Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm.contact@gmail.com vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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  • Pourquoi Charlotte Gainsbourg a-t-elle eu ... (13 juin 2009)
  • Anomie, Anarchie (11 juin 2009)
  • Une élégance usurpée (18 mai 2009)
  • Impressions sur Colombe Schneck (20 février 2009)
  • Jeu de piste (3 février 2009)
  • Impressions sur Alice Ferney (15 janvier 2009)
  • Dandysme et manières (13 janvier 2009)
  • Vers une élite normalisée ? (13 janvier 2009)
  • L'hymne à la joie (nouvelle, 12 janvier 2009)
  • L'arme absolue de l'anti-snob (8 janvier 2009)


    Pourquoi Charlotte Gainsbourg a-t-elle eu la récompense de la meilleure actrice à Cannes et pas moi ? (13 juin 2009)

    Par quoi l'humanité est-elle détournée du festival de Cannes ? Par le Christ ! Par quoi l'humanité est-elle détournée du Christ ? Réponse : par ce qui fait le festival de Cannes, c'est-à-dire principalement la soumission au péché de la chair - plus classiquement appelée libertinage, plus vulgairement partouze - au fric - ce qu'on ose encore appeler la magie du festival dans les médias aux ordres - et à la vanité - parce que les connasses le valent bien.

    Cannes, l'anti-Rome où se prélassent les faux rebelles en Versace (Quentin Tarantino), les demi et les anciennes gloires du bien meurtri septième art (à moins de dix exceptions près, tous les monteurs de marche) et les parasites mondains plus ou moins liés au "show-buziness" (que faisaient là Julien Doré, Lio ou Valérie Toranian à ce festival de cinéma ?), se devait donc, par principe idéologique, de récompenser un film au titre explicite : Antichrist. Nul besoin de rappeler que c’est un geste supérieurement provocateur de nommer ainsi un film, tant la police pontificale règne dans les médias de masse et écrase les bonnes consciences citoyennes. C'est donc prendre un risque colossal, tomber dans la marginalité, que de cinématographier, donc d'attirer la fascination sur, un anti-Christ ou une situation anti-christique. C'est aussi dangereux que de se moquer du Pape !

    Symboliquement, il fallait donc que le festival de Cannes consacrât Antichrist. Mais comment faire quand le film en question est, pour rester modéré, une grosse merde mal écrite, mal mise en scène, mal interprétée et d'un ennui sidérant à faire regretter les films de BHL ? C'est simple, il suffit, pour atténuer le scandale, d'attribuer un prix d'interprétation à une actrice contre laquelle, indépendamment de sa prestation passable dans le film récompensé, personne n'a rien. Ou plus exactement : personne ne peut rien avoir.

    Dans ce rôle consensuel, dans ce rôle de consensuelle : Charlotte Gainsbourg. Profession : animatrice et ambassadrice du milieu culturo-mondain. Habituellement, un tel prix est réservé à qui possède au moins un des trois talismans suivants : talent, beauté ou carrière (après tout, remercier un acteur, à l'occasion d'un rôle même moins bon, pour une œuvre magistrale mais injustement non primée, ne serait pas trop honteux). Pour Charlotte G., on peut sur chaque point émettre les réserves suivantes :
    - talent : soit bien caché jusqu'à présent, soit inexistant ;
    - beauté : c'est tout dire que de constater qu'en vieillissant, elle ressemble de plus en plus à son père ;
    - carrière : insignifiante, principalement des films de famille et des petits feuilletons parisiano-psycho-sociologiques.

    Force est donc de constater que cette brave dame ne crève pas l'écran. Pourtant elle a quand même obtenu le prix d'interprétation, qui permet à Antichrist de figurer au palmarès donc, au moment de sa sortie, de bénéficier d'une extraordinaire réclame, parce que :
    - par copinage et envie de continuer à tourner (son compagnon est certes réalisateur, mais plus que cela elle fréquente et influence producteurs, agents et vedettes du cinéma français), personne dans le milieu n'osera porter la main sur elle ;
    - les braves femmes du public, lobotomisées par les encensoirs à connerie comme ELLE et admiratives de la réussite publicitaire (Charlotte Gainsbourg est porte-sac d'une sous-marque pour bobos décomplexés) et médiatique (Jane Birkin, la duchesse douairière, continue de faire le travail), la trouvent formidables ;
    - les braves hommes du public pardonnent en pensant qu'on récompense par elle son père, le trublion qui choquait en surface par quelques grossièretés télévisées, pour mieux faire oublier qu'il était un idéaliste déprimé de servir, parce qu'il aimait trop l'argent, la notoriété et les femmes, d'étendard à la société de consommation qu'il vomissait par ailleurs et dont sa propre fille, sans aucun état d'âme cette fois, est la parfaite représentante et la puissante pontife.

    N'oublions pas non plus la palme d'or pour cinéphiles adolescents attribuée à un film sous-entendant fortement qu'une éducation stricte conduit à l'établissement d'une dictature nazie. Le jury était peut-être constitué - exprès - de parents démissionnaires culpabilisés, de simplistes ou d'idéologues, car Jacques Audiard méritait la récompense pour le seul film un peu subversif du festival.


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    Anomie, Anarchie (11 juin 2009)

    L’Anarchie est sublime, équitable, généreuse ;
    La populace la prend, à tort pour scélérate.
    L’Anomie est infâme, incendiaire, dangereuse ;
    Nul ne sait qui elle est : aussi secrète qu’Hécate.

    Les deux sœurs n’ont d’autre point commun que leur mère,
    La grande Liberté, celle qui les enfanta
    Qui conçut Anomie, avec Vendetta
    Tandis que l'Anarchie avait l’Ordre pour père.

    L’Anarchie, Messieurs-Dames, c’est l’Ordre pas le Branle-bas
    Pas la loi du plus fort, et pas la guerre civile,
    À travers l’Équité, le Despote voit son glas.
    C’est l’Ordre oui, mais sans chef, sans conditions serviles.

    L’Anomie quant à elle, est l’absence de lois,
    C’est une fille de joie qui s’offre à chaque brute,
    Chaque pseudo-anarchiste, qui brûle, casse et dispute,
    Et du Chaos qu’elle sème, le plus fort sera roi.

    Lorsque des terroristes enflamment des villes entières,
    Parlent de l’Anarchie, mais servent sa sœur immonde.
    Le peuple crie : «À mort ! Anarchie de l’Enfer »
    Mais c’est bien l’Anomie qui embrase la mappemonde.

    Pierre Peigné Le Roy


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    Une élégance usurpée (18 mai 2009)

    Il en va de la télévision comme des danseuses vieillissantes : ce n'est qu'après une longue absence du cabaret qu'on remarque que les rides sont creusées, que la magie est moins forte et que la revue est un peu plus pathétique et un peu plus scandaleuse que par le passé.

    Aux yeux d'un rare téléspectateur, ce fut donc une vision d'horreur qui fut aperçue pour les cent jours de la présidence Obama : Michel Denisot, journaliste sportif reconverti dans l'abêtissement festif des masses, recevait Jack Lang, qu'on ne présente hélas plus, et Jean-Luc Hesse, courtisan des pouvoirs successifs récompensé dernièrement par le gros fromage de Radio France.

    Au cours de cette rencontre au sommet entre vieilles gloires décaties, il ne s'agissait pas seulement de commenter avec convenance le formidable talent, vu de la France, ou plus exactement vu de la France de ces gens-là, du président démocrate. Il s'agissait clairement de refaire - enfin - allégeance à l'Amérique après le double mandat Bush. Pendant huit années, la soumission aux États-Unis n'avait pu s'exprimer très clairement et avait dû passer par une opposition spécieuse entre l'Amérique dite véritable, forcément sympathique, et l'administration Bush, élue deux fois mais considérée comme une exception, un clan de faux Américains dans lequel les gens honnêtes ne se reconnaissaient pas.

    Quel régal, alors, pour les élites culturo-mondaines françaises, de pouvoir de nouveau crier librement leur amour de l'Amérique triomphante. Cette dernière, n'en doutons pas, profitera de son nouveau VRP de luxe pour reprendre le féroce combat commercial, fait de coups bas et d'espionnage intensif, commencé par Clinton et légèrement mis entre parenthèses par un Georges W. Bush préoccupé par d'autres sujets moins prosaïques. Mac Cain, le sympathique perdant des dernières élections, avait au contraire agi pour détruquer les marchés militaires américains. Confronté au chômage de masse de sa population, Obama jouera sans nul doute le tout pour le tout et le chacun pour soi, comme les puissances souveraines le font naturellement.

    Pourtant, le plus horripilant n'est pas la - fausse ? - naïveté imbécile de Jack Lang ou de ses semblables car elle n'est rien à côté de leur aveuglement, au sens littéral. Il est en effet dit, depuis le début de la campagne électorale américaine, qu'Obama est beau et élégant. On peut certes lui reconnaître, comme à la plupart des hommes politiques, du charisme et, comme à la plupart des hommes grands et sveltes, de la prestance ; mais de l'élégance, pas spécialement, et de la beauté, encore moins.

    Sur le chapitre de l'élégance, voici un homme qui passe son temps en bras de chemise et qui a revêtu le triste uniforme de la grande bourgeoisie américaine. La comparaison avec Georges Bush, sur le point précis de la garde-robe, montre aisément que les différences sont infimes : mêmes cravates, mêmes chemises, mêmes costumes, mêmes chaussures et même horrible pin's patriotard. Quant à la beauté, c'est une plaisanterie indécente, du même tonneau que la supposée grâce de son épouse. Mais il en est des bien-pensants comme des flatteurs de Molière : il faut toujours qu'ils exagèrent leurs flagorneries. Quand Jack Lang, dont on connaît les douteuses mœurs... vestimentaires, affirme qu'Obama est beau, c'est moins un jugement esthétique qu'une déclaration de principe antiraciste.

    Terrorisés à l'idée d'être assignés par les associations de vigilance qu'ils ont eux-mêmes créées, les professionnels de la communication font mine d'admirer, jusqu'au ridicule, tout ce qui est noir ou cosmopolite. On imagine mal le vieux Jack déclarer qu'Obama est un laideron. "Comment, vous pensez que les Noirs sont des singes ?" lui répliqueraient des dizaines de petits provocateurs d'Internet, réservoir inépuisable de l'imbécilité bien-pensante.

    L'épreuve de vérité mériterait pourtant d'être faite par un bricoleur d'images : il serait amusant de "teindre" une photographie d'Obama en blanc. Alors apparaîtrait aux tartuffes ridicules la laideur du président américain, laideur qui n'a rien à voir avec sa couleur de peau : yeux tombants, visage disgracieux, coupe de cheveux indigente et bouche flapissante. C'est, hélas, la triste réalité, et ceux qui vantent des mérites qui n'existent pas risquent de devenir par séduction les agents de l'intérieur d'une puissance étrangère à qui il ne déplairait pas de plumer le coq gaulois.


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    Impressions sur Colombe Schneck (20 février 2009)

    Sympathique femme entre deux âges, qui a grandi à l'ombre de la flicaille de la pensée (Le Monde, Télérama, Arrêt sur images (connu pour ses castings de chroniqueuses), France Inter, Canal +) et qui écrit des petits livres épais comme un mur d'orphelinat turc, sans mot compliqué (sur les conseils de son éditeur) et dans lesquels elle raconte la vie et les secrets de sa famille. Un bas-bleu contemporain.


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    Jeu de piste (3 février 2009)

    Afin de faire découvrir cave et combles de Savoir-Vivre ou Mourir aux visiteurs curieux, un lien vers une page privée a été dissimulé sur une page du site. Cette page privée regroupe et regroupera quelques éléments plus personnels sur l'auteur de ce site.


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    Impressions sur Alice Ferney (15 janvier 2009)

    Petite dame comme il faut, qui sort du XVIème et de l'ESSEC avec une voix de bécasse. Affirme se tenir éloignée du petit milieu littéraire mais cite trois fois par phrase le prénom et le nom d'un auteur, d'un éditeur, d'un journaliste ou d'un directeur avec qui elle a eu une conversation dans les dernières soixante-douze heures. À part ça pas trop idiote. Affirme à raison qu'un jeune écrivain prétentieux ne peut être qu'un inculte et que les éditeurs ne sont pas assez sévères avec les auteurs à succès. Écrit son dixième roman.


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    Dandysme et manières (13 janvier 2009)


    Dandysme et manières

    Un sujet qui me semble très important lorsqu'est évoqué le dandysme, parce qu'il est directement lié aux stratégies de réduction et de récupération de la figure du dandy, est la relation ambigüe entre celui-ci et ce qu'on appelle communément les manières ou, pour simplifier, la façon de s'habiller et de se comporter. Au cours de discussions passionnantes que je pus avoir avec des hommes élégants (ou supposés tels, quand les relations n'étaient qu'informatiques), je fus fréquemment surpris et déçu de constater que le dandy était réduit dans beaucoup d'esprits à un être aux manières exquises. À cette aune, tout diplomate un peu aiguisé ou tout valet de pied aguerri peut prétendre au dandysme.

    Néanmoins, à en croire certains commentateurs, est dandy l'individu qui s'habille chez les deux ou trois tailleurs réputés, qui fume des cigares d'une marque bien définie, qui possède une voiture de sport rutilante et qui sait dérouler chez les rombières un petit manuel de savoir-vivre à l'usage des gens du monde. Il me semble qu'on confond ainsi le dandy avec ces espèces mondaines que sont le gentleman, le snob, le mondain, le distingué et tant d'autres anonymes que, par facilité, je regrouperai sous la dénomination générale « d'homme de bon ton ».

    Ces deux personnages, le dandy et l'homme de bon ton, appartiennent certes à la même famille des seigneurs mondains, mais ils sont, à tout le mieux, des cousins germains élevés par la même nourrice. Car même s'ils partagent parfois une apparence identique, un mur incompressible les sépare : la façon dont ils considèrent politiquement et philosophiquement les usages qu'ils manient. L'un leur est soumis, l'autre en est un rebelle.

    La soumission aux usages

    La famille des soumis est nombreuse mais trois cas emblématiques suffisent à comprendre comment et pourquoi la soumission aux usages s'opère. Le premier de ces archétypes, le plus noble, est le gentleman. Celui-ci est, pour la gloire de son nom, le conservateur du patrimoine. Sa force vient du fait qu'il connaît parfaitement et naturellement les usages du monde, que ses manières sont la marque d'un esprit bien né et bien élevé. Même s'il est l'esclave des manières, il l'est à la manière dont un diplomate est l'esclave de sa Chancellerie. Son maniement de fourchette comme la couleur de ses gants sont le résultat d'un polissage commencé, aux yeux du commun, aux temps géologiques. Dans la Recherche du Temps perdu, ce peut être le duc de Guermantes, un peu sot, très infidèle, mais irréprochable sur le chapitre des manières. Malgré tout son brio et en dépit de son arbre généalogique, le gentleman n'en demeure pas moins un soumis qui n'interroge jamais les usages qui lui sont dictés du fond des âges.

    Plus vil, flagorneur et courtisan par nature, le snob est, contrairement au gentleman qui est son modèle, un soumis volontaire. Chez ce suiveur, aucune intuition atavique ne vient expliquer que les usages doivent être, et être ce qu'ils sont, comme ils sont. Molière déjà l'avait caricaturé sous les traits de son ridicule Bourgeois gentilhomme. Les manières, qu'il singe du « grand monde » qu'il envie ou qu'il applique sagement d'un manuel de savoir-vivre, la façon de s'habiller qu'il recopie des gazettes aristocrates, sont pour lui un moyen d'arriver. Génuflecteur invétéré devant les puissants, il n'est que mépris pour ceux qui, comme son père et son oncle, se débattent dans la tourbe et ne connaissent pas la politesse des seigneurs.

    Enfin, troisième animal typique de cette faune soumise aux usages, le distingué est un bourgeois moyen. S'il fait des recherches vestimentaires, c'est d'abord parce que les oripeaux qu'il porte sont les signes extérieurs d'appartenance à la classe dominante. Ni gentleman - ça ne se commande pas - ni snob - parce que le barreau de l'échelle sociale où il se tient le satisfait - le distingué se conforme aux manières qui l'entourent. Il n'a pas le mauvais goût, comme certains enrichis vulgaires, de faire remarquer par un geste faussement impromptu la marque de sa montre à mécanisme compliqué, mais il est vraiment soumis à la loi de l'offre : son but, c'est d'être « complet » du point de vue du luxe consumériste, c'est-à-dire de posséder tant de chemises de telle marque, tant de costumes de telle autre et toute une panoplie de parfait petit consommateur zélé. À sa grande satisfaction, les midinettes disent de lui qu'il est une gravure de mode parce qu'il s'habille comme le supplément hommes de Madame Figaro.

    Il est donc clair que pour les hommes de bon ton, symbolisés par le gentlemen, le snob et le distingué, les manières sont la norme, une façon d'arriver ou une façon de parader. En quelque sorte, ce sont d'efficaces armes sociales, mais seulement cela. Pour d'autres, qui ne font pas du détestable « vivre ensemble » leur devise, elles sont considérées sous un angle beaucoup plus politique.

    La rébellion face aux usages

    Il existe deux façons de dépasser la politesse bourgeoise : par « l'anti-politesse » et par « l'ultra-politesse ». La première consiste à battre les usages en brèche, à les dénoncer systématiquement et méticuleusement, voire à s'imposer ou à imposer la grossièreté. Au pire de la Révolution française, les plus farouches extrémistes firent des lois dans ce sens : il était devenu suspect, puis interdit, de vouvoyer son prochain, d'appeler quiconque Monsieur ou encore de s'habiller plus élégamment le dimanche. À une autre échelle, la rébellion peut se marquer par la simple impolitesse, de mœurs comme de langage, à l'image des escarpes des Mystères de Paris ou plus récemment des blousons noirs. Cependant, il faut reconnaître que cette rébellion est inefficace. En effet, quand elle est institutionnalisée, l'anti-politesse perd sa valeur libertaire et, sitôt le régime dictatorial tombé, les anciens usages reprennent leur place, comme après la Terreur. De même, quand l'anti-politesse est marginale, elle est tout aussi inefficace car elle n'atteint pas vraiment le cœur de la société polie, la bourgeoisie honnie, qui voit dans cette attitude non un comportement politique transgressif capable de modifier les comportements sociaux mais une rancœur prolétarienne - ils ne sont pas du même monde donc leur contestation, même légitime, ne nous touche pas - ou un problème policier - ce sont des voyous. En cela l'anti-politesse est politiquement dérisoire, d'autant qu'elle est esthétiquement indéfendable.

    En revanche, la deuxième attitude de rébellion possible face au savoir-vivre, face à l'ensemble des règles mondaines qui régissent les rapports entre personnes du même bon milieu, est beaucoup plus efficace. Elle est ce qu'on pourrait appeler « l'ultra-politesse », maîtrise presque maladive des codes mondains et de l'élégance pratiquée par le dandy. Dans ce cas, le dandy ne vole pas au « cœur du domaine » de la politesse mais flirte délibérément avec ses limites. Ce fut la stratégie de Beau Brummell : être parfaitement intégré parce que maîtrisant à merveille les codes de la cour et avoir suffisamment de prestige pour pouvoir introduire quelques « bugs » dans le logiciel victorien, fussent-ils purement anecdotiques. Quand il décidait d'un usage nouveau, décrété par lui, n'était-ce pas un acte politique, un acte de rébellion, de voir se soumettre dans un même bêlement stupéfiant les petits et les grands marquis de la cour d'Albion ?

    Une autre attitude de rébellion maniée par les dandys fut l'impertinence, qui requiert cependant de tirer d'une position sociale inattaquable. Dans la littérature, cette figure est parfaitement incarnée par le baron de Charlus, viscéralement anti-bourgeois, et non pas snob comme cela est souvent cru. Là encore, l'impertinence est une limite de la politesse : aux yeux des bourgeois - qui, en fin de compte, mais pour des raisons essentiellement historiques, auront raison de lui - Charlus est d'une grave impolitesse et ses manières une atteinte aux bonnes mœurs. Dans la même veine du génie, Barbey d'Aurevilly fut lui aussi un aéronef élégant sans cesse au bord du décrochage.

    Impertinents ou ultra-polis, parfois les deux, les dandys furent de subtils insurgés de l'intérieur et d'intransigeants contempteurs de la bourgeoisie, souvent au prix de la déchéance. Ils furent mal payés de leur destin tragique car la postérité ne cesse de multiplier les confusions afin de récupérer, pour les honneurs et le prestige, la coquille du dandysme vidée de sa force vitale.

    Stratégies de réduction et de récupération du dandysme

    Si la paresse est mère de tous les vices élégants, la mère de tous les vices communs est la presse. La presse « branchée », notamment, propose régulièrement de construire une figure médiocre de la modernité : le dandy chanteur de variété. Hélas, dans ces cas il ne reste du dandysme, qui sans cela ne serait pas applicable à ces petits messieurs, que la posture de la rébellion, que l'idée de la rébellion bourgeoise. Or cette proclamation de dandysme commet deux erreurs. La première consiste à ne pas voir la complexité, notamment esthétique, du dandy ; la deuxième à confondre la posture conformiste de l'insolence mondaine et la véritable insoumission.

    À l'autre extrême, les mêmes magazines promeuvent la figure du dandy couturier, de Karl Lagerfeld à John Galliano. Dans ces cas, on ne garde plus du dandysme que le goût pour les étoffes et les arts domestiques (bibelots, robes de chambre, cannes, etc.) et une certaine originalité de pacotille. En outre, le dandy couturier est le plus collabo de tous les imposteurs du dandysme car la vente de ses vêtements et parfums est proportionnelle à son aura personnelle et à sa couverture médiatique. Il a donc tout intérêt à se revendiquer d'un mouvement élégant transgressif, reconnu comme tel, et qui lui permet de dissimuler son conformisme et sa médiocrité de petit vendeur de tee-shirts sous une collection de bagues rutilantes et des manières de folle italienne.

    Enfin, hormis ces cas extrêmes, médiatiques et assez rares que sont les chanteurs de variété et les couturiers qui se plaisent à se faire nommer dandys, se trouve le cas du dandy autoproclamé. Ce personnage est en général un brave type qui est sorti de sa campagne par l'université et qui, parce qu'il fume des cigares, connaît trois mots de français et a fait deux voyages en Italie, se croit un authentique dandy. Il est un de ces soumis aux usages que nous avons décrits plus haut mais il croit dur comme fer qu'il est le fils spirituel d'Oscar Wilde dont il a d'ailleurs les œuvres complètes et dont il aime citer quelques axiomes bien sentis. Lui aussi a grand intérêt à réduire le dandy à un être fade, sans cela il ne pourrait s'en revendiquer. Nous autres qui nous intéressons au dandysme, et qui nous gardons bien de nous sacrer dandys, nous croisons régulièrement de ces petits êtres arrogants du haut de leurs souliers vernis, ces petits muscadins plats comme un quotidien gratuit. Le plus souvent nous les croisons sur Internet, où ils tiennent une vitrine publicitaire pour quelques grandes marques du supposé luxe et où le dandysme ne sert que d'attrape-gogo. En un mot, ce sont de petits charlatans, des « dandys sans vie », sans cette force de caractère, sinon une morgue feinte, qui fait que le dandy ne peut pas être, à la différence de l'homme de bon ton, un personnage anodin.

    Se pâmer devant les cuistres

    S'il ne faut pas exagérer le côté politique, la face rebelle du dandy, il ne faut pas l'amoindrir non plus. En effet, l'insoumission du dandy fut rarement violente mais c'était parce qu'elle fut plus subtile et plus savante qu'une jacquerie ou qu'une révolte de communards. Elle fut l'honneur de la civilisation européenne alors même que celle-ci sombrait dans la cuistrerie.

    Il ne faut pas oublier non plus que le dandy fut un être à tendance narcissique, c'est pourquoi il faut considérer son comportement aussi dans son optique égoïste : la rébellion du dandy fut d'abord une façon pour lui de considérer personnellement, face au miroir, les usages, et si ceci put rejaillir sur la sphère publique, ce fut seulement indirectement. En outre, la façon de considérer les usages ne fut qu'un des principes vitaux qui animèrent le dandy. S'il fut un révolté, ce fut surtout une révolte pour et par la Beauté. C'est bien en ce sens qu'il n'est pas dans la même galaxie que les méticuleux buveurs de Cognac qui, sur le vieux continent ou aux Amériques, seraient trop heureux de se pouvoir dire à si bon compte les nouveaux Robert de Montesquiou.

    Plus imprudents que les hommes de bon ton (qu'on pense à Wilde emprisonné, à Charlus déclassé, à Rubempré damné ou à Brummell chassé), les dandys furent autrement plus sublimes aussi. On comprend pourquoi ceux qui ne sont que polis, ceux qui pérorent indéfiniment sur la liqueur Chambord, les cigares, le meilleur tailleur et le meilleur bottier voudraient se croire de ce cénacle. Non, messieurs, il ne s'agit pas seulement de baisemains, de petits pois et de fourchettes d'argent, il s'agit de vie, il s'agit presque de foi, il s'agit en tout cas d'assurer la splendeur et les misères de la seule rébellion vitale, l'insoumission esthétique. Et c'est pourquoi, dans notre civilisation de cendres et de désert, fussiez-vous les plus parfaites gravures des traités de savoir-vivre, aucun de vous ne saurait prétendre au dandysme véritable. Ce n'est pas ici, en tout cas, que nous nous pâmerons devant vous, bande de petits cuistres.



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    Vers une élite normalisée ? (13 janvier 2009)

    Depuis quelques mois, le milieu feutré des Grandes Écoles scientifiques françaises (École Normale Supérieure, École Polytechnique, École Centrale, École des Mines, École des Ponts, Supélec, Supaéro, ENSTA, Télécoms, etc.) connaît une période de grandes manœuvres de regroupement. D'un côté, Paris Tech (sic) veut regrouper entre autres les prestigieuses écoles Polytechnique, des Mines et des Télécoms. De l'autre Centrale et Supélec se fédèrent avec d'autres lieux d'enseignement supérieur comme Paris XI Orsay dans le PRES UniverSud Paris.

    Pour l'instant, ces superstructures sont essentiellement théoriques et symboliques. Des contacts sont noués entre directeurs, des passerelles sont établies, des noms se complètent de la mention de leur "club", mais les concours d'entrée, les campus et les scolarités ne sont pas encore fondus. Le mouvement est néanmoins en marche, avec pour objectif avoué, sous la contrainte de la mondialisation - qui touche donc aussi l'éducation et la formation des élites - de concurrencer les grandes universités anglo-saxonnes que sont Harvard, Cambridge, Oxford, le MIT et quelques autres.

    Apparemment le projet est louable. Il s'agit de s'adapter, en bon gestionnaire, à l'époque contemporaine, afin de distancer les nouveaux entrants et de rattraper ceux qui dominent le "marché". Quand ce marché était franco-français, avec quelques extensions dans le monde francophone, notamment au Liban et au Maghreb, la concurrence se jouait au niveau des écoles, Centrale tentant par exemple toujours, sans succès, de concurrencer l'X. Ce marché devenant plus large, l'étudiant français brillant pouvant désormais facilement choisir entre les universités des États-Unis, du Royaume-Uni et les Grandes Écoles françaises, celles-ci estiment en toute logique devoir acquérir la taille, les moyens et les mœurs de celles-là.

    Cependant, ce que ne voient pas les directeurs de ces établissements ni les hommes politiques qui encouragent ces regroupements, c'est que la concurrence est faussée. En effet, la mondialisation de la formation des élites, comme d'ailleurs celle de nombreux autres secteurs, s'opère à la mode anglo-saxonne, par et pour, sous couvert d'universalisme, des intérêts qui ne sont pas ceux du Vieux Continent et encore moins ceux de la France. Car même si la mutation des Grandes Écoles conduit à un ou deux Harvard français (en taille et en moyens), il est certain que ces nouveaux ensembles ne guigneront jamais les premières places, ni dans les fameux classements de Shanghai et du Times taillés sur mesure pour les grandes universités déjà citées, ni dans le cœur des étudiants internationaux. Demain, le meilleur étudiant chinois ou chilien choisira-t-il la meilleure université du monde ou son approximative copie française ? Et ce qui sera d'abord vrai pour les étudiants chinois ou chiliens deviendra également vrai pour l'étudiant français, lequel, pour des raisons culturelles mais aussi parce que ce n'est pas faire un mauvais calcul, choisit pour l'instant la filière française.

    Si on considère donc avec un peu d'honnêteté les choses, il est loin d'être sûr que le système de formation des élites scientifiques françaises ait quelque chose à gagner à une course derrière le MIT, course dont l'arbitre est lui aussi, et sera toujours, par nature de la mondialisation que nous connaissons, en faveur du MIT. Avant de se lancer dans une aventure dont l'issue est fort incertaine, car les dés sont pipés, il est donc nécessaire d'imaginer tout ce qui peut être perdu par cette mutation.

    La première chose, anecdotique sauf pour les premiers concernés, c'est que le système tel qu'il est actuellement permet aux meilleurs étudiants de France de trouver un travail intéressant dans une grande entreprise française. En un mot, il n'y a pas de gâchis des compétences et des talents de ces élites scientifiques. S'il y avait une vraie crise de l'emploi dans ces classes intellectuellement supérieures, y compris chez les cinquantenaires ou les sexagénaires, il y aurait effectivement urgence à réformer un système dont l'objet (navré pour les égalitaristes au petit pied) est de placer aux meilleurs postes les meilleures personnes, dûment sélectionnées. La disparition des hiérarchies fines entre groupes relativement restreints pourrait déséquilibrer cette optimisation naturelle.

    Plus important, à vouloir copier le modèle américain en ne laissant plus sur le champ de bataille que deux ou trois grands "pôles" de formation supérieure, on risque de casser une petite machine d'horlogerie fine qui avait des qualités certaines. Malgré les cris répétés de ceux qui n'en sont pas, les Grandes Écoles sont le dernier bastion fonctionnant à peu près de la fameuse méritocratie républicaine. Le concours, pour peu que les classes préparatoires lèvent les verrous culturels, sociaux et académiques et conduisent jusqu'à la feuille blanche de l'examen des étudiants aux profils variés (ce qu'elles font, contrairement aux idées reçues, en proposant bourses, parrainages et remises à niveau), est en effet le seul véritable moyen de ne pas discriminer. Sans cet ultime héritage de notre glorieux système éducatif, le népotisme religieux, racial ou de classe serait bien plus important.

    Au contraire, avec des écoles dont les promotions sont contenues dans des proportions raisonnables, l'esprit de corps peut véritablement jouer et dépasser les clivages sociaux. Sauf dans la publicité et le marketing, tel X basané a plus de chance d'être embauché comme chef de projet en début de carrière, grâce à la cooptation par un autre X, qu'un médiocre cancre blanc recommandé par son père avocat. Or l'esprit de corps ne peut jouer si les effectifs sont pléthoriques, s'il n'y a pas de sentiment de supériorité entretenu par l'idée que seuls les meilleurs ont été sélectionnés, sur concours et pas sur dossier. L'esprit de corps, ce sentiment d'appartenance à une élite particulière (les Polytechniciens, les Centraliens, les Mineurs, etc.) avec ses rites, ses initiations, son caractère propre est efficace. Au contraire, si la fusion des Grandes Écoles débouche sur la formation d'entités formatées selon la mode américaine, productrices de cadres et de dirigeants également formatés, de bataillons uniformes de Martinon, alors tout aura été perdu. Dans le monde nivelé et pléthorique des Paris Tech, le recruteur sans repères fiables et honnêtes (l'École intégrée et le rang de sortie par exemple) se retournera logiquement vers son milieu social, racial ou religieux pour coopter des gens de caractère. L'ingénieur français des années cinquante, de même que l'officier français d'avant la guerre, était au contraire un être original, capable d'allier en sa personne l'esprit cartésien gravé dans la roche hexagonale et l'esprit d'innovation - c'est-à-dire l'impertinence et le caractère.

    Enfin, il serait bon de tirer quelques leçons des échecs - relatifs mais certains - du mondialisme obligatoire de ces dernières années et de se remettre à penser en Français et non systématiquement en "citoyen du monde", cette "arnaque" aux bons sentiments inventée par les protectionnistes anglo-saxons. Penser en Français, ce serait imaginer, dans un quasi-blasphème, que les Grandes Écoles françaises devraient avoir pour objet non de former les dirigeants des grandes multinationales anglo-saxonnes (vœu pieux qui ne peut se réaliser, tant les lignes Maginot américaines sont solides sur ces sujets : qui en effet imagine que Boeing, General Motors, Microsoft ou une grande banque américaine soient un jour dirigés par des Français ?) mais d'alimenter l'industrie, le commerce et la finance françaises en cadres compétents, imaginatifs, visionnaires. Ce serait imaginer que dans la bataille économique mondiale, le politique, l'éducatif et l'économique contribuent ensemble, avec une vision cohérente, à la machine de guerre française. Bien sûr, il ne s'agirait pas d'aller contre les aventures individuelles, d'empêcher le jeune diplômé français d'aller passer deux ans en Nouvelle Angleterre ou à Hong-Kong pour comprendre les méthodes et la mentalité de nos adversaires (au contraire) ni d'interdire à une entreprise d'embaucher un Californien ou un Taïwanais, mais de ne pas glorifier, tout en dénigrant la petite France rabougrie, le mondialisme comme idéologie et pratique et de ne pas vendre à un actionnariat chic mais incertain les fleurons de notre économie nationale.

    Comme souvent, c'est donc plutôt l'inverse de ce qui se trame qu'il faudrait faire. Il est à craindre que comme pour l'industrie textile française, que nos bons sentiments naïfs et notre universalisme dévoyé en anti-protectionnisme à sens unique ont sabordée, la formation des élites sombre dans les pièges grossiers de la mondialisation et empêche à tout jamais de permettre à la France de retrouver la place qui devrait être la sienne parmi les nations industrielles du monde certes civilisé mais impitoyable pour les faibles.


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    L'hymne à la joie (nouvelle, 12 janvier 2009)

    Tout le monde la connaît, l’ambiance ferroviaire, mille fois décrite, et par mille grands noms, qui d’un naturaliste, qui d’un conteur moderne, qui d’un sarcastique contemporain. Pourtant, lorsque Georges de La Bachellerie monta, au départ de Paris, dans le TGV de 18h05 qui le mènerait à Brest, il savait que le voyage aurait une saveur particulière.

    Il avait d’ailleurs, pour l’occasion, réservé une place en seconde classe alors qu’habituellement il offrait à ses longues jambes le confort et l’espace des fauteuils de première. Il y avait, dans les wagons moins luxueux, plus de passagers et peut-être plus de liberté de parole. Georges pourrait donc assouvir sa curiosité d’observateur sans complaisance du genre humain.

    Rien d’extraordinaire pourtant ne perturba l’installation des passagers, habituel mélange d’indifférence et de méfiance. Rien non plus n’altéra le monocorde des rituelles annonces de départ.

    Les premières heures du trajet se passèrent également sans surprise. Le bestiaire commun des voyageurs se livrait à ses différentes occupations. Plusieurs dormaient, certains lisaient, quelques-uns pianotaient avec ferveur sur les touches de leurs ordinateurs portables. Un ou deux téléphonaient sous l’œil mauvais de leurs voisins ou vis-à-vis dérangés dans leur sommeil ou leur lecture.

    Les contrôleurs passèrent avec la courtoisie automatique, aussi mécanique que le bruit de leurs poinçonneuses, qu’on leur connaît. L’un d’eux, plus gros que ses collègues, barbu et chevelu bouclé, habillé d’un simple polo que la chaleur avait tâché de gras, fit penser à Georges que le standing des agents de la SNCF avait bien diminué.

    Un autre contrôleur, inspiré ou simplement plus soupçonneux, s’arrêta aux cabines de toilettes et attendit que les usagers en sortissent. L’une d’elle restant fermée plus que de raison, il se fit reconnaître et dut attendre encore un quart d’heure avec ses collègues qu’une jeune femme confuse en sortît. La mauvaise foi de la resquilleuse, cherchant dans son sac un hypothétique billet, ne reçut que la froide détermination de ses juges.

    Georges de La Bachellerie avait observé cette scène de loin et même s’il n’avait pu suivre la conversation que par intermittence, quand la porte vitrée s’ouvrait au passage d’un voyageur, s’était amusé de la pitoyable plaidoirie et des démentis outranciers de la coupable.

    Au Mans et à Rennes, de nombreux passagers descendirent. Georges, libéré de son voisin, put gagner en confort et déplia en diagonale ses jambes ankylosées. Tout paraissait calme, la quiétude augmentée encore par la tombée de la nuit n’étant perturbée que par le fréquent passage d’un petit groupe d’adolescentes vulgaires aux accents hystériques.

    Georges de La Bachellerie échangea quelques furtifs regards, par dessus les sièges qui les séparait, avec une jeune femme occupée à lire un magazine quelconque. Il s’interrogea un instant sur ces regards équivoques auxquels, bel homme, il était habitué puis retourna inexpressif à la lecture de son roman.

    Un militaire, marin en uniforme, traversa le wagon sous le regard de quelques passagers. Beaucoup cependant n’avaient pas même détourné la tête. Eux-mêmes marins, empruntant tous les week-ends la ligne Paris-Brest, ils étaient blasés des casquettes ancrées et des galons dorés.

    Georges avait d’ailleurs remarqué, en installant sa valise, que beaucoup de sacs étaient soit kaki, frappés d’une ancre noire et des mots « Marine Nationale », soit bleu marine avec des écussons et des inscriptions telles que « Patrouilleur Cormoran », « RHM Malabar » ou encore « PSP Sterne », probables noms des bateaux que les militaires brestois quittaient et retrouvaient hebdomadairement.

    21h00 : rien ne trahissait encore le caractère exceptionnel du trajet. Georges sentait poindre en lui comme une déception. Il s’attendait à de l’action, à des mots, à des injures peut-être, bref à une scène cocasse et il n’avait droit qu’au monotone défilement du paysage et aux sifflements nasaux d’un gros particulier assoupi sur son siège. Il se replongea donc dans son livre, les Illusions perdues et attendit dans le Paris balzacien que le train breton s’animât.

    Quelques signes précurseurs d’un événement imminent n’échappèrent néanmoins pas à la sagacité de Georges : les téléphones cellulaires étaient sortis et les anxieuses car répétées manipulations qu’ils subissaient trahissaient l’attente fébrile d’un appel.

    Georges fit une pause dans la lecture des aventures du beau Lucien de Rubempré et regarda avec attention le carton d’invitation motif de son voyage à Brest. Le musée de la Marine de Brest faisait appel à son avis d’expert pour juger une nouvelle exposition qu’il créait.

    Georges, administrateur d’une fondation culturelle et critique d'art dans un magazine célèbre, était sollicité régulièrement pour ce genre de manifestations ; il en acceptait une ou deux sur cent qu’il recevait. S’il venait à Brest, c’était à la demande expresse du directeur du musée de la Marine de Paris, charmant amiral à la retraite et ami d'enfance de Georges.

    Le train s’arrêta encore à Saint-Brieuc. Quelques passagers descendirent, un monta. La jeune femme qui avait fait des minauderies à Georges avait disparu. L’attente, maintenant, devenait moins supportable. Georges se sut plus irritable au regard colérique et exaspéré qu’il lança à une dame plutôt âgée mangeant avec force bruits de bouche ses concombres et ses tomates.

    La fatigue et l’attente lui avaient ôté l’envie de lire. Il attendait donc et lui qui guettait les signes d’une anxiété attendue chez les autres regardaient nerveusement sa montre. Devant la flaccidité de ses éphémères compagnons de voyage, il commençait même à douter de son jugement.

    Georges, soudain, tressaillit. Il avait été tiré de sa torpeur par un « allo » prononcé d’une voix ferme par une jeune mère. Il pensait que débutaient les hostilités, mais après quelques banalités culinaires sur le sandwich qu’on lui préparerait, elle raccrocha. Au « salut », Georges ressentit comme une rage intérieure, un dépit profond exacerbé par sa curiosité insatisfaite.

    Voilà ensuite que le conducteur sonnait le branle-bas, réveillait les endormis en annonçant l’arrivée à Guingamp et les correspondances. Il était presque 21h30 : désillusion ! Georges continuait de pester intérieurement et eut même la tentation d’invectiver un jeune homme écoutant, trop fort à son avis, de la musique dans son baladeur.

    Georges eut l’impression d’avoir assisté à un « lever de rideau » et, comme pendant l’entracte qui sépare habituellement celui-ci de la pièce principale, il se leva pour aller aux toilettes. Il put ainsi voir, avant d’entrer dans le lugubre cabinet, les sinistres têtes des passagers ainsi que leurs mornes occupations.

    Cette rage épigrammatique était assez rare chez Georges généralement impassible mais il ne décolérait pas de s’être trompé ni d’avoir eu tort.

    Il en était là de ses acerbes réflexions quand le coup de téléphone salvateur retentit. Ce ne fut pas lui qui le reçut mais la personne assise juste derrière lui. La mélodie de la sonnerie était grotesque, reproduisant faussement un canon de Pachelbel. Georges regarda sa montre immédiatement : il était 22h00.

    Répétée fort, l’information se répandit comme une traînée de poudre dans le wagon : on était le 29 mai 2005 et le « non » au référendum européen venait de l’emporter. L’annonce avait réussi à parvenir, entre deux trous du réseau téléphonique, dans cette prison ambulante qu’est le train.

    Certains passagers ne purent réprimer un geste de joie, d’autres de dépit. Les premiers, par bravade, engagèrent avec les seconds une discussion dont ils auraient, la victoire leur donnant raison, le dernier mot.

    Les passions s’animèrent, le ton se haussa et la dernière demi-heure du trajet fut plus qu’animée. Georges, apaisé, souriait et appréciait en gourmet connaisseur cette lutte tant attendue tandis que, narquoisement mais plus par insolence que par bravade politique, il sifflotait l’ « Hymne à la joie », l’hymne européen.


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    L'arme absolue de l'anti-snob (8 janvier 2009)

    En publiant à la fin de l'année dernière le Dictionnaire de la vraie/fausse noblesse, c'est un joli coup que réussirent les éditions Tallandier. Cet épais volume classe en effet, en deux parties bien séparées, les vrais et les faux nobles, c'est-à-dire d'un côté les familles liées de manière régulière à un personnage authentiquement anobli, de l'autre celles qui, sans légitimité historique, ont seulement un nom d'apparence nobiliaire, dûment particulé, à tiroir ou à terroir.

    Derrière l'aridité inhérente au genre du dictionnaire, cet ouvrage est fort divertissant car on y apprend que certains noms qui sentent la croisade sont plus jeunes que l'élection de Valéry Giscard d'Estaing (lui-même appartenant à une famille de faux nobles). Ainsi, parmi de nombreuses transformations tardives, on peut relever la mention suivante : « Zunino de La Villefromoy - Cédric Zunino demanda en 1974 à ajouter à son nom celui de de La Villefromoy ». En outre, l'ouvrage est fort instructif car même si les notices sont laconiques, c'est un peu de l'Histoire de France, considérée par l'anecdote de l'Histoire des familles qui la composent, qui y est racontée.

    Impostures, simulacres, abus, savonnettes à vilain, anoblissements républicains : c'est également toute la foire aux vanités française qui se trouve détaillée, disséquée et maltraitée avec la docte froideur des encyclopédies. On retient surtout que, au-delà de l'imaginable, la vanité fait recette : aux trois-mille-cinq-cents familles identifiées comme authentiquement nobles, cinq-mille-cinq-cents imposteurs répondent.

    Néanmoins, au-delà de ses qualités intrinsèques, le Dictionnaire de la vraie/fausse noblesse ne trouve son utilité véritable que si on a, parmi ses proches, un snob patenté ou un aristocrate apparemment bon teint. En cela, l'ouvrage est particulièrement scélérat - ou justicier, selon les points de vue - car ce sont évidemment les plus snobs qui sont les moins authentiques (comme, d'ailleurs, l'entend l'acception historique, celle de W. M. Thackeray, du mot snob : un gentleman qui n'en est pas un). Il y a de quoi se fâcher avec ses meilleurs amis !

    En dégonflant les baudruches mondaines, le Dictionnaire de la vraie/fausse noblesse fait donc un pendant sérieux et rigoureux au Bottin Mondain, l'arme du snob, qui compte tout de même dans ses colonnes quelques fils de vendeurs de peaux de lapins. Bien entendu, les esprits chagrins référencés dans le chapitre des imposteurs clameront leur innocence en arguant que la pertinence d'une liste dépend de celui qui la fait et que les éditions Tallandier ont confié ce travail à des jaloux. Il n'en demeurera pas moins qu'ils seront, grâce à cette arme anti-snob de destruction massive, regardés de très, très haut par les véritables gentilshommes qui pourront jouer, à raison, aux ultra-snobs avec eux.


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