Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

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Textes mars 2008 à juin 2008 :
  • L'histoire de Vénus et de Tannhäuser ... (11 juin 2008)
  • Rimbaud, Bismarck et l'honneur d'Izarra (25 mai 2008)
  • Druon et Nabe (18 avril 2008)
  • Une préoccupation d'esthète : fresque de ... (17 avril 2008)
  • Le Misanthrope (16 avril 2008)
  • Penthésilée (14 avril 2008)
  • Saint-Louis (12 mars 2008)
  • Edifices (10 mars 2008)


    Lhistoire de Vénus et de Tannhäuser d'Aubrey Beardsley ou le masque de la décadence (11 juin 2008)

    A la fin du XIXème siècle, un jeune Anglais de la coterie wildienne, plutôt dessinateur qu'homme de lettres, écrivit une manière de conte mythologique, précieux et érotique qui, bien qu'inachevé, ne prétendait pas moins que disputer le titre de Bible du décadentisme anglais.

    Pour le moins baroque sinon maniérée, cette histoire narre les tribulations du chevalier Tannhäuser dans le royaume de Vénus. Tannhäuser et Vénus, deux raffinés, chacun dans leur sexe : la main de Tannhäuser est "svelte et gracieuse comme celle de la marquise du Deffant dans le dessin de Carmontelle" ; le cou et les épaules de Vénus sont "merveilleusement dessinés". Les hésitations romantiques sont de courte durée et il faut peu de pages pour que les deux parfaits et la suite lubrique de la reine se retrouvent sens dessus dessous, dans des poses d'une telle cruauté que même une extrême préciosité de langage ne peut alléger.

    Les titres des chapitres même sont explicites : il y a ainsi les "étonnantes joyeusetés avec son entourage" ou encore "l'extase" et autres réjouissances qui, même pour des esprits qui sont revenus de tout, tangentent l'écœurement : "enlever ses dessous, soulever ses jupes, attendre et surveiller ce qui venait, livrer sa lèvre à l'excrément royal ou y plonger le doigt, s'en souiller avec délices, se coucher sous elle quand tombait les faveurs, débarrasser le papier chiffonné et crotté, tels étaient les plaisirs dans la vie de ce jeune homme".

    Cependant, dans cette surenchère de débauche - des gamineries littéraires, en fait - il est essentiel de distinguer le masque de la décadence véritable, mais le masque seulement. Ce ne sont en effet pas les multiplications de saynètes dyonisaques dans un cadre mythologique, donc désincarné, qui permettent d'atteindre le cœur, l'essence, du décadentisme, mieux cerné par ces tragédies romanesque et élégantes que sont A rebours, Monsieur de Phocas ou Le Portrait de Dorian Gray.

    L'histoire de Vénus et de Tannhäuser joue donc le rôle, en fait de décadence, d'un masque, au même titre que la conversation brillante, colorée et vive sert de masque au dandy et leurre les imbéciles. Mais ce conte est seulement un masque parce qu'il ne dépasse pas le stade du récit esthétique et ne tend pas vers une métaphysique poétique de la décadence (était-ce le projet des chapitres jamais écrits ? Rien n'est moins sûr).

    Il faut également s'interroger sur la langue, car le Français n'est manifestement pas adapté - même si la traduction fort médiocre n'arrange rien - pour cet entre-deux à la fois explicite et maniéré, là où l'Anglais trouve un point d'équilibre. C'est pourquoi, sans doute, ne fallait-il pas moins que le plus brillant linguiste de son temps, Oscar Wilde, pour décrire en langue anglaise tant les fondements que l'expression du décadentisme français, en ce catéchisme qu'est Le Portrait de Dorian Gray.


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    Rimbaud, Bismarck et l'honneur d'Izarra (25 mai 2008)

    Il y a quelques années, j'avais eu un de ces vains et stériles dialogues bien connus des pratiquants d'Internet avec une manière d'illuminé buté dont le nom même m'avait paru louche : Raphaël Zacharie de Izarra. Tout avait pourtant bien commencé et j'avais même mis en ligne deux des textes parmi beaucoup qu'il m'avait généreusement envoyés (voir "De fer et de soie" et "Au piano").

    Les choses s'étaient envenimées lorsque j'avais contesté à cet individu son titre autoproclamé de dandy que sa qualité de pamphlétaire à plume baroque ne permettait seule, à mon avis, d'établir, d'autant qu'il m'avouait s'habiller comme un beauf du Mans (où il habite), prétextant que seule compte l'allure. S'il est exact que l'allure et le style sont pour beaucoup dans le dandysme et que d'authentiques dandys portaient des habits râpés, il faut un minimum et plus qu'être élégant "théoriquement" (sic), du moins dans le monde réel.

    Le brave Raphaël, après des échanges électroniques puis épistolaires demandant de briser là, l'entropie de l'Univers ayant déjà sérieusement augmenté inutilement, finit par appeler au hasard d'un annuaire un de mes parents, lequel, pas du tout au courant de mes activités littéraires, ne comprit rien à l'amphigouri qui lui fut servi, sinon qu'il avait affaire à un fâcheux. En outre, évoquant l'aristocratie de manières et de mœurs à propos du dandysme - c'est bien le moins - j'avais été pris pour un monarchiste patenté par le prolixe blogueur : ô temps, ô mœurs !

    J'avais rapidement oublié ces échanges avec ce malappris, les passant en pertes et profits d'Internet, lorsque, à propos de l'inédit de Rimbaud découvert il y a peu, je vis réapparaître le nom et l'outrecuidance qui y est attachée, de Raphaël Zacharie de Izarra. Revendiquant la paternité du texte rimbaldien, qui serait dans cette hypothèse un faux (ce ne serait pas la première fois), Izarra gagne en notoriété sur la Toile et, par capillarité, dans les journaux en papier.

    On imagine Izarra, seul dans son petit coin du Mans, pétri de jalousie et fier de se croire maudit, fabriquer dans un laboratoire de fortune un faux journal, à la manière du "Dabe" d'Audiard faisant son faux talbin. Assuré social le jour, faussaire rimbaldien la nuit ; en tout cas, médiocre symbole de l'époque, confondant verve et style, caprice adolescent et polémique brillante.

    Ce que n'a pas vu Izarra, c'est qu'il est aussi un peu question d'honneur dans cette histoire. Si Le rêve de Bismarck s'avère être authentique, le blogueur aura gagné en notoriété, quelques-uns de ses nombreux textes auront été lus, il aura recueilli plus d'insultes et de sarcasmes qu'à l'accoutumée (choses qui semblent le réjouir) mais il aura autant perdu son honneur que les spécialistes rimbaldiens leur crédit si le texte est bien un faux.

    Il n'y aura pas, dès que les doutes seront levés sur l'origine du document, de chemin moyen, d'arrangement entre Izarra et les rimbaldiens. Mais le duel est inégal, car on pardonnera sans doute à un Marc-Edouard Nabe de s'être enflammé un peu vite, comme à son habitude, mais on ne pardonnera pas à son piètre ersatz, Raphaël Zacharie de Izarra, d'avoir joué les opportunistes pour une cause fort médiocre : lui-même.


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    Druon et Nabe (18 avril 2008)

    Quel lien peut-on bien établir entre Maurice Druon et Marc-Edouard Nabe ? Le premier fut ministre et incarna toute sa vie une certaine idée de l'ordre, tant dans les idées que dans la forme. Dans l'imaginaire de ses lecteurs et admirateurs, il fut et il reste ce qu'on pourrait appeler un honnête homme. Le second, au contraire, fut mis au banc des gendelettres - même s'il fut soutenu par Sollers et Edern-Hallier - après la publication de son premier ouvrage, le violent Au régal des vermines.

    Druon est célèbre dans le monde entier, siège en de nombreuses académies, est secrétaire perpétuel honoraire de l'Académie française et fut reçu partout en ambassadeur de la France, sinon de la langue française. Nabe, guignant quelques passages à la télévision, se plaint encore et toujours de ne pas vendre assez ou de n'être pas assez vendu par les médias.

    L'oligarque des lettres et le pamphlétaire humilié pourraient cependant se retrouver sur un point, celui de la littérature. Au-delà des gesticulations d'un Druon (hommages, réceptions en diverses académies, rédaction d'éloges funèbres et de discours importants) ou d'un Nabe (tracts, coups médiatiques et déclarations égotistes), la littérature a placé en ces deux âmes un peu de cet enchantement supérieur. Les styles sont différents mais il s'agit bien dans les deux cas de Vérité.

    Les préoccupations politiques, sociologiques ou mondaines de l'un et de l'autre apparaissent donc comme n'étant que la vaine agitation, que l'écume brillante mais sans importance d'une houle profonde et de vagues millénaires. L'un est un capitaine des vaisseaux du Roy, l'autre un corsaire des détroits interlopes, mais les deux aiment la même mer et sont les fils du même Poséidon.

    Ne rien céder : ces mots pourraient être la devise de ces deux mousquetaires des lettres qui affrontent leurs contemporains et leur temps avec l'impudence et le panache des hommes jeunes d'esprit.


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    Une préoccupation d'esthète : fresque de la rue contemporaine (16 avril 2008)

    O boulevard d'antan, à jamais disparu, où sont passés tes fils ? Sur quel sol à ciel ouvert, sur quelle parcelle publique, sur quelle surface offerte aux quatre vents verra-t-on parader les héritiers des Incroyables, des Beaux et des Dandys ?

    Ils se cachent, se réservent pour les lieux clos, sécurisés, confortables, ne s'offrent guère plus qu'à des yeux déjà acquis, ne sont plus les prosélytes de l'orgueil ; ils ont renoncé à être les égaux de leurs glorieux aînés. Et toi, inutile asphalte, tu n'es même pas l'ombre de ce que tu fus, de ces pavés sur lesquels sonnaient les cannes argentées, les bottes de hussards et les fers de chevaux élégants.

    O boulevard d'antan, lieu moins bien défini par ses dimensions que par ses habitants : princes diurnes, spectres nocturnes, boulevardiers anonymes ou célèbres qui transformaient la rue en scène, les cafés en parterre et les théâtres en salons.

    O boulevard glorieux ou vulgaire, mondain ou populaire, tu n'es plus qu'un souvenir du XIXème siècle, disparu avec tes fantômes, disparu corps et bien, victime de la régression des temps et de la victoire des médiocres.


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    Le Misanthrope (16 avril 2008)

    Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux : il ne faut pas nécessairement être un honnête homme achevé pour connaître parfaitement « l’histoire », les enjeux et les dénouements de cette pièce à l’image de son personnage central, sans compromis.

    Sans vouloir faire de Molière un plus génial philosophe visionnaire qu'il ne le fut, il faut bien reconnaître que ses pièces mettent en scène des personnages et des sentiments intemporels. C'est là d'ailleurs la marque de la grande littérature, du grand théâtre et du grand cinéma. Ainsi en est-il d'Alceste bien sûr, mais ainsi en es-il aussi de deux personnages secondaires : Clitandre et Acaste.

    Ces deux marquis insupportables et frivoles sont bien les antisymétriques d’Alceste. Ils sont ces enrubannés, emperruqués que détestait déjà Harpagon (mais alors ils avaient le beau rôle de l'élégant amoureux), bruyants et grossiers sous leur masque argenté et nobiliaire.

    De ces jeunes nantis superficiels et poudrés, le XIXème siècle fit, en apportant en gage de modernité le mal du siècle, de merveilleux personnages de romans, tandis que le XXème siècle leur rendit leur imbécillité première, leur crasse agitation de fils de bourgeois parvenu.

    Ce n’est donc pas un hasard si Clitandre est interprété par Loïc Corbery, exécrable déjà dans La Mégère apprivoisée. Ce comédien incarne en effet ce que peut être un petit-marquis des années 2000 : fait du bois des beautés vulgaires, animé du regard prétentieux des bovidés de concours, médiocre entre les médiocres, effronté et insolent comme un candidat de téléréalité.

    Chacun de nous a dans un coin de sa mémoire l'image animée d'un Clitandre ou d'un Acaste contemporain. Au détour d'une rue, dans un restaurant ou sur une voie expresse, il ne manque pas de paltoquets à qui on aurait bien voulu, sans jamais l'oser, apprendre la politesse et le silence des gens modestes. Avec cette représentation du Misanthrope, cette fois l'interprète et le personnage sont en phase et entrent en résonnance.

    On a beaucoup regretté, il y a quelques années, que la mise en scène et le choix des pièces montées au Français fussent au plus haut point mauvais (les Fables de La Fontaine par exemple). Maintenant que la Comédie Française renoue avec des textes de qualité et nous épargne les décors de fromagerie du Marais, il faudrait qu’elle fasse un tri salutaire dans sa troupe. Cela permettrait de ne pas gâter les magistrales et fort justes interprétations de Thierry Hancisse ou d’Eric Genovese.


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    Penthésilée (14 avril 2008)

    Les Amazones sont de jolies barbares eugénistes. Il est vrai que l’événement fondateur de leur civilisation est autrement plus cruel que la bataille de Valmy : elles acquirent, en des temps fort lointains, leur indépendance en massacrant les non moins barbares Ethiopiens qui avaient tué leurs maris et les avaient violées. Les malheureuses se vengèrent en les massacrant jusqu’au dernier avec des armes artisanales.

    De cet épisode tragique originel, les Amazones ont gardé une certaine rancune et une certaine défiance des hommes. Aussi, pragmatiques et exigeantes, elles ne s’unissent qu’une fois l’an, à la fête des roses, avec des guerriers capturés sans ménagement et sélectionnés pour leurs qualités physiques et guerrières. C’est propre, net et efficace.

    A la tête de ce club féminin siège une reine, forcément fière, forcément belle : c’est Penthésilée. Peu modeste, sûre d’elle, elle a choisi Achille, mais va-t-elle être capable de battre ce combattant aguerri, artisan de tant de victoires célèbres ? Oui, elle va le battre, mais de manière déloyale, car Achille est tombé amoureux de Penthésilée et s’est laissé vaincre pour être emporté.

    Penthésilée est elle aussi amoureuse d’Achille, mais sa fierté est plus forte : plutôt que de participer au simulacre de bataille initié par Achille, elle combat vraiment, allant jusqu’à le blesser. Il est interdit d’aimer quand on est reine des Amazones. Les règles étranges et froides de la société amazone sont plus fortes que les sentiments d’une gamine énamourée, fût-elle reine et dussent-elles la conduire à la mort.

    L’hésitation est le mot central de cette tragédie sombre et forte. Tout y est toujours question de choix difficiles et intimes et il faut sans cesse trancher entre deux puissances extérieures, monumentales et incontournables : les Sentiments et la Tradition.

    Pour incarner cette hésitation, fragilité d’une reine forte et violente, la Comédie Française propose Léonie Simaga, jeune pensionnaire au talent, hélas, un peu forcé pour cette œuvre trop grande pour elle. Un texte aussi riche, écrit par un poète allemand du début du XIXème siècle, aurait requis des interprètes démesurés.

    Par définition, toute incarnation d’Achille est décevante. Thierry Hancisse s’en tire pourtant très bien, mais il ne peut tout sauver, comme il ne peut faire oublier les uniformes de soldats Playmobil que portent les Grecs.

    Néanmoins, il est assez heureux de voir se rejouer une tragédie dure, sombre, sanglante même et dépouillée. Après le retour de grandes comédies bien menées, espérons que Penthésilée sera le point de départ, certes un peu bancal, de grandioses noirceurs du répertoire.

    Entendu à la fin de la représentation, dans la bouche d'un vieux monsieur encore un peu engourdi : "C'est quand même spécial, la littérature allemande"


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    Saint-Louis (12 mars 2008)

    Aussi petite qu'elle puisse paraître aux promeneurs habitués des îles citadines, l'Ile Saint-Louis a, assez nettement, ses quartiers. Il y a, sur cet îlot recroquevillé, le côté source et le côté Cité.

    Le premier regarde vers la source de la Seine et affronte, avec ses belles bâtisses protégées, le flot incessant du fleuve. Le deuxième regarde Notre-Dame, l'île de la Cité et l'ancien Paris dépravé, médiéval et dangereux des chourineurs et des filles de rien.

    La transition entre les hôtels sans âge et racés et la grouille touristico-commerciale se fait progressivement, mais nettement, le long de cette épine dorsale qu'est la rue Saint-Louis en l'Ile. La césure entre les deux mondes, c'est l'église éponyme : avant, la rue est une ruelle calme et courtoise, charmante ; après, les boutiques faussement "à l'ancienne" occupent les rez-de-chaussée, précédant de peu les gaufriers, gargotiers et vitrines de vêtements hideux.

    L'Ile est donc bien le symbole de Paris, contaminé jusque dans ses bastions les plus morgueux par les boutiquiers vulgaires. Et ce n'est pas dans l'éclat d'une fin de siècle flamboyante, morbide mais joyeuse, que ce Paris patricien disparaît mais dans la lente et progressive décomposition d'un cadavre mal embaumé.


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    Edifices (10 mars 2008)

    Paris, pour moi c'était le deuil porté par ces édifices monumentaux ou somptueux qui, chacun à leur manière, pleuraient la mort de la société élégante de leur temps. Figés dans le moment du spectacle éclatant des foules habillées de jadis, ils semblaient depuis lors se désintéresser des crasseux et débraillés successeurs des petits maîtres du monde de la mode, nouveaux occupants des quartiers élégants.


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