Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

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Textes de la page :
  • Une belle histoire de la politesse (6 janvier 2009)
  • Friday wear (23 décembre 2008)
  • Viens m'embrasser (23 décembre 2008)
  • Kirké (2 décembre 2008)
  • L'esthète amoureux (26 novembre 2008)
  • Les deux honneurs de Bernard-Henri ... (17 novembre 2008)
  • Le pont de Recouvrance (nouvelle, 17 novembre 2008)
  • Modernité (4 novembre 2008)
  • Au restaurant Les Valseuses (4 novembre 2008)
  • Enseignement et éducation (28 octobre 2008)


    Une belle histoire de la politesse (6 janvier 2009)

    On ne pouvait pas ne pas saluer ici la réédition de l'excellent ouvrage de Frédéric Rouvillois, Histoire de la politesse. L'auteur, qui s'est fait connaître depuis en publiant une Histoire des snobs de même tenue, c'est-à-dire amusante et rigoureuse, dissèque les us et coutumes du savoir-vivre de 1789 à nos - pauvres - jours. Pour cela, il se fonde sur ces fameux traités publiés et republiés sans cesse et dont il a manifestement une belle collection, mais aussi sur les témoignages plus ou moins romancés des Goncourt, Balzac et autres Proust.

    Ce livre, loin d'être un agrégat sans forme de manuels de bon ton ou une simple liste des manières de chaque temps, adopte un ton vif, une écriture de haut style et un humour, une distance, parfaitement adaptés à ce faux sujet frivole. La pâte de cette Histoire de la politesse embaume donc plus le collectionneur passionné mais rigoureux que l'érudit sévère.

    Sur le fond, l'ouvrage confirme que la politesse n'est pas figée, inamovible, dans le temps et qu'elle est au contraire soumise à d'incessants vents contraires et mouvements de balancier. « Abolie » à la Révolution française, pendant laquelle chacun devait se tutoyer, se donner du « citoyen » et si possible jurer comme un charretier, renouvelée au XIXème siècle par la bourgeoisie qui la codifia, elle fut mise à mort, pour différentes raisons, par la Grande Guerre dont elle ne se releva jamais vraiment et achevée par le modernisme.

    L'essentiel du volume est donc consacré à « l'âge d'or de la politesse bourgeoise », le XIXème siècle, au cours duquel les usages se durcirent, les temps de deuils s'allongèrent et l'étiquette se figea. Ce fut aussi le temps où la description du savoir-vivre faite dans les manuels correspondaient le plus à la réalité des coutumes - avec quelques pudiques impasses sur les maisons closes et plus généralement sur la sexualité. Les rentes, l'oisiveté, en un mot l'essor extraordinaire de la bourgeoisie, permettaient de s'occuper de ces choses que la précipitation et l'urgence interdisent : les visites de courtoisie, les activités mondaines, les grands dîners, la valetaille, la correspondance et, bien sûr, la science de la parure pour les hommes comme pour les femmes.

    Mais la politesse était et demeure avant tout une affaire de famille et c'est seulement ainsi qu'elle peut être naturelle. Sa codification, grâce aux manuels et traités de savoir-vivre - et souvent par des auteurs aux noms aussi baroques que faussement aristocrates, quand il ne s'agit pas de la grosse Rothschild (l'ancienne danseuse) -, eut donc toujours pour clientèle la petite bourgeoisie montante soucieuse de singer les mœurs du grand monde. Frédéric Rouvillois cite quelques exemples cocasses, comme celui de Bécassine, où les usages considérés littéralement, désincarnés, ne sont que des coquilles vides.

    Malgré son brio, on peut relever deux faiblesses dans cet ouvrage. La première, ce sont les parties consacrées aux liens entre la législation étatique et la politesse, qui est une législation non écrite. Professeur de droit public, l'auteur a voulu jouer sur un terrain connu ; en réalité, cela est souvent tiré par les cheveux et passablement ennuyeux. La deuxième faiblesse est la croyance, à notre sens un peu naïve, d'un retour à la politesse. D'après nous, il s'agit simplement d'une abolition, temporaire peut-être, des plus graves grossièretés mais pas d'un véritable rétablissement d'une amabilité codifiée, même si la « nétiquette » en a les apparences.

    A contrario, on lira avec grand intérêt la petite partie consacrée au dandysme : le dandy est, sur ce sujet, un impoli poli, un impertinent qui reste, à quelques écarts près qui font sa distinction, dans les règles du bon ton et qui maîtrise parfaitement, pour mieux la transgresser parfois, la politesse usuelle.

    Enfin, loin d'être chose frivole, la politesse fut souvent une arme politique. Aux heures les plus noires de la Révolution, on l'a vu, elle fut un enjeu idéologique important car il s'agissait de « réformer les usages pour réformer les gens ». Au XIXème siècle, comme signe de reconnaissance de la bourgeoisie, elle fut également un enjeu politique. Pourquoi ne le serait-elle plus ? Dans un monde où la politesse n'est vécue que comme une contrainte réservée à la sphère du travail et à la sphère grand-mondaine, en tout cas jamais à la sphère privée, il paraît nécessaire de reconstituer, ici ou là, localement, une petite aristocratie de mœurs capable de résister aux cuistreries. C'est, dérisoire mais salvateur, le dernier acte politique possible de l'homme révolté.


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    Friday wear (23 décembre 2008)

    C'était un homme qu'on avait longtemps cru élégant, avec lequel on croyait avoir quelques connivences philosophiques, avec lequel on pensait pouvoir former une franc-maçonnerie particulière, une secte à la gloire de la Beauté quotidienne, cette Beauté la plus exigeante, la plus difficile à atteindre. Et puis, ce matin-là, ce petit matin ordinaire, différent seulement parce qu'il était le matin d'une veille de départ en vacances, les illusions se dissipèrent, le rideau se déchira.

    Ce petit matin, donc, il avait troqué son complet impeccable et sa cravate élégante contre une chemise de grosse laine rayée et un pantalon de blue-jeans crasseux, ses chaussures discrètes et fines contre des godillots de terrassier et tout son être, dans cette tenue "décontractée", semblait s'être métamorphosé en un petit bonhomme médiocre. Au moral, le brio et l'esprit, incapables de tenir dans ce petit corps quelconque, semblaient s'être envolés de dépit.

    Depuis quelques années, les exemples de ce type se multiplient. Dans les temps anciens, ces désillusions se produisaient seulement lorsque, par un hasard malheureux, on croisait dans la rue ou dans un magasin, le week-end ou en vacances, un collègue estimé. C'était assez rare, d'autant plus que le collègue en question n'avait souvent rien cédé de sa dignité. Mais avec la mauvaise habitude du "friday wear" importée du Nouveau Monde, la vilenie des employés moyens s'exhibe dans toute sa médiocrité.

    Nul ne pourra nier que cette coutume ridicule consistant à s'habiller volontairement mal le vendredi ou les veilles de vacances est un "anticonformisme" d'un conformisme confondant. Il s'agit ni plus ni moins que de suivre un ordre, prît-il des apparences sympathiques, et de copier le chef. D'un point de vue purement logique, dans une société où la tendance est à la désinvolture vestimentaire généralisée, l'anticonformisme - et c'est encore un mot trop fort - consiste au contraire à agir à rebours de cette décontraction obligatoire, en contractant ses habitudes vestimentaires, y compris le week-end et pendant les vacances. C'était l'honneur de nos grands-pères, pourquoi serions-nous plus vils ?

    Ce que révèle aussi ce "friday wear", c'est que l'élégance quotidienne est perçue avant tout comme une contrainte. Entre la tenue recherchée (à des degrés divers) de la semaine et la tenue négligée du vendredi, il n'y a dans l'esprit de beaucoup qu'une différence morale faible : les deux ne sont que des uniformes imposés par la société. Dit autrement, ce ne sont, dans des modes différents, que les marques d'une même aliénation, d'une même soumission à l'ordre établi, d'un même suivisme abêtissant. La perversion est que cette aliénation nouvelle - qui permet donc de repérer les plus réactifs des employés dans la docilité - se présente au nom de la "coolitude" comme un progressisme écrasant les habitudes infâmes de la réaction passéiste.

    L'élégance n'est jamais aussi peu élégante que quand elle est sous contrainte. Les pires monstruosités sont en effet celles qu'on peut croiser aux mariages ou aux funérailles (se souvenir de celles d'Yves Saint-Laurent où, Pierre Bergé en tête, les papys millionnaires, branchés et indignes firent montre de la plus extrême vulgarité). La seule manière d'échapper à l'aliénation vestimentaire et d'atteindre un semblant d'élégance est de considérer que s'habiller est un acte égoïste, fait pour soi-même et guidé seulement par des raisons esthétiques. Bien entendu, il serait naïf de décorréler entièrement les usages vestimentaires des codes sociaux, mais ces derniers ne doivent être qu'un cadre général, jamais un dictateur de l'esprit ou des détails de la mise.

    En dehors de l'acte de résistance passive, considérer l'habillement pour soi-même permet de renouer avec l'élégance authentique, un des vrais plaisirs de la vie d'homme, et de retrouver, par la voie de ce petit art domestique, les sensations et les tremblements de l'Art et de la Beauté. Au contraire, se caler sur les modèles élaborés par ces entreprises parasites et broyeuses d'humanités que sont les "boîtes" informatiques ou les cabinets de conseil, c'est se soumettre à une nouvelle petite victoire des cancres.

    La vérité est que notre civilisation, ou ce qu'il en reste, n'aime pas la Beauté. Peuple de porcs serviles et abâtardis, nous nous vautrons en souriant dans notre fange infâme, contents de pouvoir retourner, avec la bénédiction des élites collabos, à notre état naturel d'animaux crasseux et utiles, dégueulasses et barbares, sans dignité ni honneur.


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    Viens m'embrasser (23 décembre 2008)

    Viens mon Amour, viens m'embrasser
    Comme chaque soir sur ma photo, viens m'embrasser
    Viens mon amour me donner ce baiser d'amour
    Ce baiser que j'ai besoin chaque jour.
    Quand ta bouche se pose sur mes lèvres
    Le goût de ta langue me donne la fièvre
    J'ai le corps qui bout et j'ai envie de toi
    Je caresse tes cheveux, ton corps du bout de mes doigts
    Viens mon amour, viens m'embrasser
    Viens me faire goûter le fruit de tes baisers.
    Tes baisers sont plus chauds que les braises d'un volcan.
    Pour éteindre ce feu qui brûle en moi, il faudrait un océan
    Viens mon Amour, viens m'embrasser
    Comme chaque matin sur ma photo, viens m'embrasser.
    Viens mon Amour me donner ce baiser passionné
    Ce baiser que jamais je ne cesserais de te donner
    Car moi aussi mon Amour, je viens chaque jour t'embrasser.
    Et quand quelque part au loin là-bas,
    Quand tes yeux pleurent en pensant à moi
    Alors mon Amour
    Prend ma photo et embrasse-moi
    Comme je le fais avec toi.

    Jacky (Bois d'Arcy)


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    Kirké (2 décembre 2008)

    Moi, Circée, la nymphée dont la présence encense ?
    La petite marquise, qui de tout fait mouvement
    Et volte-face font couleurs, cris de ma prescience.
    Ses gras porcins me fuient ; le pensent-ils succulent ?

    Est-ce hier, ou bien avant hier, que Venus t'a dit, malice :
    "Infante, je t'apprendrai volutes de leurs soupirs,
    Tu t'en irais ainsi, à l'air sachant frémir"
    Nymphe Ophélia se teint pâle, à l'Ardennais glisse :

    "Venus a détruit quelque chose de beau"

    J'ai vu des top-models et leur déisme lubrique
    J'ai vu Thaumaturgie, leur balayante magie
    J'ai vu leurs photographies qu'Icare fit tragiques
    J'ai vu de leurs lèvres rouges, par havanes volutes, blanchis.

    "Tu n'as encore rien vu"

    Le blème cœur de Venus, oui, ce sont les mannequins
    Ils mêlent de les pleurs, vingt cœurs monochromiques
    C'est bien ! De leur don de mars naîtra l'Arlequin.
    Papageno en perd déjà ses plumes, lubrique !

    Simon Weinzaepflen

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    L'esthète amoureux (26 novembre 2008)

    "Dans le doute mortel dont je suis agité,
    Je commence à rougir de mon oisiveté"
    Racine, Phèdre

    Qu'est, pour l'amateur de haute littérature française, un livre écrit dans une langue étrangère, qui plus est à un niveau de langage tel qu'il demeure inaccessible au simple polyglotte mondain ? Quand il est l'œuvre d'un passionné ou, plus précisément, d'un esthète amoureux de son sujet, il reste qu'il peut être un bel objet, une pièce essentielle dans les rayons d'une bibliothèque élégante . C'est assurément le cas du George Bryan Brummell d'Ivano Comi, recueil hommage au Beau rassemblant, enveloppée d'une prose italienne dont on m'assure qu'elle est d'une exceptionnelle tenue, une collection de reproductions, fac-similés et citations réunis avec une extrême minutie, une passion jamais démentie et la patience de toute une vie tournée vers la Beauté et son plus habile ambassadeur, ce Brummell qui fut tout et qui ne fut plus rien.

    En parcourant ce George Bryan Brummell comme une Bible - ce pourrait en être une, que les élégants porteraient sur eux comme, jadis, ils ne se séparaient pas de leur Graciàn - c'est-à-dire en le feuilletant au hasard, le lecteur français croise les vieux démons magnifiques de la belle littérature : Barbey d'Aurevilly évidemment mais aussi, pour ne prendre que l'exemple des suicidés téméraires, des auteurs comme Drieu La Rochelle et Montherlant. A ces balises éclatantes (celles des autres littératures éclairent également l'ouvrage de leurs feux) et à quelques bribes de phrases aisément traduisibles, l'étendue de la somme apparaît : elle va de l'esthétique vestimentaire à l'anecdote brummellienne, de la philosophie nietzschéenne aux confidences de Paul Morand. Nul doute que la navigation dans ces eaux ténébreuses et merveilleuses soit menée de main de maître.

    Le George Bryan Brummell d'Ivano Comi est surprenant du début à la fin : sur la couverture, le titre est frappé en relief, en blanc sur fond blanc ; au dos, une citation et une photographie de Djuna Barnes concluent l'ensemble ; entre les deux, pas moins d'un tiers du volume est occupé par l'annexe bibliographique ! Enfin, la préface de cette biographie érudite et étendue est signée du comte Massimiliano Mocchia di Coggiola, Italien exilé à Paris, fin connaisseur du dandysme et plume montante de ce petit milieu.

    S'il faut apprécier la beauté de l'objet, tant sa facture que son contenu ambitieux, il faut aussi apprécier la beauté du geste. Ce George Bryan Brummell, s'il est le point d'orgue d'une carrière littéraire déjà longue - c'est le onzième ouvrage de Comi - est publié à compte d'auteur, à la "casa editrice stefanoni". La faiblesse du tirage contribuera, espérons-le, à en faire un de ces talismans précieux que les bouquinistes conservent à l'abri, sûrs de leur valeur à venir.

    Ce texte a été publié dans le dixième numéro de la revue spécialisée "Le Grognard" disponible sur Internet.


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    Les deux honneurs de Bernard-Henri Lévy (17 novembre 2008)

    Au Panthéon des personnalités abhorrées des honnêtes gens, assis entre Jack Lang et Jacques Attali, figure en très bonne place, quasiment à la place d'honneur, Bernard-Henri Lévy. Irascible chef de la junte autocratique qui tient l'édition française ; grand-bourgeois à résidences multiples ; ami du gotha hollywoodien ; progressiste pour les autres ; chantre du mondialisme cosmopolite ; sous-écrivain pour mémères bobos ; mari d'une femme impossible ; petit marquis violent à ses heures entartées ; servile soutien du socialisme félon ; médiocre penseur anti-français ; grotesque falsificateur mondain ; vieux beau ridicule ; coresponsable de la bêtise ambiante : tels sont une partie des griefs qui sont régulièrement adressés à cet "ennemi public" toujours très bien reçu à la télévision - à croire que les honnêtes gens n'y tiennent pas les manettes.

    Pourtant, si une révolte populaire un peu sérieuse atteignait les beaux quartiers, on pourrait plaider deux arguments pour lui éviter la guillotine. Le premier, c'est que Bernard-Henri Lévy se définit et agit comme un écrivain. A ce titre, tous ses engagements douteux, tous ses voyages polluants, ridicules et sensationnels, toutes ses prises de position politiques, sociales et "sociétales" ne sont que des prétextes pour écrire. Même si c'est, sur le plan esthétique comme sur le plan dialectique, assez raté, il faut saisir que la médiocrité intellectuelle de ce qu'écrit Bernard-Henri Lévy tient au fait qu'il fait passer la Littérature et sa vanité d'homme de lettres avant tout. Qui a compris cela comprend le cynisme et l'arrogance bourgeoise du bonhomme.

    Le deuxième honneur de Bernard-Henri Lévy, c'est quand même de ne pas avoir rejoint politiquement Nicolas Sarkozy ni au moment de la campagne présidentielle, ni après. Le sacrifice idéologique, pourtant, n'aurait pas été très important, puisque "gauche" et "droite" dans cette campagne électorale n'avaient vraiment été que des slogans publicitaires. Les désaccords, fort minces, entre les deux principaux candidats étaient en effet très largement surmontables pour un homme qui partage le mode de vie des sales bourgeois de droite. Et alors qu'il n'a pour beaucoup de sujets que le judaïsme européen à la bouche, l'argument de voir un Juif accéder aux plus hautes fonctions ne l'a pas fait basculer. A ce titre, il fut plus méritant qu'un Enrico Macias ou qu'un Roger Hanin qui se précipitèrent dans les bras de Sarkozy avec une rare impudeur. Il est vrai que Bernard-Henri Lévy avait choisi un autre progressisme bien-pensant en soutenant une femme socialiste et qu'il est certain qu'il dut hésiter autant qu'un marxiste-rococo face aux candidatures à l'investiture démocrate d'un homme noir et d'une femme trompée.


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    Le pont de Recouvrance (nouvelle, 17 novembre 2008)

    Il était cinq heures du matin lorsque Yannick se servit un premier verre du mauvais vin rosé qu’il conservait chez lui. C’était le premier verre de vin, mais certainement pas le premier verre d’alcool. Il avait fait toutes les boîtes de nuit puis tous les bars de Brest avant de retourner, chassé de tous ces lieux, chez lui. C’était d’ailleurs un miracle qu’il pût retrouver son chemin.

    Les nuits du vendredi au samedi étaient les plus douloureuses pour Yannick. Chaque semaine, il recommençait, à contrecœur mais comme par une pulsion incontrôlable, sa pathétique tournée. Pourquoi faisait-il cela ? Il se l’expliquait à lui-même en disant que c’était par nostalgie de l’île de Sein sur laquelle il avait grandi, par nostalgie de sa vie de pêcheur qu’il avait dû, faillite causant, abandonner pour celui d’ouvrier naval, sur le « continent » bien sûr. Mais c’était plus une excuse facile, ses « malheurs », qu’une véritable raison. Il évoquait aussi ses dépits sentimentaux, mais là encore ce n’était qu’un prétexte pour hanter sans remord les discothèques, s’enivrer et tenter infructueusement de maladroites approches.

    Bien qu’il fût relativement beau, grâce à son contact quotidien avec la mer et les chaluts très musclé, sa quarantaine et ses brusques tentatives ne lui laissaient que peu de chance de trouver l’âme sœur.

    Il avait déjà vidé une bouteille et demi de ce mauvais rosé, de ceux qui piquent la gorge et qui font mal à la tête vingt minutes après consommation. Sa lucidité était définitivement, et pour quelques heures probablement, brouillée. Dans la confusion mentale provoquée par l’alcool, il décida de ressortir. Un instinct étonnant lui fit prendre son blouson et ses papiers avant qu’il ne sortît dans la rue éclairée par les premiers rayons du Soleil.

    * * *

    « Où étiez-vous hier soir ? demanda l’inspecteur d’Ornano sans regarder le présumé innocent.
    - Dans une discothèque, répondit Yannick. Je ne sais plus laquelle.
    - Avez-vous bu ?
    - Quelques verres je crois, mais j’étais lucide et je ne conduisais pas. Je ne vois pas pourquoi je suis ici d’ailleurs.
    - Savez-vous pourquoi vous vous êtes réveillé à l’hôpital ? continua l’inspecteur toujours plongé dans son rapport.
    - Je suis tombé dans l’escalier qui mène à l’arsenal. C’est du moins ce qu’on m’a dit mais le choc a dû me faire perdre la mémoire.
    - Vous rappelez-vous de ce que vous avez fait entre la sortie de la discothèque et cette chute ?
    - Je suis allé dans un bar. Je ne sais plus lequel non plus.
    - Pourquoi alliez-vous à l’arsenal ? Vous ne travaillez pas le dimanche, je suppose.
    - Non, je ne sais pas. J’avoue avoir peut-être un peu trop bu.
    - « Peut-être ». Sûrement oui. Vous aviez un peu plus de deux grammes lorsque les pompiers vous ont ramassé, dans un état lamentable, endormi sur les marches de pierre. Et pourtant, vous aviez probablement passé un bout de temps dans la nuit et le froid. Un moins gaillard que vous se serait écroulé à la moitié de votre parcours éthylique. Je répète : qu’avez-vous fait après le bar ?
    - Je ne sais pas, j’ai dû me diriger vers l’arsenal, par instinct, tomber et m’endormir.
    - Non, pour moi, vous avez essayé d’agresser et de violer une femme sur le pont de Recouvrance puis vous avez voulu braquer un bus. Ca vous revient ? »

    * * *

    Adieu, veau, vache,… Yannick avait toujours espéré économiser pour reprendre une affaire de pêche mais il semblait que son avenir dût passer par la case prison, et pour longtemps. D’Ornano n’avait certes pas l’ombre d’une preuve et comme Yannick n’avouait pas, il le gardait à vue. Il avait trop bu, d’accord ; mais était-ce une raison pour qu’on lui attribuât tous les méfaits et délits de la nuit ? Une femme violée, et en plein jour encore, près du pont de Recouvrance qui est le lieu de passage de tous les Brestois, un bus braqué près de la préfecture maritime, c’était trop pour un seul homme. Les témoignages de la femme, encore sous le choc et du chauffeur de bus étaient vagues et trop confus. Alors d’Ornano avait chargé – grâce à une géniale intuition ? – un ivrogne patenté pas assez lucide pour marcher droit ni descendre trois marches.

    * * *

    « Le chauffeur de bus se souvient d’une forte odeur d’alcool. Ca confirme les soupçons qui pèsent contre vous.
    - Je ne suis pas le seul à boire à Brest le vendredi soir.
    - Le chauffeur décrit un blouson floqué du logo DCN que portait l’agresseur. C’est bien là que vous travaillez ?
    - C’est vrai, mais là encore je ne suis pas le seul.
    - Ca fait beaucoup de coïncidences, remarqua froidement d’Ornano.
    - Sauf que je n’avais pas de blouson lorsque vous m’avez trouvé.
    - C’est vrai, et la perquisition chez vous n’a pas permis de le trouver. C’aurait pourtant été mieux pour vous. Là, tout porte à croire que vous vous en êtes débarrassé comme d’une preuve gênante, ainsi que du couteau.
    - C’est vous qui le dites. Moi, je dis que je n’ai pas de blouson. Je travaille toute la semaine dans cette boîte pourrie, je ne vais pas non plus sortir avec le soir. »

    * * *

    Là, Yannick avait menti en tout état de cause. Autant il ne savait sincèrement rien de son emploi du temps éthylique, autant il savait qu’il possédait un blouson.

    Bien qu’il se sentît acculé, Yannick décida de tenir bon. Il ne voulait pas se faire avoir par les intimidations de ce flicard incompétent qui accusait sans preuve de tous les crimes irrésolus un coupable idéal. Par les temps qui courraient, personne ne voudrait sauver un alcoolique. Le vin avait mauvaise presse, circonstance aggravante devant le tribunal de la Justice comme devant celui de l’opinion. Il était le salaud qui fauche les filles sur les routes, qui provoque des accidents meurtriers sur les voies rapides et qui met, à cause de maudit vin, toute la société en danger. Il était le bouc émissaire d’une morale nouvelle, la victime de la propagande de la sobriété.

    Même son avocat, un commis d’office transparent, avait le regard d’un juge. Il faisait pourtant correctement son travail, s’attachant à ne pas laisser accuser son client éphémère et peu lucratif sans preuve irréfutable. Les soupçons un peu faciles de d’Ornano l’agaçaient et irritaient son idée de Justice.

    * * *

    Yannick voulut lui tenir tête, à d’Ornano. Pendant une demi-heure, il déballa son grand discours sur la morale, le bouc émissaire, l’incompétence de la police, etc. Le policier l’écouta impavide mais avec une grande attention. Il semblait goûter chaque mot de son coupable présumé. Il répondit par un discours sur l’irrationalité de l’homme et de son jugement, sur l’intuition de l’enquêteur, nécessaire à toute enquête, etc. Il semblait avoir perdu toute son agressivité et parlait calmement, comme si cette discussion théorique avait lieu dans un dîner en ville.

    La controverse se prolongea plusieurs dizaines de minutes puis, à un moment, pendant que Yannick, un peu détendu par le ton nouveau de la conversation, parlait, d’Ornano se dressa brusquement, comme un diable sortant de sa boîte, et hurla un tonitruant « Stop ! » qui fit tomber Yannick à la renverse et qui eût pu lui donner la jaunisse s’il avait été émotif.

    D’Ornano prononça lentement :
    « Le transrade qui était parti samedi matin vers l’anse du Poulmic et l’Ecole Navale est revenu avec un joli blouson sur son toit. Dans ce blouson DCN jeté à l’évidence au mauvais moment du pont de Recouvrance, on a retrouvé la recette du bus et le portefeuille de la victime de la tentative de viol.
    - Je vous répète que je n’ai pas de blouson. Y avait-il mes empreintes quelque part ?
    - Non, sur cette matière ce n’est pas possible et le couteau n’a pas été retrouvé non plus, je vous l’accorde, reprit d’Ornano redevenu cinglant. En revanche, il y avait accroché sur le col du blouson, comme le font machinalement tous les ouvriers de l’arsenal, un badge d’accès. Le vôtre. »


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    Modernité (4 novembre 2008)

    Les plus grandes valeurs, les plus puissants symboles,
    Sont morts. Modernité, astre dégénéré,
    Tel un vil Lucifer de bronze, dameret
    Du peuple, tu as créé une masse frivole !

    Ton beau corps séducteur, ta voix enchanteresse,
    Ton discours utopique, ont vaincu la raison.
    «L'Ordre est une affliction, l'Ordre n'est qu'un poison.
    Le bonheur, le salut s'obtient dans la jeunesse !

    Égalité pour tous ! Chaos ! Révolution !
    Fraternité ! Soutien ! Uniformisation !
    Écrasons les Anciens, ces trop vieilles badernes ! »

    Voilà le médiocre chant de mon ennemi !
    Avance individu, mon seul puissant ami !
    Dématérialisons les vains temples modernes !

    Florent


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    Au restaurant Les Valseuses (4 novembre 2008)

    Il ne faut pas moins parler de honte nationale pour qualifier la situation dans laquelle se trouve la restauration française. Alors que la gastronomie à point, le service discret, le génie du lieu élégant étaient le résultat de la décantation millénaire d'un art de vivre soutenu et accompagné par les écrivains gourmets, de Rabelais à Dumas en passant par Balzac pour les plus célèbres, il n'en reste qu'un vague souvenir.

    C'est donc avec une immense tristesse que l'honnête homme constate le naufrage de la restauration française à Paris. Si la très haute gastronomie continue de tenir son rang - même si c'est au prix, bien souvent, d'une compromission avec les vendeurs de peaux de lapins reconvertis -, toute la restauration intermédiaire, celle-là même qui faisait la convivialité de la France et la spécificité d'une ville comme Paris, a sombré corps et bien.

    Pour preuve de ce nouveau Trafalgar, il suffit de passer une soirée - à condition de pouvoir rester jusqu'au bout - au restaurant Les Valseuses, situé au 5 de la rue Palissy à Paris. Si la gastronomie et le bon goût sont les deux piliers d'une même religion - et c'est bien le cas en France - cette gargote exigüe croque à toutes les hérésies.

    C'est d'abord un lieu d'une rare vulgarité, d'autant plus hideuse qu'elle se pare d'une tentative d'élégance, grotesque parodie faite de lumière tamisée et de mobilier moderno-baroque indéfinissable. Pourtant, en comparaison de celui des garçons, le mauvais goût du décor est encore un sommet d'élégance. D'origine manifestement agricole ou prolétaire, ces derniers se vêtissent de tenues échappées des plus vulgaires magazines masculins - jean, chemise ample, gilet ou costumes de fabrication chinoise et cravate noire -, prennent des allures de disc-jockey - barbes mal taillées, cheveux très ras - et campent des poses infâmes de meneuses de revue banlieusardes.

    Ces ploucs endimanchés au vocabulaire restreint veulent compenser leur manque de grâce naturelle. Pour cela, ils jouent, avec une justesse dans le ton comparable au surjeu du peu distingué Loïc Corbery (l'exécrable jeune pousse du Théâtre français), aux homosexuels libertins, fouetteurs et priapiques. Quant au service feutré qui fit la gloire de l'hôtellerie française, vous n'en verrez même pas le spectre. Vous devrez en effet subir la conversation indigente de ces fausses folles et supporter la vulgarité d'une prose ponctuée de grossièretés apprises dans de mauvais films. Du bon goût, vous n'en trouverez pas plus dans l'assiette : les mets sont à peine passables, très quelconques, assez chers. Derrière le comptoir, au fond de la salle, s'agite un marmiton… Vue imprenable.

    A mesure que la soirée passe, les habitués défilent. Petits cadres bourgeois ayant défait leur cravate à la sortie du bureau (pour faire décontracté), crasseuses de la pub et autres parasites contemporains sacrifient à l'usage affligeant de la bise au serveur. Tous ont ceci en commun qu'ils ont le constant soucis de fréquenter des endroits considérés comme "branchés". Ce sont les médiocres exemplaires d'une société de ploucs enrichis, perméables à la bêtise ambiante et ravie de manger de la m***e (heureusement, dans l'obscurité) en écoutant de la musique pas meilleure qui cache un peu la faiblesse des conversations fric-sexe-Sarkozy.

    Comble de l'horreur, ces Valseuses sont situées dans une rue sombre, sinistre et étriquée comme un bordel à ciel ouvert, sentant l'urine de clochard et l'essence de motocyclette. Dans cette ruelle sordide et sans vie, nul ne serait surpris de croiser une vieille prostituée obèse accompagnée de son maquignon gitan sédentarisé. Le "repas" fini, le pensum n'est donc pas terminé.

    Enfin, quand vous quittez ce mauvais lieu, il reste encore à affronter l'affligeant spectacle des touristes et imbéciles affalés sur les banquettes des bistrots existentialistes. Ce triste et désormais habituel décor parisien est pourtant un tableau joyeux aux yeux de l'honnête homme qui a perdu son temps, son foie (les alcools sont bas de gamme, apéritifs comme vin), son cerveau et peut-être son honneur dans ce lieu terriblement médiocre et prétentieux que sont Les Valseuses.


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    Enseignement et éducation, par Mme Jacqueline de Romilly (28 octobre 2008)

    Séance publique de rentrée des cinq académies (thème : De l'éducation aujourd'hui). Discours de Madame Jacqueline de Romilly, de l'Académie française.

    « Enseignement » et « éducation » sont deux mots presque synonymes qui pourraient s'employer l'un pour l'autre. Il existe cependant entre eux une légère nuance de sens : l'enseignement désigne avant tout la transmission des connaissances intellectuelles ; le mot « éducation », qui a pu s'employer à propos d'animaux, désigne le fait de mener un être à l'accomplissement de ses qualités propres ; pour l'homme, ces qualités humaines concernent l'esprit, le caractère et l'aptitude à la vie en société. Naturellement, enseignement intellectuel et formation morale ne vont jamais tout à fait l'un sans l'autre. Mais il se trouve que, depuis quelques décennies, une sorte de divorce semble être intervenue entre ces deux orientations ; et il s'est ainsi ouvert une crise qui me paraît grave et sur laquelle je souhaiterais insister en ce moment solennel.

    Les causes de cette crise sont, je crois, évidentes ; elle n'est imputable à aucun gouvernement, à aucune administration, mais à un ensemble de tendances qui se sont peu à peu développées dans l'opinion en général. Il y a d'abord l'attrait légitime des découvertes scientifiques et techniques de notre temps, qui fait oublier ce qui devrait les compléter ; il y a surtout l'urgence créée par les difficultés sociales et économiques, qui exigent de trouver un gagne-pain rapide ; il y a d'autre part le respect passionné de la liberté de l'enfant, respect qui va souvent à l'encontre de ses intérêts ; c'est là alors que s'affaiblit l'action éducative de la religion et de la famille. Ainsi, tout l'aspect de l'éducation qui est formation de l'esprit et du caractère tend à passer au second plan. M'étant occupée de ces aspects pendant tant et tant d'années d'enseignement, j'aimerais signaler une ou deux des disciplines ou des méthodes qui se trouvent souffrir de ce divorce, alors même qu'elles apportent une aide considérable dans la vie pratique, et qu’elles présentent une valeur exceptionnelle pour ce développement d'ordre moral.

    Et pour commencer, parlant au nom de l'Académie française, je voudrais placer en tête la maîtrise même de notre langue. C'est un fait que les exigences en ce domaine ont été depuis bien des années amoindries, et le souci d'une langue correcte paraît un luxe vain. Pourtant, toute la vie et même les réussites matérielles les plus simples dépendent de la facilité que l'on a à exprimer clairement et correctement sa pensée, à comprendre celle des autres et à éviter ainsi le malentendu. Cela commence avec le premier entretien pour obtenir un emploi, cela continue avec la défense de n'importe quel projet parmi ses égaux, soit dans le cadre de son activité professionnelle, soit dans le domaine de la politique. Et cela trouve un achèvement dans le maniement même d'une pensée personnelle, utile à tous. Mais il y a plus : l'incapacité à s'exprimer ou à comprendre l'autre de façon correcte et complète a des conséquences bien connues : c'est le recours à la violence ! Parce que l'on ne trouve pas ses mots, on en vient aux coups ! Et parce que l'on ne comprend pas la thèse des adversaires, on s'entête en vaines querelles. Un vrai maniement de la langue française n'est donc pas un luxe plus ou moins périmé, mais le meilleur et le plus nécessaire moyen qui existe pour aboutir à un vrai progrès dans le domaine moral de l'individu et dans la vie collective à laquelle il participe.

    Mais attention ! Comprendre la pensée des autres avec exactitude suppose que l'on comprenne aussi la pensée de ceux qui nous ont précédés, et ici se révèle une autre ignorance qui me paraît dangereuse. Pour trop de jeunes, à l'heure actuelle, bien qu'ils aient étudié l'histoire, la réalité ne commence vraiment qu'avec leur propre naissance. Tout ce qui précède appartient à un domaine confus, à un magma indifférencié que l'on pourrait appeler une sorte de temps virtuel. En fait, les moyens modernes d'information rendent tous les événements comme contemporains les uns des autres et, trop souvent, déforment les œuvres pour les adapter au goût du jour. J'ai eu bien des exemples de cette étrange tendance : elle a été décrite dans certains livres sur les sociétés à venir ; or elle se perçoit déjà nettement dans l'enseignement. Pour ne citer qu'un exemple, je pourrais rappeler la question que m'a posée un jour cet élève déjà adulte, qui m'a demandé fort gentiment si ces langues mortes que j'enseignais, à savoir le latin et le grec, étaient déjà mortes quand j'étais moi-même étudiante ou si cet accident s'était produit depuis lors. Et encore étais-je moins âgée qu'aujourd'hui. Même les erreurs du passé du passé, quand elles ont été comprises et bien perçues, sont une aide pour mieux construire l'avenir. Autrement, on est voué au sort de ces jeunes enfants livrés à eux-même sur une île déserte et qui cherchent en vain à fonder une société sans avoir, pour les aider, la connaissance d'un passé. Je pense au livre de William Golding, Sa Majesté des Mouches. Il est malgré tout étrange qu’à une époque où se marque une si vive et si louable curiosité à l’égard des peuples différents, qui sont nos contemporains à travers la planète, il existe ce refus d’intérêt pour ce qu’ a représenté notre passé, encore présent dans notre vie. Il serait urgent de rappeler aux nouvelles générations que tout avenir se construit en fonction d’un passé qui vous aide et vous porte plus loin.

    Mais la connaissance du passé rendu vivant et présent, où les trouve-t-on ? Eh bien, avant tout, dans la littérature ! Et là est à mes yeux la merveille. On la trouve dans les textes français et étrangers, modernes ou anciens. Aussi cela me paraît-il une erreur très grave que de se représenter l’enseignement de la littérature comme une espèce d’élégance superflue et gratuite. En fait, c’est grâce à la littérature que se forme presque toute notre idée de la vie ; le détour par les textes conduit directement à la formation de l’homme. Ils nous apportent les analyses et les idées, mais aussi les images, les personnages, les mythes, et les rêves qui se sont succédé dans l’esprit des hommes : ils nous ont un jour émus parce qu’ils étaient exprimés ou décrits avec force ; et c’est de cette expérience que se nourrit la nôtre. Je sais bien que la plupart des jeunes n’y auront accès que dans les petites classes et sous une forme simple ; mais une fable de La Fontaine, c’est déjà mieux que rien. Tout compte si le contact avec les textes est direct. Il apporte alors aux jeunes ce qu’ils n’auraient jamais trouvé dans le cadre nécessairement limité de leur expérience propre. Là aussi, cependant, l’urgence de la réussite immédiate vient un peu brouiller les choses et trop de méthodes pédagogiques invitent l’élève à résumer le texte avec ses propres mots, lui ôtant ainsi sa force même. L’idéal de l’enseignement serait que le professeur puisse établir ce contact direct avec les textes, tous les textes qu’il a à faire connaître, sans écran, sans obstacle, pour que naisse cet élan, à peine conscient, d’indignation ou de ferveur qui, peu à peu, forme notre être intérieur. Au Ve siècle avant J.-C., le maître Protagoras disait, dans Platon, que les jeunes Athéniens avaient intérêt à lire Homère, car ils y puiseraient des modèles de vie héroïque qui devaient leur donner envie de les imiter. Nous n’allons pas tout à fait jusque là aujourd’hui et nous ne souhaitons pas tant une trop grande diffusion de l’héroïsme ; mais il reste que, dans leur diversité même, chacun des textes donne accès à une pensée et à une époque ; et, passant par l’émotion, des impressions s’inscrivent de façon plus ou moins consciente mais durable dans les esprits. Et souvent, cela reste. Cela peut même faire resurgir des œuvres nouvelles, nourries de lointains souvenirs scolaires – ainsi, pour les souvenirs grecs, avec Giraudoux, ou Sartre, ou tant d’autres. Mais cela reste aussi dans nos vies, comme des trésors cachés, accompagnés d’une idée précieuse pour notre temps, celle de la beauté.

    Riche du souvenir exaltant de cet enseignement qui était une vraie éducation, j’ai songé à transposer le titre célèbre d’André Frossard et à dire de cette éducation : « elle existe, je l’ai rencontrée ». Mais je ne voudrais pas avoir l’air de vous parler de souvenirs et d’un enseignement périmé. J’ai employé le mot « crise » et la notion même de crise suppose un redressement possible, dont les moyens sont déjà perceptibles. Nous avons des soutiens précieux entre tous et nous recevons des lettres en quantité, attestant l’existence d’une aspiration assez largement répandue. Il y a des éléments pour un sursaut si l’on prend conscience de l’élan nécessaire pour surmonter la crise. Il ne s’agit pas de retourner au passé, mais de retrouver un équilibre qui a été, pour les raisons que j’ai dites, dangereusement ébranlé et qu’il serait précieux de retrouver, pour construire un meilleur avenir. Je vous remercie de ce que vous ferez pour aider à favoriser ce sursaut et je vous remercie de votre attention.


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