Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

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Textes août 2007 à février 2008 :
  • La favorite et l'écrivain (8 février 2008)
  • La Mégère apprivoisée place Colette (2 février 2008)
  • Ne nous fâchons pas avec Molière (18 décembre 2007)
  • Le vieux crabe (nouvelle, 18 décembre 2007)
  • Esthétique militaire (22 octobre 2007)
  • Le mariage de Figaro ou la folle journée (19 octobre 2007)
  • L'homme qui était habillé par Sarkozy (10 octobre 2007)
  • Les sincères de Marivaux (3 octobre 2007)
  • Il faut être célèbre pour écrire, et non ... (11 septembre 2007)
  • Luciano Pavarotti ou le dévoyé (10 septembre 2007)
  • Les pas retrouvés (5 septembre 2007)
  • La triste vanité (20 août 2007)
  • Hommage de Maurice Druon à ... (14 août 2007)


    La favorite et l'écrivain (8 fevrier 2008)

    Un des aspects positifs, comme on dit, de la très vulgaire exhibition publique de la nouvelle poule du gallinacé élyséen fut l'article de Marc Lambron dans Le Figaro Magazine. A la fois journalistique et littéraire, ce texte semble prendre prétexte de la liaison photogénique du Président pour évoquer la grandeur et la chute des guépards italiens dont Carla Bruni est un des derniers fruits, fruit pourri, véreux, vendu aux maîtres de la civilisation corrompue : chansonniers, politicards et parasites mondains.

    Carla Bruni incarne cette passation de pouvoirs qui s'est opérée au début du XXème siècle, cette passation si bien décrite au cinéma dans La grande illusion ou dans la littérature dans La Recherche du Temps perdu, cette passation irréversible entre l'ancien monde des aristocrates de corps et d'esprit et le nouveau, celui des boutiquiers, des publicitaires et des médiocres.

    Silencieusement, le navire a sombré. Par fierté, par lassitude, par honneur, les guépards sont restés sur le pont, ont refusé les canots des Homais, sont demeurés debout. Quelques traîtres sans panache ont néanmoins voulu gagner la pitié de Poséïdon et, pour sauver quelques miettes du naufrage, ont offert en sacrifice la plus belle de leurs filles.

    Les femmes de cette caste perdue ont certes toujours parfumé leur sillage de senteurs interlopes, mais en approchant de l'autel présidentiel, c'est l'Histoire amoureuse des Gaules qui est réécrite, la liste des amants publiée, les réputations dévoilées : c'est là le prix des voyages officiels.

    Devant les comparaisons physiques, par la presse caniveau, de la femme quittée et de la femme trouvée, on en vient à regretter le florentin Mitterrand qui dupliquait les foyers mais muselait la presse méprisée.


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    La Mégère apprivoisée place Colette (2 fevrier 2008)

    En présentant ce spectacle ennuyeux et assez vulgaire, la Comédie Française renoue avec les travers qu'elle semblait avoir abandonnés depuis quelques temps. La mise en scène originale est fondée sur une belle idée de théâtre : les comédiens, sobrement vêtus, portent littéralement leurs costumes, collés sur des rectangles de bois dont l'envers est un miroir. Cette idée intéressante permet des jeux de scène et, plus profondément, d'exciter la question de la représentation, du faux et du vrai et de la nature du théâtre.

    Malheureusement, autour de cette idée importante et moderne s'en greffent d'autres qui font gadget et alourdissent considérablement la pièce. Ainsi, les mimiques cartoonesques de Loïc Corbery dans le rôle de Petruchio, associées à la fausseté de son jeu, rendent insupportables les trois quarts de la pièce. Avec son allure de bellâtre plébéien et costaud qui outrepasse son rôle, il ferait meilleure figure à la télévision ou dans des pièces de boulevard.

    Ce qu'il manque à cette pièce est une épine dorsale un peu solide. Tout semble tellement inachevé et dispersé qu'à l'entracte le public se demande si la pièce est finie ou si elle doit reprendre après interruption. Il faut avouer que les longueurs contribuent à ce sentiment d'achevé. En effet, le bavardage le dispute souvent au bruit, l’agitation à la fausseté des gestes et l’autosatisfaction à la platitude.

    Il y a à sauver de ces médiocres et longues heures la prestation de Benjamin Jungers, une fois de plus excellent, et le décor qui, outre le costume, crée un peu de sens – du prologue à l’épilogue – dans ce vaste désert de la pensée théâtrale.


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    Ne nous fâchons pas avec Molière (18 décembre 2007)

    Imaginez une pièce gentillette mais hautement humoristique et caustique écrite par Molière pour un lever de rideau. Imaginez, par exemple, les Précieuses ridicules.

    Imaginez maintenant cette même pièce transposée par un metteur en scène britannique dans une ambiance décalée, voire franchement déjantée, et sacrément "seventies", mais avec le texte authentique et intégral (les silences étant certes bien exploités par la mise en scène).

    Imaginez enfin cette pièce interprétée, dans le rôle des jeunes provinciales précieuses montées à Paris, les très honorables Catherine Ferran et Catherine Hiegel : ce sont bien les Précieuses ridicules vues par Dan Jemmett et jouées par la troupe de la Comédie française au théâtre du Vieux Colombier.

    C'est, une fois n'est pas coutume, une transposition loufoque réussie. Ce succès tient au fait que la pièce originale est elle-même une petite chose légère et grinçante, une démonstration de vices et de ridicules. Ces ridicules contemporains de Molière étant eux-mêmes transposables sans difficulté à l'époque actuelle (prétention et faux-semblant ont toujours du succès en effet), la modernité de la scène ne manque absolument pas de naturel.

    Ce qui en manque un peu, un revanche, ce sont les interprétations de Andrzej Seweryn et de Pierre Vial, qu'on a connu meilleurs. Seweryn gueule, et quand il ne gueule pas, est incompréhensible. Vial gueule, sans trop de nuances.

    L'essentiel du décor qui habille la petite scène du Vieux Colombier tient en une triple cabine d'essayage par où entrent et où sortent les comédiens, sans cour ni jardin. Cette triple cabine fermée de rideaux en velours rouge et encastrée dans un fond noir est encadrée de trois guirlandes lumineuses qui, quand la musique "british" retentit, s'animent en rythme. C'est assez réussi.

    Au final, les Précieuses ridicules de Dan Jemmett sont originales sans tomber dans le travers de l'avant-garde froide et prétentieuse, bien menées par les deux comédiennes principales, habilement ponctuées par la musique et admirablement portées, enfin, par le texte toujours jeune.


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    Le vieux crabe (nouvelle, 18 décembre 2007)

    Parkinson : c'était à cause de la maladie de Parkinson. C'était pour cela que le "vieux crabe", ainsi qu'il était appelé par ses équipages lorsqu'il était encore d'active, m'avait embauché. C'était ma première vraie place depuis longtemps : avec la généralisation de l'informatique et de la méfiance, le métier de secrétaire particulier était passé de mode et presque partout, l'électronique ménagère avait chassé le personnel de maison. De surcroît, même chez les riches, la cherté du salaire minimum faisait qu'au-delà de la femme de ménage épisodique, il n'y avait plus beaucoup de domestiques. Les maisons continuant de mener grand train étaient donc peu nombreuses et il fallait être exagérément snob ou atteint de maladie pour s'attacher les services d'un secrétaire particulier. Dans le cas de mon "vieux crabe", même si cette coquetterie de riche lui allait bien, c'était la maladie.

    J'avais été choisi parce que j'étais le fils d'un ancien officier de Marine. Le "vieux crabe" voulait quelqu'un de son monde, capable de le comprendre à demi-mot et même si mon père avait fait ses armes dans l'aéronavale comme pilote de chasse, j'étais bien placé pour décrypter le discours d'un homme de la mer. Après tout, qu'il opère sous, sur ou au-dessus du dioptre, un marin reste et demeure avant tout un marin. Le "vieux crabe", quant à lui, avait obtenu ses étoiles d'amiral dans les tempêtes cap-horniennes et les sournoises batailles navales de la guerre froide. "Je n'étais pas un de ces marins d'état-major et de salon parisien", disait-il souvent avec mélancolie.

    C'était à cause de la maladie de Parkinson qu'il m'avait engagé, me répétait-il sans cesse. C'était même la première chose qu'il m'avait dite lors de notre première entrevue. Il m'avait dit aussi qu'on l'appelait le "vieux crabe" parce qu'il ressemblait à Jean Rochefort et que dans le Crabe Tambour, le film de Pierre Schoendoerffer, c'est ainsi que Claude Riche le nomme. Quand il m'avait dit cela, je l'avais regardé attentivement. Effectivement, la petite moustache grise qu'il portait accentuait l'air de dignité aristocratique et d'élégance patricienne qu'il partageait avec l'acteur, mais la ressemblance n'était pas flagrante, du moins tant que le "vieux crabe" ne commençait pas à répéter, plusieurs fois par conversation, pourquoi on le nommait ainsi.

    J'étais entré au service du "vieux crabe" parce que celui-ci avait ressenti, un matin, la nécessité d'écrire ses mémoires. Trois ou quatre heures par jour, sur le mode de la conversation, il me fournissait de la matière que je tâchais de mettre en forme. Mais, me disait-il à la fin de chaque entretien, il ne voulait rien relire avant que l'ensemble fût achevé. D'après lui, c'était ainsi qu'avait procédé l'Amiral Von Schmürtz dont il avait lu, disait-il, au moins dix fois les mémoires durant sa vie d'officier.

    Outre ce travail d'ordre journalistique, je réglais sa correspondance. Chaque jour il recevait une dizaine de lettres et en écrivait, par mon intermédiaire, à peu près autant. Nous passions souvent la matinée à cet exercice et le "vieux crabe" pestait contre les fâcheux qu'il ne connaissait, affirmait-il, ni d'Ève ni d'Adam et qui l'importunaient de leurs nouvelles cancanières et de leurs sollicitations déplacées. En tant que secrétaire particulier, j'étais chargé de formuler aux inconnus des réponses courtoises et je m'escrimais à tourner des phrases neutres et des paragraphes à la forme convenable, mais en somme assez ineptes. Le "vieux crabe" relisait distraitement et disait "très bien, très bien". Quant aux "connus", l'exercice épistolaire relevait du pensum tant le "vieux crabe" s'y prenait mal dans ses réponses. Après sa dictée, j'étais obligé de presque tout remanier, biffant les répétitions et organisant proprement les paragraphes. Heureusement, le "vieux crabe" ne se formalisait pas et sanctionnait de son distrait "très bien, très bien" la relecture de notre prose à quatre mains.

    Trois fois par semaine, son neveu venait dîner chez le "vieux crabe". C'était ce neveu qui avait passé l'annonce pour recruter un secrétaire particulier et c'était à lui que je rendais compte de l'avancée des travaux autobiographiques de son oncle. Je considérais ce travail d'interface comme faisant partie de ma tâche ; pourtant, le neveu semblait y attacher peu d'importance : les mémoires de son oncle devaient être le cadet de ses soucis.

    Jamais je ne pus savoir ce que se disaient ces deux particuliers dans leurs têtes-à-têtes tri-hebdomadaires. Lorsque je tentais une allusion discrète auprès du "vieux crabe", il me regardait avec des yeux si vides que je n'osais aller plus loin. Et la cuisinière qui faisait le service, bretonne sans âge à la tête dure comme du granit, veuve d'un quartier-maître bosco qui avait servi sous les ordres du "vieux crabe", lui était plus attachée qu'un menhir à la terre d'Armorique ; aussi n'essayais-je même pas de la soudoyer. Quant au neveu, il était aussi aimable que son sinistre chapeau de feutre noir et semblait peu enclin à condescendre à engager la conversation avec moi, un domestique - domestique amélioré, mais domestique tout de même.

    Les autres soirs et pour les déjeuners, l'ancien marin dînait seul, face à une authentique toile de Vernet dans laquelle sa pensée semblait plonger et se perdre : repas solitaires, même si sa cuisinière l'aidait à se nourrir, auxquels jamais il ne me convia ; seuls instants de silence de ce vieillard digne qui parlait sans cesse. Je déjeunais à l'extérieur, dans un petit restaurant situé à un quart d'heure de la maison du "vieux crabe". J'échappais pendant deux heures à sa compagnie, à sa présence physique envoûtante, à son charisme d'homme qui a vécu et qui a commandé à d'autres hommes.

    Je revenais en début d'après-midi, après le café, dans ce que le volubile "vieux crabe" appelait le fumoir - il répétait souvent que son père s'était fait offrir dans cette pièce une boîte d'excellents cigares par le général Guillaumat, son hôte d'une semaine en 1919, épisode qui avait donné son nom à ce salon. A l'instant même où je pénétrais dans la pièce, le "vieux crabe" commençait à parler et toujours revenait cette idée qu'il devait écrire ses mémoires. "Pauvre homme, pensais-je alors avec pitié, les tremblements qui agitent ses mains lui ont fait prendre conscience de son délabrement. Il lui reste un neveu, mais ce n'est pas comme un fils et les cajoleries de l'arrière-ban sont toujours suspectes lorsqu'on approche de la fin et qu'on est fortuné. Il ne laissera rien à la postérité, il le sait et pour ne pas entendre ce désastre, il parle sans s'arrêter. Le vieux crabe est pris dans un panier, et son orgueil n'y peut rien."

    Alors, par compassion, je faisais semblant. Je notais tout ce qu'il disait, demandais des détails ; je transcrivais chacun de ses mots sur mon carnet à couverture de cuir noir, en exagérant ma concentration. Je donnais le change avec application, pour voir dans son regard l'espérance d'atteindre un panthéon de mémorialistes modernes dont de Gaulle et Churchill seraient les Zeus. Lui aussi laisserait ses anecdotes, ses pensées, ses enseignements et un peu de son esprit : cette idée était son ultime bonheur quotidien.

    Mais le livre n'avançait pas car même si je noircissais des pages et des pages, c'était toujours avec les mêmes mots et les mêmes phrases : le Crabe-Tambour, les "marins d'état-major et de salon parisien", les cigares de Guillaumat, les mémoires de Von Schmürtz, etc. Il ne se souvenait pas qu'il répétait toujours les mêmes souvenirs et qu'il avait perdu la mémoire. Ca, c'était à cause de la maladie d'Alzheimer.


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    Esthétique militaire (22 octobre 2007)

    Où sont passés les uniformes ? Dans les romans du XIXème siècle, quelle que soit leur école, on ne voit que cela. Des uniformes de l'Empire, des décorations restaurées aux bigarrures étincelantes, des hussards en grande tenue, des galonnés en parade, des généraux de salon forment une bonne partie du décor des romans de Balzac, de Stendhal, de Zola, de Maupassant et de tant d'autres. Le militaire n'est pas qu'un caput mortuum, qu'une preuve de l'héroïsme qui pouvait encore animer les jeunes gens du début du XIXème siècle, il est aussi un élément esthétique de la société parisienne et provinciale.

    Quelles que soient ses opinions politiques sur l'armée, l'esthète ne peut donc que regretter que les militaires d'aujourd'hui aient une fâcheuse tendance à se cacher. On ne les voit plus guère qu'aux mariages, aux enterrements et dans les guérites des ministères. A Paris, à Brest, à Saint-Dizier, à Metz, partout les militaires s'empressent, en fin de service, de se changer ou, pire, de passer sur leurs effets soldatesques des vêtements civils, dans un vulgaire "panaché" qui était autrefois formellement interdit. A quelques exceptions près, tous les grades et toutes les armes sont concernés, du général au matelot, de l'aviateur à l'inspecteur général.

    Les professionnels de la stratégie que sont les militaires n'apprécient pas à sa juste valeur l'importance du terrain public, devenu - sans doute à tort - la mesure des rapports de force de la société. Le service militaire, qui créait un lien de connaissance - et parfois d'estime - entre l'Armée et la Nation. A l'heure où chaque groupuscule un peu démonstratif obtient du politique des lois de circonstances (le PACS, peu utilisé mais idéologiquement marqué, en est un exemple), le militaire abandonne le plus important terrain de pression : la rue. Si les militaires continuent de disparaître ainsi du décor, ils ne seront bientôt plus que des animateurs folkloriques pour défilé du 14 juillet.

    Les raisons d'un tel désengagement ne sont pas moins que la peur et la lâcheté. Peur des agressions dans les transports en commun, lâcheté d'assumer un métier incarnant le pouvoir et la guerre. Il est, pour tout dire, assez pathétique que ceux qui devraient être les derniers courageux de la République se laissent intimider par les bons sentiments ambiants. Or, le vêtement civil étant assez normé - même ses extravagances pour gamines ou blancs-becs sont d'une tristesse terrible - seul l'uniforme avec ses façons démodés, ses parures dorées et sa stricte élégance permettrait encore d'introduire un peu de gaieté dans le sombre tableau de la rue d'aujourd'hui. C'est là un paradoxe pour les esprits étroits, mais le militaire pourrait bel et bien être le dernier corps social un peu esthétiquement intéressant.


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    Le mariage de Figaro ou la folle journée (19 octobre 2007)

    Est-il imaginable, sans se faire traiter d'hitlérien patenté ou d'esprit chagrin, de rester réservé face au choix de Bakary Sangaré comme pensionnaire de la Comédie française et son utilisation dans les pièces du répertoire ? Ce n'est pas que le comédien soit noir qui pose problème, même si des pièces rédigées au XVIIIème et XIXème siècle n'ont pas vocation première à être le reflet de la France du XXIème siècle et de ses quotas. Non, le principal problème de Bakary Sangaré est qu'il est mauvais : non seulement il surjoue terriblement mais sa prononciation africaine rend incompréhensible la majorité de ses propos. Pourquoi ne pas avoir choisi un noir, s'il fallait à tout prix choisir un noir, à la diction impeccable ? La grande maison accueille souvent des artistes aux accents marqués, mais jamais au point que les tirades soient impénétrables.

    Catastrophique lion dans les très médiocres Fables de la Fontaine, Sangaré tient dans Le mariage de Figaro le rôle du docteur Bartholo, rôle assez modeste qui ne grève donc pas la pièce, excellente dans son ensemble. En premier lieu, il convient de saluer la très brillante prestation de Michel Vuillermoz en Comte Almaviva. Parfait en seigneur espagnol terrible, superbe et fier, Michel Vuillermoz tient la pièce de son regard noir, de sa barbiche aristocratique et de sa silhouette majestueuse. La comtesse aussi est très bien, et ces deux astres excellents dans leurs rôles encadrent l'agitation de Figaro et autres Chérubin. Michel Robin, parfait dans son rôle de juge fantôme, continue d'être épatant dans le registre du désabusé.

    La mise en scène est fort intéressante, notamment les costumes. Ils sont assez ouvertement, pour la plupart, taillés sur le modèle des habits du XIXème siècle. Plus élégants à nos yeux que ceux, trop lointains de ce que nous connaissons, du XVIIIème siècle, ils n'ont pas qu'un sens esthétique. En effet, le Mariage de Figaro est d'abord une pièce aux rebondissements amoureux, aux situations comiques, aux maris jaloux et aux bellâtres cachés dans les armoires. En un mot et anachronisme mis à part, c'est un vaudeville très bien mené, tourbillonnant, étourdissant de réparties fines. Les costumes, ainsi que les décors et une partie de la mise en scène, accentuent cet effet comique déjà contenu dans le texte.

    Ce parti-pris permet paradoxalement de souligner la lecture "politique" du texte, ce fameux "deuxième niveau" qui fait la réputation et le succès au collège et au lycée du Mariage de Figaro. Une mise en scène comme on en a tant vu, grossière, lourde et insistante sur la proximité de la pièce avec les événements révolutionnaires aurait gâté la finesse du texte de Beaumarchais, l'un des plus subtils du répertoire. Trop souvent on a vu des comtes Almaviva ridiculement despotiques et des Figaro tout aussi ridiculement coiffés d'un bonnet phrygien. Là au contraire, parce que le comte Almaviva est un vrai seigneur et que Figaro est le Figaro du texte de Beaumarchais, la démonstration est terrible, corrosive. Almaviva à genoux aux pieds de la comtesse, pris dans ses mensonges et son cynisme amoureux, balbutiant pardon à demi-mot, c'est ça, la force du Mariage de Figaro.


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    L'homme qui était habillé par Sarkozy (10 octobre 2007)

    Aux États-Unis, on le voit dans les films mettant en scène le Président (c'est-à-dire presque tous) ou sur le site internet de la Maison Blanche, le porte-parole Tony Shaw répond régulièrement aux questions des journalistes. Exercice de langue de bois s'il en est, ce rituel demande beaucoup de préparation au brave porte-parole qui sait admirablement tourner les pages de son aide-mémoire tout en écoutant les questions des journalistes du sérail. Exercice de pure dialectique donc, mais tradition, à la limite du rituel, de l'exercice du pouvoir américain centré sur son président. Tony Shaw n'est d'ailleurs pas mauvais et, avec une certaine décontraction, distille la bonne parole, du moins la parole officielle, fait de l'humour parfois, et réserve aux journalistes privilégiés de la Maison Blanche quelques anecdotes sans intérêt.

    En France, le cercle rapproché du Président Sarkozy - assez amateur comme on put le voir lors de la fameuse promenade sur le lac américain l'été dernier - veut se donner des airs en singeant le modèle américain. L'influence de l'équivalent yankee est donc grossièrement visible : même décor (les emblèmes présidentiels et un pupitre), même trieur aide-mémoire, même mise en scène et même façon de filmer les journalistes (la plupart du temps, pour la France, salariés de médias étrangers confidentiels comme ce représentant d'une télévision russe de langue arabe). Pour tenir le premier rôle, le président Sarkozy a promu David Martinon, un de ces nouveaux visages que la presse a surnommé les "bébés Sarkozy". Sans mauvaise foi, la comparaison avec le modèle revendiqué est terrible pour Martinon. Là où Tony Shaw domine le jeu des questions-réponses avec naturel et brio, le pauvre Martinon bute sur tous les mots et manque de rythme. Même dans la première partie de l'intervention, qui consiste à présenter l'agenda du Président (simple exercice de lecture donc), il est mauvais. David Martinon possède donc tous les défauts de la présentation américaine (arrogance, fausse connivence, vacuité) sans arriver à en montrer les qualités (brio, humour, aisance).

    Ce David Martinon est présenté comme un futur grand de France, ce qui n'est peut-être pas faux puisqu'il bénéficie du soutien et de l'appui de la cour rapprochée (celle du petit lever) du Président Sarkozy, Claude Guéant et Cécilia Sarkozy en tête. Les médias nous inventent même un passé un peu sulfureux (à l'aune des critères du Quai d'Orsay où il agissait) de jeune ambitieux aux élégances troublantes. Il paraîtrait, crime honteux, que le gandin portait les cheveux longs et des costumes trop cintrés. Le Président Sarkozy, sans doute fier comme un Pape de figurer dans un palmarès de mode - aux côtés des chanteuses de rap, des ploucs footballeurs et des prostituées bohèmes anorexiques new-yorkaises - malgré ses talonnettes et ce qu'on pourrait appeler son "mauvais goût permanent" (made in Prada) proclame à qui veut l'entendre qu'il a "relooké" le jeune Martinon, lui imposant de se couper les cheveux et lui faisant renouveler sa garde-robe, sans doute chez les mêmes fripiers que le patron. Le résultat, c'est un type fade aux cheveux en plastique et au visage inadapté, représentant de la vulgate vestimentaire sarkozyenne : le style concessionnaire automobile qui a fait fortune.

    C'est pourquoi David Martinon, à le regarder, donne cette détestable impression du parvenu en grâce qui se sert sans complexe. Son dernier caprice fut ainsi de vouloir jouer au suffrage universel et plutôt que de se trouver une circonscription campagnarde comme le Président Chirac pour jouer à la vraie France, il quémanda à son patron une circonscription moins risquée, parisienne sans les guerres intestines de Paris, et parfaitement ouverte à l'élection de très jeunes ambitieux : Neuilly-sur-Seine, une ville d'avenir. Après l'accord du Président Sarkozy, encore un peu chez lui en ces lieux, et l'achat rapide d'un appartement, David Martinon se fit présenter à ses futurs administrés. Le Président Sarkozy lui-même vint adouber le jeune ambitieux devant un public qui n'osa bouger tant qu'Il était là mais qui, sitôt l'idole partie et son disciple laissé seul, voulut donner dans la jacquerie : "Martinon, non, non !" scandèrent les révolutionnaires sympathisants de l'UMP de Neuilly. Le petit conseiller, déconfit de constater que le suffrage universel passait par les gens, sortit par une porte dérobée. L'affaire, cependant, sera entendue et l'élection de Martinon semble assurée. En espérant que sa gestion soit un peu meilleure pour les Neuilléens que ses prestations de porte-parole.


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    Les Sincères de Marivaux (3 octobre 2007)

    Parce que les vaniteux tâchent toujours de faire répéter les louanges qu'on leur fait par des protestations de sincérité, ils placent cette qualité au-dessus des autres. Ils font ainsi mine de l'exiger de chacun et s'en piquent en toute occasion. Excuse facile de leurs propre attaques et épigrammes, cache-misère d'une vanité qui, pour faire confirmer les éloges, fait mine de les contredire, la sincérité n'est qu'un leurre. Car quand la convention de langage devient vérité, quand la sincérité s'applique à décrire les défauts et non plus les qualités, elle devient amère à celui qui la promeut. Comme souvent l'arme se retourne contre son soi.

    C'est ce que racontait Marivaux en son temps, et ce qu'il raconte toujours - avec la même vérité - dans Les Sincères que reprend avec une nouvelle mise en scène la Comédie Française. Transposée à l'époque moderne, la pièce se déroule dans une maison de l'Ile d'Yeu, chez des personnages qui sont manifestement de beaux "bo-bos" (pantalons blancs, pull orange, polos, tee-shirts, accessoires volumineux constituent en effet le costume).

    Quand ils ne sont pas mâchés par les comédiens (la première phrase de la pièce, pourtant essentielle, prononcée par la brave Julie Sicard, est ainsi incompréhensible), les mots du XVIIIème siècle conservent leur vérité originelle, leur force première. Qui n'a pas, dans les cours de récréation, entendu dénoncer l'hypocrisie, réclamer la sincérité, rejeter le mensonge mondain sous l'axiome qu'il faut préférer la vérité violente à la courtoisie ? Naïveté, assurément, et méprise sur ce que sont les relations humaines : une vaste entreprise de diplomatie.

    Dans la pièce, les "sincères" - qui le sont non par naïveté mais faux-semblant - sont un peu vite convaincus de ne plus trop rechercher la compagnie de leurs semblables, mais la pièce est alors déjà dite : la scène principale est celle où la marquise (bien interprétée par Cécile Brune) refuse d'entendre la vérité de celui dont elle loue la sincérité, Ergaste (catastrophiquement interprété par Alexandre Pavloff), à savoir qu'elle est moins belle que la belle Araminte (joliment interprétée par Sylvia Bergé). Elle répond alors à Ergaste sur le même mode et finit par louer l'emphase amoureuse jugée d'abord insincère de Dorante (très bien interprété par Christian Cloarec).

    Ne serait-ce le texte, la transposition de la pièce de Marivaux au XXIème siècle lui donne comme un air de vaudeville, comme une manière de ces pièces idiotes faites au presse-purée (Arrête de pleurer Pénélope, Des soucis et des potes, etc.) sans en être heureusement l'égale dans la médiocrité. On est tout de même surpris des torsions dans l'élocution que s'oblige le valet Frontin (interprété par Pierre Louis-Calixte) et qui en font un personnage faux : peut-être un valet est-il par essence trop anachronique pour avoir une contenance juste, fût-ce dans la campagne de bourgeois bohèmes. On est également surpris des "costumes" griffés Paule Ka (marque remerciée dans le livret comme il se doit) et assez vulgaires dans leur genre. Heureusement, le texte de Marivaux ne se laisse pas dénaturer par si peu et la description comique de l'insincérité des sincères garde toute sa force dans notre contemporain bal des hypocrites.


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    Il faut être célèbre pour écrire, et non écrire pour être célèbre. (11 septembre 2007)

    Qu'il est dur d'être médiatique pour des raisons purement "people" quand on est écrivain ! La brave Mazarine Pingeot, ex-secret d'État devenue rentière de la Mitterrandie et auteur de quelques romans publiés sur son nom, en fit l'amère expérience lors de la dernière rentrée littéraire. Par exemple, le Figaro Littéraire du 28 août 2007 céda à la tentation du lynchage que la publication d'une œuvre d'opportunité comme Le Cimetière des poupées devait nécessairement provoquer.

    Dans un article acide titré "Tant va la cruche à l'eau", Sébastien Laplaque commit pourtant l'erreur de la mauvaise foi. C'était un des deux pièges, avec le pur procès de faciès, que la critique littéraire devait éviter pour être crédible. Certes l'exhibition vulgaire des rondeurs maternelles de la Pingeot sur les kiosques à journaux quelques semaines auparavant incitait à tomber dans l'excès, mais encore eût-il fallu que les coups portassent. Malheureusement la citation d'une obscure faute de grammaire dépensa tout le crédit de l'article. Que ne se contenta-t-il de citer les lieux communs, les formules creuses et la platitude des vues de la romancière ?

    Il était d'autant plus grotesque de relever cette petite faute de français que la page suivante consacrée à dix primo-romanciers s'extasiait sur le langage SMS utilisé pour narrer les aventures d'un intermittent du spectacle dans Tourville. L'injustice, surtout quand elle est flagrante, pourrait nous faire aimer des criminels d'assises. Ce procès excessif montre néanmoins que la fille naturelle de François Mitterrand reste une marginale dans la coterie hermétique des gendelettres et que son arrogance trop impatiente agace. Pourquoi tant de mépris ? Parce que Mazarine Pingeot, qui aurait pu être du camp de l'exigence et des belles lettres, a choisi - mais avait-elle vraiment le choix ? - celui des médiocrités et des procédés qui tuent le livre à petit feu.

    Mazarine Pingeot ne pourra en effet jamais être que la victime d'un système qu'elle alimente. Troquant la promotion de son dernier livre contre une large part de son intimité, elle se met au niveau des chansonniers, animateurs de télévision, hommes politiques, clowns et acteurs qui signent des livres éphémères et affligeants (ou qui se piquent de théâtre). On veut croire que Mazarine Pingeot, même si elle n'a pas de talent, n'atteint pas ces abysses : elle fut tout de même nourrie de cette belle culture classique que notre École française défend encore un peu et gagna sans doute à côtoyer le Président socialiste, véritable personnage de roman dans le genre politique.

    Mazarine Pingeot est donc condamnée à être lue par ces ménagères clientes des tabloïds qui s'hameçonnent par la bluette ou le sordide. Ce ne fut donc pas un hasard si, après quelques hésitations, la Pingeot se lança, ce qui n'est d'ailleurs pas illégitime d'un point de vue littéraire, dans le commentaire psychologisant et plat d'un fait divers encore fumant. Le tirage en moins, Mazarine Pingeot s'annonce comme le Bernard Henri-Lévy de la littérature de demain : escroc du verbe, opportuniste, mêlé au demi-monde politico-culturel et, en fin de compte, client professionnel des télévisions et des radios, l'édition de livres n'étant plus qu'un prétexte pour donner en direct, au cours d'entretiens d'une bêtise effarante, des nouvelles des enfants.

    Pour tout cela, Mazarine Pingeot fait pitié. Sa jeunesse hors du commun aurait dû lui forger un imaginaire extraordinaire, son intelligence certifiée ENS Ulm aurait dû lui modeler une écriture originale et noble. Tristesse ! En faisant preuve de courage, elle aurait pu dominer le monde des Lettres. Par facilité, par lâcheté, par concession à l'esprit du temps, elle n'en est que la cocotte et, ayant gaspillé son crédit, elle ne pourra en devenir au mieux que la vieille pute défraîchie, toujours plus vulgaire, toujours plus sale, toujours moins chère.


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    Luciano Pavarotti ou le dévoyé (10 septembre 2007)

    "L'égalité, l'exécrable égalité, la pierre ponce de l'existence moderne, a passé sur tout, a tout limé, tout rongé et tout diminué" : on connaît bien cette phrase de Barbey d'Aurevilly et on peut lui trouver chaque jour, hélas, une illustration. Ainsi, la mort de Luciano Pavarotti nous rappelle que les artistes qui ont du succès sont les premiers contributeurs de l'égalitarisme dont ils devraient être les plus ardents contempteurs.

    Luciano Pavarotti était la plus belle voix de ténor "enregistrée" du XXème siècle. Premier contemporain des techniques d'enregistrement sonore de qualité, il devint tout naturellement, grâce à un talent immense, le mètre-étalon de l'art lyrique. A mesure que disparaissent les mélomanes âgés qui pouvaient comparer avec les grands interprètes de leur jeunesse, Luciano Pavarotti devient en effet la référence incontournable.

    Preuve irréfutable de son génie, les caractéristiques particulières de sa voix le faisaient immédiatement reconnaître, même par les moins avertis. Il avait seul cette grâce puissante et cette force souriante dans la voix. Il rendit grâce à ses interprétations somptueuses d'éminents services à la Musique. Mais de même que Satan est le plus bel ange déchu du Paradis, cet interprète d'envergure incarna aussi le dévoiement.

    La faute, la très grande faute de Luciano Pavarotti fut d'avoir eu peur. Peur de ne plus pouvoir goûter la gloire de la renommée par son seul art, peur de ne pas pouvoir être maintenu dans la lumière par le seul opéra. Alors il se compromit et monnaya sa caution vocale indiscutable dans les mauvaises œuvres de la pire variété. Rentier à vie d'un talent qu'il ne montrait - voire ne démontrait - même plus, reconverti dans la compilation d'airs connus, de chants de Noël et de bouillie indigeste, il fit autant de tort que de bien à la Musique de laquelle il tirait son aura.

    En réalité, Luciano Pavarotti ne fit que continuer la tradition de l'artiste embourgeoisé et paresseux, fuyant le risque de la décrépitude ou de la lassitude et donnant dans la pire facilité avec, caractéristique de l'époque, ce cynisme obligatoire et cette industrialisation de la médiocrité. Ce ne fut pas une complaisance à la musique d'ascenseur qu'il fit, mais quinze. Et, diva de droit, il gaspilla ce capital dans des poses stupides aux magazines poubelles alors qu'il aurait dû garder cette distance indispensable à l'admiration véritable d'un public pour un artiste.

    Se revendiquant toujours comme un ténor quand il n'était plus qu'un interprète de variété, Luciano Pavarotti entretint la nauséabonde confusion des genres. Puisque lui-même, reconnu par ses pairs et le public esthète comme un très grand, franchissait le rubicond des arts mineurs voire minables, alors l'âme simple put légitimement penser que tous le genres musicaux se valent.

    Le destin de Luciano Pavarotti nous rappelle donc qu'il y a peu d'espoir que se lève un jour un artiste populaire digne, un artiste populaire qui sache proclamer que son Art ne souffre ni médiocrité, ni mélange et que les sirènes alléchantes des arts mineurs le laissent froid, qu'il n'a que faire des duos avec les rois du jour, lui qui côtoie les idées d'immortalité et d'universalité. Assurément, si un tel artiste existait, synthèse d'un talent à la Pavarotti et d'une distance à la Meurisse, il écraserait la foule des jouisseurs exhibitionnistes qui entretiennent la lente décadence vers l'égalitarisme.


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    Les pas retrouvés (5 septembre 2007)


    Les pas retrouvés

    Des plaisirs élégants celui du bouquinage est, dans la famille des flâneries, le plus amusant. Gardées silencieusement par la coupole immortelle du quai de Conti, les baraques vertes que connaissent toutes les cartes postales de Paris recèlent en effet les perles perdues, les miraculés du pilon et les fours oubliés de la littérature récente et ancienne. Entre les affiches de cabarets façon Belle Époque mais "made in China" et les exemplaires jaunis des Paris-Match nécrologiques du XXème siècle s'offrent à l'indifférence des touristes livres anciens et éditions originales comme livres de poche abîmés et fins de série de tirages millionnaires.

    Il y a, dans ces vieux grimoires proposés à la pluie du ciel et à la curiosité des Japonais insensibles - attirés plutôt par les pin's représentant l'Arc de Triomphe - toute la littérature française, toute la littérature de France, toute la France : Montesquieu dans une édition de quinze kilos, Hugo en douze mètres linéaires, Balzac en Pléiade dédorés, enfin mille auteurs éternels ou défraîchis, à la mode hier et peut-être demain. A côté des sommités et de leurs graves reliures, ce sont les éditions de deux sous dévoilant les secrets de l'Alchimie, les vices de la Franc-Maçonnerie et la cachette du trésor des Capétiens, ouvrages qui n'attendent que la lecture d'un aventurier un peu crédule.

    On trouve aussi, en grand nombre, les classiques réactionnaires : renaissez, Drumont et Maurras ! semblent crier les échoppes aux passants et aux promeneurs, aux touristes et aux flâneurs. Et parfois, un vieux monsieur à l'élégance passée ou un jeune blanc-bec encore boutonneux achète, sournoisement, honteusement, comme un satyre un magazine pornographique dans un bar-tabac ardéchois, la prose coulante et ennuyeuse, en quatre volumes, de feu les vieux grincheux de l'Action française.

    Il n'est pas rare, pourtant, de trouver parmi ces vieilleries sans intérêt que proposent les bouquinistes parisiens un ouvrage digne de considération. Certes il n'est pas question de faire là une affaire au sens marchand du terme - la profession est trop roublarde et trop connaisseuse (au moins de sa clientèle) pour se laisser rouler - mais il est possible de dénicher les derniers exemplaires d'un livre un peu confidentiel. Par exemple, tel lecteur assidu de chroniques d'un siècle, ayant aperçu dans plusieurs ouvrages mondains (correspondances ou mémoires de vieilles femmes) le titre d'un livre alors à la mode, aura l'agréable surprise de croiser l'œuvre oubliée de presque tous coincée entre l'histoire du métropolitain et les conférences de Lacan non traduites.

    Ce fut le cas des Pas effacés, les fameux Mémoires du comte de Montesquiou, dandy du XIXème siècle dont on aurait oublié les excentricités, les épigrammes et les vers s'il n'avait été le mentor du jeune Marcel Proust et si quelques esprits aiguisés ne l'avaient pas reconnu, du moins en partie, dans le baron de Charlus de la Recherche du Temps perdu ou, entre autres, dans le duc Des Esseintes de A rebours.

    Postérité toute relative cependant, car il n'est pas rare, quand on demande à un employé de librairie des ouvrages de ou sur Montesquiou, de s'entendre répondre Lettres persanes et Esprit des lois. L'esthète, le bouquiniste ou le libraire véritable savent bien, eux, que si le docte académicien du XVIIIème siècle connaît une célébrité posthume plus importante que Robert de Montesquiou, les écrits de ce dernier, par corollaire de leur rareté et de la personnalité de leur auteur, ont une valeur plus grande encore aux yeux des lecteurs élégants.

    Pourtant, les Pas effacés souffrent des maux habituels des Mémoires de mondains : on y croise beaucoup de personnages illustres, beaucoup de pairs protecteurs ou protégés, beaucoup de dédicaces mais peu de sincérité et peu de souffle, peu de style. Ainsi Robert de Montesquiou convoque-t-il sans cesse la comtesse de Greffühle et le Tout-Paris littéraire et chic de la deuxième moitié du XIXème siècle. Mais il se pense trop comte-Soleil pour ne pas se placer sans cesse, et en ordre un peu dispersé, au centre d'une galaxie dont les planètes devraient être autant d'étoiles.

    Le plaisir de la lecture des Pas effacés ne réside donc pas dans le côté documentaire ou purement littéraire du témoignage, assorti de quelques piques lancées à ses contemporains, du "poète des odeurs suaves". Il tient à l'ouvrage lui-même, à sa valeur presque mythique dans le petit monde littéraire du début du XXème siècle. Les trois volumes, qui ont fait l'objet en avril 2007 d'une première réédition depuis 1923 - et encore, dans une maison confidentielle - contiennent en eux le pouvoir que les collectionneurs aiment dans les vieux livres : le parfum d'un temps disparu, une façon d'impression et de brochage périmée, l'idée d'un dialogue non altéré entre l'auteur et le lecteur. En plus de ce plaisir commun à toutes les collections s'ajoute le bonheur de posséder le résidu d'une vie riche en gestes artistes malheureusement périssables : soirées brillantes, provocations, dédains, arbitrages d'élégances, en un mot le quotidien de celui qui ne fut pas moins que le prince du siècle vaurien.

    Ainsi, les trois volumes des Pas effacés ont acquis peu à peu le statut d'œuvre indispensable à toute bibliothèque élégante. Posséder les Pas effacés, c'est comme continuer en cachette le culte des anciens dieux, comme porter le tube dans une civilisation de nus-têtes (la nôtre, par exemple), comme croire encore, en pleine sécheresse morale, à l'Esthétisme, à l'Art et à la Fierté. Car les Pas effacés sont l'ultime tentative d'un homme qui passa sa vie à vouloir forcer l'immortalité et qui devina la trahison de ses transpositions romanesques ou la péremption des quelques vers, des photographies-autoportraits, des épigrammes et des postures mondaines qu'il commit.

    Ce texte a été publié dans le troisième numéro de la revue spécialisée "Le Grognard" disponible sur Internet.



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    La triste vanité (20 août 2007)

    Quel étrange raisonnement a bien pu pousser le magazine américain Vanity fair à déclarer que Nicolas Sarkozy était un des hommes les mieux habillés de la sphère publique (le neuvième exactement) ? Cette information capitale pour la conduite des affaires de la France était trop belle, en cette période estivale de disette journalistique, pour que les gazettes françaises, y compris le Canard enchaîné, ne la reprissent pas. Pour une fois, le brouhaha présidentiel n'était pas entretenu par les étranges absences de Madame Nicolas Sarkozy ni par les habiles coups de pieds dans la fourmilière socialiste de son époux, ni même par les grandes annonces de réformes mais par une distinction improbable, inattendue.

    Ces messieurs - et dames - du magazine américain publicitaire justifient leur avis notamment par la cérémonie d'investiture du Président Sarkozy. A quoi donc peuvent bien ressembler les passations de pouvoir dans les autres pays pour qualifier d'élégant ce qui était, sans mauvaise foi, un échec esthétique ? Vanity fair, paraît-il, fut positivement ému par le fait que le couple présidentiel s'habillât en Prada. A ce compte, il faudrait décerner des palmes d'honneur à beaucoup de chefs d'Etat et ceux d'entre eux qui ont le bon goût de rester fidèles à la coupe sur-mesure de véritables artisans doivent trouver la démonstration plutôt mauvaise.

    Ce que semble en réalité récompenser Vanity fair, ce n'est pas tant que les Sarkozy s'habillent chez tel ou tel marchand de tissu (Madame Chirac avait au moins la grâce de faire honneur à la maison Chanel, mais il est vrai qu'elle était, elle, une "grande dame") mais qu'ils entretiennent des liens amicaux avec eux. Mieux, comme une vulgaire Beckam, Cécilia Sarkozy "fait du shopping" partout où elle se trouve : quelques jours avant la fin de l'ère Chirac elle pavanait rue Montaigne et dans chacune des stations de villégiature, elle est remarquée dans les boutiques (que peut-elle d'ailleurs y faire puisqu'elle s'exhibe sans cesse en blue-jeans ?).

    Au fond, Vanity fair a récompensé une des rares personnes qui pouvaient être flattées de se voir décerner une telle palme. Car si Sarkozy a de nombreuses qualités, il n'a pas celle de l'élégance et encore moins celle de la distinction. C'est son droit, d'ailleurs, les affaires du monde n'étant pas un défilé de mode. Mais l'homme qui a le pouvoir de distribuer les médailles en France devrait savoir que les distinctions ne sont pas toujours le reflet des mérites véritables. Pourvu donc qu'il ne commence pas à nous donner des conseils de beauté et qu'il se cantonne aux leçons de politique.


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    Hommage à Jean-Marie, cardinal Lustiger, par Maurice Druon, secrétaire perpétuel (H) de l'Académie française (14 août 2007)

    Est-ce un de ces immenses couchers de soleil tombant sur l'océan, dans un enchevêtrement somptueux de pourpres et de gloires ? Ou bien est-ce une de ces aurores superbes, s'élevant de la calotte arctique et embrasant tout l'horizon de sa lumière céruléenne ?

    Depuis lundi, l'annonce du trépas de Jean-Marie, cardinal Lustiger, a pris une importance à chaque heure plus vaste et plus significative. Comme si sa forme humaine avait un peu caché sa grandeur, et que se révélait, dans sa totale amplitude, l'image d'un homme au-dessus des hommes.

    Jean-Marie était un prédestiné. Le problème juif, la foi juive, le comportement juif, la politique juive et à l'égard des juifs allaient être au centre de l'histoire du siècle, ici et partout.

    Comme nous sommes mal équipés, nous terrestres, à l'instant de verser l'hommage de notre admiration, pour tenter d'expliquer l'inexplicable !

    Comment un petit juif, né de parents silésiens, dans une bonneterie du XIIème arrondissement de Paris, va, entre onze et quatorze ans, être happé par la foi chrétienne, jusqu'à se convertir contre la volonté des siens ? Comment va-t-il, dans le même temps, frôler les jeunesses hitlériennes et découvrir la haine antisémite, dont il prend une horreur définitive ? N'oublions pas que sa mère a été déportée et est morte à Auschwitz.

    Sa foi pourtant ne rompit pas. Mais il ne lui suffisait pas d'être converti. C'est vers l'apostolat qu'il tend. Il veut être prêtre. Il le devient.

    Aumônier des étudiants, puis pendant dix ans directeur du centre Richelieu de la Sorbonne, où il formera toute une génération de jeunes adultes chrétiens, dix ans ensuite d'immersion paroissiale, et vingt-cinq ans archevêque de Paris, où il renouvellera l'Église alors que la société se renouvelait.

    Ardent, vigoureux, mobile, multiple, prêchant, écrivant, créateur du message religieux audiovisuel, autoritaire parce que intransigeant sur l'essentiel, ami sans faille de Jean-Paul II qu'il soutint, aida, représenta dans toutes ses entreprises universelles, vous fûtes, Jean-Marie, pendant un quart de siècle, une manière de miracle : l'incroyable survenu, l'invraisemblable manifesté, l'impossible existant ; vous fûtes le cardinal juif.

    Cette quadrature du cercle, vous l'avez réalisée en vous et pour le bien de tous. Dans un monde en crise, vous avez repris, renoué, réconcilié en vous-mêmes les deux fondements de notre civilisation et l'avez aidée à soutenir les coups de boutoir non du modernisme mais de la négation.

    Longtemps, vous vous êtes dérobé aux avances qui vous étaient faites par l'Académie française. C'est la mort et la pensée trahie du cardinal Decourtray qui vous ont décidé à reconnaître que votre voix était indispensable sous la coupole du quai Conti. Ainsi, pendant douze ans, ai-je eu l'avantage d'être flanc à flanc avec vous, éprouvant tout ce qui vous hissait au-dessus de nous.

    Quand vous avez senti que la force de vivre se retirait de vous, vous êtes venu, dans un geste unique, simple et sublime, nous dire que nous ne nous reverrions plus. Ainsi avez-vous agi pour toutes les communautés auxquelles vous étiez lié. Vous étiez le fils non pas du hasard, mais de l'exception. Nous n'oublierons ni votre regard, ni votre sourire.

    Nous venons vous apporter l'hommage de notre attachement, douloureux mais infaillible, Jean-Marie, notre frère supérieur.


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