateur – je viens de passer quelques jours en mer avec lui – mais également un photographe professionnel, un artiste. J’entends par là qu’il ne fait ni mariages ni photographies d’identité, mais des œuvres d’art.
    - A vrai dire, précisa Gabriel, je ne suis pas un artiste au sens strict puisque je n’ai pas encore exposé. Je suis en France depuis quelques semaines seulement et dans mon pays, cela m’était absolument impossible.
    - De quelle origine êtes-vous, si ce n’est pas trop indiscret ? demanda monsieur d’Entrecasteaux.
    - Je ne voudrais pas vous ennuyer avec l’histoire de ma vie, répondit Gabriel. Disons, pour faire simple, que si je peux m’exprimer dans un français correct, c’est parce que j’ai passé de nombreuses années en Suisse.
    - Son père était le prince de ***, coupa Louis, le monarque déchu par la révolution fasciste. Par modestie, il ne le dira jamais, mais Gabriel est le cousin de bien des couronnes européennes.
    - Les aristocrates authentiques sont toujours discrets sur leurs origines, dit Rodolphe. Ils ne se répandent pas en lettres de noblesse estampillées Troisième République ni en quartiers Louis-Philippards. A propos, pensez-vous que madame de Rackfield puisse être intéressée par les œuvres de notre jeune ami ? Ce serait cocasse, comme situation.
    - J’avoue ne pas la fréquenter plus que cela, répondit madame Suffren, mais elle ne manquerait certainement pas d’assister au vernissage d’un photographe bien né. Elle serait même capable de sortir ostensiblement, presque publicitairement, son chéquier pour acheter une ou deux toiles.
    - Vous paraissez la connaître mieux que vous ne l’avouez, s’exclama Rodolphe en riant.
    - Et quel est le thème de votre travail ? demanda monsieur Suffren.
    - Actuellement je travaille sur une série de cinq clichés d’un mètre sur un mètre intitulée « la liberté éclairant le monde ». C’est le vrai nom de la statue de la liberté, mais celle-ci n’est que prétexte au titre de l’exposition. Je photographie des phares bretons, voilà pourquoi je suis parti avec Louis pendant quelques jours, le long des côtes extraordinaires, et riches en phares, de la Bretagne.
    - Vous savez que vous n’êtes pas le premier à photographier des phares ? fit remarquer monsieur Suffren.
    - Bien sûr, mais je crois que mon approche est originale. Je ne sais pas si vous connaissez les phares « la Vieille » et « la Plate » qui sont à l’extrémité du raz de Sein. Eh bien ces deux phares sont très proches l’un de l’autre. Je les ai photographiés à contre-jour, sous un angle …
    - Je crois, interrompit Rodolphe, que nous irons juger sur pièce bientôt. En matière d’art, un bon coup d’œil vaut mieux qu’une exégèse compliquée. Je crois que vous êtes dans un bon jour, cher ami – je n’use pas de titres car c’est à l’artiste que je m’adresse – puisque j’ai quelques entrées, je le dis sans fausse prétention, dans une galerie qui se fera un plaisir de vous prendre à l’essai. Je fais confiance au goût de mon petit frère, il est infaillible. Sous ma protection, jeune génie, vous deviendrez célèbre. »

    ***

    Il ne fallut pas plus de quelques semaines pour que Gabriel de *** devînt la coqueluche du monde de l’art et de la mode. Madame de Rackfield avait lancé le mouvement car, suivant les prédictions de Rodolphe, elle avait succombé à la vaniteuse tentation de parrainer un nom.

    Rodolphe, vrai propriétaire de la galerie derrière un homme de paille, répartit les bénéfices entre lui et son frère, retourné à ses bateaux et dont la destinée d’homme d’affaires allait devenir exemplaire. Quant à Gabriel de ***, jamais il ne fut démasqué mais, désormais gravés sur les murs de son atelier devenu à la mode, ces mots bibliques lui rappelaient l’origine de toute gloire : « Vanité des vanités, tout n’est que vanité et poursuite du vent ».


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    L'être de préjugés (nouvelle, 16 février 2007)

    Les professeurs de philosophie modernes ont ceci de différent par rapport aux anciens : ils se prennent pour des philosophes et ne le sont pas tandis que leurs aînés avaient l'humilité – et la clairvoyance, pour certains – de refuser ce titre en le méritant davantage.

    Celui-ci s'appelait monsieur Nougatin et cumulait à peu près tous les défauts moraux du genre humain. Enseignant dans un lycée privé le jour, il fréquentait assidûment les forums internet gauchistes et bien-pensants la nuit. De ses chroniques virtuelles il retirait les titres de "journaliste" et "essayiste" qu'il apposait sans honte à sa signature, là où aurait convenu "professeur de terminale dans un lycée catholique huppé fréquenté par les fils de famille".

    Disant rechercher la Vérité, il pouvait sous ce prétexte terroriser ses élèves dès la présentation de son cours : "Dieu obtenant vingt, Socrate dix-huit et moi quinze, vous ne pourrez avoir au-dessus". Phrase terrible et traditionnelle des médiocres pédagogues qui a dégoûté de la philosophie des milliers d'adolescents curieux de tout.

    Mais les instincts mussoliniens de cet être falot qui ressassait une éternelle bouillie sur la tolérance – poncifs dignes des discours des Miss France mais qu'il assaisonnait de jargon pour paraître savant – ne s'arrêtaient pas à cette bêtise d'agrégé : il prenait un plaisir non dissimulé à saquer ses élèves. Il leur attribuait des notes infâmantes sous le prétexte que leur pensée était pauvre. Erreur élémentaire car on ne demande pas à un lycéen d'avoir les réflexions de Pascal, de même qu'on n'attend pas de lui en mathématiques d'utiliser un théorème de diagonalisation pour résoudre un système d'équation.

    Humainement nul, Nougatin était physiquement neutre et se croyait beau. Digne sujet de sa majesté la Consommation de laquelle il se disait pourtant l'opposant absolu, il se couvrait de crèmes, gels et onguents inutiles auxquels il accordait une valeur magique. Avec ceci, célibataire onaniste à trente-trois ans et quasiment sans ami.

    ***


    Louis était un élève de Nougatin. Leurs relations avaient mal débuté puisque dès le premier cours, le professeur avait gestapoïquement demandé à ses élèves la profession de leurs parents, par "soucis de sociologie". Au "mon père est militaire" répondu candidement par Louis, Nougatin n'avait pu réprimer une moue de réprobation. Louis aurait voulu se justifier, dire que son père était quelqu'un d'épatant, un marin qui, ayant navigué sur toutes les mers du monde, avait toujours mille anecdotes à raconter, etc. mais le verdict avait déjà été prononcé et le juge était déjà passé à l'affaire suivante, comme dans les tribunaux de la petite délinquance qui expédient des vies entières en quelques secondes.

    Louis, qui avait le caractère entier des garçons élevés par leurs mères, ne dit cependant rien. Les enfants supportent très mal l'injustice et les procès d'intention, mais ils savent évaluer les rapports de force, surtout à l'école. Par ailleurs bien éduqué, il avait ce respect humaniste pour les maîtres.

    Après cette première passe d'armes inoffensive, la situation s'aggrava à cause de la fainéantise et du manque absolu de conscience professionnelle de Nougatin. En effet, à la première dissertation, Louis cita Montherlant et à la deuxième, Céline et Drieu La Rochelle. Or, la première ne fut rendue qu'après que la deuxième fut exécutée. Sans ce décalage, Louis se serait abstenu de toute référence dans son second devoir.

    Nougatin avait perçu la phrase de Montherlant dans cette copie banale comme une provocation. Lui aurait-on écrit l'éloge de Pierre Laval, il n'aurait pas entouré avec plus de rage la copie de son élève. Lui qui fréquentait les forums féministes ne pouvait tolérer que ce misogyne patenté servît de nourriture intellectuelle à un garçon moderne.

    Peu importait que la copie de Louis mentionnât également Sartre, Bourdieu et autres penseurs "acceptables". Le seul fait d'oser Montherlant était un péché contre l'esprit pour Nougatin, ce que Louis eût compris s'il avait eu sa copie dans un délai raisonnable.

    Mais il avait récidivé avec Louis-Ferdinand Céline et Pierre Drieu La Rochelle. Oser citer les immortels auteurs du Voyage au bout de la nuit et de Gilles, c'était comme prêter serment à Pétain, être décoré de la francisque et mériter la tonte immédiate. Les copies de Louis étaient banales quoique assez bien écrites ; elles méritaient une note banale mais obtinrent deux fois "un sur vingt" assortis de commentaires écrits acerbes et de remarques orales moqueuses.

    Le problème de l'enseignement de la philosophie, c'est que celle-ci est une matière nouvelle pour les lycéens, une matière pleine du mystère et de la crainte de la nouveauté. Sans contrat clair entre ses enseignants et les étudiants, le flou est la règle. C'est pourquoi Louis n'eut même pas l'idée de contester.

    Il avait eu d'injustes "un sur vingt", mais il imaginait candidement qu'ils étaient mérités pour la raison qu'il ne savait pas ce qu'on attendait d'un devoir de philosophie. En économie, en mathématiques, en sport il savait à quoi s'en tenir mais il n'avait pas encore démystifié la philosophie scolaire et avait donc pris avec le dépit de l'élève "qui n'a pas su" ces deux terribles sanctions. Il n'eut même pas l'idée d'éprouver de la haine pour monsieur Nougatin.

    C'est l'un des nombreux avantages des lycées privés : la bonne éducation des élèves, l'absence de tout caïd – sinon de façade, en les personnes des bourgeois encanaillés –, en somme le confort. Impunité serait plus exact que confort, bien que celui-ci découle de celle-là. Nougatin pouvait exercer ses brimades et assouvir ses rancunes adolescentes – car, au fond, il n'était qu'un adolescent rancunier et colérique bardé d'un diplôme talismanique – sans risquer les débordements des classes agitées de fils du prolétariat.

    Nougatin n'avait à affronter que de jeunes vierges effacées, des héritiers muets, quelques cancres fortunés et un ou deux PDG en herbe qui osaient parfois une insolence pour épater la galerie. Il profitait d'ailleurs largement de la situation et ne manquait pas, avec sa sauce philosophique, d'aiguiser le sentiment de culpabilité de ces jeunes chanceux desquels il était jaloux.

    Louis, après ces deux "un" qui entachaient son dossier par ailleurs honorable, décida de ne plus se risquer dans les citations hasardeuses. Sans sel littéraire, il savait bien qu'il ne resterait de ses copies qu'un discours assez fade, mais pouvait-il avoir moins que un ?

    Le sujet de la troisième dissertation fut, pour son malheur, "l'Art est-il indispensable à la vie ?". Il mena sa discussion en thèse-antithèse-foutaise avec des arguments qui lui parurent d'une niaiserie abyssale et, alors qu'il aimait écrire, fussent des idioties, ne prit aucun plaisir à ce pensum.

    A chaque phrase il lui venait à l'esprit vingt mots d'auteurs, vingt aphorismes cinglants et vingt citations philosophiques, mais il se faisait violence pour ne pas ouvrir de guillemets.

    Néanmoins arrivé à la conclusion, il céda et inscrivit cette parole célèbre de Proust, pénultième phrase de la Recherche du Temps perdu : "la vraie vie, la vie enfin retrouvée, c'est la littérature". Louis pensa, en inscrivant cette proclamation indiscutable, que Proust faisait l'unanimité et ne lui serait pas reproché.

    Erreur ! Sa copie lui fut rendue avec la même note cinglante et le commentaire suivant : "hormis la faiblesse de l'ensemble, il est dommage que la seule citation que vous daignâtes utiliser fût d'un auteur réactionnaire. Comme d'habitude."

    C'en était trop pour Louis. On pouvait lui faire rendre gorge par tous les moyens, il se serait damné pour Proust. Aussi décida-t-il d'aller réclamer à la fin du cours quelques explications à Nougatin. Par chance, ce cours de philosophie était le dernier de la journée et il aurait donc le temps de cet entretien.

    Si cette résolution téméraire fut prise en un instant, la leçon fut interminable. Le sujet en était la psychanalyse, théorie médicale certes intéressante mais qu'il est aussi abscons que la relativité générale – nonobstant son influence considérable sur la philosophie – d'enseigner en cours de philosophie. Les phrases fuligineuses de Nougatin sur l'inconscient endormaient tous les élèves, rêvant déjà à leur soirée, excepté Louis qui trépignait d'impatience.

    Louis trépignait aussi de peur car il avait peur de sa lâcheté. En effet, il craignait que sa détermination ne s'estompât et que ses phrases préparées d'avance se brouillassent à l'approche de l'échéance.

    Heureusement, la sonnerie retentit avant que la transposition n'eût déshydraté toute sa volonté et il se dirigea tranquillement, afin que ses camarades sortissent de la salle, vers le bureau où Nougatin rangeait ses affaires dans sa sacoche marron (il en dépassait Libération et le Nouvel Observateur).

    Nougatin accueillit Louis avec un sourire vaguement surpris mais nullement inquiet et recueillit ses protestations avec le plus grand sérieux. Louis parla de son amour de Proust, de l'incompréhension qu'il éprouvait à la lecture du commentaire, etc. Il admit même qu'il avait été trop loin avec Montherlant et Céline, mais qu'il y avait été innocemment. Il parla aussi de sa façon d'envisager l'Art, à la manière de Théophile Gautier ou d'Oscar Wilde, c'est-à-dire en le détachant de la morale en général et de la moralité de l'artiste en particulier.

    Nougatin répondit sans rougir que cet argument, qui galvaudait selon lui la pensée de Gautier, était le poncif des réactionnaires qui veulent sans cesse justifier l'injustifiable. Il prit l'exemple de la misogynie, sujet qui lui tenait à cœur, qui était fortement infiltrée dans la littérature et qu'il fallait combattre à la racine, c'est-à-dire en disséquant la biographie de leurs auteurs.

    Après un laïus de cet acabit qui dura près de dix minutes et qui assurèrent à Nougatin l'avantage du pédagogue "qui sait", il poursuivit sur un terrain plus périlleux encore :

    "Vous savez, vous êtes peut-être trop jeune pour comprendre tout ceci, mais vous êtes encore à un âge où on n'est pas émancipé, où on n'est pas sevré de l'éducation familiale. Vous êtes la victime de votre inconscient qui, encore enfoui sous les couches de l'amour maternel et de la rigueur militaire paternelle, vous pousse vers des lectures inavouables. Ainsi, vous n'ignorez sans doute pas que Proust, qui avait, je vous l'accorde, une jolie plume, était un ami de Léon Daudet, fondateur avec Maurras de l'Action française. Il lui a même dédicacé un de ses tomes. Parler de déconnecter l'œuvre de l'écrivain est, vous le devinez aisément dans ce cas, une aberration.

    "Là encore, votre jeunesse vous aveugle. Vous ne voyez pas tout le fiel caché que contiennent toutes ces œuvres que vous admirez, car vous ne les comprenez pas. Vous vous faites piéger par des belles tournures de phrase, des mots élégants, mais vous êtes peu à peu contaminé par l'horreur.

    "Je vais être très franc avec vous, Louis, et vous dire pourquoi vous méritez ces notes que, comme un bourgeois mécontent d'un garçon au restaurant, vous contestez. Votre contexte familial et votre ignorance des choses de la vie – excusable par votre inexpérience – font de vous un être indésirable, un "salaud" sartrien : un être de préjugés."


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    Les nouveaux éléments de puissance de la France (6 février 2007)

    De quoi est faite la puissance d'une nation ou d'un pays ? Si on y réfléchit un peu, la vérité ne doit pas être trop éloignée du triptyque diplomatie, culture et technologie. Ce sont en effet les trois domaines qui permettent d'assurer le bonheur national et le rayonnement international. La diplomatie, au sens large, parce qu'elle permet de préserver la sécurité du peuple (la première chose que le peuple demande, même à notre époque pacifiste, c'est tout de même de ne pas faire ou subir la guerre) et de peser dans les débats mondiaux qui règlent les équilibres entre les pays. La culture, là aussi au sens large, parce qu'elle élève les âmes et nourrit intellectuellement les populations tout en diffusant, dans les autres pays, les idées et le goût français. La technologie enfin parce qu'elle permet à chaque génération de vivre plus confortablement, d'avoir un emploi et d'alimenter les exportations vers le reste du monde.

    Est-ce être "déclinologue", ainsi que disent les médias, que d'affirmer que la France perd des batailles dans ces trois domaines ? La diplomatie, qui pourrait pourtant s'appuyer sur les capacités militaires françaises lesquelles, même si elles perdent inexorablement de leur efficacité, laissent encore de belles marges de manœuvre et d'intervention, ne tient plus que le discours d'un pays moyen. Le Quai d'Orsay, jadis parfois fréquenté par des esprits subtils, est devenu une baronnie d'incompétents à qui l'on confie des postes plénipotentiaires par amitié ou retour d'ascenseur.

    La culture française (langue, littérature, arts), reniée jusque dans les programmes scolaires de l'Hexagone, inspire de moins en moins le reste du monde. Quelle génération d'artistes pourra éclore d'une initiation scolaire débarrassée de tous les auteurs et peintres qui, avant même de coucher leurs premiers mots ou leurs premiers traits, n'ont pas proclamé leur allégeance au cosmopolitisme et à la démocratisation des arts ? Cette génération sera aussi pitoyable que la précédente, pour l'essentiel ramassis de médiocres courant l'allocation comme jadis les acteurs troupiers chassaient le cacheton. Les grands artistes contemporains, hélas, sont américains et si on peut chercher dans leurs œuvres des revendications diverses, on y trouve aussi toujours les influences du passé.

    La technologie n'est pas trop dévastée mais il serait idiot de s'accrocher à la machine à vapeur à l'heure du moteur à explosion. Le grand atout des Français, ce n'est pas leur force ouvrière mais leur intelligence. A vouloir conserver, à coup de grèves de la faim et de blocage des transports, les industries perdues d'avance, la France risque de passer à côté des commerces de demain et de consommer les héritages de l'après-guerre : aéronautique, nucléaire et transports, auxquels il convient d'ajouter maintenant les assurances et la grande distribution.

    Cependant, le quinquennat qui s'achève n'aura pas été marqué par des réformes conduisant à redorer le blason de ces trois éléments. Il n'y a même pas eu, ou presque, de débat sur ces sujets. Au contraire, les deux causes nationales qui furent mises en avant furent la lutte contre les excès de vitesse et la lutte contre le tabac ! Quand une civilisation en arrive à un tel point d'aveuglement et de bêtise, il n'est pas illégitime de se poser la question de sa viabilité. Car le pays qu'on nous dessine, ce n'est pas une France forte, cultivée et à la pointe du progrès, mais une France dans laquelle, à défaut d'avoir un emploi et un espoir national, on roule à 50 et on ne fume pas.


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    Ruy Blas au théâtre Mouffetard (2 février 2007)

    Hugo, génial versificateur, pourquoi fus-tu si brillant ? Ton théâtre est si puissant qu'une interprétation imparfaite ne saurait le ternir. On peut même saborder, par des anachronismes de cabaret, un acte tout entier, les quatre autres tiennent l'œuvre et la laissent inviolée. A toi d'abord doivent revenir les applaudissements et les acclamations, divin auteur qui forma ces vers au rythme parfait et bâtit ces tirades héroïques ou violentes. Combien de comédiens, comme Matthieu Cruciani, taillés pour Ruy Blas le valet mais trop petits pour César le seigneur, ne surent porter tes vers mais furent portés par eux ? Ils devraient déposer à tes pieds les honneurs qu'ils reçoivent au lieu des quolibets.

    Car si on voulait être caustique ou pointilleux, on dirait qu'au Mouffetard on tente de jouer Ruy Blas mais qu'en résultat, William Mesguich interprète Don Salluste et, surtout, Marie Mengès la reine d'Espagne. Le reste, à défaut d'être à la juste justesse, est du moins sauvé par le texte et par la volonté heureuse d'en conserver le moindre pied. Don César, malgré les bouffonnades que son interprète exagère jusqu'à commettre, à notre avis, de déplaisants contresens, ne peut donc, sous le poids des vers hugoliens, se déparer de son âme de bandit romantique, de fils paré d'or forclos, travesti puis trahi deux fois.

    De même, William Mesguich, metteur en scène en plus de Don Salluste, crut sans doute astucieux de torpiller le quatrième acte : peut-être estimait-il que le drame de Hugo était un peu faible, pas assez rebondissant, et qu'il fallait donner au public quelques plaisanteries scéniques faciles pour éviter qu'il ne s'endorme avant le dénouement. Heureusement, ainsi que pourrait le dire Monsieur de La Palisse, que ce quatrième acte est entre le troisième (celui qui s'ouvre sur ce conseil des grands dans lequel apparaît, héroïque et national, Ruy Blas) et le cinquième acte.

    Mais puisque la magie de la plume d'Hugo
    Traversa les siècles, avec force et éclat,
    Il convient cacher ces tout petits ragots,
    Cacher aussi César et louer ce Ruy Blas.


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    Pedro et le commandeur (1er février 2007)

    La Comédie Française se souvient de temps en temps qu'elle est le temple de Molière, pas celui de Samuel Beckett ni celui de Sophocle. Avec Pedro et le commandeur, elle se dépare ainsi de toute prétention intellectuelle pour offrir au bon peuple une "tragi-comédie" espagnole des temps anciens. N'étaient la qualité du jeu des comédiens et le talent des machinistes de la salle Richelieu, cette pièce serait tout simplement grotesque, à l'image des rires majoritairement grossiers que son comique pour l'essentiel situationnel déclenche.

    La trame de l'histoire qu'elle met en scène est assez mince : sous le règne de Henrique III, un commandeur s'éprend de la femme d'un riche paysan et s'emploie sans succès à la conquérir. Cette situation aux rebondissements nombreux est l'occasion de gags plus ou moins farfelus et de l'entrée en scène de personnages attendus : le valet malicieux, la reine généreuse, le roi tout-puissant faible devant la reine, le paysan au grand cœur, la paysanne fidèle ou encore le curé ridicule, chacun débitant des vérités premières. Cela permet aussi à l'auteur de présenter à ses spectateurs un ensemble de tableaux pittoresques : une noce paysanne, les travailleurs au champ, la cour, une procession à Tolède, une confrérie ou un défilé militaire. On imagine aisément combien le public de Felix Lope de Vega devait être ravi et applaudir aussi bruyamment aux échecs du puissant commandeur que le public français aux coups de bâton de Scapin.

    Est-ce pour ressusciter les ambiances bruyantes du parterre originel que le début de la pièce est si assourdissant ? Les coups de tambour vociférés par la bande sonore font figure d'espagnolade peu remarquable, de même que les danses brouillonnes qui hachent la scène d'exposition et destinées apparemment à reproduire une ambiance de corrida. Le premier quart d'heure de la pièce est de ce fait à peu près inaudible. Vaine agitation.

    En revanche, les masques, costumes et décors sont réussis et créent avec succès une atmosphère de conte fantastique. Défigurés, bizarrement cambrés et contrefaisant leur voix, les comédiens n'en sont que meilleurs : s'il avait fallu qu'ils interprètent les sentiments exagérément simplistes de la pièce avec leurs visages humains, ils auraient été sinistres et ennuyeux. Là, dissimulés derrière des traits grossiers et des costumes loufoques, ils peuvent donner toute la mesure de leur talent et insuffler avec efficacité une âme originale à leurs marionnettes. Si le beau Shahrock Mashkin Ghalam dans - entre autres - le modeste rôle du roi, n'a plus sa majesté habituelle, il est un roi d'autant plus amusant qu'il échappe au stéréotype du "grand" d'Espagne façon Ruy Blas.

    En dépit de ses nombreux défauts, Pedro et le commandeur est une pièce à voir. Elle présente en effet un intérêt historique immense. Dans la trivialité de l'ensemble apparaissent déjà les subtilités du théâtre qui suivra et certains codes, voire certains rites, commencent à se formuler. Enfin, ceux qui se plaignent trop que la salle Richelieu et la troupe de la Comédie française ne sont pas dignes d'un tel spectacle devraient prendre conscience que, étant donnée la multitude des personnages et des décors, seule cette salle peut encore monter Pedro et le commandeur. C'est avec ces pièces-ci que la Comédie française, après quelques mises en scène calamiteuses de grands classiques de Molière ces dernières saisons, renoue avec son rôle de conservatoire vivant du théâtre européen.


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    Morts maudits (31 janvier 2007)

    C'est une malédiction qui poursuit certains morts : ils trépassent au mauvais moment, lorsque les rubriques nécrologiques sont déjà pleines d'une actualité incompressible. Si la mort de Mère Thérésa put prendre la teinte d'humilité qui caractérisa sa vie, ce ne fut pas parce que les médias firent preuve de respect et de retenue mais bien parce que la concurrence du décès plus vendeur de Lady Diana écrasa celui de la charitable religieuse.

    Quand Philippe Noiret - qu'on qualifia, abusivement, de "dandy" parce qu'il fut parfois flegmatique et souvent c…n comme un Anglais - nous quitta, se pressèrent à son enterrement les abonnés du genre : Jack Lang, Jean-Claude Brialy, etc. C'était parce, faute de mieux, il fallait bien qu'ils occupassent les rubriques voyeuristes des magazines.

    Jean-François Deniau est mort. Le Figaro l'annonça bien en première page, mais le visage de l'académicien était caché par une réclame idiote. Jean d'Ormesson, à qui nul ne peut contester cette légitimité, fut chargé (ou se chargea) de rédiger son éloge. Hélas, la page hommage à l'écrivain fut placée dans le cahier Le Figaro et vous, l'annexe publicitaire du quotidien, et d'Ormesson, fort peu inspiré ou trop ému, commit un article insipide.

    Mais surtout, Deniau ne choisit pas le bon jour. Lui qui avait réussi tant de vies, qui donnait, par exemple, un peu d'éclat à l'Académie des écrivains de Marine qui héberge aussi Patrick Poivre d'Arvor, pique-assiette de la littérature, partit pendant la "semaine sainte" que les médias consacrèrent à l'Abbé Pierre. Et les figures hypocrites des politiques incompétents ou impuissants - Jack Lang, encore - commentèrent trop bruyamment le décès du moine pour que le grand public pût s'arrêter un instant sur l'exemplaire Deniau.

    Les nécrologies étaient pourtant prêtes dans toutes les rédactions car même s'il s'accrochait avec brio et élégance à la vie, Jean-François Deniau était un grand malade. Dans Valeurs actuelles, la rédaction de François d'Orcival dégaina, entre l'éloge du dernier livre du patron Olivier Dassault et le reportage fleuve sur l'Abbé Pierre, une demi-page dont on peut craindre qu'elle fut limée pour les besoins de l'intérêt supérieur.

    Que tous ceux qui, ayant acquis une notoriété quelconque, souhaitent mourir en paix, sans Brialy ni Lang à leurs obsèques, adressent à leur dieu la prière suivante : faites, Seigneur, que je quitte cette terre la même semaine que Zinedine Zidane …


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    Le siècle vaurien #1 (31 janvier 2007)

    Durant le mois de janvier 2007 se tint l'exposition Le siècle vaurien #1, série de six collages réalisés par Wotk à la fin de l'année 2006. Vous pouvez télécharger le livret de l'exposition au format PDF en cliquant ici (1423 Ko).


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