Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

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Textes juin 2008 à juillet 2008 :
  • Siné = méchant (28 juillet 2008)
  • Philosophie du dandysme (21 juillet 2008)
  • La galanterie vue par Claude Habib (16 juillet 2008)
  • La mort, quelle tristesse ! (17 juin 2008)
  • La Chartreuse d’Auray et le Champs ... (17 juin 2008)
  • Windsor classique (nouvelle, 16 juin 2008)


    Siné = méchant (28 juillet 2008)

    Il ne faut pas oublier que désormais nous vivons sous surveillance, aime à répéter le lucide Alain Finkielkraut. La polémique autour du renvoi de Siné de Charlie Hebdo en est un nouvel exemple. Il n'est en effet même plus possible, en France en 2008, dans un journal qui s'affiche comme pamphlétaire, libertaire et voltairien, de moquer l'arrivisme forcené du fils du président de la République prenant la religion d'une richissime héritière pour l'épouser (sauf avis contraire, ce n'est pas un grand désir spiritique qui pousserait Jean Sarkozy vers les synagogues).

    L'accusation d'antisémitisme paraît loufoque, tant la religion mentionnée dans la phrase de Siné est interchangeable avec n'importe quelle autre religion, voire avec n'importe quelle habitude de vie. S'il avait arrêté de manger de la viande pour épouser une riche végétarienne, la moquerie aurait été de mise de la même manière. Mais Philippe Val-Sarkozy et Laurent Joffrin-Bruni en ont décidé autrement : associer Juifs et argent ou Juifs et réussite est inacceptable, un point c'est tout ! Or, Siné n'a pas écrit : "Le mariage de Jean Sarkozy montre au grand jour le pouvoir du lobby juif et la réussite du complot judéo-maçonnique" ou "La Kabbale a remporté une nouvelle victoire spirituelle, nul doute que le couple doive désormais égorger des enfants chrétiens dans un rituel rabbinique satanique" mais "[Jean Sarkozy] vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !". Pas de quoi fouetter un chat !

    Charlie Hebdo avait d'ailleurs habitué ses lecteurs à plus fort, comme ont tenu à le rappeler quelques courageux anciens (courageux car le monde du dessin d'humour est un milieu de crève-la-faim forcément serviles). Les Catholiques et les Musulmans ont eu leur large part dans ces tirs de mortier satiriques ; les Juifs aussi d'ailleurs. Associer Église et pédophilie, Église et Sida en Afrique, Islam et barbarie, Islam et terrorisme dans la même phrase ou le même dessin n'a pourtant pas choqué le comité éditorial de Libération.

    Pour expliquer la décision de Val (le soutien pathétique de Joffrin à Val étant pour sa part explicable par une trop longue écoute du disque de la Bruni), certains évoquent des dessous de cartes liés à l'affaire Clearstream (une autre grande débâcle éditoriale de Charlie Hebdo). Pour ma part, je crois que Siné est devenu un homme à abattre depuis qu'il est apparu comme étant un bon ami de Jacques Vergès dans l'excellent film L'avocat de la terreur. Et chacun sait que Vergès, non sans raison car il fut le défenseur de Klaus Barbie, est honni de nombre d'intellectuels médiocres. Ironie de l'histoire, Siné évoque dans ce documentaire la conversion du "salaud lumineux" à l'Islam pour se marier avec son ancienne cliente et héroïne du FLN, Djamila (mariage qui ne dura pas). Et Siné de rappeler combien il moquait Vergès tenu de ne plus "bouffer de cochon", de se lever à l'aube et de ne plus toucher au vin, lui gourmet avant toute chose.

    On ne peut hélas que constater la régression de la liberté d'expression sous nos latitudes. Elle est d'autant plus terrible que la police des mœurs est exercée par ceux qui se disent libertins. Cette nouvelle Terreur prend copie sur l'ancienne : on plante des arbres de la Liberté (badges ridicules pour les Jeux Olympiques) mais on censure à tour de bras, la main sur le cœur, en attendant de pouvoir faire entrer la guillotine au nom de la Fraternité.


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    Philosophie du dandysme de Daniel Salvatore Schiffer (21 juillet 2008)


    Philosophie du dandysme

    Le dandysme : à ce mot est convoquée une société élégante, une société choisie dans la Littérature et l'Histoire du XIXème siècle. Le cénacle compte parmi ses membres influents Oscar Wilde, qui pourrait présider l'assemblée, du moins en être le plénipotentiaire, « Beau » Brummell, premier prince de la Maison, Robert de Montesquiou, son grand chambellan, et à leur suite quelques poètes à la beauté troublante, quelques désœuvrés aux gilets écarlates et dans les livres Henri de Marsay, Lucien de Rubempré, Jean de Floressas des Esseintes et tant d'autres, déclinaisons diverses d'une même race aristocratique.

    A regarder rapidement le panorama du dandysme, le touriste de passage voit d'abord de beaux jeunes gens soucieux de leur masque mondain. Il voit une foule élégante, sophistiquée et originale d'Anglais admirant la France et de Français admirant l'Angleterre - ou plutôt de Parisiens guettant les modes de Londres et de Londoniens singeant les mœurs parisiennes. Mais il ne voit pas les racines profondes, la géologie invisible qui fit que le dandy devint cette figure si influente dans l'imaginaire occidental, là où ses cousins les Muscadins, les Bucks ou les Incroyables ne furent que des curiosités de l'Histoire de la Mode.

    Les clichés sont tenaces et la foule ignorante continue de dépecer le dandy de sa véritable originalité, de son essence, pour n'en garder que le pâle reflet maquillé. C'est sur ce malentendu que furent sacrés dandy, ces dernières années, tel sportif ou chanteur vulgaire ayant accepté de jouer les efféminés-sandwiches pour quelque marque internationale. Et s'il n'avait été disgracié, nul doute que le pâle et médiocre David Martinon aurait reçu ce titre d'un journaliste de la presse illustrée comme prime à la jeunesse ambitieuse et bourgeoise. Enfin, même chez de plus sérieux la confusion règne et le dandy est alors un gentleman ou un honnête jeune homme à coupé sport et à cigares.

    Considéré dans sa seule superficialité, le dandysme est comme le satanisme des adolescents, auxquels il manque une authentique croyance en Dieu (préalable obligatoire à une authentique croyance et donc incantation à Satan) : une vague agitation, éventuellement une bizarrerie. Dès lors, le club est ouvert au premier endimanché venu. Mais ce que montre justement la Philosophie du dandysme, et c'est là son importance, c'est que le dandysme est, au-delà de son expression, construit sur des bases solides, principalement de nature nietzschéenne et kierkegaardienne.

    En effet, le dandy, produit du « siècle vaurien », est suspendu entre le Ciel et la Terre, entre Dieu (mais quel Dieu puisque « nous l'avons tué ? ») et les hommes (mais quels hommes : Homais, Nücingen, Queensberry ?). Incapable, tant son dégoût est grand, de s'associer pleinement à l'humanité médiocre, incapable aussi de croire véritablement en Dieu, le dandy en est réduit à créer un entre-deux, une réconciliation de l'hédonisme épicurien et de l'ascèse stoïcienne, une œuvre d'art totale, vivante (mais subséquemment éphémère, c'est là sa tragédie), faite de chair et d'esprit : lui-même.

    En tant que telle, cette figure aux expressions - aux masques devrait-on dire - multiples est à la croisée des chemins inverses tracés par Nietzsche (de Dieu vers les hommes) et Kierkegaard (des hommes vers Dieu). C'est la description détaillée de ces deux chemins, considérés spécialement sous le monocle du dandysme, qui constitue le cœur de la Philosophie du dandysme. Puis, ces fondations solidement établies, l'édifice du dandysme peut prendre forme dans la quatrième et plus intéressante partie de l'ouvrage : Baudelaire et Wilde, métaphysique du dandysme.

    C'est là, dans ces pages limpides comme un air de Delibes, qu'est véritablement redoré le blason du mot dandy. Redoré, rafraîchi, car le dandysme n'évoluait pas dans un vide conceptuel sidéral : Barbey d'Aurevilly en son Du dandysme et de George Brummell - qui vint sans doute trop tôt -, Wilde en son œuvre toute entière et surtout Baudelaire en son Peintre de la vie moderne sondèrent déjà l'âme cachée derrière les masques et les caricatures des gazettes. La Philosophie du dandysme est donc à lire comme la nécessaire poursuite des intuitions baudelairienne et wildienne, leur indispensable mise à jour en même temps que formalisation.

    C'est pourquoi on peut regretter que Schiffer ne tranche pas la question de la possibilité d'un dandysme contemporain. Il semble acter, dans le liminaire, le dandysme de David Bowie mais n'y revient pas vraiment. Or, si on poursuit le raisonnement proposé par la thèse de la Philosophie du dandysme - thèse fort fondée car même si elle s'appuie surtout sur deux exemples historiques, Baudelaire et Wilde, elle garde sa solidité à l'examen des figures littéraires, notamment balzaciennes - il faut pour le dandysme être dans un instant particulier, à l'intersection précise de deux routes, celle « transascendante » désignée par Kierkegaard et celle « transdescendante » fléchée par Nietzsche. Hors de ce schéma, il semble, même si Schiffer n'explore hélas pas le terrain des avatars et supercheries du dandysme, que le dandy devienne soit une caricature mondaine soit un philosophe atrabilaire.

    Ce point philosophique particulier, produit d'un contexte historique également particulier, a été de toute évidence dépassé depuis longtemps - au moins depuis la Grande guerre -, empêchant logiquement tout dandysme de s'incarner, sinon sous une forme fortement biaisée (le Gilles de Pierre Drieu La Rochelle par exemple). Vu d'ailleurs, si on considère, à juste titre, que le dandysme est un des produits - le plus subtil, le plus délicat - du décadentisme, il faut au moins une décadence pour qu'émerge un authentique dandy. Or, nos jours sont ceux d'une évidente et triste régression qui ne s'accompagne même pas des beautés et des éclairs - dont fut le dandysme au XIXème siècle - d'une décadence.

    Pourtant, la race de ceux qui font leur pinacle de la recherche aristocratique de l'élégance, comme masque et épée, la race de ceux qui se résument par la formule « savoir-vivre ou mourir », n'est pas encore éteinte : le XXIème siècle devra leur trouver un nom, sinon leur identifier une philosophie, pour les inscrire dans la tradition des élégants. Dans ce domaine, ce serait une véritable défaite de la pensée - une régression de plus - si on n'avait à proposer qu'un mauvais « néo-dandy ».

    Ce texte a été publié dans le numéro de juillet-août de la revue "Rue des Beaux Arts" éditée par la société Oscar Wilde en France et disponible sur Internet.



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    La galanterie vue par Claude Habib (16 juillet 2008)

    Un livre dédicacé à Mona Ozouf et subventionné par le centre national des lettres peut-il être pris au sérieux, même s'il est marqué du prestigieux sceau de la nrf ? Avec Galanterie française de Claude Habib, qui fait partie de cette catégorie, on serait tenté de répondre que non. Ce n'est pas tant que le sujet soit inintéressant - au contraire - mais la désinvolture de forme est telle que l'ouvrage laisse l'impression, une fois achevé, d'un immense gâchis.

    Galanterie française est un livre de quatre-cent-trente pages environ, commençant par deux-cents pages de bavardage et s'achevant par cinquante pages de considérations superficielles sur le voile islamique, la pornographie et le féminisme. Entre ces deux morceaux de pensum, le sujet avance difficilement, par petits morceaux, si bien que le lecteur semble revenir souvent au même point.

    Quand on reconstitue les morceaux et défriche l'inutile, il reste de cette Galanterie française quelques enseignements précieux pour qui veut survivre intellectuellement dans le désert actuel. Tout d'abord, la galanterie est presque une spécificité française, par la grâce de Dieu, de quelques monarques et de quelques courtisans éclairés. La galanterie avait pour but, qu'elle réussit presque à atteindre, de réunir dans un même ensemble de conventions, dans une même langue de l'esprit, ces deux extrêmes qui se regardaient sans trop se comprendre ni se respecter : l'homme et la femme.

    Mais il faut bien saisir que cette entente parfaite entre les sexes ne se produisit guère dans la réalité, qu'elle ne fut qu'une spéculation littéraire ou philosophique. Reste qu'une entente imparfaite mais ô combien supérieure aux défiances des autres peuples et des barbons put se développer au XVIIIème siècle en France, avant d'être détournée de sa pureté première.

    La troisième idée, en effet, est que la galanterie devint un paravent pour indifférents. Loin de demeurer le symbole de l'entente, elle fut le masque des polis ennuyés ou des satyres déguisés, déchargés grâce aux manières d'un respect véritable pour le beau sexe. Ce fut ce mensonge, cette hypocrisie, que Rousseau perçut dès le début dans la galanterie. Néanmoins, la grande défaite de la galanterie ne se produisit pas au XIXème siècle où, changeante mais toujours là, elle régit les rapports entre sexes mais à l'époque moderne, après les guerres mondiales. Le féminisme militant vit d'ailleurs dans la galanterie une condescendance des hommes envers les femmes et un refus de la sacro-sainte égalité.

    Le grand regret, hormis celui, capital, de la forme, est que Claude Habib aborde très peu le XIXème siècle et la haute perversion des jeux de l'amour. Pourtant, Balzac, Stendhal, Flaubert, Hugo, Zola ou Proust, pour ne citer qu'eux, ont tant écrit sur les rapports entre les hommes et les femmes de leur temps, à tous les niveaux sociaux : pourquoi ne pas avoir exploité cette mine d'or ?

    Galanterie française permet donc de comprendre les racines de cette exception nationale au XVIIIème siècle ainsi que ses tares originelles. Mais elle ne décrit hélas pas l'habile retournement de valeurs que le XIXème siècle a orchestré. Pour cela, il aurait fallu que Claude Habib lise au moins les Diaboliques, mais il est vrai que comme le cher Barbey d'Aurevilly n'aimait pas trop les Bas-bleus, il faut bien qu'ils le lui rendent un peu …


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    La mort, quelle tristesse ! (17 juin 2008)

    Qui s’en souvient encore ? En septembre 2007 disparaissait Pierre Messmer, éthique et relativement discret serviteur de la France : résistant, soldat, haut fonctionnaire, député, ministre et académicien. Maurice Druon assura à l’époque le service funéraire dans le Figaro Magazine : « Messmer était d’une beauté romaine que le temps n’avait pas atteinte, mais plutôt impérialisé ».

    Qui ne s’en souvient pas ? Il y a quelques mois disparaissait Carlos, parasite mondain : secrétaire de vedettes illettrées, chansonnier populacier sans talent et fêtard obèse. Toute la presse, la moins bonne comme celle qui se croit bonne, assura à l’époque le dithyrambe façon « il n’était pas celui que vous croyiez ».

    La vie n’est déjà pas très gaie à cause de ces gens-là, si en plus la mort est triste, que va-t-on devenir ?


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    La Chartreuse d’Auray et le Champs des Martyrs (17 juin 2008)

    La République n’en a pas franchement fait un lieu de mémoire officiel, avec commémorations roboratives et obligatoires, visages graves et fermés et dépôt de gerbe annuel : la Chartreuse d’Auray, en plein Morbihan, rappelle qu’une petite, trop petite, foule d’émigrés enthousiastes et naïfs, trop naïfs, débarquèrent à Quiberon pour régler son compte à la Révolution et renvoyer les Jacobins à leurs commerces et études, furent battus, se rendirent et furent proprement exécutés - jusqu’au dernier - à Vannes, Carnac, Quiberon et Auray.

    La Restauration rendit hommage à ces royalistes en érigeant en 1823 dans la Chartreuse d’Auray un mausolée sobre et simple, tout à la gloire de ces noms un peu oubliés : Sombreuil, Soulanges, Humilly, Talhouet, Herce. Les Orléans, commanditaires de l’ouvrage, qui voulaient peut-être faire oublier leur participation approximative aux événements, furent récompensés par deux bas-reliefs qui, tels des vignettes, montrent le duc et la duchesse d’Angoulême (ceux-là même qui, étant cousins germains, ne furent pas des plus utiles dans la continuation de la généalogie orléaniste) priant sur les ossements ou posant la première pierre.

    Ce monument qui, comme cela se pratique souvent en France, célèbre une défaite, a le mérite de rappeler un des nombreux enfants honteux de la Révolution. Le connaître est donc fort utile pour la conversation mondaine où il est de bon ton, car c’est plus amusant que le bien-pensant margouillis écologico-BHLien, d’être réactionnaire.


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    Windsor classique (nouvelle, 16 juin 2008)

    Ce n'est pas de la haine que j'ai pour cet homme, c'est du mépris. L’humanité n’est pour moi qu’un vaste dépotoir lamentable d’individualités prétentieuses et formatées par les pathétiques publicités qui érigent la bêtise en valeur, mais cet homme dépasse d’une large tête informe l’idiotie de ses contemporains. Il est un champion hors catégorie de la nullité humaine, grossier et querelleur, inculte et prétentieux, mauvais amant et infidèle.

    Il lit des magazines féminins pour essayer de se conformer à l’image du mâle idéal qui y est construite. Il enrichit ainsi son pauvre vocabulaire d’obscénités intimes et gynécologiques. Ses autres lectures sont le Da Vinci Code et les magazines sexuels abondamment illustrés.

    Quelques amis aveugles lui forment une cour d’obséquieux flagorneurs et de gluants parasites. A cause de ces quelques vils flatteurs, il se prend pour un meneur d’hommes et d’opinions. En réalité il ne compte pas, pour personne.

    Son physique n’est peut-être pas le plus repoussant qui existe, mais la vulgarité de son accoutrement - qu’il croit élégant, suprême ridicule - et la nullité de sa conversation devraient en faire un repoussoir patenté. Les quelques courtisanes qu’il séduit dans les boîtes de nuit à grand renfort d’alcool l'entretiennent dans l'illusion qu’il est sensationnel.

    Il fume du cannabis et semble en être fier. Cette transgression petite-bourgeoise du samedi soir l’élève dans son propre esprit au rang d’un bandit de cinéma. En réalité il est un cave, un demi-sel, un vaurien.

    Je suis peut-être au chômage, licenciée de partout après avoir été licenciée en psychologie, mais la misère de ma condition matérielle ne m’empêche pas d’éprouver de la compassion et de la pitié pour les indigents intellectuels qui forment le gros des troupes contemporaines.

    Quand je vois ce sale type pharaoniquement embaumé de gels et crèmes en tout genre, je pense aux grands-mères indignes qui continuent de fréquenter les cabinets de chirurgie esthétique en dépit du bon sens et qui se satisfont de leur monstruosité liposucée. Je n’ai que peu connu ma grand-mère, mais j’en garde le souvenir d’une vraie grand-mère, ridée comme il faut, maquillée et habillée à l’ancienne, retirée du débat amoureux, pas d’un androgyne informe qui veut ressembler aux réclames de la rue.

    Je l’ai rencontré pour la première fois dans un restaurant. Si je l’avais vu manger, j’aurais certainement quitté le lieu et rien ne se serait produit. Sa façon de manger est en effet à placer entre le salement dégueulasse, si vous me passez l’expression, et le dégueulassement sale.

    Je déjeunais seule, comme d’habitude. Je sortais d’un entretien d’embauche avec un gros recruteur qui ne déboucherait sur rien - je l’avais lu dans les yeux du recruteur, entre le regard « elle est mignonne celle-là » et celui « les femmes ne devraient pas travailler » - et je maudissais donc l’humanité, les hommes, la vie terrestre lamentable et la bêtise de l’ensemble des membres de la communauté des gros. Je n’aime pas les gros, c’est mon fascisme.

    Lui n’était pas gros et avait fini de déjeuner. Exceptionnellement, il avait mis un costume qui ne lui allait pas trop mal et avait réussi à nouer sa cravate dans les règles de l’art. J’ai toujours été fascinée par les nœuds de cravate. Mon père savait en faire au moins cinq ou six différents et il les exécutait toujours avec un brio exceptionnel - et du premier coup. La petite fille que j’étais alors assistait toujours à ce rituel immuable. Mais mon père était un lecteur inconditionnel et admirateur de Barbey d’Aurevilly, d’Oscar Wilde, de Jean Lorrain, de Lord Byron ou encore de Balzac. Il y avait même un beau livre d’époque pas trop abîmé sur un guéridon du salon : Traité de la cravate.

    Comment aimer les hommes en tee-shirts frappés de noms de bières lorsqu’on a eu un père disciple des dandys ? Comment aimer quelqu'un, dirait ma mère, qui a fait de lui-même une œuvre d’art inaccessible ? Il n’empêche.

    Donc ma grosse légume pathétique m’a abordée au restaurant. A vrai dire, il m’a dérangée pendant mon repas. Il m’a dit que j’avais l’air soucieuse, je lui ai répondu que ça ne le regardait pas ; il a rigolé bêtement. Il m’a dit qu’il savait pourquoi je semblais soucieuse, qu’il m’avait vue sortir de la tour comme tant d’autres. Très fièrement, il m’a dit que je venais de passer un entretien d’embauche et que je pensais avoir raté. S’ensuivit un quart d’heure d’une péroraison pseudo-philosophique, j’entends du niveau du Journal de Mickey ou de Art et décoration spécial été. J’aurais dû me méfier, mais je ne l’écoutais pas.

    Je regardais son nœud de cravate. C’était un Windsor classique, mais avec ce je-ne-sais-quoi de bancal qui le rendait charmant. C’est idiot, d’être séduite par un nœud de cravate, surtout quand ce qu’il y a à l’intérieur est un individu repoussant. Je me suis piégée toute seule. Mon regret est que l’autre idiot a cru et croit certainement encore que c’est grâce à lui, à ses talents de séducteur de pacotille et de bonimenteur de souk pour touristes.

    Je n’ai pas honte de le dire mais je ne serai jamais amoureuse que de mon père. Pour une psychologue - enfin, une ancienne étudiante en psychologie - c’est plutôt étrange. Je pourrais me sonder moi-même si j’étais psychanalyste mais je n’ai pas la patience pour les longues siestes amphigouriques sur canapé, surtout si c’est pour m’écouter parler.

    C’est lamentable mais j’ai fantasmé mon père. Je l’idéalise à l’extrême alors qu’il avait certainement ses instants de fumisteries, ses lâchetés, ses vulgarités et, tout simplement, ses défauts. Mais jamais en public, c’est tout du moins l’impression que j’en garde.

    Pour en revenir à l’autre tarte, c’est surtout en public qu’il sévit. On ne peut qu’avoir honte de sa compagnie et je ressens au-dessus de ma tête, en société, comme une épée de Damoclès prête à me fendre le crâne : le poids des regards condescendants.

    Je présente, gênée, cette demi-épave à mes camarades. Nonobstant mes regards insistants, le fâcheux pérore, se vante, glisse quelques allusions salaces accompagnées d’un rire bruyant et gras et de clignements d’yeux complices odieux d’onctuosité. J'ai honte, infiniment honte. Mais le célibat, c'est terrible.


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