Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm.contact@gmail.com vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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  • Discours belliciste imaginaire (17 août 2009)
  • Éloge funèbre anticipé de Karl Lagerfeld (17 août 2009)
  • Chute (17 août 2009)
  • Éloge funèbre anticipé de Pierre Bergé (17 août 2009)
  • Quelques portraits de dandys par ... (27 juillet 2009)
  • Flagorneur et vulgaire : Bernard-Henri ... (23 juillet 2009)
  • Dans le Sud (nouvelle, 17 juillet 2009)
  • Une réponse de Daniel Salvatore Schiffer (13 juillet 2009)
  • Sebastian Melmoth (23 juin 2009)
  • Monsieur de Bougrelon (13 juin 2009)


    Discours belliciste imaginaire (17 août 2009)

    On pourrait les nommer traîtres à la Patrie mais ils ne sont que de simples exécutants - et il n'y a plus de Patrie. Comme tant de leurs prédécesseurs en infamie, ils sabotent les moyens militaires quand les bruits de bottes se font de nouveau entendre dans les contrées nationalistes d'ici et d'ailleurs. En Chine par exemple, le pas cadencé retentit plus fort que jamais, tandis que la fierté nationale du grand peuple, un temps étouffée, se réveille. En Inde, où nous jouons encore aux dames patronnesses, les ingénieurs locaux sont en passe de construire des avions de chasse et des sous-marins nucléaires. Nous avons cédé politiquement, culturellement, économiquement aux pays faibles qui blâmaient notre passé colonisateur, Algérie en tête, pourquoi les pays forts ne feraient-ils pas payer à l'Occident ses anciens protectorats, comptoirs, colonies, répressions ou pillages ? Il y aura, à coup sûr, une manière de révolte des Boxers à grande échelle... et nous n'aurons à opposer que nos badges olympiques et puérils, nos banderoles de bonne volonté et nos traités échevelés et paralysants.

    Nous perdrons sans combattre, faute de combattants, car nous aurons licencié nos soldats, trop coûteux serviteurs de l'État, comme une grande famille désargentée renvoyant son fidèle majordome. Pour voir arriver la défaite, nous renforçons nos services de renseignements : que ferons-nous quand seront détectées les avancées ennemies ? Déclencherons-nous le feu nucléaire, seule arme qui aura été entretenue en moyens et en hommes ? Il nous faut des moyens intermédiaires, des chars peut-être, des avions et des drones sûrement, des hommes sans aucun doute. La Chine en particulier est une grande nation supérieure terrifiante de cynisme, de pragmatisme froid et de calculs sans complaisance. Il y aura Taïwan, à moins que ce ne fût Hong-Kong.

    Traîtres ! Vous construisez des contre-torpilleurs quand les autres construisent des cuirassés. Traîtres ! Mais pantins, résignés à l'être en échange de hochets, de titres et d'honneurs usurpés. Traîtres ! Cornaqués par un chef lâche, idiot comme un éleveur de chevaux et médiocre comme un conseiller d'État de la Troisième République. Traîtres ! Vous ne nous laissez d'autre choix que le protectorat américain. Traîtres ! Soyez frappés de l'opprobre des déserteurs et des collaborateurs. Quand la tourmente frappera encore le peuple de France, bien des noms devront être inscrits en haut du tableau de déshonneur !


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    Éloge funèbre anticipé de Karl Lagerfeld (17 août 2009)

    Les monstres troublants de disgrâce que notre siècle vaurien a enfantés, ces femmes et ces hommes passés dans les mains des chimistes, des "coachs minceur" et des chirurgiens à la recherche d'une vieillesse jeuniste sont à ce point sans âge avec leur identique apparence figée - tardif aveu du corps d'un conformisme de l'esprit - que leur mort pourrait paraître surprenante. Par conséquent, mieux vaut se préparer à rédiger déjà les discours acerbes que pourraient prononcer les jaloux sur les cercueils de ces vieillards indignes. Après la mort réelle, quand la décence imposera le dithyrambe que la bassesse avait commandé jusque-là, le petit fiel ne paraîtra que mesquin.

    Karl Lagerfeld avait tout pour plaire, pourtant il était absolument déplaisant. Assurément lecteur de la littérature française du dix-neuvième siècle, de ses beaux immeubles haussmanniens jusqu'à ses boudoirs crasseux tendus de cramoisi, l'homme assumait devant les caméras et les microphones un discours élitiste à la gloire de la Beauté, à la recherche exclusive de l'Art. Ces paroles habituellement interdites étaient prononcées par un personnage savamment étudié, offrant plusieurs niveaux de lecture dont le plus simple, à destination des animateurs de télévision, des journalistes de mode et des bonniches qui les regardent et les lisent, était spectaculaire : accent germanique prononcé, cols extravagants, accessoires et breloques divers, lunettes fumées inamovibles et cheveux blancs poudrés. Sophistiquée et outrancière, rock'n roll plus qu'élégante, l'apparence de Karl Lagerfeld n'avait au moins pas la crasse vulgarité de celle de John Galliano. Avec un peu de culture, on pouvait même reconnaître sur Karl Lagerfeld tel détail de tableau de maître, à un doigt une bague qui en rappelait une autre croisée dans un roman pourri de magie trouble, dans telle phrase une référence habile à un essai mordant d'un pamphlétaire de l'élégance Belle-Époque.

    Pourtant, ce beau parleur ne fut rien d'autre qu'un petit animateur du milieu culturo-mondain, qu'un bouffon de la bourgeoisie d'argent coopté par elle - qui a toujours bien aimé les germaniques : protestantisme quand le Catholicisme entravait la spéculation par l'interdiction du prêt, collaboration sous Pétain quand la Résistance ou la neutralité signifiait la fin des affaires, europhilie quand le nationalisme et ses frontières gênent le business et les montages financiers transnationaux. Depuis ses premières collections de haute couture pour la maison qui l'employait jusqu'à sa complète transformation en logo pour tee-shirts touristiques, Karl Lagerfeld a juste participé un peu plus à la laideur du monde et au malheur des gens, forcés malgré eux d'admirer des putes - couronnés ou non - exhiber leur vulgarité naturelle enroulée dans des matières coûteuses et achetant par complexe du jus de chaussettes ou de l'éphémère - par manque de qualité autant que par effets de mode - prêt-à-porter fabriqué en Chine, dans l'espoir de plaire à des mignons qui ressembleraient aux gigolos promus par la presse de caniveau. Ce qui démasqua le grand Karl Lagerfeld, ce ne fut pas cette anecdote insignifiante d'employé de bureau médiocre au moment où il licencia un peu de valetaille avec originalité mais quand le créateur qui ne parlait jamais d'argent - c'était trop vulgaire, surtout devant le fisc - sut trouver les bonnes portes lorsqu'un banal problème d'impôts survint. "Ces gens-là" ont en commun le culte indécent du dieu Argent, c'est à cela qu'on les reconnaît.

    Il est décidément loin le temps où l'aristocratie et la bourgeoisie traditionnelle faisaient la mode justement parce qu'elles avaient une fortune et étaient réellement détachées des questions pécuniaires. Désormais ce sont des petits malins sans foi ni loi qui la font pour faire fortune et qui pour cela n'ont qu'une hâte, démocratiser leurs ventes et participer un peu plus à l'enrichissement des marchands internationaux de camelote. Ce renversement, qui ne fut pas indolore sur la qualité de vie et l'équilibre psychique des Occidentaux, eut en plus l'indécence de revendiquer ce dont il manquait le plus : la grâce et l'élégance véritable des grands seigneurs. Alors, Monsieur Lagerfeld, là où vous êtes, restez-y. Le mouvement vers le bas auquel vous avez collaboré est le plus sûr moyen de vous faire paraître génial aux yeux de ceux qui, dans quelques années, pataugeront dans des eaux de latrines encore plus noires.


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    Chute (17 août 2009)

    Alain Soral est un essayiste dissident qui analyse la société française, le plus souvent en avance de phase. Toujours politique, parfois politisé, son parcours personnel le mena au Parti communiste ou au Front National. Cependant, la dernière partie de son parcours public, avec la liste antisioniste de Dieudonné aux dernières élections européennes, paraît manquer de lucidité. En parodiant le style de l'essayiste, voici une analyse de cet engagement étonnant.

    Dans la série "Dégonflons les baudruches", les cinq erreurs du sociologue pour adolescents droitards d'Internet, Alain Soral, avec la liste antisioniste conduite par Dieudonné.

    - Sur le plan électoral, viser les populations en colère des banlieues, les seules susceptibles d'être réceptives à une liste exclusivement antisioniste au point d'aller voter pour elle, était perdu d'avance, comme l'ont montré par le passé les échecs répétés des tentatives de récupération gauchiste.

    - Sur le plan des personnes, passer de Le Pen à Dieudonné constitue, malgré les défauts de l'un et les qualités de l'autre, une sacrée baisse de niveau en termes de culture politique, de charisme et d'expérience électorale.

    - Sur le plan politicien, les bagarres avec Marine Le Pen par médias interposés, assorties de considérations de fausse haute politique avec le jargon qui caractérise les paravents ("conflit des civilisations", etc.) ressemblent à s'y méprendre aux poignards du RPR et du PS sortis au moment des mêmes périodes pré-électorales - quand le copinage, les inimitiés et le poids politique réel constituent les listes au détriment des courtisans moins bien placés.

    - Sur le plan politique, faire une campagne contre l'atlanto-sionisme et son impact français quand les relations entre les États-Unis d'Amérique et Israël s'enveniment et que le Président Sarkozy, même avec Kouchner au quai d'Orsay, continue peu ou prou une politique arabe en Orient, c'est jouer à Delanoë le "libéral" quelques semaines avant la crise financière internationale.

    - Sur le plan esthétique, se faire piéger à l'âge adulte par la rhétorique du combat transgressif pour l'honneur, c'est se condamner d'avance à une descente vers des groupuscules de plus en plus confidentiels pour finir dans une grande solitude propice à la paranoïa.



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    Éloge funèbre anticipé de Pierre Bergé (17 août 2009)

    Les monstres troublants de disgrâce que notre siècle vaurien a enfantés, ces femmes et ces hommes passés dans les mains des chimistes, des "coachs minceur" et des chirurgiens à la recherche d'une vieillesse jeuniste sont à ce point sans âge avec leur identique apparence figée - tardif aveu du corps d'un conformisme de l'esprit - que leur mort pourrait paraître surprenante. Par conséquent, mieux vaut se préparer à rédiger déjà les discours acerbes que pourraient prononcer les jaloux sur les cercueils de ces vieillards indignes. Après la mort réelle, quand la décence imposera le dithyrambe que la bassesse avait commandé jusque-là, le petit fiel ne paraîtra que mesquin.

    Pierre Bergé était un des plus sombres représentants de la bourgeoisie de l'argent, pour le dire vulgairement un de ces sales porcs capitalistes qui, en plus de contribuer largement à la laideur actuelle, voulaient avoir pour eux la morale, la conscience d'avoir agi pour le Bien, le Beau, le Vrai.

    Combattant d'arrière-garde contre la bourgeoisie traditionnelle déjà à terre, Pierre Bergé fut un séide efficace du monde de l'Argent. Amant d'Yves Saint-Laurent, le créateur qui ringardisa robes et jupes et obligea ainsi les femmes à exhiber des formes qu'elles préféraient parfois dissimuler, Pierre Bergé fut surtout, derrière ce tableau de couple pseudo-sulfureux, le froid gestionnaire des sociétés chargées de transformer en or le petit talent de Saint-Laurent. Libéral-libertaire par excellence, il masqua, ou tenta de masquer, les horreurs d'une industrie fondée sur la consommation de masse de biens non durables par un progressisme sociétal généralisé dont il n'eut pas à payer les conséquences.

    L'étalage - peu élégant il est vrai - des circuits de comptabilité de Julien Dray montrèrent que le brave Bergé était un contributeur important des "Parrains de SOS racisme" ; il était aussi pour tous les droits bourgeois aux homosexuels et pour toute cause amie de la gauche caviar.

    Caution de Saint-Laurent qui pouvait, en se déchargeant de toute la partie réelle de la mode sur son amant, jouer les purs et les artistes, Pierre Bergé devint à la mort du dessinateur un légataire indigne. Il eut la grande vulgarité de jouer les veuves à l'enterrement parisien - et abondamment photographié - et l'énorme vulgarité de revendre, pour des raisons financières ainsi qu'il l'avoua lui-même, la collection que Saint-Laurent avait constituée. Bienvenue chez les deuils joyeux.

    Pierre Bergé, peut-être conscient de n'avoir été qu'un médiocre comparse et d'avoir eu sa part dans la vilenie de son temps, finit en vieux barbon ridicule des pièces de Molière, colérique et pathétique. Il ne put même pas, pour se racheter avant de comparaître devant le dernier Tribunal, emporter dans sa tombe le golem monstrueux, dévastateur, qu'il avait pétri de ses mains impures.


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    Quelques portraits de dandys par Eugène Marsan (27 juillet 2009)

    La maison « l’éditeur singulier », qui n’oublie pas de préciser « à Paris », a exhumé il y a quelques semaines des articles d’Eugène Marsan (1882-1936) sur des personnalités des Lettres du dix-neuvième siècle. Elle les a regroupés dans un petit ouvrage élégant de soixante-dix pages, notices de l'éditeur incluses, intitulé Quelques portraits de dandys précédé de Les cannes de M. Paul Bourget.

    Au cours de sa carrière de chroniqueur et de critique, Eugène Marsan « croqua » Bourget, Barrès, Moréas, Taine, Barbey d’Aurevilly, Baudelaire, Balzac et enfin Stendhal. Même si le résultat est un ensemble de petites esquisses inégales, les amateurs du dix-neuvième siècle et les curieux des accessoires élégants trouveront certainement du charme à ces rééditions.

    Dans un style « école Maurras » impeccable et ironique – malgré quelques faiblesses inhérentes à ces exercices rapides de journaliste pressé – Eugène Marsan avait dressé les portraits volontairement superficiels de gendelettres contemporains ou d’auteurs dont le souvenir était encore vif. Des titres révèlent ce parti-pris de l’apparence – « Les cannes de M. Paul Bourget », « La cravate de M. Maurice Barrès » ou « les beaux habits de Stendhal » – et dès les premiers mots le lecteur sait que la dissection littéraire ne dépassera pas l’épiderme ou, plus exactement, le tissu des costumes et le souvenir des conversations anodines.

    Eugène Marsan s’était attaché à montrer, entre autres exemples, « un jonc de moyenne grosseur, et clair, coiffé d’un petit fez d’argent, tronc de cône fixé contre la tige par la plus petite de ses bases » chez Bourget, la « soie mate, le plus souvent couleur d’ardoise, qu’il noue en forme de plastron ou de régate un peu grosse » de la cravate de Barrès, la « jaquette fatiguée, avec un tube roussi » de Moréas, le « vieux lion » qu’était Taine, les « gants de peau noire ornés de trois baguettes d’or » de Barbey d’Aurevilly, la « blouse bleue de paysan » de Baudelaire, le « beau gilet blanc » de Balzac ou le « beau jabot » d’un portrait de Stendhal.

    Ces croquis d’époque pourraient paraître anecdotiques aujourd’hui à côté des nombreuses sommes biographiques ou littéraires consacrées à ces maîtres. Ce serait oublier que ces derniers – en particulier Balzac, Baudelaire et Barbey d’Aurevilly – et Marsan lui-même avaient justement fait de la mise un sujet essentiel de leur vie et un thème central de leur œuvre. L’exemple le plus éloquent mentionné par Eugène Marsan est celui de Lucien de Rubempré : sa transformation détaillée dans Les Illusions perdues est la plus ferme preuve de l’expertise de Balzac sur les questions d'élégance.

    Les Quelques portraits de dandys, en faisant le lien entre les bibles du dandysme et l'apparence de ceux qui devaient en premier lieu les incarner, sont donc particulièrement nécessaires à ceux qui, cachés derrière leur clavier par exemple, auraient oublié que la réalité est la plus cruelle des épreuves pour les théoriciens des apparences : que faire quand on est rond comme Balzac ou pauvre comme Baudelaire et qu'on n'a ni génie ni force morale ? Les sept cents exemplaires du tirage – plus cinquante pour le tirage de tête – ne suffiront peut-être pas à combler cette demande.

    Au-delà de leur intérêt littéraire et historique, les articles de Marsan dépassent sur un autre plan, le plan politique, la frivolité de leur thème. Les modèles choisis sont tous des représentants ou des phares d’une certaine littérature de l'époque, celle dont la postérité finit damnée au milieu du vingtième siècle. Ils savaient que, malgré quelques places-fortes en sursis comme l’Académie française, de grands journaux et de prestigieuses maisons d’édition, il ne restait plus qu'à sauver l'honneur face à ceux qui, dans leur esprit à tous, avaient déjà gagné depuis 1789 et 1793.

    Rejetons authentiques ou adoptés d'une famille sociale déjà largement vendue à la nouvelle bourgeoisie de l’argent – inculte, paganisée et, en l’occurrence, vulgaire – dont ils firent à la suite de Balzac une plus sévère, car plus fine, critique que l’aile gauche, l’aile ouvriériste et communarde, ils avaient bien compris que leur chouannerie se ferait non plus d'abord sur le terrain de la politique mais sur ceux de l'élégance, des manières et de l'esprit. C'est là que le lecteur devrait aller chercher le véritable intérêt de ce recueil élégant et marginal, sophistiqué et insoumis.


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    Flagorneur et vulgaire : Bernard-Henri Lévy en son Point (23 juillet 2009)

    C'est souvent quand il se force à lire du Bernard-Henri Lévy ou du Jacques Attali que l'honnête homme conscientise à quel point l'époque est à la bassesse, à la médiocrité et à la vulgarité intellectuelle, pour ne pas dire à la barbarie. Les entendre, eux qui ont leur rond de serviette à la radio et à la télévision, est déjà un exercice peu supportable, mais ils ont alors l'excuse de la simplification obligatoire inhérente à ces médias-là. En littérature, des affaires célèbres ont prouvé qu'on ne peut pas lire du Jacques Attali. Quant à "BHL", ses romanquêtes gluants ou ses récits pédants d'autosatisfaction de jet-setter font surtout prendre conscience que la nouvelle philosophie, après quelques utiles idioties, est maintenant confortablement et durablement installée dans les salons de la grande bourgeoisie internationaliste et libérale.

    À mi-chemin entre la fosse télévisuelle et la bêtise pseudo-littéraire, Bernard-Henri Lévy commente l'actualité hebdomadaire dans son Bloc-Notes du Point, sans doute écrit - si c'est lui qui l'écrit - dans la limousine qui le mène aux fêtes données pour le sous-gotha par les pontes de TF1 (voir l'édifiante vidéo faite par les trublions d'un collectif contre les riches) et entre deux appels téléphoniques à des producteurs musicaux à la mode pour le compte de la dame troublante de disgrâce qui partage sa vie privée.

    Avoir une page hebdomadaire, une page de liberté absolue (qui oserait mettre à la porte celui qui a de si bons réseaux, et quelques actions, dans la presse écrite et l'édition ?) et n'en rien faire, c'est déjà un gâchis insupportable. Mais dépasser les bornes du bon goût, comme en ce Bloc-Notes du 11 juin 2009, c'est quasiment violer le Journalisme. Ceux qui savent lire ont compris, ce jour funeste, que l'Occident était définitivement entré en régression.

    Sur la forme d'abord, ce billet est du Lévy typique. Le style lycéen d'une part ("comme on le sait depuis Malraux", "comme on sait depuis Vivant Denon") et le ton rabbinique d'autre part. En effet, de même que Swann, contre son milieu social, devient de plus en plus "communautariste" en vieillissant, Lévy âgé se perd dans des formules révélatrices : "un lieu profane et sacré" commence-t-il comme une métaphore d'Israël à propos de la Douane de Mer dans laquelle le gros Pinault expose sa collection troublante de disgrâce ; "il lui reste cette sapience, propre aux grandes alchimies, qui fait donner du sens à ce qui n'en a pas, ou donner à voir pourquoi ce sens est impossible, ou donner pour acquis le chaos qui est la trame cachée du monde" jacasse-t-il plus loin, avec des accents talmudiques à la limite du jargon maçonnico-ésotérique.

    Avec ce style recalable, Lévy se livre à un vulgaire et double exercice de copinage envers son patron Pinault : baiser ses pieds et argumenter pour faire monter les cours de sa collection d'art contemporain. "Doge et collectionneur : François Pinault en sa Douane" flagorne-t-il dans la péroraison qui lui sert de titre. Il faut reconnaître que les hommages directs à l'empereur s'arrêtent - presque - là, mais c'est parce que le grand penseur a besoin de toute la place pour faire passer ses vessies pour des lanternes.

    Au passage, Lévy ne peut s'empêcher de taper sur le petit peuple, celui qui penserait "naïvement" : "accrocherais-je ces œuvres dans mon salon ?". "Ce n'est pas le problème, évidemment" rétorque le soldat Lévy, avant de répéter la vulgate des parasites de l'art contemporain qui prétendent "échapper au diktat du Beau" - grâce aux efforts des nababs à la Pinault et de leurs bouffons écrivaillons qui donnent artificiellement de la valeur à leurs collections médiocres, démagogiques, bien et peu-pensantes.

    Pour Lévy, et on peut être partiellement d'accord d'ailleurs, la mission de l'art n'est ni décorative, ni belle. Mais le beau gêne le nouveau philosophe jusqu'à la nausée, tant il a à défendre le laid : "c'est une pauvre idée de l'art que de le réduire à une esthétique. C'est une idée tardive, basse époque, décadente. C'est l'idée de ceux qui ne l'aiment pas [...]."

    Ainsi il ne reste à l'art que la "métaphysique", c'est-à-dire, en cette période troublée, l'idée, que les artistes stériles ont aussitôt traduit par le gag, l'engagement citoyen ou l'anecdotique. Comme par hasard, cet art étriqué est le symbole des indécentes années que nous vivons, années qui permettent la réunion aux banquets culturo-mondains des grands-bourgeois collectionneurs de vide et des valets qui s'ébrouent pour nier la coûteuse vérité : ça ne vaut pas trois clous.


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    Dans le Sud (nouvelle, 17 juillet 2009)

    Sur le chemin de l'église où je me rendais pour assister à la messe dominicale - dite par un prêtre polonais - on m'indiqua que des taureaux allaient être lâchés dans le village. Je m'étais étonné en effet des barrières disposées ici ou là, obstruant les rues affluentes. La grand-rue était ainsi transformée en une piste spectaculaire bordée de tribunes naturelles : fenêtres, escaliers extérieurs et surtout cafés, sommairement protégés, à la terrasse desquels les amateurs locaux de pittoresque s'alcoolisaient doucement.

    Des taureaux en plein village ! Moi qui n'avais qu'un goût modéré pour le folklore provincial et qu'un amour distant pour ce "Sud" français que je jugeais surtout sale, écrasé par la chaleur et paresseux, je voulais assister au spectacle. C'était par goût du sang - une fortuite banderole "Donnez votre sang" faisait comme une plaisanterie au-dessus de la rue - et par attirance pour la virilité. Virilité animale incarnée par ces taureaux ; virilité humaine des fiers-à-bras du village défiant les bêtes en combat singulier.

    À la sortie de la messe, je traversai précautionneusement la rue et m'installai debout sur les marches de l'escalier extérieur de ce qui ressemblait à une ancienne mairie. Mon costume beige, ma fine canne à poignée d'argent ciselé, mon chapeau élégant et ma petite moustache pointue trahissaient le Parisien estival, du moins l'étranger, celui qui n'est pas du pays.

    Autour de moi, sur les autres marches de l'escalier, c'étaient surtout des femmes et de jeunes enfants. J'opposais à leurs regards étonnés ou moqueurs une inébranlable impassibilité. Comment aurais-je pu en vouloir à ces braves gens, habitués seulement aux tongs, tee-shirts et shorts de s'amuser d'un citadin anachronique sur lequel même Paris, paganisée et vulgaire, se retournait ?

    "Boum !" L'explosion d'un gros pétard retentit dans le village. Ce bruit terrible annonçait l'imminence du spectacle. Aussitôt quelques passants rejoignirent les espaces protégés et laissèrent leur place, au centre de la rue, sous le regard de tous et de toutes, à une dizaine d'adolescents costauds et bien décidés à briller. Contrairement à mes espérances, aucun d'entre eux n'avait la beauté héroïque que j'imaginais chez des toréros amateurs.

    Leurs visages étaient disgracieux, brunis par le Soleil et leurs origines maghrébines ou italiennes. Ils étaient surmontés de cheveux sales, en partie dissimulés sous des casquettes américaines. Leur tenue de parade ne les distinguait pas des banlieusards de tous les pays développés : chaussures de sport en plastique, survêtement en acrylique, tee-shirt pouilleux. D'ailleurs aucun spectateur ne souhaitait leur gloire. Tous attendaient que les taureaux envoyassent ces pré-adultes sous-prolétaires dans les airs, avec le sadisme d'un héros de Huysmans s'offrant quelques gamins pauvres.

    En regardant, déçu, ces petits ploucs, je m'aperçus que quelques villageois téméraires avaient laissé leur automobile dans le périmètre des barrières, à la merci des taureaux. Si les assurances automobiles avaient couvert le risque taurin, j'aurais volontiers penché pour une fraude, véritable sport régional. Ma logeuse ne m'avait-elle pas proposé une chambre non homologuée dans sa maison d'hôtes, à payer en liquide, pour "me rendre service" ?

    Hélas, je compris qu'il n'y avait aucune imprudence dans ce stationnement lorsque je vis arriver les taureaux. Plus exactement, je ne les vis pas car ils étaient dissimulés derrière six chevaux patauds, montés par des "guardians" bon marché, dont une femme à l'allure romanichelle. Les trois pauvres taureaux, compressés sur leurs flancs et aveuglés sur leur avant par l'escorte chevaline, ne pouvaient guère que suivre, prisonniers, le convoi qui les menait d'une extrémité à l'autre de la rue.

    Dans cette pathétique mise en scène, les jeunes bravaches avaient une liberté réduite. Courant derrière l'amas de viande compact, ils avaient peine à se glisser entre les bêtes. Attraper les cornes d'un des trois taureaux, ou son cou, pour le faire choir et recueillir de légitimes applaudissements, était mécaniquement impossible. Pendant les quinze secondes que dura le passage, deux jeunes hommes réussirent à se hisser sur la croupe d'une bête, mais ils furent aussitôt renvoyés en arrière, par terre. Un autre prit un coup, léger, de sabot ; un dernier réussit à tirer une queue pendant vingt mètres puis, essoufflé par sa course, lâcha prise.

    Le public applaudit mollement. La triche était trop évidente, la confrontation médiocre, déséquilibrée et, malgré la diminution du nombre de chevaux vigiles et un rythme un peu plus rapide, il n'y eut pas plus d'enthousiasme aux passages suivants. Après quatre autres courses entravées, je quittai le promontoire et j'étais déjà loin lorsque retentit le deuxième coup de canon qui marquait la fin de l'animation et le début des joutes verbales renforcées par l'alcool et la mauvaise musique.


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    Une réponse de Daniel Salvatore Schiffer (13 juillet 2009)

    Sur notre proposition et avec son accord, nous publions ci-dessous une "réponse" de Daniel Salvatore Schiffer à notre critique de son ouvrage Oscar Wilde (Folio biographies, 2009).

    Cher François-Xavier,

    J'ai lu la "critique" (c'est un euphémisme!) que vous avez consacré à mon "Oscar Wilde". Je ne vous savais pas si méchant, acrimonieux, offensant et arrogant. J'ai rarement lu, dans ma vie, pareille avalanche d'insultes. Quant à votre style, dire qu'il est ampoulé est un autre euphémisme. Vous auriez peut-être pu dire les mêmes choses avec moins d'emphase et de prétention. Vous avez été là, en tout, très disgracieux. A mon encontre tout autant qu'à celle de Wilde, que vous avez manifestement mal lu et,surtout, très peu compris. Vous êtes bien décevant!

    DSS


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    Sebastian Melmoth, une analyse critique d'Oscar Wilde de Daniel Salvatore Schiffer (Folio biographies, 2009) (23 juin 2009)


    Sebastian Melmoth

    Oscar Wilde, Marcel Proust, Arthur Rimbaud : avec quelques autres privilégiés, ces trois astres partagent une semblable destinée post-mortem. Ils sont, presque jusqu’à la caricature, ceux dont chaque fait, chaque mouvement et bien entendu chaque phrase écrite ou aphorisme supposément prononcé, a été disséqué. Le processus, schématiquement, possède quelques invariances : tout d’abord les amis, la famille ou les plus fervents disciples, quand ce ne sont pas les derniers garde-malades, commencent par rédiger de belles hagiographies illustrées de bons mots et directement inspirées des articles nécrologiques ou des discours funèbres dont l’encre n’est pas encore sèche.

    Dans un deuxième temps, après une semaine, un mois ou un an selon l’antipathie que suscita feu le grand homme, un esprit fort et indépendant, jeune loup des lettres manipulé par un mondain jaloux, pamphlétise en une centaine de pages les cancans sordides confessés par les peu discrets gendelettres. Les veuves, ou les ayants droit, s’indignent et un autre jeune loup, encore ébloui par l’allure et les vers du personnage attaqué et manipulé par un archonte concurrent, commet un contre-article cinglant.

    Au troisième temps, les choses sérieuses commencent. Un biographe, universitaire scrupuleux et assez éloigné des premières flammes, regroupe les documents d’état-civil, les notes d’hôtel, les mémoires de fournisseurs, les éditions intégrales non caviardées, la correspondance, les grandes analyses, les petits articles écrits à l’aube, les témoignages des amis lâcheurs – forcément dithyrambiques – et ceux des contemporains indifférents. Il en résulte une œuvre compacte, dense, à thèse, qui fait le vide sur le sujet, en s’imposant comme référence, pour de nombreuses années.

    S’ensuit, après cette époque blanche écrasée par l’Œuvre biographique totale, une période crispante pendant laquelle les archéologues des lettres retrouvent, en fouillant parfois plus que de politesse dans les caves et les greniers, des inédits, de la correspondance ou des objets personnels. Ces pièces nouvelles versées au dossier, qu’elles confirment la thèse de la somme de référence ou qu’elles la contredisent, sont le prétexte d’ouvrages complémentaires, anecdotiques sur le plan biographique comme littéraire quand ils ne sont pas construits par simple capillarité. Proust avait une mère ? Fort bien, sa biographie psychologisante peut être écrite. Wilde était francophile ? Tant mieux, ses liens avec des lieux et des personnages parisiens peuvent être décrits dans le détail. Un article inédit de Rimbaud est-il retrouvé dans des circonstances rocambolesques ? Ses héritiers autoproclamés se répandent en espérances de nouvelles batailles d’Hernani. Pire, en marge de ces ouvrages tirés à flux continu, à peu près cohérents et écrits cependant, une nuée d’amateurs décortique dans des revues minuscules jusqu’au moindre effluve laissé par un mouchoir parfumé agité cent-cinquante ans plus tôt.

    Ce temps désordonné et parfois grotesque prend fin lorsque parait une nouvelle biographie complète, reprenant des éléments factuels nouveaux – le bon grain trié de l’ivraie – mais surtout, en principe, intégrant dans l’analyse critique le décalage temporel et littéraire et développant une thèse nuancée, sinon contraire à celle de la Bible précédente, tout en questionnant le monde contemporain, à l’aune de l’existence peu ordinaire qu’elle décrit.

    C’est pourquoi, malgré une vie largement commentée, pour dire le moins, une vie scrutée dans le monde entier par des associations dédiées à la cause et une myriade de gardiens du temple wildien, la nouvelle biographie du grand homme irlandais par Daniel Salvatore Schiffer (folio biographies, 2009) n’est pas, a priori, un vain projet. Son titre sobre, Oscar Wilde, révèle l’intention universelle, sinon exhaustive, de la biographie historique. Historique ? Oui, mais aussi littéraire – Oscar Wilde oblige – et philosophique – c’est l’auteur de la remarquable Philosophie du dandysme (PUF, 2008) qui tient la plume. Une biographie universelle et transverse, voici donc à quoi invite la couverture de cet Oscar Wilde. Qu’en est-il réellement ?

    Sur le plan littéraire, tout d’abord, puisque, pour s’inscrire dans la pensée wildienne, le style prime tout, on ne peut hélas guère dire mieux qu’Oscar Wilde n’est qu’à peine honorablement écrit. Pour l’anecdote, la lecture est agacée par les nombreux, faussement élégants et alourdissants « avant que de » et par quelques déplaisants « que l’on ». En outre, quelle grossière désinvolture, quelle insultante négligence que ces notes de bas de page, pustules des premiers chapitres qui auraient été, avec un peu d’imagination, facilement intégrables dans le corps du texte. Enfin, ce sont d’incessants et insupportables vagabondages entre les temps : passé, présent et futur, parfois dans une même phrase, contribuant grandement à l’aplatissement stylistique du récit.

    Plus généralement, on est en droit d’attendre, même pour un Wilde au format poche, un style plus ciselé, du panache, de l’audace littéraire ; en un mot, du travail d’écriture. Passage véritablement pris au hasard, p. 114 : « Mais les vacances de Pâques touchaient à leur fin. Il fallait songer à rentrer. Les cours allaient bientôt reprendre à Oxford. Avant de retourner en Angleterre, Wilde se rendit comme prévu à Rome, le 22 avril 1877, où il arriva le lendemain soir, après avoir contourné en bateau le sud de la botte italienne et essuyé une tempête en pleine mer Tyrrhénienne au large de Naples. » Voilà une dépêche qui ne donne guère envie de suivre Oscar Wilde, fût-ce dans un livre.

    Pourtant, par un révélateur mouvement de balancier, le style de Schiffer s’améliore, devient plus littéraire, à mesure que sombre la vie de Wilde, de son incarcération – pour attentat à la pudeur – jusqu’à sa mort, une poignée d’années après, dans le modeste hôtel d’Alsace, à Paris, sous le nom de Sebastian Melmoth. Par exemple, voici Wilde au plus bas, p. 375 : « Il tremblait, transpirait, suait, haletait, divaguait, se plaignait, sanglotait, sursautait, se débattait, toussait, suffoquait, vomissait, bavait, avait de l’écume aux commissures des lèvres, crachait du sang noir. » Ou encore, p. 390, la dernière phrase : « Puisse Oscar Wilde […] être enfin bienheureux, en effet, là où il repose désormais, aux côtés de ses pairs, pour les siècles des siècles. » Amen !

    Ainsi, en forcissant le raisonnement, cette biographie semble l’œuvre d’un écrivain, qui plus est ouvertement disciple de Wilde – il s’apprête à publier un Manifeste du dandysme contemporain chez Plon –, qui en voudrait à Oscar Wilde d’avoir été un génie en réussissant mieux sa fin atroce, pathétique, ridicule même, que sa vie brillante. Ce qui, en psychanalyse de comptoir, se traduit par : Daniel Salvatore Schiffer tue le père.

    D’un point de vue historique, biographique, sur le fond donc, quel Oscar Wilde donne à voir Schiffer ? Le principal défaut de cette esquisse, à ce niveau-là, est que le génie de Wilde est axiomatique, alors qu’au moins son talent littéraire aurait été, à peu de frais, ô combien démontrable. Ainsi, il est presque criminel qu’une biographie de Wilde contienne si peu de Wilde, que le Wilde poète et écrivain soit réduit au minimum, Schiffer économisant les citations tout autant que les analyses littéraires. En tant qu’homme de lettres, Oscar Wilde apparaît donc plus comme un auteur à succès de son temps que comme un écrivain et poète majeur du dix-neuvième siècle. Il ne suffit pas de répéter à l’envi « le génial Oscar Wilde », encore faut-il donner corps, donner vie à cette assertion. C’est le plus grand manque de l’ouvrage, incarné, p. 208, par l’expéditive analyse autobiographique du Portrait de Dorian Gray.

    Subséquemment, que reste-t-il du sujet Wilde dépourvu de son talent littéraire et de son dandysme ? Schiffer dessine un personnage qui n’est plus que médiocre, goujat au point de faire défiler chez lui, devant sa femme et ses deux fils, ses amants – dont le plus célèbre, le plus injuste et le plus versatile d’entre eux : Alfred Douglas, dit « Bosie » – ; inélégant quand il fait, dans son De profundis, les comptes de Bosie comme n’oserait pas le faire le pire des nababs avec la dernière de ses prostituées répudiées ; trivial dans ses crapuleuses fréquentations érotiques ; naïvement sentimental face à la teigne Bosie. Dans cette peinture, guère de ce formidable talent qui imprégna conférences, conversations, pièces de théâtre, articles, poèmes, essais et roman, au point que le lecteur peut être tenté, devant ce plat personnage, ce Frédéric Beigbeder avant l’heure, de se placer du côté de l’establishment.

    Ce déséquilibre en faveur des défauts de Wilde est d’autant plus étonnant qu’une des trois phrases placées en exergue par Schiffer est ce constat d’André Gide, lequel croisa Wilde à de nombreuses reprises : « Au lieu de chercher à cacher l’homme derrière son œuvre, il fallait montrer l’homme d’abord admirable […] – puis l’œuvre même en devenant illuminée – ‘J’ai mis tout mon génie dans ma vie ; je n’ai mis que mon talent dans mes œuvres’ disait Wilde. »

    Sous la direction de Schiffer, Oscar Wilde va de lieu en lieu, de date en date – dans un embrouillamini lié à l’apparente indécision de l’auteur entre chronologie et thèmes –, d’ombre en ombre. Ombre, car les personnages de la galaxie wildienne, qu’ils soient de premier plan ou anecdotiques, sont brossés par quelques lignes rapides. Rien, ou si peu, sur la mère d’Oscar Wilde ou sur Bosie. Comme des spectres, des noms apparaissent puis s’estompent sans aucune forme d’explication. Sarah Bernhardt aurait mérité mieux, mais aussi les Leverson (« Les indéfectibles Ada et Ernst Leverson lui prêtèrent immédiatement cinq cent livres » p.272 : tellement indéfectibles qu’on ne connaît pas l’origine de leur loyauté ni son expression future), Strangman et O’Sullivan (« […] il revit deux de ses meilleurs amis anglais, homosexuels eux aussi : Edward Strangman et Vincent O’Sullivan » p.343), André Gide (citation de Gide p. 357 : « Un soir, sur les boulevards, où je me promenai […], je m’entendis appeler par mon nom. Je me retournai : c’était Wilde » – heureux de savoir qu’ils se connaissaient si bien !) ou encore Maurice Gilbert (p.380) qui, « submergé par l’émotion, eut tout juste le temps de prendre, à la demande de Ross, un ultime cliché de Wilde » alors qu’on ne savait même pas qu’il était dans la pièce, ni – à peu près – qu’il connaissait Wilde ou Ross.

    Plus techniquement, l’apport de cet ouvrage, en termes de connaissance biographique, le travail d’enquête ou de recherche en quelque sorte, parait faible. Ainsi, une bonne partie du chapitre « Une liaison dangereuse » est une simple paraphrase du De profundis, les affirmations de Wilde n’étant même pas confirmées ou infirmées par le témoignage d’un autre protagoniste.

    Toujours dans le domaine de la technique biographique, Wilde semble poursuivre grotesquement son destin de damné. En réalité, si Wilde, helléniste supérieur, fut un acteur – conscient ou pas – de sa propre déchéance, le poids existentialiste de cette dernière ne fut pas si important que ce que sous-entend Schiffer. Par exemple, p. 108, la réception de Wilde au St Stephen’s Club inspire ce commentaire caricatural : « Wilde était loin d’imaginer que c’est précisément en ce genre d’établissement, l’Albermale, son club de prédilection, qu’il trouvera dix-neuf ans plus tard, le 28 février 1895, une carte, déposée à son intention par le marquis de Queensberry, […] l’accusant de ‘poser au sodomite’ ».

    Enfin, et c’est là le plus cruel pour le lecteur du professeur de philosophie de l’art qu’est Schiffer, le contenu philosophique d’Oscar Wilde est à la limite de l’indigence. Passons, même si c’est agaçant, sur le Nietzsche bas-de-gamme (p. 112 : « […] ce qu’un autre de ses plus illustres contemporains, Friedrich Nietzsche, allait annoncer, une dizaine d’années plus tard, en son Gai savoir : la mort de Dieu » ou p. 161, en un peu mieux : « Car ce que ses dernières strophes y révèlent n’est autre que ce que Nietzsche, une fois encore, annonçait dans son œuvre : la ‘mort de Dieu’. C’est-à-dire le rejet, par les hommes, de toute référence à une quelconque transcendance, avec, pour ultime mais tragique conséquence, une humanité vidée de tout sens de l’absolu et comme douloureusement abandonnée, dès lors, à elle-même. » : même si c’est le traitement habituellement réservé à cet – incomplet – aphorisme, c’est un peu court !).

    Plus grave, il semble que, en substance, Daniel Salvatore Schiffer commette un péché wildien : peut-être sans le savoir, il ne fait pas autre chose que de la morale. En effet, à plusieurs reprises, la condamnation de Wilde est qualifiée « d’injuste ». Or, ni la perte du procès en diffamation intenté au marquis de Queensberry, le colérique père de Bosie, ni l’arrestation de Wilde pour attentat à la pudeur ne furent injustes au sens de la loi d’alors. La culpabilité de Wilde fut prouvée par de nombreux et authentiques témoignages, ceux des prostitués les plus sordides de Londres, et si la peine de Wilde fut la peine maximale, principalement parce que sa défense fut maladroite – jusque dans les détails – et qu’il refusa, au risque de passer pour la célébrité vicieuse corrompant la vulnérable et jeune fils de famille, de « charger » Bosie, son amant peu innocent, elle ne dépassa pas le cadre de la loi en vigueur, elle-même n’étant pas une loi d’exception façonnée à la va-vite quelques jours avant le procès.

    La condamnation d’Oscar Wilde à deux ans de travaux forcés d’une dureté physique et psychologique telle qu’il ne s’en remit jamais – mais qui lui inspirèrent son De profundis, chef d’œuvre littéraire plus que philosophique ou théologique, contrairement aux analyses souvent avancées, et surtout le long et magnifique poème La ballade de la geôle de Reading – n’est injuste qu’en considérant que le sujet britannique Wilde devait être sauvé parce qu’il y avait le Wilde poète. C’est de manière inversée, tomber dans ce qu’Oscar Wilde lui-même dénonça toute sa vie, jusqu’à faire de fort peu diplomatiques traits d’esprit face à la cour : juger la qualité d’une œuvre par la moralité de son auteur ; soit juger la moralité d’un auteur par la qualité de son œuvre. Chez un fin connaisseur de Wilde, professeur de philosophie de surcroît, cette facilité est incompréhensible.

    Le raisonnement, néanmoins, est bien visible : il y a injustice si l’affaire Wilde est transposée dans notre douillet vingt-et-unième siècle – du moins du point de vue de la liberté de mœurs. Mais, même en passant outre ces gages à la bien-pensance haldienne du moment (sur l’air de : regardez comme étaient méchants et pas évolués, les jaloux qui condamnèrent Wilde à deux ans de travaux forcés pour homosexualité), il faudra bien admettre un jour que, pour faire un parallèle avec une autre affaire, réellement truquée celle-là, décrire les antidreyfusards comme des salauds un siècle après les preuves définitives de l’innocence de Dreyfus relève d’une arrogance confortable et d’une confondante lâcheté. Et comme par hasard, Schiffer tombe dans le credo de la moralette dreyfusarde, p. 352, en estimant que la rencontre de Wilde avec Esterhazy en 1898 fut « moins glorieuse » parce que Wilde refusa « de le condamner » et, au contraire lui trouva des « circonstances atténuantes ». Voilà les nouveaux Carson – l’avocat obstiné de Queensberry – de la pensée !

    Vu d’un autre angle, Oscar Wilde aurait-il pu passer à la postérité s’il avait vécu non dans le cadre rigide de la société victorienne – dont Wilde, malgré ses origines et ses protestations irlandaises, était un pur produit protestant, franc-maçon et sorti d’Oxford – mais dans l’atmosphère actuelle plus que favorable à la « différence », laquelle est l’apanage de la nouvelle bourgeoisie soumise ?

    Car, et l’absence d’analyse de la postérité wildienne est un autre manque d’Oscar Wilde, la légende se construisit aussi, au-delà des œuvres, parce que Wilde incarna l’insoumission esthétique et philosophique au Londres de son temps. Par conséquent, loin d’être injuste pour Wilde, la société victorienne fut, comme cadre historique permettant la figure wildienne du mondain marginal et comme cadre littéraire pour le Portrait de Dorian Gray ou L’importance d’être constant, la meilleure alliée du dandy, lequel, supérieurement intelligent et pétri de culture classique, y vit le décor d’une tragédie monumentale dont il se proposait d’être le rôle-titre. Sa lucidité, quelques mois avant de mourir, ne s’explique pas autrement.

    La deuxième déception philosophique de la biographie de Schiffer est le traitement réservé au dandysme. L’argument central de son précédent ouvrage, Philosophie du dandysme, une esthétique de l’âme et du corps, qui est que le dandysme se situe « aux confins de l’hédonisme épicurien et de l’ascèse stoïcienne » est dans Oscar Wilde réduit à ce slogan, comme si, pour qui n’avait pas lu le traité de Schiffer, cela était limpide ou évident, du moins compréhensible dans sa vérité. D’autant que, à l’instar de son talent littéraire, le dandysme de Wilde n’est que postulé, sans être analysé, décortiqué, expliqué ou même simplement décrit. À lire Schiffer, Wilde n’est rien d’autre qu’un extravagant efféminé assez laid, fors les yeux, dont on garde l’image d’un clochard obèse, négligé et si guenilleux que son habit mortuaire fut une simple chemise de nuit blanche.

    Quant à la fameuse « vérité des masques », il est étonnant, désolant, qu’un philosophe comme Schiffer ne fasse que la survoler. Entre sa Philosophie du dandysme et son Manifeste du dandysme contemporain, il a placé un Oscar Wilde bien peu dandy. Certes sa brillante démonstration ne pouvait être refaite en intégralité, mais dépasser le minimum syndical aurait donné un peu de volume à ce plat personnage.

    Enfin, pour passer de la philosophie à la théologie, les liens entre Oscar Wilde et le catholicisme, même s’ils sont, sur le plan narratif, parmi les plus développés des aspects de la vie de Wilde, ne sont pas abordés dans leur profondeur ni leur complexité. Il est vrai que pour se défaire des simplifications sur l’Eglise de Rome, mieux vaut être moine bénédictin de l’abbaye de Kergonan que professeur à Liège. Ainsi sont servis les improbables clichés des « valeurs judéo-chrétiennes » (p. 205) et des « institutions censées être charitables » (p. 329) à propos d’un monastère qui refusa d’accueillir Wilde pour six mois, comme il le demandait, « sur une impulsion du moment ». Sur ce dernier point, il est vrai qu’il est bien dans l’air du temps actuel de croire que les monastères sont des hôtels aux ordres de touristes en quête d’une spiritualité « à la carte ». La charité, au sens chrétien, n’est sans doute pas cela. En allant dans le détail, il est probable que Schiffer, p. 382, confonde « prêtre » et « curé ». Dans ces conditions, on ne peut guère entrer dans la finesse des relations entre Wilde et le Catholicisme.

    Ainsi, sur les plans littéraire, historique et philosophique, l’Oscar Wilde de Daniel Salvatore Schiffer est une profonde et navrante déception, à la nuance près que la fin de Wilde est décrite avec maîtrise. Ce fut dans un sinistre hôtel parisien, aux dernières heures du « siècle vaurien », que Wilde laissa sa dépouille, temple de tant de péchés de chair finalement absous, et, quittant le reflet de l’Enfer de Dante qu’il avait lu et relu – l’existence terrestre de ses dernières années – entra brièvement dans le purgatoire des hommes de lettres infréquentables avant de pénétrer triomphalement dans la gloire de la Postérité littéraire et historique, crânant jusque sur les vitraux de Westminster, sur les théâtres du monde et dans toutes les bibliothèques élégantes.

    Quant à savoir pourquoi et comment cette piètre biographie, Schiffer ne daigne pas faire à ses lecteurs l’honneur d’une préface dans laquelle, à beaux traits de plume, il aurait désigné, dans la bibliographie wildienne déjà imposante, la juste place de son ouvrage.

    Pour une biographie définitive d’Oscar Wilde au vingt-et-unième siècle, il faudra donc attendre, à moins qu’il n’y ait plus rien à attendre, sur ce personnage qui avait si bien compris son époque mais que notre époque a si mal compris, que des « digest » comme celui de Schiffer ou de négligeables notices internétiques. Sauf si, pour relever le gant lancé par Gérard de Cortanze, directeur de la collection « Folio biographies » – qui va d’un De Gaulle par Eric Roussel à un Virginia Woolf par Alexandra Lemasson en passant par un James Brown par Stéphane Koechlin, ce qui fait dire aux mauvaises langues que c’est la collection biographique du pauvre –, Fayard décide de publier un Oscar Wilde à la hauteur du Jean Lorrain de Thibaut d’Anthonay (Fayard, 2005) ou du Barbey d’Aurevilly de Michel Lécureur (Fayard, 2008).

    Pour l’heure, l’Oscar Wilde de Daniel Salvatore Schiffer tiendra dans la poche de quelques muscadins contemporains, lesquels pourront réviser, sur le chemin des dîners en ville, la chronologie wildienne, des anecdotes facilement mémorisables et la liste du cortège funèbre qui accompagna Sebastian Melmoth, le 3 décembre 1900, jusqu’au médiocre cimetière de Bagneux. Oscar Wilde en ressortit, quelques années après, pour rejoindre le cimetière du Père Lachaise et, surtout, sa légende littéraire tout autant que le mythe du dandy, « pour les siècles des siècles ».

    Ce texte a été publié dans le douzième numéro de la revue littéraire "Le Grognard" disponible sur Internet.




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    Monsieur de Bougrelon (13 juin 2009)

    Même dans un monde figé par l’eau stagnante, dans un univers pris dans une glauque gelée d’ennui, dans une ville où tout, jusqu’aux tavernes ivrognes, paraît étriqué, une petite étincelle de génie français peut embraser le cœur d’un peuple pétrifié d’ennui. Une telle étincelle, sous la plume de Jean Lorrain, ressemble à un personnage composite fait d’abord de Barbey d’Aurevilly, ensuite de Lorrain lui-même, enfin de quelques autres figures secondaires qui prêtent un geste, un vêtement ou un mot. Quant au sang qui cimente ce puzzle littéraire qu’est monsieur de Bougrelon, il s’agit de l’extraordinaire imagination de Lorrain, toujours vivace malgré les succions continues des articles, chroniques et nouvelles exigés par la presse.

    Monsieur de Bougrelon est un petit condensé du Jean Lorrain que nous aimons. Le chroniqueur assassin des situations, des lieux et des peuples jongle avec le poète symboliste et l’amateur d’objets bizarres. Surtout, il ne s’embarrasse pas de longues mises en scène narratives : le narrateur est un « nous » cachant deux personnages très secondaires, réduits à leurs yeux et à leurs oreilles. Pourquoi, comment, ces deux Français se retrouvent en Europe du Nord, touristes perdus et peu joyeux ? C’est la magie de la littérature qui le permet, et chez Lorrain c’est bien de magie dont il faut parler, tant les apparitions de Bougrelon, de ses entrées en scène théâtrales à ses départs soudains, relèvent de la prestidigitation et des grandes illusions.

    Ce qui fait le charme et la postérité de Monsieur de Bougrelon, au-delà même de ses qualités littéraires, c’est l’émotion avec laquelle Jean Lorrain écrit son ode à la marginalité et à l’insoumission. Dans une fin de siècle qui annonce les horreurs et la veulerie à venir, le poète joue finement de son écriture supérieure pour griffer une fois de plus l’uniformisation, déjà établie avec pignon sur rue sous le nom d’égalitarisme, qui fait de la vie un marécage stagnant. De ce naufrage, Lorrain voudrait au moins sauver l’Art, en particulier la peinture dont Bougrelon est un commentateur et un critique insurpassable, presque un oracle. Sans lui, les deux touristes s’ennuient au musée, car si l’accès aux œuvres d’Art s’est, déjà, démocratisé, l’accès véritable à l’Art ne l’est pas et, en 1897 comme en 2009, tous ces couteaux sont manipulés par des poules.

    Avec émotion, Jean Lorrain rend hommage à son maître à travers un Bougrelon qui fait comprendre que contre l’égalitarisme et l’abêtissement, l’Art véritable, forgé sur le Beau et l’Histoire, est un chemin de conscience et de subversion, la revanche du passé digne sur le présent arrogant.


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