Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm.contact@gmail.com vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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  • Grégory Turpin ou la porte entrouverte (4 février 2010)
  • Montesquiou le dandy magnifique par ... (1er février 2010)
  • Vernir (26 janvier 2010)
  • Le critique absolu (15 janvier 2010)
  • Promenade au Louvre (12 janvier 2010)
  • Bosnie-Serbie : un débat français (11 janvier 2010)
  • Se peindre en Vérité (8 janvier 2010)
  • Bosnie-Serbie (28 décembre 2009)
  • La robe du marquis (19 décembre 2009)
  • Les primates devant les Primitifs (28 novembre 2009)


    Grégory Turpin ou la porte entrouverte (4 février 2010)

    « Vanitas vanitatum omnia vanitas » : cela fait déjà plus de six années que Savoir-Vivre ou Mourir accueille ses visiteurs par cette phrase biblique et si l'auteur de ce site consacré au dandysme historique et littéraire – en existe-t-il un autre ? – était prétentieux, il penserait que ces années de présence distinguée sur la toile putassière ont inspiré la chanson Dandy dont le film d'illustration s'achève justement par ce même rappel divin. Il faut croire, en tout cas, que cette citation n'est pas le résultat d'une consultation superficielle d'un quelconque dictionnaire de bons mots, car l'interprète de Dandy, Grégory Turpin, est un chanteur chrétien assumé. Son nouveau disque a d'ailleurs été signalé par un article de Famille chrétienne, lui-même porté à ma connaissance par mon curé. C'est dire !

    Car, autant l'avouer, rien ne me prédisposait à regarder le « clip » de Dandy. Je n'aime en effet guère la chansonnette produite industriellement par tous les clones de la « scène française », du « pop-rock » et autres courants qui masquent la même musique de supermarchés, la même bouillie pour radios commerciales ; je n'aime guère la variété chrétienne, pour le peu que j'en connais musique vaguement alleluiesque de tiédasses prêchi-prêcheurs « peace and love » ; je n'aime guère l'appropriation généralisée du dandysme – par de fumeuses comparaisons, par des réductions intolérables – comme figure commerciale par le « show-business ». Tout était donc réuni pour que cette variété chrétienne consacrée au dandysme m'éreintât le cœur, les yeux et les oreilles.

    Pour les oreilles, ceux qui aiment la musique du moment apprécieront la mélodie et les arrangements de la composition. Aux autres, la voix aigue qui traîne, le clavecin, les guitares et la batterie paraîtront extraits de la même veine que la tourbe qui étouffe sans répit, du réveil au coucher, notre environnement sonore. Pour le cœur, cette chanson est une heureuse surprise car les paroles sont bien plus subtiles que ce que ce genre d'entreprises peut laisser espérer. Ce n'est certes pas la Loi et les Prophètes, mais il semble que son auteur a conscientisé du dandysme plus que beaucoup de petits théoriciens publicitaires qui plaquent Oscar Wilde sur leurs tee-shirts et vénèrent Karl Lagerfeld comme leur Messie baroco-distingué.

    Pour les yeux, le début du film d'illustration, quand un chapeau haut de forme descend d'une berline devant un château avec parc, promet le pire, c'est-à-dire un joyeux mélange des genres entre boîtes de nuit, maisons de maître et putes de luxe. Mais le « clip » est au final à la hauteur des paroles : relativement subtil, sobre et bien interprété. Il faut dire que Grégory Turpin porte beau et qu'à la différence de ceux qui tentent habituellement de faire passer leur vulgaire dépense de fric pour une élégance, sous prétexte que cette dépense se fait dans les boutiques dites de luxe, il ne transpire pas le plouc. Au contraire, le film moque un grotesque qui ressemble à ceux que la presse présente comme les dandys contemporains mais qui ne sont, si on y regarde bien, au mieux que les descendants des « Incroyables ». Dandy est donc une charge contre le dandysme canal Galeries Lafayette même si, hélas, Grégory Turpin ne peut s'empêcher à la fin, pour bien faire comprendre que sa véritable nature est faite, désormais, de simplicité, de troquer sa mise brummellienne contre des oripeaux « casual wear » de bobo. Contresens !

    L'itinéraire de vie de Grégory Turpin, qui fréquenta les religieux, descendit en enfer et se reconvertit fait singulièrement penser – en plus modéré – à l'univers de Léon Bloy. Cette coïncidence entre ce parcours et l'aveu, par la chanson, d'une certaine propension révolue au dandysme, ne serait-elle pas liée au fait que l'appropriation un peu sérieuse du dandysme ne peut se faire qu'en passant, intellectuellement ou physiquement, à l'ombre de la figure de l'auteur du Désespéré ? Que ce faux roman exprime étrangement la radicalité du dandysme, ou plutôt d'un dandysme tordu par la défaite et la chute ?

    Au-delà de la vie de son interprète, Dandy est une porte entrouverte. Il est le signe, mais peut-être restera-t-il le seul, que les Chrétiens en tant que groupe social recommencent à produire des artistes. La chansonnette n'est qu'un premier pas mais un pas symbolique car c'est aussi par elle que l'asservissement des âmes à la société de consommation, à la fois prérequis et conséquence de la déchristianisation, s'est réalisé. Pour que l'horrible glue du siècle vaurien se dissolve un peu, il est nécessaire que des insoumis, des Chrétiens, et en particulier des Catholiques, reprennent le terrain des arts et de la culture. Il faut que la communauté chrétienne se remette à « produire » des prêtres, improductifs radicaux, mais aussi des écrivains et des peintres – ne serait-ce que pour démontrer qu'un écrivain chrétien peut ressembler à autre chose que Philippe Sollers – afin que la poursuite du vent ne soit pas l'unique occupation d'une humanité congelée.


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    Montesquiou le dandy magnifique par Bertrand Schneider (1er février 2010)

    D'un essai sur Robert de Montesquiou, une des figures les plus brillantes et les plus dévouées à la Beauté de la fin du dix-neuvième siècle, le lecteur est en droit d'attendre un peu plus que d'une biographie de Jean Jaurès ou de Zidane. Dans un monde idéal non soumis aux basses contingences, il faudrait d'abord que le livre, l'objet, soit comme une pierre précieuse qui puisse briller dans une bibliothèque élégante, un talisman d'initiés aux choses esthétiques, un plaisir de lecture luxueuse. Plus encore, il faudrait que soient dignes de leur sujet ces pages qui osent tracer l'esquisse de celui qui ne fut pas moins qu'un maître et seigneur des élégances. Une langue châtiée, voire précieuse, sinon enflammée, flamboyante, en un mot une langue avec de la tenue et du caractère, ne serait ici pas ridicule, non plus que les polices élégantes, les mises en page savantes et les impressions étudiées.

    Mais Montesquiou le dandy magnifique (Éditions Baudelaire, 2009) n'est pas un essai biographique, c'est, ainsi que le précise étonnamment la couverture, un « roman ». Au diable la rigueur, après tout ! Un portrait de Montesquiou peut bien prendre des libertés avec l'Histoire et poser des décors, des personnages, des attitudes, des ambiances portés par l'imagination d'un écrivain plus poète qu'historien. Un roman, pourquoi pas, si c'est pour écrire une œuvre fantaisiste élégante, cambrée, sublime – et pas trop mensongère tout de même. Mais si le « roman » n'est que l'alibi, sous couvert de licences romanesques, d'un fatras sans consistance, alors il est une escroquerie. Et, hélas, ce Montesquiou est de ce bord-là…

    Ni essai, ni biographie exhaustive, ni petit bijou poétique et esthétique sur la vie de « RMF », Montesquiou le dandy magnifique est gâté par deux infections, œuvres conjointes de l'auteur et de l'éditeur. La première est la moins admissible, car est preuve de coupable désinvolture : il semble que les quatre-vingt petites pages de Schneider n'aient pas été relues. Elles sont donc vérolées de coquilles, de petites fautes de français ou de composition, et parfois même de phrases manifestement tronquées, d'ébauches de phrases. Les maisons d'édition, qui ne cessent – à raison – de se plaindre des lecteurs avides surtout de biographies à sensations et de confidences déraisonnables, devraient prendre conscience que, parfois, les lecteurs ont des raisons de leur porter grief. Le texte est desservi en outre par une police de caractères, une composition générale et une impression parfaitement anodines.

    Deuxième défaut majeur, le contenu n'est hélas guère plus travaillé. L'épine dorsale du livre est naturellement la vie de Montesquiou – pratiquement sans qu'aucune date ne soit précisée d'ailleurs – mais sur cette ligne de vie se développent de petites digressions mal amenées et mal menées : le dandysme, Whistler, Yturri, d'Annunzio, La Recherche du Temps perdu, Guimard, l'Art Nouveau et tant d'autres sont débités à grande cadence, sous prétexte d'un mot tombé sous les pas de Montesquiou, et sans formalité. Quant aux scènes « romancées » et aux esquisses de l'époque et des gens, elles sont le plus souvent ratées, à l'exception peut-être de l'enterrement qui sert d'ouverture au « roman ». Par leurs sous-entendus et leur manque de solide introduction des personnages – ah ! l'art des présentations se perd –, elles semblent s'adresser aux connaisseurs, mettre en scène un ballet d'amis littéraires et historiques, alors que l'amateur éclairé ne peut être que déçu par ce bancal ouvrage de vulgarisation. Et puis, disons-le nettement : le style de ces scènes est tragiquement fade.

    Pour forcer le trait, ce livre est le rapport d'un élève de terminale, et encore d'un cancre qui se serait scandaleusement contenté de lier quelques articles généraux trouvés dans l'encyclopédie et de vagues citations copiées ici ou là, d'un cancre qui tirerait à la ligne jusqu'à recopier dans les derniers chapitres du Montesquiou in extenso pour près de dix pour cent de l'ouvrage. Plus exactement, Montesquiou le dandy magnifique est une notice biographique destinée à piéger quelques gogos attirés par le titre, qui laisse penser que la succession de Jullian (auteur du Robert de Montesquiou, un prince 1900) est ouverte, et que pourrait se trouver là, à défaut d'une somme rigoureuse et complète, au moins l'image évanescente des pas du « souverain des choses transitoires ». Il faut bien un lecteur – enragé du début à la fin, cette pédante quatrième de couverture qui prétend que l'ouvrage fera connaître et reconnaître Montesquiou – pour dire que ces méthodes de corsaires sont inadmissibles et scandaleuses.


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    Vernir (26 janvier 2010)

    À tous les jeunes hommes dont l'âme artistique est tendue entre l'extase obligatoire devant l'Art contemporain et une certaine réserve face à la bêtise dont il est parfois le grotesque réceptacle, à tous ceux dont la pratique culturelle oscille entre la course aux vernissages à la mode et la contemplation secrète des œuvres de ceux qu'il est désormais presque interdit d'appeler les « maîtres », il faut conseiller la lecture d'une revue qui, bien que vendue en kiosque, est écrite d'abord pour les professionnels du milieu culturo-mondain : Vernissages. Cette revue devrait dissoudre dans les âmes balancées les réticences – fruits de plusieurs dizaines d'années de propagande savamment orchestrée – à dauber en réactionnaires sur les plus stupides des productions culturelles du moment, du moins à exercer un droit critique étouffé par la police de la pensée de notre siècle vaurien.

    Il faut conseiller en particulier la lecture de la cinquième livraison, parue en mai 2009, de cette revue dont le slogan est « L'Art pour ceux qui le vivent » (sic). Sur la forme, il y a peu à reprocher – car le papier et l'impression sont de qualité – sinon que Vernissages fanfaronne son bilinguisme comme si ce qui est en fait une marque de soumission préalable était une qualité éditoriale. Mais c'est surtout sur le fond, sur le contenu, que ne peut que se morfondre l'homme civilisé, car ce numéro n'est rien moins qu'un étalon de la bêtise ambiante actuelle. Pire, comme disent les résistants : « Il ne faut pas oublier que ce n'est pas seulement de la merde, c'est aussi de la propagande ».

    Les entretiens flagorneurs et les articles complaisants qui colorent les cent-trente pages de ce numéro-là sont en effet émaillés de pépites qui semblent pouvoir se classer en deux catégories principales : la catégorie « Verbiage » et la catégorie « Vendeur de savonnette ». Dans la première, on peut par exemple lire :
    – « Une mise à l'épreuve du regard, par une confrontation avec nos processus d'aliénation. » (p. 6)
    – « La confrontation entre un corps et un objet occasionne toutes sortes de rebuts visuels. » (p. 10)
    – « Ce qui m'intéressait, c'était sa picturalité. Dans un espace aéré et construit, Untel réussissait à tout rendre peinture. » (p. 94)

    Ce snobisme des tortionnaires de l'Art ne serait que ridicule si les intentions véritables du milieu culturo-mondain n'étaient révélées par l'autre catégorie :
    – « Pourtant, la contribution de la diversité culturelle à la croissance économique et les rapports entre richesse économique et richesse culturelle sont une réalité tangible. » (p. 3)
    – « Il est effectivement temps que les stratégies d'attractivité économique tiennent compte du secteur culturel. Il ne faut pas tout peser à l'aune de l'argent, certes, mais évaluer les stratégies à mettre en place. » (p. 14)
    – « Il faut qu'ils soient confirmés comme appartenant à un cœur de cible par l'appareil institutionnel et critique. » (p. 31)

    Vernissages est bien le symptôme répugnant, le crachas glaireux et sanguinolent d'un Art qui, de plus en plus simpliste et déculturé, se paye de mots pour dissimuler qu'il n'est plus que la machine à blanchir les dividendes dématérialisés d'une absurde économie du tertiaire. Le plus triste est que pour fabriquer ce symptôme et tous ses avatars, il faut des soldats, des petites mains, des petits rédacteurs contents d'être les esclaves d'un système barbare. Hélas pour nous, honnêtes gens, il y a plus de candidats à la boucherie que de places dans les casernes. Illuminés par le statut d'homme de médias et de culture, trahis par une lecture singulièrement biaisée des essais wildiens et romantiques sur le rôle de la critique, des centaines de gosses perdus ne rêvent que de devenir « journalistes dans l'Art » – étape vers le sésame de l'animation d'une émission de télévision – et croient y parvenir en s'asseyant un quart d'heure sur les bancs d'une hypokhâgne et en se perdant dans des universités où, à défaut d'acquérir une culture véritable, ils essayent de s'alphabétiser un peu.

    « Journaliste dans l'Art » : derrière ce terme grotesque se cachent surtout de vils chroniqueurs mondains couvrant les vernissages subventionnés et égrenant à longueur d'articles les noms des célébrités présentes devant les buffets de mécènes « price makers ». Quant à ceux qui tentent de produire de l'analyse, ils sont si bien intégrés au système, à l'image des écrivaillons de Vernissages, mais aussi de ceux des pages « Culture » des quotidiens et des hebdomadaires généralistes, que leurs articles sont d'une invraisemblable sottise flagorneuse.

    Il est pourtant indispensable qu'en France, en Europe, en Occident et dans le monde se constitue une caste de critiques indépendants. Indépendants matériellement et insoumis à l'idéologie dominante, plutôt que de glorifier inlassablement la bêtise des cooptés du présent ils pourraient assumer la mission véritable du critique que Laverdant, en 1845, décrivait dans De la mission de l'art et du rôle du critique : « L'art, expression de la Société, exprime dans son essor le plus élevé, les tendances sociales les plus avancées ; il est précurseur et révélateur. Or, pour savoir si l'art remplit dignement son rôle d'initiateur, si l'artiste est bien à l'avant-garde, il est nécessaire de savoir où va l'Humanité, quelle est la destinée de l'Espèce. »

    C'est dans le vivier des jeunes hommes dont l'âme n'est pas encore complètement damnée – et qui à la lecture de Vernissages se convertiront entièrement – que devront se trouver ces critiques philosophes pour que s'organise rapidement la résistance contre la cuistrerie barbare.


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    Le critique absolu (15 janvier 2010)

    Nota – Ce texte a été légèrement adapté d'un article publié dans la livraison de décembre 2005 (numéro 122) de la revue Bourdonnements, revue littéraire de l'Union des Élèves de l'École Centrale des Arts et Manufactures.

    « Ma parole faisait aux esprits médiocres, écrabouillés d'étonnement, absolument le même effet que mes gilets écarlates. »
    Barbey d'Aurevilly (1808 – 1889)

    Être artiste dans un monde bourgeois, voilà quelle fut la terrible question du dix–neuvième siècle, voilà aussi l'explication de la formidable explosion – le merveilleux « myriadisme » aurait écrit Barbey – culturelle que ce siècle idiot connut. En particulier, il est certain que cette question essentielle fut à l'origine de l'apparition dans les salons et sur les boulevards de Londres et de Paris d'une race d'insolents toute particulière. Ainsi de Brummel, le favori de Georges IV, qui promena sa morgue élégante sur les pavés de Saint-James et Bond Street, sa « very simple touch of class » sous les ors de Carlton House et Windsor. Ainsi du comte d'Orsay, d'Oscar Wilde, de Robert de Montesquiou, du peintre Whistler ou de Jean Lorrain, qui imposèrent également leur dédain et leur tristesse, dans les salons les plus fermés, les cafés les plus « select » aussi bien que sur les boulevards les plus philippards.

    Le plus enragé de ces élégants chroniqueurs et acteurs du siècle romantique fut sans doute Jules Barbey d'Aurevilly. S'il fut un écrivain important, auteur de la première biographie française de George Bryan Brummel, de nouvelles ciselées, de mémoires écrits sur le vif et d'une quantité d'articles et de lettres, sa plus grande œuvre fut sa vie. D’apparence raffinée et gracieuse, il fut réactionnaire dans tous les sens du terme : réactionnaire politique, réactionnaire littéraire ; réactionnaire tout court, par posture et par bravoure, par tempérament et par insolence.

    Être pétri de contradictions, Barbey défendait le catholicisme de sa plus belle voix tout en écrivant des textes confinant au satanisme de la main droite et des pamphlets contre les écrivains dévots de son temps de la main gauche. « Véritable catholique » tout de même selon le mot de Baudelaire, il fit de l'admiration ultramontaine de l'Église et des pompes vaticanes une arme contre le positivisme et autres philosophies bourgeoises galopantes.

    Encore plus que de sa plume et de ses épigrammes, Barbey d'Aurevilly se servit de son habit pour se défendre contre un temps qu’il abhorrait. Jusqu’à la fin en 1889, il fut consciencieusement extravagant, s’habillant souvent façon 1830 – comme pour mieux figer le temps à la chute de la Monarchie – alors même que, pour ne pas faire comme tous les petits hobereaux de l’époque aveuglés de fanatisme, il n'était pas carliste. Sa nostalgie politique remontait plus loin : au temps de l’Ancien Régime ou des Chouans dont il dressa des portraits héroïques, tout en sachant très bien qu’il était dans un combat perdu d’avance.

    Lucide par intelligence mais provocateur par instinct, Barbey se fit renvoyer de toutes les « feuilles » auxquelles il collabora. Les éditeurs les plus incisifs n’osaient plus, après quelques articles, livrer leurs colonnes au mordant ironique de ce journaliste par nécessité. Le « Connétable » comme l’appelaient ses amis, polémiste absolu, ne pouvait être qu’un paria, un génie reconnu mais infréquentable. Il eut pourtant jusqu’au bout ses fidèles, Jean Lorrain en tête, et ses disciples.

    « Être un Lord Byron d’instinct, sinon de génie, et sans fortune, dans cette société de meurt-de-faim et d’égalitaires, quel métier ! » aimait à répéter Barbey. L’égalité, principe révolutionnaire, et avec elle tous les principes bien-pensants de l'époque, lui furent en effet particulièrement détestables : « L'égalité, l'exécrable égalité, la pierre ponce de l'existence moderne, a passé sur tout, a tout limé, tout rongé et tout diminué ... et c'est au moral aussi bien qu'au physique qu'il n'y a plus de talons rouges ! ». Là encore, il sut d’avance qu’il avait perdu et s’il écrivit ses plus virulentes chroniques contre les « Bas-bleus », ces femmes écrivains qui éclosaient un peu partout, il eut une vraie admiration, cachée et inavouée, pour George Sand, en de nombreux points son alter ego dans le sexe faible.

    Cela nous apparaît peu aujourd’hui, mais Jules Barbey d’Aurevilly, « Lord Anxious » comme il se nommait lui-même à la fin, a sans doute plus marqué le dix-neuvième siècle que Hugo, Chateaubriand ou même Balzac. Il légua à la postérité quelques ouvrages, quelques caricatures, quelques sentences et surtout un parfum d’insolence contemptrice et de panache auxquels il ne cessa de sacrifier sa vie.

    Barbey avait voulu des obsèques discrètes, solitaires ; deux cents personnes bravèrent, pour une fois, son interdit, cohorte des élégants et des romantiques, des symbolistes et des décadents, qui ne savait que trop bien ce qu’elle devait au maître. Léon Bloy, un des premiers courtisans du Connétable, anarchiste athée transformé par Barbey en un dandy véhément, répondit à l’ordonnateur des pompes funèbres qui lui demandait la profession du défunt : « Monsieur, il était marchand de gloire. » Quant à Jean Lorrain, il eut un peu plus tard ce mot magnifique et si bref dans la bouche de ce parleur intarissable : « Monsieur d'Aurevilly, pendant quatre-vingt ans est demeuré ce qu'il était né : une fierté de grand seigneur et une conscience d'honnête homme – et cela mérite bien un grand coup de chapeau au départ. » Tout était dit.


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    Promenade au Louvre (12 janvier 2010)

    Nota – Ce texte reprend le titre des chroniques d'Art de Patrice Locmant dans Le Grognard, revue trimestrielle littéraire et philosophique dirigée par Stéphane Beau et disponible auprès du site internet http://perso.orange.fr/legrognard.

    Un des résultats les plus visibles de la néfaste politique culturelle de la France moderne est sans doute le Louvre actuel. Non pas la pyramide, finalement assez réussie ni, bien sûr, les collections qui, à moins qu'elles soient vendues ou louées en bloc pour combler le déficit de l'assurance maladie, éduqueront les petits-enfants de nos petits-enfants, mais l'ambiance qui y règne désormais. Le grand sujet de colère des quelques Parisiens pour lesquels le Louvre, et pas seulement le jardin des Tuileries, est un lieu de promenade habituel, est la désertification de certaines salles, voire de sections entières. Des œuvres magistrales, comme les Philippe de Champaigne ou des toiles des écoles nordiques, crèvent de solitude pour une raison simple et tragique : elles ne sont pas sur le chemin qui mène des boutiques à la Joconde, de la Liberté à la Victoire, du Radeau à la Vénus.

    Un organisme statistique mesurerait le temps que chaque touriste du bout du monde consomme dans les files d'attente, dans les magasins et devant les œuvres, il constaterait que la « durée efficace », la durée réellement passée en contemplation, représente à peine la moitié ou un tiers de la durée totale passée au Louvre. Ses collections ne sont en effet plus qu'un prétexte culturel aux heures passées goulument en « shopping » dans la galerie marchande et dans les commerces du quartier. Inciter les touristes à bifurquer vers les Champaigne, ce serait prendre le risque de les voir tomber en pleurs devant ces toiles grandioses, du moins les retarder dans leur consumérisme impatient qu'ils reproduisent de lieu en lieu, du Louvre à la Tour Eiffel en passant par Pigalle-Montmartre et les Champs-Élysées. Il faut au contraire leur fournir le minimum, sans prendre de risque, en les faisant défiler devant deux ou trois œuvres vidées de leur substance artistique par le rabâchage, deux ou trois totems que, malgré les milliards de cartes postales et de posters diffusés par la mondialisation culturelle, il est nécessaire de photographier soi-même comme gage d'appartenance à une « élite » qui n'est en fait qu'une assemblée de barbares mondains.

    À Orsay, ce n'est guère mieux car les bancs situés dans la galerie qui surplombe le hall central sont, à défaut d'être confortables, longs et libres d'entraves. Subséquemment, à deux pas de mystères du monde qui pourraient enfin leur être révélés, y dorment sans complexe les touristes exténués. Comprenons-les, cependant, plutôt que de les lâchement moquer. Poussés par leur soumission à la Culture, ils sont fatigués d'une course absurde. Ce qui est frappant, c'est qu'à l'image des paroissiens athées qui vont à la messe par mondanité, ils sombrent d'abord dans un sommeil honteux ; puis ils s'allongent doucement, imperceptiblement, en couple s'affaissent mutuellement, pour se vautrer enfin complètement, sans vergogne, dans une sieste abandonnée.

    Ces pauvres petits exploités qui dorment sous l'œil hautain d'un Montesquiou snobé par eux – pressés au réveil de défiler devant les Courbet – sont bien, malgré toutes leurs prétentions au raffinement intellectuel, les cancres produits par la mondialisation des biens culturels. Du point de vue de son rapport à l'Art, la bourgeoisie contemporaine internationalisée est donc encore plus médiocre que la bourgeoisie gloutonne des romans et pamphlets français du dix-neuvième siècle. Nul n'aurait pu penser que cela était possible et pourtant, chaque promenade au Louvre en est une preuve imparable !


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    Bosnie-Serbie : un débat français (11 janvier 2010)

    Le texte "Bosnie-Serbie : la guerre des intellos et les leçons de l'Histoire", paru sur le site internet de Marianne et que nous avions reproduit à la demande de son auteur, Daniel Salvatore Schiffer (auteur de la Philosophie du dandysme, PUF) a provoqué quelques éclats. L'ambassadeur de Bosnie-Herzégovine en France a fait paraître, toujours sur le site internet de Marianne, un droit de réponse et Daniel Salvatore Schiffer a écrit, en réponse à cette réponse, une lettre ouverte qu'il nous a suggéré de publier.

    Soyons transparents : nous ne sommes pas en mesure d'évaluer la véracité des axiomes - ou la pertinence des démonstrations - exposés par chacun des deux camps. Pire que cela, nous contestons certains procédés, certaines comparaisons audacieuses ou certains raisonnements bancals utilisés par les deux auteurs. Mais, au nom de la liberté d'expression, nous reproduisons ci-dessous le "droit de réponse" et la "lettre ouverte", dernières salves d'une bataille qui oppose depuis longtemps les intellectuels français : après tout, cette rubrique est faite pour cela.

    Wotk


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    Droit de réponse de l'ambassade de Bosnie-Herzégovine

    Nous avons été stupéfaits à la lecture de l’article intitulé « Serbie et Bosnie : et si le méchant n’était pas celui qu’on croit ? » paru sur la page Web de Marianne.

    Il s’agit d’un article d’une partialité absolue, plein de haine, dont les termes provocateurs n’ont rien à voir avec la réalité. Sans nul doute pourrait-on même dire que le seul but de l’auteur est de dénigrer certaines personnalités françaises, amis de la Bosnie-Herzégovine, et d’en tirer une sorte d’autopromotion pitoyable.

    Aussi, nous voudrions attirer votre attention sur les faits suivants :

    . La condamnation récente de la Bosnie-Herzégovine par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour une discrimination contre les minorités ethniques est le résultat des dispositifs de la Constitution bosno-herzégovinienne imposée par la Communauté Internationale en 1995 dans le cadre des Accords de Dayton. Dans ces Accords, les trois peuples constitutifs (Bosniaques, Serbes et Croates) sont les seuls à pouvoir accéder à certains postes au nom de l’équilibre des positions entre les trois communautés. Les recours des plaignants, qui ont amené la Cour Européenne à se prononcer sur cette question, ont été pleinement soutenus par les Autorités et toutes les principales forces politiques du pays, comme moyen le plus rapide pour permettre le changement de la Constitution. Par conséquent, il faut être soit d’une ignorance extraordinaire de la situation actuelle en Bosnie-Herzégovine, soit vraiment mal intentionné pour se permettre d’expliquer cette décision de la Cour Européenne des Droits de l’Homme comme se l’est permis l’auteur de cet article.

    . Les allégations de l’auteur de l’article sur « l’histoire nazie de la Bosnie-Herzégovine » sont tellement grotesques et stupides qu’elles ne méritent aucun commentaire. Peut-être juste une suggestion, celle de lire au moins un ouvrage historique sur la deuxième guerre mondiale dans cette partie de l’Europe avant d’en faire des commentaires. Ainsi, il aurait pu apprendre que les bosno-herzégoviniens ont été les plus actifs dans la résistance antifasciste et la libération de la Yougoslavie conte les nazis. Il aurait aussi appris qu’à cause des grands mouvements de résistance, 5 des 7 grandes offensives nazis contre les partisans ont eu lieu sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine. S’il connaissait un peu la situation actuelle des pays de l’ex-Yougoslavie, il pourrait savoir que Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine, est la seule ville de toute l’ex-Yougoslavie dont la rue principale porte toujours le nom du maréchal Tito, chef de la résistance et libération yougoslave.

    . La Bosnie-Herzégovine se félicite du progrès européen de nos voisins, et elle soutient pleinement l’adhésion de tous les pays de notre région à l’Union Européenne. Nous considérons que l’adhésion de tous ces pays à l’Union Européenne et à l’OTAN est la meilleure garantie pour l’établissement de la prospérité et de la stabilité durable dans toute la région du sud-est de l’Europe. A ce titre, nous trouvons d’autant plus très incongru l’esprit général de l’article qui essaie de défendre le régime de l’ancien président serbe, Slobodan Milosevic, - mort dans la prison du Tribunal pénal International de l’ex-Yougoslavie à La Haye pendant son procès pour le génocide et les crimes contre l’humanité commis en Bosnie-Herzégovine – en essayant de l’identifier à la politique du président actuel de la Serbie, M. Boris Tadic, qui a également combattu la dictature de Milosevic. Sans vouloir entrer dans les détails de l’histoire récente de la Bosnie-Herzégovine et des Balkans, ni du rôle du régime de Milosevic, nous conseillons à l’auteur de l’article de consulter quelques-uns des jugements rendus par le Tribunal Pénal International de Justice des Nations Unis, qui sont les témoins des plus objectifs sur cette période. Après cette lecture, peut-être ressentira-t-il un peu de honte quant à ses écrits sur l’histoire récente de la Bosnie-Herzégovine.

    . Pour finir, nous voudrions souligner notre détermination à poursuivre la reconstruction et la défense de la société multiculturelle et pluriethnique qui existe depuis des siècles en Bosnie-Herzégovine, au profit de tous les citoyens de notre pays quelle que soit leur appartenance religieuse ou ethnique, et à progresser sur le chemin de la Bosnie-Herzgovine vers l’Union Européenne que cela plaise ou non à l’auteur de l’article. Nous dirions même que son langage de haine et ses commentaires nous donnerons une force supplémentaire à progresser encore plus rapidement dans cette direction.

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    LETTRE OUVERTE A ALMIR SAHOVIC,
    AMBASSADEUR DE BOSNIE-HERZEGOVINE EN FRANCE


    Cher Monsieur,

    Je sais pertinemment bien que, m’adressant à vous, je devrais vous appeler « Votre Excellence », comme me l’impose, en matière de diplomatie, l’étiquette protocolaire. Permettez cependant que, au vu du ton que vous employez à mon égard, je m’en abstienne.

    Car, que vous répliquiez, par un droit de réponse, à mon article paru, le 26 décembre dernier, sur le site internet du journal Marianne, me paraît tout à fait légitime et même, dirais-je, bienvenu. Ce principe, inaliénable à mes yeux, fait partie du débat démocratique, auquel je suis particulièrement attaché. Mais que vous vous autorisiez, pour cela, à m’insulter, me diffamer ou, pis, me prêter, moyennant une série d’amalgames absolument infondés, des sentiments et pensées que je n’ai pas, ni n’ai jamais eus, s’avère en revanche, tant sur le plan moral qu’humain, inacceptable.

    Ainsi souhaiterais-je donc préciser ici, à mon tour, quelques points essentiels à la juste compréhension de mon texte intitulé « Serbie et Bosnie : et si le méchant n’était pas celui qu’on croit ? ».

    1. Il est exact, comme tient à le stipuler Marianne, que je ne fais pas partie de la rédaction de ce journal. Mais il est tout aussi vrai, et cela n’est point mentionné dans l’introduction à votre droit de réponse, que le titre de ma tribune, n’est pas de moi, mais bien de cette même rédaction. L’intitulé original, axé sur la polémique qui me voit depuis longtemps opposé à une certaine frange de l’intelligentsia française, en était « Bosnie-Serbie : la guerre des intellos et les leçons de l’Histoire ». Par ce titre, plus neutre et objectif, je souhaitais ainsi éviter de verser, à mon tour, dans le piège d’un manichéisme inversé et de tout aussi mauvais aloi que celui que j’ai toujours condamné en cet épineux dossier.

    2. Jamais, dans le texte que vous incriminez, je n’ai fait l’apologie du régime de l’ancien Président de la Serbie, Slobodan Milosevic. Pas plus n’y ai-je nié, ni même minimisé, l’ampleur ou la gravité des crimes perpétrés par les forces militaires serbes, lors de la guerre qui ensanglanta l’ex-Yougoslavie entre les années 1991 et 1995, dans votre malheureux pays. Tel n’était d’ailleurs pas le sujet de mon article.

    3. Au contraire, j’ai écrit et fait publier, le 5 février 1994, dans Le Quotidien de Paris, journal aujourd’hui disparu, une lettre ouverte, intitulée « Pitié pour les innocents ! », à Radovan Karadzic, alors Président des Serbes de Bosnie, où je lui demandais instamment de mettre un terme à l’abominable siège de Sarajevo. De même ai-je rédigé et fait paraître, le 1er avril 1997, dans le journal Le Soir, l’un des plus importants de Belgique, une opinion ayant pour très explicite titre « Dérive fasciste chez quelques intellectuels proserbes ». Ce point de vue, je l’ai réitéré quelques mois après, le 15 décembre 1997 (à l’occasion des obsèques de mon ami Ivan Djuric, l’un des plus fermes opposants serbes, exilé à Paris, à Milosevic), dans Marianne, alors dirigé par Jean-François Kahn, sous le titre non moins clair de « Serbie : ce fascisme qui s’installe ». Tous ces papiers me valurent les foudres, et parfois les pires ennuis, tant de Belgrade que de Pale, alors fief des Bosno-Serbes. Mais voilà : j’y avais aussi l’impardonnable tort, aux yeux des Bosno-Musulmans, d’y stigmatiser également, en un même et impartial souci de justice pourtant, les crimes commis également, par vos tout aussi indignes dirigeants, à l’encontre des Serbes, victimes en outre, quant à eux, d’un incroyable lynchage médiatique, à de rares exceptions près, de par le monde !

    4. Ce n’est pas moi qui vient de condamner la Bosnie-Herzégovine pour discrimination à l’encontre de ses minorités ethniques, mais bien la très estimable et très objective Cour Européenne des Droits de l’Homme.

    5. Il m’étonnerait beaucoup que ce soient les promoteurs des Accords de Dayton, au sein desquels figuraient Européens et Américains, à y avoir expressément établi que Roms et Juifs ne pouvaient accéder aux plus hautes instances et fonctions de votre Etat : cela est en effet tout simplement contraire aux principes les plus intangibles tant de l’Organisation des Nations-Unies que de l’Union Européenne.

    6. Ce n’est toujours pas moi qui ai écrit la tristement célèbre Déclaration Islamique, texte dangereusement fondamentaliste, mais bien le premier Président de la Bosnie-Herzégovine, Alija Izetbegovic, que bon nombre de vos pairs considèrent encore comme un héros national. Nier l’existence de ce texte équivaudrait à faire preuve d’une très suspecte dose de révisionnisme historique : ce qui, j’ose l’espérer, n’est pas votre cas !

    7. Le passé nazi de la Bosnie, tout comme celui de la Croatie, est une réalité, hélas pour nous tous, historiquement avérée. La nier serait faire preuve là, carrément, de négationnisme. Ceci dit, qu’il y ait eu alors, dans ces deux pays, une minorité de Résistants, comme sous l’Italie fasciste, la France pétainiste ou l’Espagne franquiste, personne, et moi moins que quiconque, ne le conteste. Mais vous en exagérez et surévaluez, pour des raisons qui n’appartiennent qu’à vous, la véritable portée ou incidence historique !

    8. La « haine » que vous m’attribuez indûment au regard de votre peuple, pour lequel j’éprouve au contraire un infini respect, n’est que le reflet d’un autre et injuste procès d’intention, de votre part, à mon encontre. Bien plus : mon amitié et ma compassion ont toujours été telles, pour les Musulmans de Bosnie, que j’ai supervisé en personne, parfois au péril de ma vie, la libération pacifique, les 14, 16 et 18 décembre 1992, suite à la visite que j’en avais faite avec le prix Nobel de la paix Elie Wiesel, du plus grand camp de prisonniers qu’avaient alors les Serbes : le camp de Manjaca, en Bosnie Nord-Occidentale, non loin de Banja Luka, où 3.000 Musulmans Bosniaques et près d’une centaine de Croates ont ainsi échappé à la mort. Ce fait, attesté tant historiquement que médiatiquement (la télévision nationale italienne, la RAI, a filmé cet événement), est longuement relaté, par le menu détail, dans mon récit de guerre « Requiem pour l’Europe », publié, en 1993, aux Editions L’Âge d’Homme.

    9. Mais le pire, cher Monsieur, c’est que les autorités politiques de votre pays, au lieu de me remercier d’avoir ainsi contribué à la survie de quelques milliers de ses propres citoyens, m’en ont toujours voulu, jusqu’à me menacer des pires extrémités - la mort - si je persistais à vouloir enfreindre le dogme antiserbe qui sévissait, à cette époque-là, au sein de la communauté internationale. Je me souviens, à ce sujet, des propos que m’avaient alors tenus un des ministres (dont je préfère taire le nom par charité) du premier Gouvernement de Bosnie-Herzégovine : ces 3.000 hommes, me déclara-t-il alors, devaient mourir en martyrs pour le bien de la cause bosniaque, et il ne fallait surtout pas, insista-t-il, que les Serbes passent pour de bonnes âmes, face aux médias, en fermant ce camp ! Est-ce donc là, cher Monsieur, plus encore que votre conception de la démocratie, votre sens de l’humanité ?

    10. Peut-être ne savez-vous pas, à propos de cette menace de mort dont je fus donc naguère l’objet de la part de l’un de vos ministres, que le vendredi 21 mai 1993, aux environs de dix heures du matin, un de vos concitoyens - un sniper juché sur le toit du building de l’Holiday Inn - essaya de me tuer, froidement, alors que je traversais, en courant, une rue de Grbavica, le quartier serbe, où vivaient quinze mille personnes terrées comme des rats, de Sarajevo ? C’est une unité de « casques bleus » français, alors commandée par un homonyme, le capitaine Schiffer (ça ne s’invente pas !), qui me sauva de ce traquenard. Une équipe de la télévision de Pale, qui m’accompagnait ce jour-là, filma entièrement la scène : on y voit distinctement, lorsqu’on l’actionne au ralenti, la balle filer, comme par miracle, à quelques centimètres au-dessus de ma tête, que j’eus juste le temps de baisser, mû par je ne sais quel réflexe de survie, lorsque j’entendis retentir le coup de fusil. Cet épisode fit la une, le lendemain matin, du journal Politika, le plus sérieux et important des quotidiens de Belgrade. Rien, par contre, chez vous : la conspiration du silence ! Je conserve précieusement en mes archives, à titre de preuve, la bande vidéo de cet assassinat manqué. Aussi, si vous souhaitiez d’aventure la visionner, afin d’en avoir le cœur net et de regarder ainsi la vérité en face, vous l’offrirais-je volontiers. Ce serait enfin faire montre là d’une salutaire honnêteté intellectuelle au regard de l’Histoire.

    11. N’essayez pas, enfin, de vous mêler d’un débat qui, souvent vif et même virulent, mais toujours respectueux des idées comme des personnes, anime parfois les grands combats, en France, entre intellectuels. C’est là une tradition qui existe, aux pays des Lumières, depuis le fameux J’accuse d’Emile Zola au temps de l’Affaire Dreyfus, mais qui, à l’évidence, semble vous échapper. Vous êtes là une fois encore - j’ai l’immense regret de vous l’apprendre - hors sujet !

    Daniel Salvatore Schiffer


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    Se peindre en Vérité (8 janvier 2010)

    Certains autoportraits se veulent des démonstrations de puissance. Allez voir Titien à l'exposition du Louvre consacrée aux peintres vénitiens : il semble savoir déjà, sur ses orgueilleuses représentations de lui-même, qu'il écrase de manière éclatante tous ses contemporains – Véronèse et Tintoret en premier lieu – et peut-être même ses maîtres et ses successeurs, pour l'éternité ! Il suffit de regarder ne serait-ce que ce tableau où, vêtu d'un riche habit à manche dorée, présentée insolemment au premier plan d'un regard d'une fierté majestueuse, il paraît plus patricien encore que les doges de Venise. Titien, sûr de son génie et de son talent, défie les hommes, défie la Peinture et croit défier Dieu. C'est pourquoi son autoportrait en humble vieillard, quelques mètres plus loin, ne peut que surprendre. Le vieux peintre, écrasé d'honneurs et à la postérité assurée, semble avoir pris conscience de la vacuité de son monde.

    Ce constat de patriarche, certains peintres de l'époque industrielle, aidés sans doute par de tourmentées et intraitables lectures, le firent dès leur jeunesse. Leur fougue juvénile se mit donc non pas au service d'une démonstration d'orgueil mais à celui d'une exigence sans illusions : peindre en Vérité. Parmi ces artistes se tient en bonne place Léon Spilliaert (1881-1946), sorti de l'oubli au début de l'année 2007 par le musée d'Orsay. Le public français avait alors pu admirer les autoportraits extraordinairement sombres de cet artiste belge.

    Ce qui frappe d'abord dans les autoportraits de Spilliaert, ce sont les teintes noires, les ombres, les ténèbres voraces d'âmes qui marquent les traits. On ne peut s'empêcher de penser à Munch, celui à qui Spilliaert est systématiquement comparé, les rares fois où il est présenté, mais c'est moins le Cri qui vient à l'esprit qu'une œuvre comme Attraction. Le noir est la matière première des autoportraits de Spilliaert, et d'abord de ses visages : noir teinté de rosâtre pour des œuvres calmes, noir anthropophage pour des œuvres tourmentées, noir maléfique pour des œuvres hallucinées. Quand ils ne sont pas masqués en intégralité par l'ombre, les yeux sont cerclés de lourds traits de peinture sombre, comme dans l'effrayant Autoportrait à la lune, et les prunelles, plus noires encore, ne laissent paraître que l'impassibilité glaciale d'un désespéré.

    Les autoportraits de Spilliaert ne feraient donc pas une mauvaise illustration du roman de Léon Bloy. La sombre sobriété de la mise, presque inchangée de tableau en tableau, dit aussi la pourriture joyeuse du monde. Spilliaert n'a qu'un vêtement à présenter à notre regard abâtardi, celui d'un esthète symboliste : un complet tellement obscur que l'homme paraît pris dans une seule ombre, un haut col blanc qui sourd de cette masse ténébreuse et, sur cette tache immaculée, une fine cravate noire. Le public contemporain pourrait croire à une stricte conformité aux mœurs vestimentaires de l'époque, mais peinte ainsi, la tenue du Belge est plus qu'une tenue d'homme sophistiqué, c'est une bure de moine-soldat foulant les décombres fumants d'une civilisation viciée à laquelle il fait parfois la lecture d'un livre qu'on suppose intransigeant.

    Alors que Titien, magnifiquement, faisait croire à l'Europe du seizième siècle que Venise n'était pas encore entrée en décadence, Léon Spilliaert, abruptement, montra la vérité d'une terreur métaphysique inspirée par un monde paganisé. Peut-être pour tenter de cerner ce mal indicible, Spilliaert en dessina, sur des dizaines d'autoportraits extraits d'une seule veine puissante, les effets. Pourtant, au-delà de cette fracture philosophique insurmontable, un point rapproche Titien et Spilliaert : ils montrent tous les deux que les enjeux esthétiques ne sont jamais vains, jamais du deuxième ordre.

    Pour comprendre Léon Spilliaert, tout du moins le remettre dans son contexte littéraire, historique et philosophique, il faudrait peut-être relire Nietzche, les poètes symbolistes et les pamphlétaires fin-de-siècle. Cependant, une approche paradoxale pourrait consister à remplacer dans la citation ci-après, extraite d'une lecture récente, le mot « amour » par le mot « Art » : « Dépourvu de vérité, l’amour bascule dans le sentimentalisme. L’amour devient une coque vide susceptible d’être arbitrairement remplie. C’est le risque mortifère qu’affronte l’amour dans une culture sans vérité. Il est la proie des émotions et de l’opinion contingente des êtres humains ; il devient un terme galvaudé et déformé, jusqu’à signifier son contraire. » (Benoît XVI, encyclique Caritas in veritate !).

    Ces phrases peu ordinaires nous incitent à comprendre pourquoi la peinture de Spilliaert est, contrairement aux apparences, une peinture de vie. Une peinture de mort, c'est une peinture soumise d'hommes agenouillés ou rampants, d'hommes contraints à l'exubérance vulgaire et au festif obligatoire du milieu culturo-mondain – ce qu'est l'Art dominant depuis une trentaine d'années. Au contraire, les autoportraits de Léon Spilliaert, dessinés à l'aurore d'un siècle remuant, sont ceux d'un homme debout, impassible de haine pour la vaine agitation. Et si cette peinture magnifique est une peinture de vie véritable, elle devrait nous donner à tous le goût de vivre, plutôt que dans l'asservissement de la glue sentimentalo-consumériste, en Vérité.


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    Bosnie-Serbie : la guerre des intellos et les leçons de l'Histoire (28 décembre 2009)

    Quel extraordinaire, paradoxal et historique retournement de situation, au regard de l’opinion publique internationale, que celui que vivent actuellement, depuis ce mardi 22 décembre 2009, deux des pays les plus douloureusement touchés, lors de la guerre civile qui les vit s’affronter entre les années 1991 et 1995, de l’ex-Yougoslavie : la Bosnie et la Serbie.

    La Bosnie, tout d’abord, celle-là même que ne cessèrent d’encenser au prix de mensonges souvent éhontés, en voulant nous la présenter comme un modèle de société multiculturelle et pluriethnique, quelques-uns de nos intellectuels les plus médiatisés, au premier rang desquels émerge un imposteur de taille : Bernard-Henri Lévy. Je me souviens, en particulier, de la manière, aussi partisane qu’effrontée, dont ce grand mystificateur s’évertua, durant toutes ces années de guerre et contre le sens de la vérité elle-même, à glorifier les soi-disant mérites de son idole politique d’alors : Alija Izetbegovic, premier Président de la Bosnie indépendante, mais, surtout, fondamentaliste musulman dont la tristement célèbre « Déclaration Islamique », publiée à Sarajevo en 1970, affirme textuellement, niant là les valeurs de nos sociétés laïques, qu’ « il n’y a pas de paix ni de coexistence entre la religion islamique et les institutions sociales et politiques non islamiques ». Et encore, ces mots terribles, dignes de l’intégrisme religieux le plus dangereux pour la sauvegarde de nos démocraties mêmes, sinon du sens de la fraternité entre les peuples : « Avant le droit de gouverner lui-même et son monde, l’islam exclut clairement le droit et la possibilité de la mise en œuvre d’une idéologie étrangère sur son territoire. Il n’y a donc pas de principe de gouvernement laïc, et l’Etat doit être l’expression et le soutien de concepts moraux de la religion. ». Edifiante, cette étrange conception de la tolérance chez les amis de BHL et Cie, pour la plupart anciens « maoïstes » ou « trotskystes-léninistes » repentis de surcroît !

    Eh bien c’est cette Bosnie prétendument multiculturelle et pluriethnique, mais assurément prise aujourd’hui en flagrant délit d’antisémitisme, celle-là même que Bernard-Henri Lévy et ses acolytes « nouveaux philosophes » (André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner…) s’échinèrent à angéliser, qui vient à présent (et enfin !) de jeter le masque : elle s’est vue très justement condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, ce 22 décembre 2009 donc, pour discrimination raciale à l’encontre de ses minorités ethniques. Et, en particulier, des Juifs et des Roms, interdits, par la Constitution Bosniaque actuelle, de se présenter à certains scrutins nationaux et élections de toute première importance pour la vie politique du pays, dont la présidence de l’Etat.

    Le motif de cette condamnation, de la part des juges européens, de la Bosnie ? Celle-ci, aussi fondée qu’imparable : l’interdiction faite aux minorités de se présenter à certains scrutins « ne repose pas sur une justification objective et raisonnable » et est donc contraire, comme telle, à la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

    A propos : ces Juifs et ces Roms, n’étaient-ils pas déjà ceux-là mêmes que les divisions SS « Handjar » du grand mufti de Sarajevo, alors alliées inconditionnelles des encore plus terrifiants « Oustachis » d’Ante Pavelic, persécutèrent avec une effroyable cruauté, à faire pâlir d’horreur les nazis eux-mêmes, lors de la Seconde Guerre Mondiale ?

    La Serbie, ensuite, ce pays que ces mêmes « nouveaux philosophes », et l’impayable BHL en tête toujours, s’acharnèrent, avec un zèle inégalé, à démoniser systématiquement, jusqu’à contribuer, y compris lors de la guerre du Kosovo (1997-1999), à sa longue et éprouvante mise au ban des nations.

    Et bien, c’est cette Serbie, guidée aujourd’hui de main de maître par son Président pro-occidental, le très éclairé et très démocrate Boris Tadic, qui a déposé formellement, ce même 22 décembre 2009, sa candidature à l’adhésion, après avoir obtenu quelques jours auparavant la libéralisation des visas pour ses citoyens, à l’Union Européenne.

    Reste à espérer que l’Europe accédera rapidement à cette demande, en tout point légitime, de la Serbie. Et que le manichéisme pour le moins étriqué de ces intellectuels en chambre, aveuglément « pro-bosniaques » et unilatéralement « anti-serbes », retrouvent enfin les lumières, qui leur a si longtemps fait défaut, de la raison.

    Quel cinglant démenti, par les voix les plus officielles, à leurs diverses manipulations idéologiques : un véritable boomerang ! Et quelle leçon d’Histoire, magistrale, pour eux !

    Daniel Salvatore Schiffer


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    La robe du marquis (19 décembre 2009)

    Dans les temps anciens de la modernité commençante, les vieux professeurs de peinture disaient que si l'accès aux œuvres d'Art se démocratisait indéniablement, l'accès à leur compréhension était toujours aussi fermé. Lacunes culturelles, manque de goût par manque d'éducation et de curiosité, naïveté confondante, soumission à l'égalitarisme, pensée magique pour « l'ancien » puis pour l'Art en général et autres forfanteries de singes alphabétisés faisaient en effet que les embourgeoisés ne dépassaient guère la fonction purement mondaine ou consumériste de la culture. Barbey d'Aurevilly, Boni de Castellane et autres Wilde n'eurent pas assez d'encre pour décrire les méfaits de ces amateurs superficiels. Ils n'avaient pourtant pas imaginé, du moins pas dans ses proportions actuelles, la deuxième vague de destruction de l'Art par ceux qui prétendent l'aimer. Hélas, plus terrible encore que la démocratisation des spectateurs, advient depuis quelques années la démocratisation des artistes.

    La foule d'artistes médiocres qui engluent les expositions n'est pas seulement apparue à la faveur de la baisse de niveau artistique flagrante – laissant croire au péquin qu'il peut lui aussi jouer à l'artiste –, elle a également bénéficié d'une nouveauté technologique, la photographie numérique. Paradoxalement, cette dernière a entraîné la disparition d'une certaine gratuité. Non pas la gratuité pécuniaire, car chaque clic d'un photographe argentique coûtait, mais la gratuité de la vie. Ainsi, dans le domaine familial, au moindre mouvement gracile d'un enfant, les parents peu soucieux de profiter simplement de l'instant dégainent leur appareil. Ils perdent pour l'éternité ce qu'ils croient pouvoir figer sur une image. Plus grave, dans le domaine artistique, les galeries, et à leur suite les musées, se transforment en salons de projection de souvenirs de vacances, étouffant sous des tombereaux d'œuvres stériles les quelques restes d'Art dissident.

    Couplé à la facilité de publication d'Internet, ce réflexe photographique a des effets encore plus pervers. Est ainsi apparue la race des « élégants de clavier » qui, les rares fois qu'ils nouent une cravate, ne peuvent s'empêcher de se précipiter sur leur appareil pour pouvoir offrir à leurs courtisans virtuels des preuves de leur aristocratie vestimentaire. Les clichés qu'ils produisent souvent prouvent leur manque total de goût véritable et surtout achèvent dans la douleur un genre artistique important : la peinture mondaine.

    Peindre les puissants et les notoriétés est sans doute une pratique aussi ancienne que la peinture elle-même. C'est pourquoi il est un peu oublié que la peinture mondaine fut un genre à part entière à la fin du dix-neuvième siècle – de même que la « touche impressionniste », pratiquée à tous les siècles, n'a pas été inventée par les impressionnistes, qui se sont contentés de la nommer et de la pratiquer intensément – et même un des principaux mouvements dissidents, avec l'Impressionnisme justement, opposés à la peinture académique d'alors.

    Souvent balayés d'un revers de main, par la faute d'œuvres trop snobs ou ridiculement convenues, certains portraits mondains, notamment de petits maîtres, méritent mieux que des sarcasmes. Que les incrédules regardent le portrait du marquis de Vogüe par Domergue. Ce portrait est d'une beauté simple et raffinée à la fois, une beauté de statue antique. Le svelte marquis, vêtu à l'opposé des standards 007 pour employés de banque, pose depuis un balcon devant un obélisque fameux. Ce tableau, c'est le Paris d'avant, c'est le Paris centre du monde chic, c'est le Paris où les restes des aristocraties diverses et la bourgeoisie établie assumaient leur fonction morale et culturelle avec le souci réel, pour les parties pas encore corrompues de ces arbres enracinés, d'élever à leur suite le niveau de civilisation.

    Il faut donc voir ce tableau comme une icône païenne à contempler pour grandir individuellement. Figée dans une digne et élégante gracieuseté, l'image peinte, donc symbolique, du marquis de Vogüe nous montre, à nous modernes égalisés, qu'au-delà des mérites ou des médiocrités de cet homme historique, l'art de s'habiller, et de s'habiller avec naturel et sans ostentation surtout, a existé. Le marquis est en noir brisé de blanc, ce délicieux blanc du haut col cassé – dont la disparition est un des malheurs de notre époque –, de la pochette et des poignets qui sortent à peine des manches. Avec ce blanc, le baiser rouge de la Légion d'Honneur, la moustache fine et le front superbe, le marquis de Vogüe pose en grand serviteur de la France glorieuse dont le trophée égyptien en arrière-plan est une preuve. En laissant par ce tableau l'exemple de sa beauté civilisée, il honore et continue – même si microscopiquement – l'œuvre des grands hommes de l'Histoire de France, dans un monde où, déjà, la grandeur était mal vue.

    L'Illustration, journal universel publiait le 22 novembre 1845, dans un long article anonyme, les quelques lignes suivantes : « L'importance sociale du vêtement et de l'extérieur en général est plus grande qu'on ne le suppose communément sur la foi d'un adage érigé en axiome par la sagesse populaire qui, cette fois, me paraît moins sage que de coutume. L'habit ne fait pas le moine, dit le proverbe : cela ne semble pas bien prouvé. Je suis convaincu, pour ma part, que l'habit fait au moins les trois quarts du moine. La Fontaine, avec son bon sens et sa naïveté admirables, me paraît avoir mis le doigt sur le nœud de la question, lorsque de l'apologue L'Âne chargé de reliques, il tire cette moralité : ‘D'un magistrat ignorant / C'est la robe qu'on salue.’ »

    C'est bien à saluer la robe du marquis que nous incite la peinture mondaine, et c'est toujours mieux que de saluer la bêtise pour elle-même. Avec le portrait mondain disparaît aussi une forme de fierté qui permettait à chaque Français, indirectement descendant de cette aristocratie de mœurs, d'avoir un héritage esthétique à perpétuer, sinon à ne pas blasphémer. Au contraire, les icônes actuelles de la mode, peintes et promues non plus par les cénacles supérieurs mais par la plèbe enrichie, ne sont capables de vendre que du petit rêve, de la petite beauté paganisée et déracinée, à des pauvres bougres qui, d'une vedette ignorante et vulgaire, saluent justement l'ignorance et la vulgarité.


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    Les primates devant les Primitifs (28 novembre 2009)

    Trois longues, très longues, files d’attente ! La première, dans la rue, parquée le long d’un mur, est livrée aux commentaires goguenards des passants, d’autant plus moqueurs qu’ils rejoignent de bien moins policées bousculades métropolitaines. La deuxième, sous le porche, est distraite par un écran publicitaire bien incapable de contenir la rage des quidams doublés par les détentrices de laissez-passer gériatriques. La troisième enfin, avouée perfidement aux caisses qui concluent les deux premières attentes, est formée dans le musée lui-même, au seuil de l’entrée de l’exposition qui, jusqu’au 11 janvier 2010, propose de découvrir la collection Brukenthal.

    Pour qui ne connaît pas le musée Jacquemart-André, hôte de cette exposition, il est nécessaire de préciser que le lieu et ses habitués sont en général très convenables. Le propriétaire n’est pas la plébéienne Réunion des Musées Nationaux inféodée à un ministère des affaires culturelles devenu serviteur de la pensée moyenne mais le plus honnête – même s’il a « vendu » le château de Chantilly à l’Aga Khan – Institut de France. Le musée Jacquemart-André est un hôtel particulier très joliment décoré, superbement meublé, bien conservé, mais sa qualité est aussi son malheur car ses collections permanentes ne sont que cela, de la décoration et du mobilier. C’est pourquoi s'y croise habituellement un public très courtois et relativement engoncé.

    Pour la collection Brukenthal se presse une faune plus mêlée, moins exigeante que les groupes habituels qui, malgré leur indéfectible goût de notaire, ont acquis par la force des choses une belle culture classique. Pire que se presser, elle se compresse, en particulier devant L’homme au chaperon bleu, minuscule tableau – par ses dimensions – qu’elle n’aurait guère remarqué si les affiches publicitaires ne l’avaient dénoncé comme l’œuvre maîtresse de l’exposition. Ironie de la nature humaine : c’est parce qu’ils l’ont vue en grand, en gigantesque même, sur les panneaux et les autobus, que les primates se précipitent sur cette petite représentation d’un élégant fiancé du quinzième siècle.

    Le regardent-ils vraiment, d’ailleurs, ce Van Eyck célèbre ? Bousculés par des guides paraphraseurs, entraînés par le flot ininterrompu de leurs semblables impatients, ils ne tiennent leur position que quelques secondes, sourient à la beauté de l’encadrement, chapardent quelques miettes d’une conférence et, repus, passent à autre chose : ils ont assez de matière à réciter pour les dîners en ville ou la machine à café. À l’exception peut-être du notoire couple de donateurs priants peints par Memling, d’une étrange beauté spirituelle, les autres tableaux, moins célèbres, de la section des Primitifs flamands de cette exposition ont à leurs yeux une valeur mondaine trop faible pour qu'ils soient considérés.

    Pourtant il faudrait qu’ils s’arrêtent et portent une longue attention à deux portraits d’Adriaen Thomas Key, l’un d’un homme mûr à barbe brune, l’autre d’un jeune homme blond. Le premier, plus élaboré, plus nuancé dans sa réalisation, paraît cependant moins touchant que le second, figure pleine de mystère et de beauté juvénile. Les deux font le souvenir de la sobre – malgré la collerette – mais véritable distinction masculine de ce temps-là. Ce sont des patriciens et cela se voit, sans se remarquer : n’est-ce pas une bonne définition de l’élégance ?

    Malgré les beautés de la collection Brukenthal, comme pour toute la peinture « ancienne » il est nécessaire de se prémunir contre le risque de l’admiration irraisonnée et inconsciente pour ces Primitifs flamands. À cette fin, il peut être salutaire de lire l’article que le grand Huysmans avait écrit dans L’écho de Paris du 28 décembre 1898 et titré « La Nativité chez les peintres Primitifs du Louvre » (réédité dans l’excellente compilation de ses Écrits sur l’Art parue aux éditions Bartillat en 2006). Passant en revue, au Louvre, les représentations du Christ enfant par les Primitifs italiens, allemands et flamands, Huysmans eut cette conclusion magnifique de grincements : « Les Jésus des Primitifs du musée sont, à de rares exceptions, des embryons boursouflés et mafflus, des nabots rondouillards, et presque tous ont, quelques mois après leur naissance, des figures d’hommes. » Au musée Jacquemart-André, les exclamations mécaniques des primates ravis devant la Vierge à l’Enfant de Memling prennent à cette lecture une tournure délicieuse.


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