Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

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Textes août 2008 à octobre 2008 :
  • Le siècle vaurien #2 (20 octobre 2008)
  • Le Nœud de vipères de François Mauriac (13 octobre 2008)
  • Nos enfants sont nos domestiques (13 octobre 2008)
  • Un bien fade portrait de perdants (25 août 2008)
  • La Corrida (25 août 2008)
  • Recommandation (31 juillet 2008)
  • Le dandy de clavier (31 juillet 2008)
  • Une mauvaise idée du dandysme (29 juillet 2008)
  • Les vieux papiers jaunis (28 juillet 2008)
  • La cravate en péril (28 juillet 2008)


    Le siècle vaurien #2 (20 octobre 2008)

    Durant le mois d'octobre 2008 se tint l'exposition Le siècle vaurien #2, série de six clichés réalisés par Wotk. Vous pouvez télécharger le livret de l'exposition au format PDF en cliquant ici (9267 Ko).


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    Le Nœud de vipères de François Mauriac (13 octobre 2008)

    Les écrivains catholiques français aiment jouer avec un feu qu'ils connaissent bien : l'hypocrisie des pratiquants et, en miroir, la foi véritable de certains mécréants. C'est Philippe Sollers aujourd'hui et, plus sérieusement, François Mauriac hier. Dans le Nœud de vipères, écrit entre les deux guerres, l'académicien met ainsi en écriture la très lente conversion d'un esprit fort, aveuglé par la bassesse et l'avidité de son entourage, lequel est pétri de piété mondaine, et par sa propre sécheresse de cœur.

    Avocat d'affaires et d'assises, financier avisé jusque dans la déconfiture de 1929, patriarche d'une famille de trois générations, le narrateur de ces deux cahiers à destinataire incertain n'eut de cesse que de se croire haï et de haïr en retour son épouse, dont il savait ne pas être aimé de la manière qu'il eût souhaité, ses enfants, accusés d'être du côté maternel et ainsi de suite génération après génération, gendres et fils naturels compris.

    Telle fut la haine de cet homme seul qu'il imagina diverses combinaisons pour priver ses enfants de la fortune qu'il avait amassée - grâce à un formidable instinct de paysan avare hérité de sa mère. À la fin cependant, cet authentique anticlérical, seul sous son toit à braver les interdits et mœurs catholiques, se laissa toucher par la grâce. Trop tard, les déchirures de toute son existence ne sauraient se refermer dans les derniers instants.

    À première vue, la véritable charge de ce roman de 1932 s'exerce contre les grands bourgeois de province pour qui le catholicisme est plus une pratique habituelle qu'un fondement réel de l'existence. C'est là le malheur de tout catholique : se prétendre juste dans un monde qui le contraint à faire sans cesse des choix injustes. D'où le beau jeu du grand avocat haineux pointant les contradictions de son épouse et balisant le fossé entre le Bien kantien et la pratique religieuse.

    Mauriac décrit sans fard et avec justesse les maladresses, les approximations et les entêtements du catholicisme habituel. Mais il ne pardonne cependant pas pour autant les fautes du libre penseur, vicieux, égoïste et orgueilleux. Le nœud de vipères, c'est à la fois la nasse familiale et, à une autre échelle, le cœur de cet homme craint.

    On pourrait déduire de ce roman habile que le catholicisme a tout à gagner dans la modernité : elle l'a débarrassé de son caractère obligatoire. Ceux qui restent fidèles au Christ - et ils sont plus nombreux que les médias le disent - sont donc de véritables croyants et ils méritent, plutôt que les quolibets et les injures répétées, l'estime des laïcards. Mais comme le montre Mauriac, l'humanité est noire par essence, avec peu d'exceptions.


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    Nos enfants sont nos domestiques (13 octobre 2008)

    Un des traits les plus choquants dans la bourgeoisie actuelle est la fierté des parents d'avoir su faire en sorte que les enfants aident pour les tâches ménagères : ils font la vaisselle, le ménage, le repassage à tour de rôle ou encore servent et desservent à table ; bref, ils rendent de nombreux menus services. Il n'y a certes rien de choquant au fait que les petits soucis matériels du quotidien soient partagés entre les membres d'une famille ni que la somme des labeurs enfantins soit supérieure à celle des parents, mais il est désagréable de constater que les parents en tirent un sentiment de fierté, alors qu'ils devraient avoir honte de cet état de fait.

    C'est en effet bien leur déchéance, au moins matérielle, qui fait que ce ne sont plus des domestiques qui gèrent le train de maison mais les membres de la famille eux-mêmes. Il y a quelques (deux ou trois, au maximum) générations, les familles notables, les familles de la bourgeoisie et celles des restes de l'aristocratie avaient toutes à leur service au moins une bonne, quand ce n'était pas une cohorte complète de serviteurs hiérarchisés et aux ordres.

    Cet état social était sans doute désastreux pour les tenants de l'égalité, car le rapport maître-domestique est le symbole le plus visible de l'inégalité des chances. S'il a disparu, c'est aussi parce qu'un certain nombre de lois ont peu à peu protégé les salariés, quelle que fût leur nature et augmenté le salaire minimum (ce que personne ne regrette, bien entendu).

    Cependant, au lieu de suivre ce mouvement vers le haut en réussissant plus en proportion de l'augmentation du salaire minimum, afin de continuer d'assumer le même mode de vie, les moyennes et grandes familles faillirent à leurs obligations et préférèrent s'en remettre à la technique et aux appareils électroménagers pour maquiller leur défaite.

    Ce maquillage ne pouvait être parfait puisque subsiste toujours un noyau incompressible de labeurs domestiques, par exemple celle consistant à porter les assiettes jusqu'au lave-vaisselle ou celle consistant à passer un plat parmi des invités. C'est pour cela que, malgré tout, la génération née après la guerre a déchu.

    Par conséquent, au lieu d'élever, moralement parlant, leurs enfants en grands seigneurs, quitte à admettre honnêtement et à convenir avec eux que le travail domestique imposé à tous était une triste mais nécessaire conséquence de la modernité (ce qui ne remettrait pas en cause la fierté des uns ou des autres, puisque cette obligation serait vue comme un écart passager par rapport à une normalité plus glorieuse), ils les ont élevés en petits esclaves en leur faisant croire qu'aider était une fin en soi, et surtout était bien.

    Il leur a fallu pour cela tordre un peu, à la manière des protestants, la morale catholique, via l'organisation anglo-saxonne du scoutisme dont la première vertu mise en avant est justement le service (aux pauvres, aux malades, aux vieux mais aussi à quiconque, notamment aux parents par une perversion de la parole biblique "Tu honoreras ton père et ta mère").

    Ainsi donc, trahissant leur destin familial, les bourgeois décadents ont formé une génération d'hommes et de femmes sans honneur, sans fierté et contents de leur sort ingrat. Pire, de nouveau enrichis, pour certains, ils n'ont pas même l'idée de revenir en arrière.


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    Un bien fade portrait de perdants (25 août 2008)

    Jean Lorrain avait fait ce constat pour lui-même : le journalisme, parce qu'il force à pisser de la copie à un rythme régulier désynchronisé du tempo de l'inspiration, peut facilement gâter une plume. François Dufay, rédacteur en chef du Point, est un bel exemple de ces traîtres à l'écriture, de ces oublieux du style, lui qui fut normalien et agrégé de lettres. À l'exception du titre qui n'est pas de l'auteur, Le Soufre et le moisi est en effet un ouvrage bien peu littéraire, écrit comme un fast-book Carla-Bruniste alors qu'il aborde un sujet sur lequel on pourrait - et on devrait - prendre son temps : les liens entre deux grognards des Lettres épurés en 1945 et un groupe de jeunes insolents talentueux, les hussards.

    Jacques Chardonne et Paul Morand, écartés à la Libération des listes d'écrivains fréquentables en raison de leur passé pour le moins ambigu, furent réconfortés et défendus par de jeunes pousses droitières autant dégoûtées par la morgue des vainqueurs que par la dictature existentialiste des germanopratins d'alors, sur fond de peur des rouges et des chars de Staline. Plus tard, ces jeunes écrivains fiers comme Nimier, Blondin, Déon ou Nourissier furent remplacés dans le rôle de fils spirituels et littéraires, de protégés et protecteurs, par d'autres, comme Matthieu Galey. Sujet majestueux que celui-ci ! Et quelle matière : s'il ne suffisait des œuvres de tous ces doués de la plume, les deux vieux messieurs ont laissé une correspondance quotidienne, destinée à la publication posthume donc libre.

    Hélas, en dix-neuf chapitres décousus, François Dufay gâche cet admirable sujet. Une écriture vif-argent, vinaigrée ou vitriolée aurait seule pu accommoder la reconstitution des relations compliquées entre les survivants du style 1925 (Chardonne et Morand, avec chacun leur registre différent) et leurs fils turbulents, doués seulement à moitié mais amoureux de la langue et du panache au point de se rallier en leurs noms au clan des perdants.

    Tous excessifs à leur manière, ces tenants de la "droite littéraire après 1945" méritaient mieux, sur ce plan-là aussi, qu'un insipide puzzle de biographies croisées fait d'anecdotes sensationnelles et de citations éparses. Au lieu d'un panorama dense et mené de main de maître, François Dufay sert une infâme pâtée à la manière de la "semaine politique" de Catherine Pégard.

    De ces deux-cent-vingt pages gâtées, il reste cependant le souvenir d'un temps où la littérature n'était pas qu'un des produits marchands de la société de consommation (même si le succès de librairie avait son importance), entre les crèmes de beauté aux acides concentrés, les strings de crasseuses et les yaourts vitaminés. Dans les mots se jouaient aussi et surtout la guerre des idées et les grandes batailles politiques et idéologiques. Les revues s'affrontaient : aux Temps modernes tenus par les cuistres tout-puissants s'opposèrent des revues plus confidentielles, nourries d'articles-pamphlets et de charges lourdes rédigés par Nimier et tenues par des comités interlopes mêlant jeunes désabusés et nostalgiques de Vichy. Quand le général de Gaulle revint, Mauriac, depuis son "bloc-notes" du Point, barra la route du quai Conti à Morand, lequel fit donner la cavalerie dans la revue Arts sous la plume de Bernard Frank et de Nimier, encore. Autres temps, autres mœurs : c'est maintenant BHL qui tient un indigent et illisible "bloc-notes" dans le Point.

    Corollaire de cette guerre frontale, le ton était libre, malgré quelques procès sanctionnant les excès par trop débordants. C'était donc bien le soufre et le moisi que sentaient les revues, les romans, les critiques et les chroniques de ces hussards impertinents. Leurs vies, leurs styles (dont les plus petits dénominateurs communs étaient l'élégance rigoureuse et les bolides), leurs goûts mêmes furent des armes quotidiennes contre les ennemis des deux maîtres à moitié retirés : les sartriens et les gaullistes.

    Liberté chérie ! Y compris celle de se tromper, celle de brûler trop vite, comme Blondin, une vie que le bourgeois économise et y compris, enfin, celle d'avoir des idées mal-pensantes et des engagements douteux et de ne pas se soumettre, dans un unanimisme triomphant, aux ennemis de l'audace, aux adversaires du style.


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    La Corrida (25 août 2008)

    Comme son titre le laisse penser, La Corrida est un roman de mouvements, presque d'aventures : celles d'un homme nommé Pierre Gauthier traqué par l'administration tatillonne puis par la police américaines. Mais ce ne sont pas les péripéties romanesques d'un héros en fuite qui intéressent Michel Déon lorsque, dans les années 50, il écrivit ce roman. Au-delà de la traque, le futur académicien décrivit une France par bribes, les cendres américaines de la civilisation hexagonale : un volume de Stendhal annoté par un soldat en sursis, un conférencier de la Sorbonne en tournée, la Louisiane, un faux tombeau de Napoléon, quelques jugements américains sur les Français ("vous avez la mémoire courte") et autant d'échos de Paris.

    Cà et là, ces bornes culturelles jalonnent le chemin de Pierre Gauthier, décidé pour sa part à l'exil, au déracinement. S'il se rattache, pour des raisons pratiques ou mondaines, à ces brèves réminiscences, il n'a ni nostalgie, ni patriotisme, ni désir profondément ancré de fouler de nouveau la terre de France. Il en est définitivement expatrié et est prêt à en payer le prix : une existence de plus en plus misérable et d'une grande pauvreté sentimentale. Au début du roman, il est ainsi docker sans permis de travail et entretient une liaison avec la serveuse d'un restaurant asiatique.

    Pour arriver à cet apatrisme assumé, quel malheur put toucher cet homme volontaire, intelligent et cultivé ? Michel Déon joue là à l'habile tacticien : Pierre Gauthier estime être, par une grande injustice, dans le camp des perdants. Pendant l'épuration qui suivit - de près - la Libération de 1945, alors que lui-même avait pris le parti de la Résistance, son père collaborateur fut assassiné. Comment alors célébrer une victoire, comment la satisfaction n'aurait-elle pas, à ce prix, celui de la lâcheté et de l'arrogance des cuistres, un goût amer ? Comment supporter après cela un pays si prompt à l'infamie, si rapide à éliminer les coupables dans une parodie de justice, au nom du droit et des libertés ?

    Fidèle de Paul Morand qui fut mis à l'index de la littérature française à la Libération, Michel Déon montre dans cette Corrida que les choses souvent sont complexes, que les zones sont majoritairement grises et que les perdants, parfois, peuvent être magnifiques, comme le taureau dans l'arène.


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    Recommandation (31 juillet 2008)

    Dans un esprit similaire à "Savoir-Vivre ou Mourir" mais dans une langue différente, le comte Massimiliano Mocchia di Coggiola tient un journal virtuel à l'adresse http://andrea-sperelli.livejournal.com et contribue à l'édifice du dandysme à l'adresse http://www.noveporte.it/dandy.


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    Le dandy de clavier (31 juillet 2008)

    La confrontation avec la réalité est l'épreuve quotidienne et difficile du dandy. Quand, paré de ses brillants atours, le dandy défile dans le monde ou dans la rue, il ne s'expose pas seulement à l'admiration du peuple émerveillé qui l'entoure, il se soumet également, aussi terrible et injuste que cela soit, à son jugement.

    Même si l'esthète ne se travaille pas pour la foule mondaine ou populaire, ignorante et vile, mais pour des cénacles restreints, le pouvoir du nombre reste intimidant. Il faut donc au dandy suffisamment d'aplomb pour affronter le regard interloqué ou rigolard de ses prochains. Les dandys boulevardiers comme Nestor Roqueplan exacerbèrent ainsi à fond ce trait de caractère jusqu'à insulter la foule bourgeoise défilant sous les fenêtres des cafés où ils trônaient.

    Or, le courage, pour utiliser un mot fort, ou le goût de la rixe verbale que requièrent les potentiels affrontements ne sont pas des vertus fort répandues. Plus prosaïquement, les moyens nécessaires pour soutenir un train de vie véritablement élégant, même si chacun s'accorde à dire que c'est plus la manière de porter un vêtement que le vêtement lui-même qui fait l'élégance, ne sont pas à la portée de toutes les bourses. L'exercice de la réalité est donc souvent cruel, sinon décevant pour l'impétrant. N'oublions pas que pour faire illusion un court instant, Lucien de Rubempré fit le malheur de sa famille et de ses amis. Il est donc plus aisé, en élégance comme ailleurs, de se contenter de déclarations péremptoires que de les illustrer. Est donc apparue, grâce aux "blogs" et autres forums de discussion, une figure aussi vaine que son moyen d'expression : le dandy de clavier.

    Le dandysme de clavier est au dandysme authentique ce que l'aristocratie de papier est à la noblesse : une supercherie honteuse mais tenace. À examiner la teneur et la tenue de quelques clubs autoproclamés parmi les nombreux qui sont ouverts sur la "Toile", il est frappant de constater que le dandysme de tel ou tel se décrète sur la base de quelques photographies prises dans la discrétion d'un intérieur privé. Le dandysme d'un individu se jugerait donc sur la base de photographies ponctuelles et particulièrement posées… Parmi les autres attributs du sacre, non moins ridicule, la récitation de marques vestimentaires tient également une bonne place.

    Quelle agitation stérile que ces lieux mal famés : ce ne sont que déclarations grandiloquentes, échanges de bons procédés ("Oh, Monsieur, que vous êtes beau", "Et vous, que vous êtes élégant" et ainsi de suite), péroraisons sur le meilleur tailleur, le meilleur bottier, la meilleure cave à cigares, les plus beaux acteurs, les plus élégants chanteurs, les plus belles réceptions (où ils ne sont le plus souvent pas admis) et les meilleurs magazines masculins. Mais pas une expression qui sonne juste et vraie, beaucoup de faux-semblants évidents, peu de réel.

    Le dandy de clavier s'enivre seul ou en distante compagnie, derrière son écran, de sa propre tromperie. Il finit par croire aux costumes dont il s'est virtuellement paré, aux cannes qu'il a virtuellement tenues, aux bagues qu'il a virtuellement enfilées, aux cravates qu'il a virtuellement nouées, aux chapeaux qu'il a virtuellement portés. Se sentant déchargé par son personnage virtuel des obligations d'élégances dans la réalité, il finit par acquérir l'arrogance des imbéciles. N'a-t-il pas, comme preuve de sa légitimité, cette photographie cravatée et coiffée dont il fait son avatar ?

    C'est à ce point que le dandy de clavier, après plusieurs mois de ce mauvais vin, trouve beau le laid, raffiné le vulgaire, élégant le mauvais goût. Sans ce préalable intellectuel, comment pourrait-il voir le dandy sommeillant dans David Bowie ou David Beckam ? Pire, comme tous les nouveaux convertis, il se montre le plus terrible des juges des choses qu'il ne connaît pas vraiment et, par jalousie, des hommes qui les connaissent.

    Tous ces messieurs fort satisfaits d'eux-mêmes dans le monde virtuel forment une armée impressionnante. Pourtant, dans les rues des grandes capitales et, plus généralement, dans l'espace public, il est rare de croiser un homme véritablement élégant. Où sont-ils donc passés ? "L'épreuve de la rue" est pourtant l'une des rares portes d'accès au brevet d'élégance, si tant est qu'il en existe un. La rue, la traversée d'une foule, révèle immédiatement l'habitude qu'un homme a de faire retourner les passants. A-t-il peur ou est-il indifférent ? Sa démarche est-elle naturelle ? Voilà des critères honnêtes car discriminants !

    Le véritable homme élégant est celui qui fait face quotidiennement, sans un jour de relâche, à la tyrannie et aux joies de la mise. Tout le reste n'est que tromperie, supercherie, crapulerie.


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    Une mauvaise idée du dandysme (29 juillet 2008)

    Le Connétable aurait-il apprécié la manière dont est célébré le bicentenaire de sa naissance ? Il est difficile de faire parler les morts, d'autant que celui-ci, s'étant déjà longuement exprimé de son vivant, doit être condamné par pénitence au silence absolu, néanmoins l'impudence des marchands du Temple et la triste récupération du dandy sont de nature à ulcérer le plus impassible de ses admirateurs.

    La maison Dior a eu une bonne idée et l'entregent nécessaire pour la réaliser : réunir en un même lieu, le musée Christian Dior de Granville, quelques objets incontournables de la légende dandie. Le portrait de Montesquiou par Boldoni et d'Aurevilly par Lévy sont ainsi, c'est assez rare pour le signaler, mis en conversation. Barbey toise Montesquiou, Montesquiou toise sa canne, ainsi de suite.

    De nombreux objets de l'élégance masculine, plus anonymes, sont également présentés, témoins d'un temps révolu où le raffinement et l'apprêtement n'avaient pas encore pris la teinte de vulgarité que les métrosexuels lui ont donnée. Les vêtements, en grand nombre, rapportent le souvenir de coupes, de motifs et de matière oubliés.

    Le reproche qu'il faut cependant faire à cette exposition est qu'elle profite des beaux rappels historiques pour mieux placer de modernes pions. La lignée des dandys s'agrandit donc et s'étend jusqu'à Galliano, un des êtres les plus vulgaires du monde contemporain. À tout seigneur tout honneur, les commissaires n'ont pas oublié non plus de tracer un trait d'union entre Barbey d'Aurevilly et Christian Dior. Il ne fallait pas !

    En outre, ce ne sont que publicités pour produits cosmétiques divers, confusions entre dandysme et efféminement, gloires usurpées et beautés outragées. On ne peut donc que regretter que le bicentenaire de la naissance de Jules Barbey d'Aurevilly soit animé par des gougnafiers serviles amassant bibelots épars sans profondeur ni talent. À voir cette exposition, on ne peut s'empêcher de penser à Boni de Castellane déplorant dans les intérieurs américains les objets d'art ruineux disposés en tape-à-l'œil sans une once d'esprit.


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    Les vieux papiers jaunis (28 juillet 2008)

    Quand la publicité n'était pas encore tout à fait une industrie lourde, raisonnée et implacable, la réclame pour les cosmétiques - déjà - miracles, pour les nouveautés de librairie ou pour les spectacles dramatiques ou lyriques était confiée à des auteurs inconnus qui vendaient leur plume ou à des célébrités qui vendaient leur nom. Balzac et Maupassant, pour ne citer qu'eux deux, dans leurs descriptions effrayantes des dessous du journalisme, forçaient à peine le trait en la matière.

    Partout, sauf dans quelques rares revues confidentielles et vite ruinées, les colonnes étaient gangrénées par les articles de commande. La ligne éditoriale, souvent perruque d'intérêts de pouvoir, donnait légitimement le ton des articles politiques : le directeur en voulait raisonnablement pour son argent. Mais le liant des journaux d'alors - les physionomies, les commentaires, les faits-paris, les critiques ou encore les comptes-rendus - savaient composer avec les petits arrangements comptables ou sentimentaux du journal ou des rédacteurs. Les cabales, financées par les rivales ou les directeurs de théâtres, tenaient régulièrement lieu d'appréciation artistique. Les critiques écrivains échangeaient de bons procédés avec les écrivains critiques. Tout cela est bien connu.

    Une autre source de revenus pour les miséreux de la plume - ou une autre rente de la gloire pour leurs brillants collègues - provenait de la rédaction d'affiches, de plaquettes ou de prospectus. Le XIXème siècle fut un siècle d'inventions, souvent de supercheries, qui nécessitaient beaucoup d'emphase et de persuasion, les superlatifs d'alors ayant la fonction du jargon pseudo-scientifique de notre temps. Il fut aussi un siècle de théâtre, grand consommateur, surtout pour ses nouveautés, de signatures reconnues. Il fut encore un siècle de littérature, importante cliente de catalogues et de quatrièmes de couvertures annonçant le génie des autres auteurs maison. Les peintres, de la même façon, surent jouer les utilités pour des affiches de spectacles, de bêtes argumentaires pour la lotion miracle à la mode ou des exhortations à s'engager dans la Marine - où vous serez blanchi, nourri, logé, payé et grâce à laquelle vous pourrez voir du pays.

    Ces affiches et plaquettes n'ont pas trop résisté à l'épreuve du temps. Éphémères par nature, beaucoup étaient imprimées sur du papier et avec des encres de mauvaise qualité. Peu décoratives ailleurs que sur les colonnes idoines, elles ne furent pas vraiment conservées, sinon par des impresarios fiers ou des producteurs gênés de jeter ces petites choses qui leur avaient tant coûté. Par conséquent, hormis les plus beaux spécimens de ces réclames nostalgiques, il est difficile de mettre la main sur un inédit de Jean Lorrain ou d'une autre gloire dévoyée de la Littérature. Et pourtant, ce serait là un plaisir ultime pour le chineur littéraire déçu par les mufleries des marchands de curiosités.


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    La cravate en péril (28 juillet 2008)

    Qui se soucie encore de la cravate ? À la télévision, elle semble désormais réservée aux moments solennels, en particulier au journal télévisé (alors qu'il n'y a vraiment pas de quoi !) tandis qu'il est de bon ton, dans les divertissements, les jeux et les fadaises, d'ouvrir son col. Dans le monde du travail réel, l'habitude du "friday wear" ou la décontraction obligatoire des sociétés de service contribuent également au recul de la cravate. Dans la rue, dans les lieux de plaisir, au restaurant, il devient presque anormal, loufoque ou excentrique de ne pas porter sandalettes et tricot de peau.

    En une quarantaine d'années, la cravate est devenue le synonyme de la contrainte, le symbole de l'embourgeoisement et de la vieillesse, en tout cas un inutile objet gênant le festif ou le convivial. Même les intellectuels et les bateleurs de réputation réactionnaire (Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, etc.) ne portent que rarement la cravate, comme si cela n'avait qu'une importance faible.

    La plus sûre raison pour laquelle la cravate n'est plus portée est qu'elle est un indicateur assez fiable du bon goût. C'est en effet par la cravate que se remarquent les qualités d'élégance d'un homme. Motifs, couleurs, matière, nœuds, ajustement : la cravate est un piège à fautes de goûts, un révélateur d'impairs. Quel honnête homme arrive à retenir un sourire devant le spectacle de pompistes endimanchés ? En ce sens, la cravate est un cruel appendice vestimentaire anti-démocratique, pour utiliser le jargon des militants des associations citoyennes.

    L'exemple vient de très haut et ce n'est pas la faute des moutons consommateurs s'ils croient malin, "cool", d'être débraillés. A Lagerfeld près, les "créateurs" de mode font preuve d'une vulgarité sans faille et d'une décontraction étonnante pour des personnages dont la raison sociale devrait être de promouvoir le Beau par le vêtement. Tous ou presque, de Jean-Paul Gaultier à feu Yves Saint-Laurent, ont des allures de poissonniers ou de tantes monstrueuses. On peut comprendre ces détraqués : malgré leur grand âge, ils veulent continuer de paraître jeunes, à coup de chirurgie et de pathétiques tee-shirts moulants. Ce n'est pourtant pas une raison.

    Derrière la cravate, ce petit morceau de soie, se joue toute la question du plaisir de l'élégance et des joies du raffinement. C'est donc aussi notre rapport intime au réel qui se joue là : croyons-nous que la dissimulation, les masques, les apparences sont une marque de civilisation ou que les vêtements ne sont que d'utiles protections contre la grêle et le froid ou, au mieux, des plumes de paon pour parade nuptiale (d'où, souvent, le caractère explicitement sexuel de certains vêtements) ? La façon de se vêtir a certes évolué au cours des siècles, dans le sens de l'utilitaire et du pratique, mais toujours il est resté une part de compliqué et de recherché permettant aux esthètes de se distinguer sans choquer. Il semble au contraire que la disparition de la cravate marquerait une nette régression et signifierait un nouveau recul de notre civilisation occidentale.


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