Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

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  • Le manifeste du centre-ville (22 avril 2010)
  • Attirons-le dans un piège (19 avril 2010)
  • La divine comédie (30 mars 2010)
  • Les deux bourgeois (9 mars 2010)
  • Animer les natures mortes (4 mars 2010)
  • La vieillesse des modernes (3 mars 2010)
  • Le temps de l'autre (22 février 2010)
  • Cremaster (9 février 2010)
  • BHL et le dandysme (8 février 2010)
  • Le nu assassiné (4 février 2010)


    Le manifeste du centre-ville (22 avril 2010)

    Dans la Lettre volée, Edgar Alan Poe fait dissimuler une lettre de grande valeur - dont dépendent des intérêts stratégiques - dans une pile de courrier anodin : parfaite cachette, qui perd les limiers les plus fins et les sondeurs de murs les plus téméraires, et qui n'est découverte que par un de ces analystes romanesques sur lesquels s'adosse souvent l'œuvre de Poe. Adepte des sédimentations de papiers à lire, relire ou trier plus tard, rétif aux poubellisations trop rapides, j'ai toujours vu dans cette nouvelle une métaphore de mes piles qui contiennent, entre des articles d'hebdomadaires périmés et des photocopies de préfaces déchirables, quelques pépites justifiant à elles seules la méthode. Ce fut ainsi qu'à la dernière session de cet orpaillage intellectuel, je retrouvai un texte dont je n'avais gardé qu'un vague souvenir mais dont le titre significatif ne s'était jamais effacé de ma mémoire : Pour un dadaïsme microbien par Yann Kerninon.

    Ce superbe texte, extrait de Cahier d'ubiquité - tome 1 (éditions Hermaphrodite, février 2003), fait partie de ces rares textes qui font palpiter le cœur littéraire du lecteur. L'artisan des mots est ici un joailler expert, qui, commençant par une extraordinaire description du Lied der Deutschen par Nico, « l'égérie translucide du Velvet Underground, l'amie mélancolique des légendes gothiques et du romantisme européen » - dont j'ignore tout, pour ma part, et c'est là la force de la littérature que de convaincre sans montrer -, finit par une exhortation, en pastiche de manifeste, à un « dadaïsme microbien », « bras d'honneur dérisoire et permanent, radical mais fluide, modeste mais omniprésent, non spectaculaire mais terriblement efficace, irrécupérable car lui-même infinitésimal », autour duquel « s'agrégera l'univers ».

    Je n'avais pas gardé le souvenir de la force littéraire de ce texte, coincé dans un polycopié hétéroclite et soporifique titré « Humanisme et modernité ». Et pourtant elle est puissante, elle lie entre elles des considérations raffinées ou tonitruantes sur le romantisme allemand, incarné par son hymne, « une plainte tragi-mélancolique à partir de laquelle une joie est possible », sur la soupe idéologique des années cinquante, « décorum d'une nouvelle mascarade où un nouveau visage du cynisme moderne pourra se trémousser », sur la postérité du nazisme, dont on n'a « éradiqué que la partie la plus spectaculaire, qui se trouve être aussi la moins dangereuse », sur les camps à venir, qui « n'auront même plus de murs », sur les hommes debout et les hommes couchés et sur les menaces microbiennes intuitées par René Char, auxquelles il faut opposer ce dadaïsme microbien - nom « ridicule et qui se revendique comme tel ».

    Kerninon, en plus d'être bon écrivain, est malin au point de ne pas tomber dans le piège d'une croyance en un « dadaïsme contemporain », car « de Cabaret Voltaire, il n'y en aura plus. Celui-ci ne serait que dissous dans le désert de l'époque dont la densité est maintenant si grande qu'il transforme tout ce qui se montre à découvert et offre la moindre prise en une momerie ridicule dont on peut, après huit jours, faire des objets publicitaires ». Pourtant, son petit bijou littéraire finit de manière désertique : le « dadaïsme microbien » est un genre de Fight club où chacun gagne son supplément d'âme par de petites filouteries. Le style n'y change rien, car « des agents de l'ombre, des joueurs à la fois amusés et sérieux, des banquiers distillateurs de farces, des plombiers créateurs d'enchantements, des demi-saboteurs gentiment terroristes qui sèmeraient sur le monde d'infimes merdoiements, de subtiles dissonances, tels des pets d'enfant » constituent en réalité non une cohorte d'esthètes superbes mais une armée de petits médiocres qui ajoutent la lâcheté à la soumission.

    Cette réponse purement horizontale à la machine broyeuse d'âmes de la modernité n'est pas moins stérile qu'un « néo-dadaïsme » voué à la publicité. La force d'assèchement du désert est si grande que les petits sabotages, même multipliés, ne seront jamais que des entrefilets séparant les dissertations consciencieuses des animateurs culturels, des épouvantails en carton pâte participant à la stratégie de peur et de méfiance des faiseurs de bruit. Les saboteurs n'existent-ils d'ailleurs pas déjà ? Yann Kerninon ne les a pas vus - peut-être parce qu'ils ne flânent pas en centre-ville - mais chaque jour, des milliers de ces petits dysfonctionnements qu'il appelle de ses vœux se produisent : on appelle cela la délinquance. Qui, plus que les gamins voyous, ou leurs grands frères, est plus rétif à l'impératif de production ? Qui, mieux qu'eux, forme une « armée informelle, dadaïste et inorganisée » de « soldats qui haïssent l'uniforme » et qui « ignorent les règlements, portés qu'ils sont par un sens inné et terrible de l'éthique » ? On pourrait rétorquer que ce sont des dadaïstes microbiens qui s'ignorent et qu'il faut, pour que ça marche, « dissoner » en sifflotant les airs de Velvet Underground ou en citant Huelsenbeck ; on pourrait dire que l'éthique particulière du voyou n'en est pas vraiment une, du moins n'a pas la même valeur que celle d'un employé de bureau qui planquerait les trombones : ce ne serait que snobisme. Hélas pour Yann Kerninon, il faut bien constater que l'univers ne s'agrège pas autour de cette force. Au contraire, la croissance du désert s'accélère encore par son bras.

    Pourquoi, alors, cet échec ineluctable du dadaïsme microbien ? C'est, peut-être, parce que le diagnostic n'est pas tout à fait exact, pas tout à fait franc. Ces incontestables « colonnes de fumées des hommes que l'on consume dans un bain de chagrin », Yann Kerninon ne dit pas vraiment qui les fabrique. Sa cible la plus claire est l'industrie productiviste, alors qu'il faudrait plutôt combattre la pensée tertiaire consumériste. De même qu'il n'a pas vu l'armée de réserve de ses dadaïstes microbiens, il n'a pas vu non plus ce qu'est la France de ce jour : il y a bien longtemps que dans les quelques usines qui subsistent, les trente-cinq heures et les conventions collectives ont remplacé le fordisme, qu'en gare les protagonistes de la Bête humaine se sont transformé en presse-boutons lunatiques. Vitupérer contre les militaires et les manufactures, quand la conscription a disparu et que le prolétariat ouvrier a fondu, a l'avantage d'épargner le lectorat habituel de ces essais mordants. Le fascisme, à supposer que ce terme épuisé convienne, encore une fois a changé de masque et le cynisme est sûrement plus du côté des employés de bureau et des professeurs dont les « merdoiements » sont nettoyés dans la nuit par des sous-prolétaires et dont les méfaits de la jouissance consumériste sont, même si délocalisés, bien réels.

    Ce que Pour un dadaïsme microbien a de glaçant, c'est que c'est justement à ceux dont le cynisme réel est déjà largement maquillé par la société de consommation que Yann Kerninon semble offrir une rémission à bon compte, une absolution dans le mensonge. Le désert ne décroîtra pas parce qu'un vendeur aura déprogrammé la longueur de la vis Ikéa - ce ne serait qu'un accident industriel de plus - mais parce que des individus, des hommes mus aristocratiquement, auront décidé d'arrêter de jouir de leur mobilier vulgaire. Le sabotage à la marge de la grande machine à plaisir ne peut pas être autre chose qu'un divertissement, qu'une animation culturelle de plus. Il est nécessaire, pour bien faire, de renoncer en vérité et individuellement à ce qui fait la laideur du monde et le malheur des gens, de borner la société de consommation à sa portion congrue, à sa fonction minimale, et surtout de ne pas lui laisser animer ni nos décors, ni nos vies, ni nos âmes.

    Pour cela, il faut opposer à la joie obligatoire dont la variété d'avant-garde, les farces et les espiègleries ne sont que des déclinaisons supplémentaires - contrôlées et entretenues, comme tous les canaux de la jouissance moderne, par les séides du désert - la morgue de l'honnête homme ; il faut aussi méditer les exemples supérieurs pour s'extraire de l'horizontalité écrasante à laquelle la pensée de Kerninon, finalement, ne permet pas d'échapper. Les Chrétiens, grâce aux Évangiles, ont la chance de bien connaître le désert et ils ont l'espérance de la possibilité d'une résistance : le Christ, dans son humanité, a subi et a repoussé toutes les tentations auxquelles chaque homme est soumis. Pour les athées, il y a urgence à prendre, dans la Littérature et dans l'Histoire, des références d'insoumission. À travers elles pourront d'ailleurs se former la coalition des hommes de bonne volonté - ceux qui sauraient, du moins, dépasser leurs haines et leurs invectives - coalition pour la beauté et le bonheur dont l'arc pourrait s'étendre de Michel Onfray, qui rédigea la préface des Cahiers d'ubiquité, au Pape. Voilà un groupe pour lequel la rédaction d'un manifeste - si tant est que cette méthode ne soit pas intrinsèquement grotesque - aurait une efficacité tangible, en plus d'une sacrée allure de forme !


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    Attirons-le dans un piège (19 avril 2010)

    Nous reproduisons ci-dessous un texte d'une grande justesse écrit par Monseigneur Bagnard, évèque du diocèse de Belley-Ars.

    Ses livres étaient déjà dans les cartons ; les valises presque bouclées, il s'apprêtait à rejoindre le pays et les lieux où il avait oeuvré avant d'être appelé par Jean-Paul II à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi en 1981. Il allait pouvoir retourner avec joie aux études.

    Et l'impensable s'est produit ! Il était choisi par ses pairs pour succéder à son grand ami Jean-Paul II, sur le Siège de Pierre. Comment interpréter l'événement ? L'achèvement en beauté d'une carrière brillante qui le portait au sommet ? ou bien la descente aux enfers ?

    Dans les jours précédant le Conclave, un dessin humoristique circulait dans les chaumières. On y voyait les cardinaux s'avancer en file indienne, tenant à la main la chaussure qu'ils avaient ôtée de leur pied droit. Il s'agissait pour chacun d'essayer un énorme soulier qui trônait devant une cheminée. Les pieds ridiculement petits des cardinaux allaient d'évidence nager dans l'immense chaussure du géant qui venait de disparaître. A côté de lui, ils avaient l'air de lilliputiens ! Sur leurs visages se lisaient l'appréhension de devoir montrer à tous la disproportion des pointures.

    A entendre les premières paroles du nouvel élu, c'était bien ce sentiment de faiblesse qui perçait derrière les premiers accents de sa voix et ses gestes mal assurés. Au balcon où il se présenta, juste après l'élection, il prononça deux phrases seulement : « Les cardinaux m'ont élu, moi simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur. Ce qui me console, c'est que le Seigneur sait travailler et agir avec des instruments insuffisants » (19 avril 2005, jour de son élection). Le 24 avril, quelques jours après, il ajoutait : « Priez pour moi, pour que j'apprenne toujours à aimer le Seigneur. Priez pour moi afin que je ne me dérobe pas par peur devant les loups ».

    Les loups n'allaient pas tarder à donner de la voix. Première nouvelle à sensation : à 13 ans, il avait été enrôlé dans les jeunesses hitlériennes : n'était-il pas un crypto-nazi ? Avec l'affaire Pie XII, il devenait un supporter caché de l'hitlérisme. A Ratisbonne, en 2006, il devenait un islamophone notoire, prêt à réveiller les guerres de religion. Avec la Fraternité Saint Pie X, il apparaissait comme un opposant résolu au Concile Vatican II. Avec Williamson, négateur de la shoah et de l'existence des camps de la mort, il venait renforcer les rangs des négationnistes ! Avec le Brésil, il montrait le visage d'une Eglise intransigeante, impitoyable, moralisante et dénuée de miséricorde. Sur le continent africain, il devenait un traître à la cause des malades atteints du sida. Ces dernières semaines, étaient dévoilées ses nombreuses ‘collusions' avec la pédophilie. Et s'il était lui-même un pédophile ?

    Au total, cela fait quand même beaucoup pour un seul homme ! Mais impossible de douter, puisque « c'est écrit dans le journal », « ça passe à la télé ». Et aujourd'hui : « c'est sur internet ». Il devient urgent de le faire taire !

    En cette circonstance, la lecture d'un passage du Livre de la Sagesse est instructive : « Traquons le juste, attirons-le dans un piège puisqu'il nous contrarie, il s'oppose à notre conduite. Il nous reproche de désobéir à la Loi de Dieu... Il est un démenti pour nos idées. Sa simple présence nous pèse car son genre de vie s'oppose à celui des autres, sa conduite est étrange » (Sg 2, 10-13).

    Il s'agit en effet de traquer les moindres paroles du Pape, de surprendre le moindre de ses gestes ; et à la faveur d'une virgule ou d'un accent, de reconstruire son discours. Ceux qui sont doués d'une double vue - les 'Voyants', ils sont nombreux parmi les informateurs - ceux-là se considèrent comme habilités à exprimer sa véritable pensée et à la présenter au monde sous le sceau d'une crédibilité absolue.

    D'où vient cette ardeur missionnaire ? De la crainte éprouvée de son audience qui risquerait de contrecarrer celle des autres ! On mesure, en effet, l'impact d'un homme à la puissance des forces qu'il déclenche contre lui. On ne cherche pas à réduire au silence celui qui n'a rien à dire ; au contraire, on le laisse occuper l'écran, ce qui permet aux gens de l'ombre d'agir tranquillement pour mieux façonner à leur convenance les esprits assoupis !

    Et surtout, à travers la personne du Pape, on atteint toute l'Eglise. On discrédite à la fois les évêques, les prêtres, les diacres, les religieux et tous les catholiques. L'invitation implicite leur est faite de quitter ces 'mauvais lieux', d'aller renforcer les rangs de tous les honnêtes hommes... le rang des hommes pleinement intègres !

    Les prêtres catholiques sont particulièrement visés, car on les soupçonne d'être très malheureux dans la vie qu'ils ont choisie, d'ailleurs, choisie sans bien savoir. S'ils étaient mariés, comme ils seraient heureux, dynamiques et équilibrés, surtout en ces temps où le mariage est en passe d'être une formalité sans contenu ! En devenant Monsieur Tout-le-monde, ils deviendraient beaucoup plus proches du monde !

    Dans cette humanité qui s'organise sans Dieu, voilà ce que, justement, viennent contredire les propos de ce Pape qui disait naguère : « Celui qui ne donne pas Dieu donne toujours trop peu ! » Ou encore : « Le monde veut voir chez les chrétiens ce qu'il ne voit nulle part ailleurs ».


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    La divine comédie (30 mars 2010)

    Échapper à une vulgarisation dépassant le bon sens semble devenir plus qu'un luxe pour les monstres sacrés : mais une littérale quête du Graal. Du fictif Sherlock Holmes récemment assujetti aux enfants terribles jusqu'au cadavre chaud de Marie Antoinette, esclave humiliée du « glamour » puéril de Sofia Coppola, les exemples abondent. Que craindre alors pour la Divine comédie de Dante Alighieri, dont on vante la qualité immersive à la genèse de médias dérivés, parmi eux un film (Hannibal de Ridley Scott) ou pire encore, une « œuvre vidéoludique » ? Et bien pareille chute pour l'œuvre même de l'apothéose, une chute susceptible d'entraîner à terme toute la culture de la pré-renaissance avec elle.

    Pareil pillage n'est pas neuf. La plus célèbre œuvre de Dante n'a porté le titre de « Divine » qu'après sa mort, contrecarrant sa volonté initiale d'universalité du vers. Mais il demeure que des nombreuses traductions du célèbre poète Florentin, les plus modernes ont souvent brillé par leur orgueil académicien, exagérant la puissance dudit vers dantesque ou le déshonorant par l'exhibition de pages entières consacrées aux notes ou trop didactiques fiches de lectures. Est-il seulement besoin de rappeler que l'auteur de la « vie nouvelle » ne cherchait la vulgarité de la langue italienne que pour commenter ses écrits à même ces derniers, parvenant de ce fait à les sauver de futures interprétations qu'il savait intempestives ? Celles-ci ne sauraient en effet être autres que maladroites face à une pareille démarche, puisque didactiques d'un texte déjà paré de ses propres commentaires ; elles forceraient à ne pas voir sa beauté, occultée par l'attention portée à ses ornements stylistiques. Beauté balayée par une terrible volonté de faire dire à l'auteur ce qu'il n'a pas même suggéré, vendant sa parole volée à l'image de l'usurpateur magicien Simon, qui faisait commerce de la prière. Une pareille démarche, hélas ressuscitée à notre siècle, pourrait aller jusqu'à taxer Dante d'islamophobe, puisqu'il fait apparaître Mahomet éventré au vingt-huitième chant de l'enfer... Anticlérical ? Pourquoi pas. Fasciste ? Très bien. Il est vrai qu'au delà d'espérer la pauvreté du clergé, il justifie tout impérialisme par décret divin (« Ah ! Vous qui devriez mieux obéir... »), donc il l'est ! Dante n'aura pas été le seul monstre sacré dénaturé par une vision trop contemporaine, assurément anachronique. Même l'opéra de Preisner, en dépit de sa volonté à rendre hommage au poète, tombe dans le piège d'une composition musicale en accords, peu adaptée aux vers ancestraux de l'œuvre. Cette démarche justifie dans son fond plus de limites que de clairvoyance, ainsi que le disait Alexis de Tocqueville.

    Et c'est dans ce terrible contexte que s'érigent à nouveau en magasin les « œuvres complètes » de Dante, aux traductions dirigées par Christian Bec. Si, pour des raisons évidentes, on pourrait craindre que le volume soit lui aussi exempt des prédictions dantesques - « Chanson, je crois que rares seront ceux qui entendront bien ton propos. » - force est de constater qu'il compte parmi les meilleures traductions du Florentin aujourd'hui disponibles en librairie.

    Certes, la troupe des auteurs s'attarde en de longues introductions, par lesquelles on ne peut plus guère échapper aux recherches de sens par le chiffre, faisant ardemment kabbale de la Divine comédie. Argument certes vérifié, mais épuisé par l'usure - étonnamment mais heureusement reconnu comme tel par Christian Bec lui-même. Certes, nulle parade n'est trouvée pour traduire avec habilité certains hapax dantesques, abondant à partir du neuvième chant du Paradis (à titre d'exemple « Dieu, lui, voit tout : et ta vision s'en-lui-e »). Mais la maladresse trouve bonne excuse dans le fait que Dante use essentiellement du tragique au paradis, négligeant l'élégiaque qui le caractérisait jusqu'aux chants du purgatoire. Concédons également que les variations dans le sens du vers demeurent notablement rares et justifiées par un souci de respecter le rythme initial de l'œuvre. Et ce respect teinté d'humilité, frôlant une appréciable austérité, se retrouve en bien des points du recueil.

    Parmi eux, on peut apprécier la brièveté des rares notes de lecture, évitant de scinder la lecture par une démarche académicienne. Humblement, elles ne se limitent qu'à de rapides notes biographiques concernant les personnages rencontrés par Dante, évoqués par Virgile ou encore par Béatrice, guides successifs du poète jusqu'à sa sanctification. Une pareille discrétion des traducteurs est appréciable, leur concédant un plaisir de lecture aucunement troublé par leur intervention. L'exploit - car la discrétion peut hélas en être - se double du fait que le texte a été traduit à partir des écrits originaux de Dante et non plus d'une des nombreuses œuvres de copistes l'ayant succédé au fil des siècles. Si la démarche mérite d'être saluée, elle ouvre également la voie à une certaine honnêteté littéraire, à savoir celle de restituer les erreurs initiales de l'auteur, concernant par exemple quelques maladresses d'étymologie. Conserver humblement l'imperfection d'une œuvre pourtant affublée du colibri « divine » la définit pleinement dans son sens initial, à savoir ostensiblement populaire, et rend donc plus grâce à son auteur que bien de flatteuses thèses. Mais la dernière touche de la troupe copiste est loin d'être la moins habile. Car la conservation des allitérations, essentielles à la compréhension d'une poésie orale initiale et non plus pillée par le temps, est ici assurée. Évidemment, il est impossible de rendre ces subtilités plus perceptibles que dans leur langue mère, subtilités paradoxalement ostentatoires à la lecture des paroles de Pietro Della Vigna étouffant, sa gorge se serrant à mesure qu'il achève sa tirade destinée à Dante :

    « Qui le strascinemero, e per la mesta
    selva saranno i nostri corpi appesi,
    ciascuno al prun del l'ombra sua molesta »


    Mais ces habilités ne justifient pas mieux la présence des œuvres de Dante dans nos bibliothèques que leur propre fond. N'évoquons pas une fois encore les thèses cléricales, éloge à l'Empire romain, recherche de l'aimée Béatrice ou obscure biographie de celle-ci ; car ce qui est ici évoqué, c'est l'idée d'apothéose volontaire, de mutation vers un idéal tant humain que supérieur. Une mutation qui, selon lui, amènerait son sujet à être transcendant par rapport à lui même, à communier intégralement avec son créateur, partageant sa sagesse et sa gloire, faisant un avec la seule véritable humanité et délaissant toute animalité aux meutes dont ainsi il s'échappe. Si le lecteur moderne est tantôt piqué par la foi religieuse du poète, il faut concevoir que pareille leçon reste et demeure universelle : une quête qui justifie la présence d'une pareille et humble étude en cette page, consacrée à l'idéal d'un masculin transcendant. Si elle se réclame ouvertement inspirée des confessions d'Augustin, vénéré par le poète pour incarner la réussite d'une pareille quête, « allant du mauvais au bon, du bon au meilleur et du meilleur à l'excellent », la Divine comédie la pousse à de plus profonds replis.

    Cette œuvre, faisant suite logique à la « vie nouvelle », demeure donc dans l'idée de regagner la nature humaine initiale, raffinée par noblesse naturelle mais déchue sitôt le péché originel accompli par Adam. Fuite de l'imperfection à nouveau soulignée par Alexis de Tocqueville, assurant que l'homme se doit de se parfaire en tout temps, en tout lieu, dans le devoir à long terme de faire coïncider son être avec son plus haut idéal, ne pouvant que coïncider avec la volonté divine. En d'autres termes, redevenir la plus belle créature de Dieu, sachant vivre avec un littéral raffinement créatif dans la moindre pensée : abandonner à jamais toute bassesse, toute désinvolture de soi. Le processus de cette élévation à un idéal demeure tardif dans l'œuvre dantesque, bien qu'évoquée dans « le banquet » et « la monarchie ». Elle cherche ses fondements à la fin seulement du cheminement infernal, supposant en premier lieu que l'élévation vers un pareil idéal de noblesse intérieure est facilitée par le haut atavisme... pour ne pas dire exclusive. Ainsi, lorsque Virgile laisse Ulysse dialoguer avec Dante, l'ancestral héros lui tient de pareilles paroles :

    « Songez à la semence qui vous est transmise
    vous n'êtes pas créés pour vivre en brutes,
    mais pour chercher vaillance et connaissance ».


    Et nous sommes bien des siècles avant Nietzsche, son surhomme et sa volonté de « devenir ce que l'on est », qu'on se le dise. L'atavisme (ou « mémoire du sang »), garantissant à lui seul la noblesse de ceux qui partageront son sang, est pour Dante une raison déjà suffisante pour mériter sa place en de hautes sphères de son œuvre. Sa rencontre avec Corrado Malaspina au pied du jardin d'Éden ne se justifie que par la gloire de son nom, ayant assuré à ses porteurs une facilité d'accès à un idéal humain de noblesse, de raffinement et d'une sagesse exquise... s'ils venaient à en chercher l'accès.

    Pareil lien entre le haut idéal de l'Homme par lui-même et atavisme s'explique par le fait que celui-ci, remontant au premier des hommes, est intimement marqué par le péché originel. Ce n'est qu'une fois celui-ci lavé du sang de Dante qu'il accède à une transparence de la mémoire, pouvant enfin faire un avec la béatitude grâce aux dons alors épurés de glorieux ancêtres. Seul, il n'est qu'une lettre. En acceptant son noble et bel atavisme, il devient une phrase. En le remontant jusqu'au premier homme, il devient un langage universel, ambition ultime du poète concernant la Divine comédie. L'atavisme, vaisseau des traits ancestraux, est illustré avec élégance lors de la rencontre de Dante avec son ancêtre. S'il lui confirme une noble ascendance, celle-ci ne semble aucunement innocente quand à l'ambition et la qualité littéraire du Florentin, comme si elle était directement issue d'un cheminement de générations :

    « Vous êtes mon père ; de vous
    me vient ma pleine audace à discourir ».


    Mais accéder au plus haut de soi, dans l'absolutisme d'un anoblissement de l'être, reste toujours un choix, puisque défini comme divin ; donc garant du libre arbitre, sur ce que l'on fait comme sur ce que l'on est. Dante sait que les nobles d'esprit seront très peu à « manger du pain des anges », car rares sont ceux qui sauraient reconnaître la béatitude lorsqu'elle s'offre à eux, docile, leur offrant d'évoluer. D'où peut-être le travail de sa représentation, faisant de Béatrice une icône ? Lorsque celle-ci se présente pour la première fois au poète - littérale porteuse de béatitude puisqu'il est écrit que « les choses sont consécutives à leur nom » -, sa première pensée, au delà même de l'amour, concerne le fait que très peu parlent d'elle en sachant seulement qui elle est et surtout ce qu'elle incarne.

    Pourtant, son apparition aux premières pages de la « vie nouvelle » est accompagnée de la phrase suivante : « Apparuit iam beatitudo vestra » (« Voici venir votre béatitude »), finalité que Dante pourtant atteindra seul, laissant même son guide, Virgile, derrière lui. Ceci, en dépit de sa volonté à mettre ses connaissances à portée de tous, par l'usage de la langue vulgaire, de son très méconnu « banquet » jusqu'à son œuvre la plus célèbre et aveuglément célébrée.

    L'accès à la noblesse de l'être, à son propre idéal, demeure commun et accessible à tous, à la condition que tous acceptent ses trois condiments nécessaires : perception, travail, rejet de toute paresse. Trois vertus qui mèneront l'érudit nouveau à se « savoir-haut-vivre ». La perception en premier lieu, essentielle pour traduire, sinon reconnaître les ponts vers la béatitude, offerts par cette dernière en tout instant mais se heurtant à la cécité humaine. L'aveuglement volontaire, bête et ostentatoire, symbolisé par le fier Capanée scandant « Tel je fus vif, tel suis-je mort ! » dans le quatorzième chant de l'enfer. Virgile dira de lui que ses affronts sont pour lui les seuls joyaux qui siéent à sa poitrine, constatation qui trouvera un écho dans une toute aussi amère, de Dante cette fois-ci, élan d'incompréhension face à la volonté populaire (en fière cécité et volontairement fermée à l'idée d'accéder au raffinement, au beau, au plus grand de soi) à qui il adresse ces vers :

    « Ne comprenez vous pas que l'homme est né
    larve, pour former l'ange-papillon
    qui vole libre et nu vers la justice ?
    De quoi se gonfle si haut votre cœur,
    puisque vous n'êtes qu'imparfaits insectes,
    semblables à de vers inachevés »


    Et bienheureux le petit nombre assis à la table ou l'on mange du meilleur pain ! Il est vrai qu'accéder à la noblesse intérieure est défini comme un véritable travail, un labeur dont la genèse est éprouvante. Se confrontant plus encore à la paresse humaine qu'à sa cécité, Dante justifie par ce seul heurt involontaire - car il souhaite que tous le suivent, que tous s'élèvent, d'où l'utilisation de l'italien et non du latin, de fréquents vers didactiques et biographiques - son image de poète résolument seul face à un monde ignorant du fond de ses paroles, pourtant modulées pour frôler l'universel.

    Mais c'est en constatant qu'encore épuré de noblesse intérieure, toujours marqué de ce qui salit l'être, il fera fuir Béatrice, que s'imposera à lui la nécessité de s'améliorer, savoir vivre au plus haut de lui-même. Force est de constater que la réussite d'une pareille apothéose ne se mesure pas par l'estime de soi mais bien par l'empathie, en mesurant l'aura qu'exerce l'être ainsi transcendé. « Plutôt que de peu parler de moi, autant ne pas en parler du tout » déclara Dante dans son banquet, avec l'exactitude qui lui valut d'être souvent paraphrasé. Et c'est bien en cela que se mesure le paradoxe de la quête menant un homme à son propre raffinement : sa réussite ne s'estime, ne se quantifie qu'à la confrontation avec l'autre et la renommée universelle qui en découle. Justification première de la présence de guides successifs à l'apothéose de Dante, lui permettant d'être exceptionnellement simple spectateur d'une apothéose - la sienne - afin qu'il puisse la retranscrire à l'écrit : une faveur des cieux, jusqu'alors seulement accordée à Morphée, Jésus et Saint Pierre.

    L'exigence dans le travail de cette apothéose est notable, comparable en analogie à celui exigé aux parnassiens. J'évoquais plus haut la paresse, ennemi intime de tout changement, toute mutation qui différencie la haute vie de la simple existence. Car elle ralentit le travail de l'homme en quête de sa plus haute nature en lui en faisant ressentir les difficultés, en exagérant les lassitudes et impressions de futilités pour cette mission, narcissique mais messianique. Le banquet de Dante définit très justement la paresse d'apprendre et d'évoluer comme digne de blâme, porteuse du baptême d'abomination.

    Les textes d'un pamphlet sont tels l'Ophélia noyée : c'est à ses remous dans l'eau qu'on en découvre la dépouille. Et ceux-ci se trouvent dans le vingt-quatrième chant de l'enfer, dans lequel Dante ose honteusement se reposer après une éprouvante marche, bravant Virgile qui intervient alors en ces mots :

    « Il te faudra mieux dompter ta paresse (…)
    Ce n'est pas sur la plume
    que l'on gagne honneur, ni sous la couette :
    quiconque use sa vie sans renommée
    laisse au monde une marque aussi infime
    que dans l'air la fumée, dans l'eau l'écume »


    Ce sermon trouve écho dans une terrible tirade du même guide, destinée à Dante afin qu'il visualise ce qui attend l'homme qui s'arrête avant d'atteindre son idéal, effrayé par la hauteur du parnasse :

    « Il manque à ces esprits l'espoir de mort,
    et leur aveugle vie rampe si bas
    qu'ils sont jaloux de tout sort différent.
    Le monde a laissé perdre leur renom ;
    miséricorde, équité les dédaignent ;
    Ne discourons pas d'eux : Regarde et passe. »


    Mais Dante ne se confine pas à une vision pessimiste de l'étendue de cette apothéose, prétextant qu'elle est une conséquence naturelle à laquelle tout homme est invité, « tenté » en tout instant. Il voit l'homme sans gloire comme un animal de la nature, laquelle demeure issue de la main de Dieu et se caractérise par son ordre naturel, poussant toujours ses éléments à chercher à atteindre leur perfection. L'œuvre de la Divine comédie n'existe que pour influencer le libre arbitre, priant le lecteur d'admettre et suivre cet instinct de la nature, poussant le bas vers le très haut. Virgile résumera pareille constatation, paraphrasant « la monarchie » de son élève :

    « ...Nature prend son origine
    dans la pensée de Dieu et dans son art.
    Et si tu sais si bien lire ta Physique,
    tu trouveras, vers les premières pages,
    qu'autant qu'il peut, votre art suit la nature,
    tel l'élève son maître : De la sorte,
    votre art est comme petit fils de Dieu.
    Des deux, nature et art – si tu resonges
    aux premiers vers de la genèse – il faut
    que l'homme tire vie et qu'il progresse. »


    Cette vision optimiste d'une quête de la perfection, irrémédiablement vouée à la réussite pour l'homme vaillant, hante les œuvres complètes de Dante. En premier lieu, par l'idée que cette élévation gagne en simplicité et en légèreté à mesure qu'elle fait approcher son élu vers les sommets du « savoir haut vivre ». En effet, il faut se souvenir du sixième chant du purgatoire, dans lequel on peut lire :

    « Et moi : Seigneur, hâtons nous davantage !
    Je ne sens plus comme avant la fatigue,
    et vois comme grandit l'ombre du mont ».


    La finalité d'une pareille escalade vers la noblesse d'esprit est simple pour Dante, irrémédiablement croyant : une communion avec Dieu en tout instant, permettant à l'homme raffiné de disposer de son pouvoir créatif, et donc, de moduler sa vie toute entière selon sa volonté, désormais transcendante et absolue. Qu'importe alors toute incompréhension, toute haine de la foule demeurée ignare, « car elle (la vie communiée, « vie nouvelle ») est bienheureuse, n'entend rien : gaie parmi les premières créatures, tournant sa sphère, elle jouit de soi. » Le mouvement rotatif ici évoqué est pour Dante la signature de Dieu, offrant à l'objet ainsi consacré une partie de son pouvoir continuellement en création. Et faire de son être tout entier un chef d'œuvre en pareille mutation créatrice, voilà la définition même du plus haut, du plus transcendant savoir-vivre.

    Voici pourquoi cette lecture des œuvres de Dante se doit de figurer au portail du dandysme, sinon du cercueil encore ouvert des parnassiens, en dépit des siècles qui l'en éloignent. Outre les exactes prophéties du poète, quoi qu'assurément involontaires (prédisant que les artistes de demain maudiront leur art pour justifier leur médiocrité, ainsi « qu'un mauvais forgeron maudit son fer »), cette théorie de l'élévation volontaire de l'homme vers sa plus haute nature, la plus raffinée et continuellement en création, justifie à elle seule la lecture de ces œuvres complètes, brillantes de l'excellent et discret travail de traduction. Boèce, autre guide de Dante, prophète de la vanité de la victoire populaire, n'en vit assurément que les prémices. Car à l'aube des vulgarisations successives de la divine comédie, au travers de traductions simplifiées, modernisées, de films ou de divertissements, ce sont bien les paresseux craints par Dante qui prennent sur lui l'ascendant. En effet, en dépit de toutes ces vulgarisations destinées à rendre la lecture plus abordable, nous nous heurtons toujours aux mêmes réactions face à la densité de la Divine comédie : « Oh, c'est trop long ! »

    Simon Weinzaepflen


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    Les deux bourgeois (9 mars 2010)


    Les deux bourgeois
    Une prospective des Beaux-Arts au vingt-et-unième siècle

    « Contemple-les mon âme ; ils sont vraiment affreux ! »
    Charles Baudelaire in Les Aveugles

    Un des traits essentiels de la civilisation occidentale, et particulièrement française, qui est rarement explicité et qui pourtant traverse, soutient et décore la grande littérature – celle de Balzac, Flaubert et Proust notamment – est la cohabitation non pacifique de deux bourgeoisies. Cette guerre larvée, décrite en filigrane par ces auteurs dont la propagande littéraire explique le mordant par un snobisme d'arriviste mondain, est pourtant à l'origine d'une partie de la laideur du monde, du malheur des gens et, pire que cela, de la faiblesse de l'Art contemporain.

    Il s'agit donc de distinguer derrière le mot « bourgeoisie », derrière la classe de ceux qui, suffisamment aisés, peuvent ne pas se contenter de survivre, deux grands ensembles opposés : la bourgeoisie d'argent et la bourgeoisie traditionnelle. Dans la Comédie humaine, l'aristocratie restaurée n'est rien d'autre qu'une bourgeoisie et pourtant Balzac la décrit d'une plume souvent fascinée, malgré ses travers, alors qu'il est sans pitié pour l'argent trop frais, jusqu'à être d'une extrême cruauté romanesque, dans le Père Goriot notamment, pour les commerçants enrichis et les financiers retors.

    La bourgeoisie traditionnelle n'est certes pas à idéaliser. Ses défauts et ses vices sont nombreux, à commencer par son incontestable hypocrisie et sa revêche bigoterie, croyante ou athée. Cependant, elle se plie, contre l'idéologie du désir et du profit immédiats, les deux grands maîtres de la bourgeoisie d'argent, à ses devoirs : éducation honnête des enfants, défense des valeurs – travail, effort, études, liberté, honnêteté, etc. – respect des pauvres et des anciens auxquels s'ajoute un scepticisme typiquement français envers la « nouveauté » ou la dernière fumisterie à la mode. Comme détentrice des traditions, elle est freinée naturellement – même si elle y succombe parfois – dans le cynisme affairiste : elle est familière du remord, entretenu par le sentiment religieux ou humaniste, elle se perd pour le panache qu'elle a emprunté à la noblesse d'Ancien Régime, elle est dépositaire de la culture, des mœurs et des usages, de ce qui est en somme peu atteignable par l'argent et au contraire assez gênant pour les affaires.

    Ces qualités « morales » furent autant de faiblesse historiques et, plus ambitieuse et moins scrupuleuse, la bourgeoisie d'argent fut toujours la plus maligne. En France par exemple, il fut un temps où le pouvoir réel, celui de façonner les peuples, c'est-à-dire de contrôler les esprits, était avant tout politique, car le politique était fort. À la fin du dix-huitième siècle, si la bourgeoisie d'argent voulut investir la politique, c'était parce que le pouvoir s'y trouvait et que l'intrusion dans le monde culturel par les Humanistes des Lumières, frange intellectuelle des libéraux économiques de l'époque, n'avait permis d'atteindre qu'une petite élite de beaux causeurs très minoritaires face à un catholicisme enraciné dans la population. Ce fut donc politiquement, par la Terreur, que la bourgeoisie d'argent d'alors fit reculer la bourgeoisie traditionnelle, en éliminant physiquement ses membres – par la guillotine ou l'émigration – et en sapant ses valeurs par une chasse inique du bas clergé. Sous la Troisième République radical-socialiste, ce fut encore politiquement que la bourgeoisie d'argent et ses idiots utiles firent œuvres d'asservissement, faisant expulser les Congrégations, notamment enseignantes, par les forces de maréchaussée.

    Mais quand, dans la deuxième moitié du vingtième siècle, le pouvoir politique fut devenu trop faible – à cause de la démagogie des politiciens qui se suicidèrent, à l'image de Valéry Giscard d'Estaing, dans la démocratie d'opinion – la bourgeoisie d'argent investit massivement le culturel et le social, là où pouvait se continuer un insidieux travail de police, à l'abri des réactions brutales du peuple – Chouans, Commune de Paris, Ligues des années Trente – qui ne peut pendre au premier poteau venu que des maîtres incarnés et identifiables. Schématiquement, à partir des années Pompidou, la bourgeoisie traditionnelle fut comme maintenue artificiellement en vie pour servir d'épouvantail, sous le nom de « conservateurs » ou de « réactionnaires », et assurer ainsi à la bourgeoisie d'argent le monopole des « idées » et des bonnes places dans l'appareil économique tertiarisé. Un habile travail de falsification historique fut mené pour assimiler la bourgeoisie traditionnelle à la collaboration vichyste, comme si la Résistance n'avait pas compté dès le début jusqu'à des membres de la mouvance Action Française et l'Église catholique beaucoup des sauveurs de Juifs. L'existentialisme à la française élaboré par de plus planqués citoyens offrit en parallèle les justifications philosophiques d'une rhétorique réductrice, adaptée plus tard en la dialectique disqualifiante de « Lepénisation des esprits » et des piqures de rappel furent régulièrement administrées, comme la célèbre Idéologie française de Bernard-Henri Lévy ou le film Amen de Costa-Gavras.

    La bourgeoisie traditionnelle et les artistes qu'elle produisait furent ainsi massivement – malgré quelques résistances réelles ou entretenues pour donner le change, conserver de solides épouvantails ou liquider le gênant ouvriérisme rouge – expulsés des sphères culturelles où se tenait le pouvoir réel qui, de plus en plus, quittait la politique. Ce fut pourquoi mai 68 fut non pas une tentative de prise de pouvoir politique, même si elle aboutit in fine au remplacement de Charles de Gaulle par le plus libéral Pompidou, mais l'émergence officielle d'intellectuels qui raflèrent toutes les places influentes, cooptés par la bourgeoisie d'argent dont ils furent les plus efficaces serviteurs en accompagnant théoriquement la désindustrialisation commençante. Le dédain récent de Daniel Cohn-Bendit, au soir de son excellent score aux élections européennes, pour l'élection présidentielle française, prouve à quel point certains savent où se situe le pouvoir réel dont ils tirent d'ailleurs une étrange impunité.

    Mai 68 fut aussi le moment où la bourgeoisie traditionnelle fut battue dans la sphère culturelle et sociale sur le sujet – mineur pourtant – de la sexualité. Le début des événements et de nombreux slogans furent d'ailleurs exclusivement libertaires. L'habileté de la bourgeoisie d'argent, en plus de lier désir sexuel et acte de consommation, fut de piéger la bourgeoisie traditionnelle sur ce terrain, non que cette dernière soit moins pécheresse mais qu'elle soit plus pudique et au contraire moins naïve quant aux véritables intentions des hommes libérateurs de la sexualité des femmes et, pour certains, des enfants et des adolescents.

    De cette stratégie de propagande, une petite élite tira donc de très concrets bénéfices, mais les conséquences sur les masses ne furent pas qu'heureuses. En particulier, l'écart inavoué entre la situation réelle des gens et la situation présentée par les différents canaux du système médiatique et publicitaire, provoqua et provoque toujours des névroses diverses, maintenues dans le silence par la psychanalyse fournisseuse de médicaments soporifiques.

    Par exemple, comment ne pas voir l'escroquerie dont sont victimes les employés de bureau, ce nouveau prolétariat qui, parce qu'il s'est soumis à l'idéologie dominante de la consommation culturelle et sociale – mode de vie affective et sexuelle instable présenté comme liberté, surconsommation de biens chers et de faible qualité présentée comme acte culturel –, croit faire partie de la bourgeoisie, des « cadres », alors qu'il n'a que l'exploitation comme horizon de vie ? Ce n'est pas un hasard si ce sont précisément ces employés du tertiaire qui sont abreuvés de médicaments et de thérapies psychologiques.

    Plus terribles, plus dures encore, sont les névroses chez les éléments vulnérables de la bourgeoisie traditionnelle – cadets, âmes faibles, paresseux, etc. Abreuvés d'idéologie consumériste par les séries télévisées, les émissions indigentes, la publicité, les reportages casuistiques, les jeux télévisés où les candidats sont tous « normaux » et « sympathiques », ils cherchent un bonheur factice dénoncé inconsciemment par leur éducation. Les perturbations liées à ce hiatus entre les promesses de la société de consommation et le bonheur réel qu'elle permet à ses disciples font sombrer une population de plus en plus nombreuse dans la dépression et l'auto-destruction, avec la conscience favorisant le parasitisme que la famille, pour sauver l'honneur et par charité, rattrapera toujours tout.

    L'accaparement du culturel et du social, ou plus exactement du sociétal, par la bourgeoisie d'argent conduisit à modeler mécaniquement les combats dits « progressistes » sur une logique économique. Ainsi, la promotion systématique de la liberté sexuelle – qui, rendue obligatoire par le matraquage, n'est dès lors plus une liberté – a-t-elle un double avantage économique. Conduisant naturellement à une augmentation des séparations, elle permet de conjurer les crises immobilières en maintenant une demande multipliée dans les grandes villes ; conduisant en outre à une augmentation des avortements, elle entraîne une dissimulation artificielle des névroses liées à l'infanticide par la consommation de biens périssables et de produits cosmétiques.

    De même, la promotion de l'homosexualité comme mode d'expression original et l'apparition des « gays » n'est pas déliée de l'asservissement consumériste dans lequel ces derniers sont maintenus avec les biens spécifiques, dédiés, qui leur sont réservés, ce demi-luxe de mauvais goût cher et renouvelable – le vice patricien, que la Révolution française avait voulu tuer par le moralisme, meurt finalement de sa démocratisation. Et nul doute que l'adoption des enfants par les couples homosexuels entraîne par sentiment de culpabilité une surconsommation de jouets et une demande immobilière dans les grandes villes toujours plus importante, au profit de la même bourgeoisie d'argent qui promeut inlassablement, par charité mensongère, le « droit à l'enfant ».

    Autre exemple, l'antiracisme et ses bons sentiments insupportables ont non seulement contribué idéologiquement à la fin du protectionnisme, donc de l'industrie française pas assez rentable, mais permettent aussi d'étouffer les révolutions, le pouvoir politique s'incarnant par des « gens de couleur » forcément sympathiques ou à défaut des égalitaristes culturels qui n'en finissent pas de flatter l'abêtissement des masses – arguments marketing peut-être voués à disparaître à mesure que le mécontentement du sous-prolétariat immigré, issu de sociétés plus traditionnelles et ayant moins à perdre, augmente.

    Pourtant, le symptôme le plus grave n'est pas cette foule malheureuse et asservie, ce n'est pas cette litanie d'horreurs, produits du siècle vaurien. Le plus grave, c'est que cette mainmise de la bourgeoisie d'argent sur les esprits a façonné le monde artistique, réduit au milieu culturo-mondain, et les œuvres d'Art elles-mêmes. Anecdotiquement, il est amusant de constater que la figure du « dandy » peut être vue sous plusieurs angles adverses, selon le camp dans lequel se trouve celui qui la considère. Vu de la bourgeoisie d'argent, le dandy est un « original », c'est-à-dire un élément du système de la mode pour provoquer toujours plus de consommation – d'où la propagande des journaux féminins et des illustrés pour asséner le dandysme, dont ils se défendent peu, de John Galliano, Karl Lagerfeld ou Frédéric Beigbeder pour ne citer que les plus célèbres escroqueries. Pour la bourgeoisie traditionnelle, le dandy est plus sûrement un « marginal » qui peut être dur avec elle-même – Oscar Wilde, qui avait de bonnes raisons, ne fut pas particulièrement tendre pour la bourgeoisie victorienne – mais qui opère surtout une critique sévère et fine de la bourgeoisie d'argent en révélant son sophisme, son goût du lucre et sa médiocrité. Les modèles d'outrance aristocratique que furent Jules Barbey d'Aurevilly, Robert de Montesquiou ou encore Boni de Castellane montrent bien la force contemptrice du « mondain marginal » qu'est le dandy. Et ce n'est pas un hasard si tous ces hommes prodigues eurent une répugnance féroce pour les thésauriseurs.

    Au-delà du sujet – vital, néanmoins – de la récupération du dandysme par la société de consommation dont il est l'ennemi esthétique et métaphysique, l'Art contemporain, produit d'un système culturo-sociétal guidé par les impératifs économiques, ne cesse d'être d'une pauvreté artistique confondante. Sa fonction principale apparaît de plus en plus nettement : il a ouvert, en se fondant sur le prestige des anciens maîtres, un nouveau marché de spéculation mondialisée, permettant en particulier de blanchir l'argent douteux des pays de l'Est, l'argent indigne des dividendes du tertiaire – finance, publicité, conseil, communication – ou celui de l'industrie dite de luxe aux productions de plus en plus délocalisées.

    Sa deuxième fonction objective est de maintenir en vie la figure du réactionnaire. En effet, en descendant de plus en plus bas dans la bêtise, la laideur et l'arrogance cuistre, en justifiant le pire par un argument d'autorité qu'on peut appeler « l'axiome Duchamp » – au passage, en contradiction avec les intentions réelles de Duchamp –, en parasitant les lieux qui représentent le génie français passé et qui sont encore l'honneur de la France, l'Art contemporain ne fait rien d'autre que tester la bourgeoisie traditionnelle pour mieux la taxer, quand elle sort légitimement de ses gonds, de réactionnaire.

    Partant de ce constat, que peut-on imaginer pour l'Art de ce siècle qui commence à peine mais déjà dans la misère intellectuelle, culturelle et morale ? Il est certain qu'il restera, d'un côté, l'Art de la bourgeoisie d'argent, un Art qui n'en finira pas d'être post-moderne, contemporain, actuel, fondé sur de pauvres petites idées – parfois astucieuses, souvent grotesques – et qui s'appuiera sur la technologie pour faire croire à la nouveauté – à l'image de la généralisation de la vidéo, dans les galeries et dans les musées, qui n'a guère créé de révolution artistique, même formelle, mais seulement la continuation du pire exprimé différemment. Cet Art-là, officiel, coopté par le ministère de la Culture et soutenu par un mécénat de moins en moins élégant – passant de l'industrie dite de luxe aux banques et assurances puis aux marchands de culottes et de voitures –, sera certainement fondé sur la provocation superficielle pour tester les idées utiles à la bourgeoisie de l'argent : après l'Art antiraciste actuel, chantre du tiers et du quart-mondisme dégoulinant cachant mal un internationalisme très libéral, viendra sans doute un Art anti-antiraciste, promoteur d'un égoïsme nécessaire à la ghettoïsation asservissante que réclameront les donneurs d'ordre. Et ainsi oscillera cet Art officiel dans un cadre bien défini, borné et dont les fausses provocations, de plus en plus bêtes, ne seront que le prétexte d'un renouvellement des collections et de l'impression de nouveauté, sinon d'avant-garde.

    Dans ses moyens, hormis le « technologisme » tout à la fois masque de la vacuité et soutien du scientisme, de l'idéologie du progrès, nécessaire à la fourniture toujours croissante d'inutiles objets de consommation électroniques, les artistes issus ou cooptés par la bourgeoisie d'argent fonctionneront comme les grands couturiers : leurs performances et leurs expositions, abondamment couvertes par la presse ébahie, ne seront plus que le moyen de vendre cartes postales, livres, DVD mais aussi tous les gadgets du « merchandising » à destination de ceux qui voudront prouver par une babiole démonstrative leur sympathie pour l'Art. Toujours dans les moyens, cet Art ridiculement pauvre sur le plan esthétique et théorique n'aura guère le choix que de se joindre de plus en plus aux arts mineurs de la variété et du « shopping ».

    Dans ses intentions, cet Art sinistre sera d'abord de la propagande : le fournisseur de discours, le commissaire d'exposition ou le critique d'Art – souvent prétendument artiste lui-même, du moins parfaitement intégré au copinage culturo-mondain – verra sa place et son importance grandir encore. Fausse avant-garde, produite, expliquée et appréciée par des originaux et des faux provocateurs forcément sympathiques et « ouverts » ne rêvant que de conclure leur carrière à la télévision, il est à craindre que cet Art ne soit qu'un moralisme, que le moyen de tester, grâce à son obscurité jargonnante, la soumission des individus.

    Face à cet Art-ci, corrompu et vil, si peu artistique, il faut croire que la plus grande résistance proviendra des restes persécutés de la bourgeoisie traditionnelle. Cet Art dissident, produit d'artistes indépendants financièrement et affectivement du système culturo-mondain, sera certainement individualiste ou fruit de cénacles marginaux, microscopiques mais agissants. Cet individualisme altruiste pourra se traduire par l'émergence d'une figure artistique déjà tentée, au dix-neuvième siècle en particulier : l'artiste œuvre d'Art. Il ne s'agira pas de « performeurs », ces saltimbanques sans talent dont aucun cirque ne voudrait, mais d'insoumis pratiquant avec panache – et gratuité – un mode de vie aussi indépendant que possible de la société de consommation, un mode de vie qui pourrait être rétrograde, nostalgique, robuste aux petites agitations de l'époque. Dans ces cénacles se trouveraient aussi des peintres, des photographes, peu sensibles à l'annonce faite chaque matin de la fin de l'Art, qui perpétueraient la tradition du portrait, car leur apparence ou l'apparence de leurs coreligionnaires auront une singulière portée esthétique, symbolique ou politique.

    La finalité de cet Art sera de promouvoir, contre tous les égalitaristes, le Beau, le Vrai, la Force véritable de l'œuvre. Avant-garde réelle, corrélée à un travail d'analyse esthétique, politique et sociale du monde, il aura pour projet la représentation de la matière avant tout : il sera sérieux contre le gag, véritable emblème de l'esprit de sérieux.

    Pour produire cet Art dissident, pour avoir même l'idée d'un Art fait de travail et de talent, sinon de génie, il faudra des artistes dont la culture et les références intellectuelles et esthétiques seront celles de la bourgeoisie traditionnelle. À ces artistes, il manquera de plus en plus les réseaux de la reconnaissance immédiate, mais la postérité, peut-être, leur reconnaîtra le vrai génie et l'honneur réel de l'Art au vingt-et-unième siècle. Cela vaut mieux que d'avoir été toute sa vie le serviteur de maîtres barbares, tenu de se pâmer devant les cuistres, et de tomber rapidement dans les escaliers de l'oubli et de la médiocrité post-mortem. Et même si la postérité les oublie, voilà un possible panache contemporain qui vaut bien l'ancien !



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    Animer les natures mortes (4 mars 2010)

    Cinéma ! Cinéma ! Cinéma !

    La grande médiocrité des raouts et des festivals de cinéma – des pompes à pub cannoises ou hollywoodiennes à la messe complaisante et vulgaire des Césars – ne viendrait-elle pas du snobisme de ceux qui le fabriquent ? Non pas le snobisme des petits-marquis du milieu culturo-mondain qui, bien qu'insupportable, est du second ordre, mais le snobisme du Cinéma lui-même à prétendre, via ses artisans, à être considéré comme un des Beaux-Arts, à même hauteur donc que la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Musique et la Poésie, nos Arts « modernes ».

    Cette revendication n'est pas illégitime, et est d'ailleurs assez communément admise. Mais, considérant comme acquis leur titre de gloire d'ouvriers du « septième Art », les cinémeux finissent par oublier une chose : sans contrainte véritablement artistique, aucun genre, aucune œuvre pourtant dans le champ des Beaux-Arts, n'est vraie. Il y a en cinéma aussi – et surtout – besoin de distinguer, de hiérarchiser, de classer ce qui est majeur de ce qui est secondaire. À l'aube d'une génération qui, dotée de caméras de grande qualité, peu chères et très maniables, prétendra elle aussi, après tant d'autres rejetons de la modernité, être artiste, il sera de plus en plus nécessaire d'assumer ce devoir de distinction. Gageons que sans résistance forte, les quelques flammes que le cinéma commercial n'aura pas éteintes seront étouffées par les amateurs à venir.

    Pour doucher ces barbares, il faudra commencer par leur révéler une évidence : ce n'est pas parce qu'un imbécile dispose d'outils de fabrication perfectionnés qu'il devient un artiste. Sur la façade de la cathédrale de Chartres, la fameuse statue de l'Âne qui vielle rappelle depuis des siècles aux cuistres qu'il ne suffit pas de posséder un instrument magnifique pour être un génie de la musique, de même que les enfants à qui on offre un microscope ne deviennent pas dans leur chambre les nouveaux Pasteur, et que ceux qui se voient remettre une ardoise magique ne sont pas le Vinci.

    Le cinéma, du moins celui qui peut se dire un Bel-Art, doit d'abord être le résultat d'une vision esthétique de la réalité. Y participent donc en premier lieu l'image et la mise en scène, mais aussi le scénario, le dialogue et le jeu, dans un équilibre savant et insaisissable qui fait, dans des genres très différents, goûter au même génie du cinéma véritable. Un équilibre, Cocteau semble en avoir trouvé un avec sa Belle et la Bête, de même que Jean Dréville avec son Joueur d'échecs et sa réplique sublime « Le baron de Kempelen est un homme bizarre », Friedrich Wilhem Murnau dont le Faust présente un Méphistophélès entourant la ville de sa tunique noire ; dans le cinéma plus « grand public », des œuvres comme Le Parrain de Coppola, La cité des enfants perdus de Jeunet ou La grande illusion de Renoir ont elles aussi atteint le grand œuvre.

    Il semble malheureusement que l'image ait trop souvent le dessous sur le scénario ou la distribution, comme si le cinéma payait plus que les autres Arts sa facilité de figuration. N'est-il pas navrant de voir ces réalisateurs réduits à des sélectionneurs d'acteurs ? Or, en cinéma comme en peinture ou en sculpture, l'artiste n'est pas le modèle, pas celui qui interprète, simple contributeur à l'esthétique d'un film, mais celui qui filme. À l'extrême, les films avec Louis de Funès, entièrement tournés vers l'interprétation – Funès exécrait être dirigé –, sont très amusants au demeurant mais qui osera prétendre qu'ils ne sont pas à classer dans les œuvres mineures du point de vue des Beaux-Arts ?

    Quand le cinéma commercial fait exception, l'image est mise en avant comme prouesse technique. Faire des choses diaboliques avec une caméra ou un ordinateur n'est pourtant pas synonyme de vision esthétique de la réalité, même si les effets spéciaux peuvent très judicieusement la porter. À l'autre extrême, l'excès d'image sombre non dans la virtuosité mais dans la prouesse onirique. C'est risquer, à l'image de l'essentiel de la Nouvelle Vague, de tomber dans le pompier. Ce cinéma-là prend ses exercices de gymnastique pour une course olympique.

    Afin d'éviter que se multiplient les pauvres films déséquilibrés – en majorité en faveur de l'histoire, là est le plus grand danger – il serait utile de remettre en avant le philosophe Alain. À propos du peintre, le professeur faisait ce constat, regrettant au passage les toiles transportables conduisant les artistes à chercher d'abord des scénarii picturaux : « Et la recherche d'un sujet détourne ses méditations de leur objet propre, qui est l'expression du sentiment par la forme colorée […]. L'étude d'un modèle imposé et la méditation sur une de ces scènes qui sont comme les lieux communs de la peinture, sont bien plus profitables au peintre ; et encore mieux s'il n'a pas à délibérer sur les dimensions et la place de l'œuvre, ni même sur la pose des personnages. » (in Système des Beaux-Arts).

    Il serait donc sain qu'avant de se lancer dans des longs métrages, les cinéastes en herbe pratiquent avec rigueur et discipline des exercices esthétiques où, débarrassés du terrible sujet, ils filmeraient des objets. Il faudrait en un mot qu'ils filment des natures mortes, et qu'ils en filment jusqu'à ce qu'enfin apparaisse, sur les images, leur vision esthétique.


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    La vieillesse des modernes (3 mars 2010)

    Un peu plus de vingt-cinq ans après sa mort, que reste-t-il de l'ancien président Pompidou ? Pas grand-chose, assurément : une ou deux photographies d'un homme bouffi qui s'accrocha pathétiquement au pouvoir, le souvenir d'un homme mangé par l'aigreur d'être un éternel sous-fifre du général-président de Gaulle, enfin l'image d'un politicien habile qui toucha les dividendes des manifestations de mai 1968, démontrant déjà l'alliance politique inavouée entre le libéralisme économique et le libertarisme moral pour liquider la France conservatrice et sociale reconstruite par le CNR.

    De l'ambitieux centre Pompidou, où trône un portrait brejnévien du grand homme, il ne restera peut-être bientôt plus que la même image sinistre. Alors que d'autres pustules politisées, comme la tour Eiffel ou la pyramide du Louvre, ont finalement trouvé leur place en Paris, le centre Pompidou n'en finit pas de se délabrer et d'horrifier les Parisiens par sa laideur sans appel, sa conception datée et sa fabrication vieillotte. Maintenu sous perfusion par la propagande – la légende dit que le nombre d'entrées officielles est truqué parce que les visiteurs de la bibliothèque et les gardiens sont comptabilisés avec les touristes par les mêmes cellules infrarouges – le centre Pompidou est peu à peu devenu le symbole du totalitarisme culturel français.

    Ce délabrement fait immédiatement penser aux colonnes du pauvre monsieur Buren qui, avec une demi-idée – celle d'utiliser le motif comme matière et support d'œuvres d'art – jouit toujours des rentes de son scandale subventionné. Là encore, même si la laideur et la barbarie de ces colonnes ne passent pas avec le temps, c'est, malgré la rénovation, le caractère vieillot, dépassé, rétrograde qui marque le plus. D'autres exemples, plus modestes que ces deux navires amiraux de la bêtise culturelle, à Paris, en banlieue ou en province, dans des musées départementaux, sur des ronds-points, au cœur de villages parfois, conduisent l'honnête homme à conclure identiquement : la vieillesse des modernes est sénile.

    Malgré les moqueries – celles de fantaisistes comme les Inconnus dont le sketch sur l'art moderne était à peine caricatural – et les résistances – celle magnifique, par exemple, de Jean Clair, qui tonnait dans ses Considérations sur l'état des beaux-arts en 1983 : « Depuis vingt-cinq ans, où sont donc les grandes réalisations plastiques qui témoigneraient de notre époque ? Pourquoi ne voit-on plus guère dans les musées d'art moderne qu'insignifiance, formalisme, intellectualisme vide ou dérision et surtout, surtout cette masse accablante d'œuvres abstraites, vidées de toute substance, désolées, décharnées qu'on s'obstine cependant à acheter, à exalter, à commenter, à exposer, sous l'œil par ailleurs indifférent de visiteurs que cela ne concerne pas ? » – les excès de l'art moderne ont empli les salles, puis les caves et les combles, des musées français. Produits d'un égalitarisme totalitaire prétendant lutter contre l'Art bourgeois, les œuvres modernes se retrouvent prisonnières des musées et du snobisme des cuistres enrichis, alors même que leurs faiblesses ne résistent guère à l'épreuve du temps. Parions même que l'histoire de l'Art, demain, quand les spéculations financières sur le moindre de ses traits de crayon seront achevées, classera saint Pablo Picasso dans les artistes de seconde catégorie du vingtième siècle.

    Pauvres modernes, dont la vieillesse est dénoncée par certains de leurs aînés, à commencer par Turner, qui avaient, bien avant eux et sans jargon, défriché tout le terrain esthétique. La prétention des modernes à produire un art autoporteur, tournant soi-disant le dos aux maîtres, ne vient peut-être que de leur fadeur : c'est que, sans cette dialectique de la rébellion esthétique, ils ne seraient que de vulgaires copistes, sans souffle qui plus est.

    Gardons-nous cependant, au prétexte que la caste des artistes en cour fut détestable et fit régner la terreur dans les milieux culturels, de balayer sans distinction cinquante ans d'œuvres. C'est le piège dans lequel les chevaliers des arts et des lettres et les collectionneurs voudraient faire tomber les honnêtes hommes pour mieux les disqualifier. Mais cet argument ne permettant pas, à l'inverse, de forcer à l'admiration pour toute œuvre d'Art, il est nécessaire que chaque individu entre en dissidence en franchissant ce terrible Rubicon : oser trier, hiérarchiser, critiquer et rejeter, au risque, pas si indigne que cela, de se tromper en élaguant trop, plutôt que de mourir étouffé en ingurgitant tout.


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    Le temps de l'autre (22 février 2010)

    La fille en face, croise-t-elle mon regard?
    Prie que l'âme, à son jour, ne soit démasquée;
    que vérité reste sous la pudeur voilée
    d'un ardent désir, illicite, à ses égards.

    Tépales rubis, divins hérauts de rêveries;
    fasciné par l'ardent bouquet de ses iris.
    Épanouit rarement pulpe et délices;
    vue délicate qui embrasse mon esprit.

    Mélodie céleste, que le son de sa voix,
    transporte l'écume agitée de ma chair,
    adagio élevant au comble mon émoi,
    brise en éclats l'éternité de l'éther.

    J'abhorre l'espace épris de mon affliction
    où souffle la bise entêtante de son nom.
    Éloignée, le corps amarré à la raison
    De proximité, subit les affres de l'attraction.

    Avide des flaveurs d'un royaume défendu,
    en quête du rythme secret de ses parfums
    scelle la perception de l'univers en son sein.

    Me damner en caresses esquissant ses atours
    brûler l'espoir de l'éden, pour frôler son amour
    et rêver de la danse des archanges déchus.

    Maudire le dédain et bien plus le souci.
    Seule cure aux tourments l'abîme de ses yeux,
    Suspendu au rift gourmand du spectre soyeux;
    Détourne les feux traçant une douce folie...

    Cédric C.


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    Cremaster (9 février 2010)

    Il serait trop aisé d'enflammer tout l'Art contemporain au prétexte que la majorité des œuvres et des « performances » qu'il produit sont effarantes de médiocrité et de bêtise. Il est vrai que les artistes promus par le système médiatique et la spéculation artistique d'origine douteuse – fonds d'investissement russes, profits financiers extravagants – donnent d'abord dans la fumisterie, d'autant plus inoffensive et stérile qu'elle se drape de progressisme dès que sa barbarie inculte et blasphématoire déclenche des réactions. Cette moisissure de la civilisation occidentale ne doit pourtant pas faire oublier qu'à côté de cet art officiel insupportable de sottise continue de survivre un Art dissident, fruit d'entreprises individuelles menées indépendamment des systèmes convenus et qui sauvent l'honneur de l'Art.

    Au-delà même de ces expérimentations obscures dont la Vérité éclatera peut-être dans cinquante ou cent ans – si la pression de la dictature artistique se relâche – certaines œuvres « grand public » contemporaines ne sont pas infâmantes. Nul question ici des très pauvres boutades vérolant régulièrement le Louvre ou le château de Versailles et destinées à faire monter les cours des très vides collections privées, mais de certaines œuvres inspirées suffisamment malignes pour passer entre les gouttes de la censure. C'est ainsi qu'un jour du début du siècle et contre toute attente, on a pu ressentir un peu d'émotion devant une installation très en vue présentée au musée d'Art moderne de Paris.

    Il s'agissait du Cremaster cycle de l'artiste Matthew Barney, lequel était alors récupéré par la presse culturo-féminine et celle de caniveau grâce à son concubinage avec une célébrité du « show-business » certainement tombée depuis dans les escaliers de l'oubli. En vertu de la loi d'attirance naturelle des mouches communes pour le vedettariat, tout le Paris « à la mode » et cancanier fit la queue. Dans leur aveuglement et leur crasse ignorance, ces culturo-mondains et ces concierges n'imaginaient pas, sans doute, qu'ils prenaient le risque de se convertir à l'Art véritable !

    Le Cremaster cycle tire avant tout sa grande force esthétique de son ambition. À rebours de l'Art minimaliste, de l'Art du rien et de l'Art du pas-grand-chose, il occupait intégralement l'espace des expositions du musée d'Art moderne. Intégralement au sens strict : pas un centimètre carré de sol, de mur ou de plafond, pas un fil de moquette, pas un trait de peinture n'avait été oublié par l'artiste et les commissaires. Au cœur de cette « installation », de ce décor impressionnant, cinq longs films, très sophistiqués, symboliques – à la limite parfois du gadget franc-maçon –, oniriques, étaient diffusés sur de nombreux écrans à la disposition savamment étudiée.

    Imaginez Le sang d'un poète dans une version contemporaine, avec des trucages visuels facilités par les retouches numériques et les progrès du maquillage, présenté dans le musée de ses propres accessoires : un buste de Jean Marais, des clichés des paysages et des décors ou encore des photographies des personnages dans des poses inédites. Ce ne serait pas le « making-of » du film, c'en serait l'écrin naturel. Eh bien, le Cremaster cycle est un peu cela.

    Les esprits pointilleux pourraient reprocher au Cremaster cycle son margouillis philosophico-maçonnico-biblique autour du thème de la quête, qui reprend par exemple sans nuance le thème de la tour de Babel ou celui de l'évolution. Mais ce simplisme, qui est une différence avec le film beaucoup plus fin et cultivé de Jean Cocteau, est emporté par la puissante esthétique de l'œuvre.

    Le Cremaster cycle était donc une belle leçon, réalisée à grand budget, de ce que peut être un Art contemporain sans esquive : un Art utilisant certes la technologie de son temps, mais un Art concentré d'abord sur la question esthétique, un Art échappé de la logique du gag ou du slogan. C'est cela qu'il faut promouvoir dans les cénacles obscurs de l'avant-garde, mais aussi dans les grands palais, pour faire oublier la cuistrerie des petits marquis et des gérontes de l'Institution culturelle.


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    BHL et le dandysme (8 février 2010)

    BHL, « nouveau philosophe » autoproclamé, sort simultanément, ces jours-ci, deux livres : De la guerre en philosophie et Pièces d’identité, chez Grasset. Aussi la France intellectuelle et médiatique est-elle en émoi, du moins à lire l’abondance des articles et autres entretiens « choc » que les principaux journaux de l’Hexagone lui consacrent, une fois de plus, selon un rituel, pour ne pas dire un matraquage, désormais bien huilé : Le Nouvel Obs, Le Point, L’Express, Marianne, Paris-Match… ces très prestigieux hebdomadaires se sont déjà mis tous en rang, nonobstant quelques vagues et très timides élans critiques, pour lui cirer les pompes, sinon lui lécher les bottes. Mieux : ce seront bientôt les quotidiens les plus influents à prendre le relais ; puis, bien évidemment, les radios et télévisions les plus courtisées. Tout, à lire son site, Des Raisons dans l’Histoire, est, par ailleurs, déjà programmé de longue date.

    Chapeau, BHL : même le roi Sarkozy ne peut se payer, malgré un pouvoir quasi omnipotent et une épouse liée au show-business, pareil marketing !

    Et pourtant : que Bernard-Henri Lévy fût à la philosophie ce que sa chère femme d’Arielle Dombasle est à l’opéra - nul, en l’occurrence, tant il pense aussi mal qu’elle chante faux -, voilà qui ne semble guère venir à l’esprit, pour autant qu’elle en ait encore, de la France d’aujourd’hui. Au contraire : celle-ci paraît avoir oublié, sinon n’avoir jamais lu, ce que Bernard-Henri Lévy lui-même disait, dans la correspondance qu’il adressa à Michel Houellebecq en leurs Ennemis publics, de sa propre personne : « Bravo. Tout est là. Votre médiocrité. Ma nullité. Ce néant sonore qui nous tient lieu de pensée. Ce goût que nous avons de la comédie, quand ce n’est pas de l’imposture. Trente ans que je me demande comment un type comme moi a pu, et peut, faire illusion. ».

    Cet éclair de lucidité, pour le moins étonnant au vu du narcissisme qui d’habitude caractérise l’égo hypertrophié de ce chantre de la pseudo « nouvelle philosophe », ne semble cependant pas avoir ouvert les yeux de Renaud Girard dans le très complaisant portrait qu’il dresse, par-delà la fausse note critique de son titre, dans Le Figaro de ce 6 février 2010 : BHL, le dandy le plus détesté de France, ose-t-il titrer son papier, voué tout entier, lui aussi, à tresser les lauriers de sa couronne.

    Car il faut beaucoup d’imagination, alliée à une encore plus singulière dose d’ignorance en la matière, pour se piquer de transformer Bernard-Henri Lévy en un dandy, fût-il de « cendre » comme l’écrivait, à son endroit, François Mitterrand dans L’Abeille et l’Architecte. Certes BHL en a-t-il, par certains aspects extérieurs, l’apparence. Mais l’apparence seulement, clinquante et superficielle, arrogante et cynique, dogmatique et manichéenne, plus proche du richissime flambeur - sa fortune personnelle, venue de l’héritage paternel, le lui permet - que d’un être réellement flamboyant.

    Les grands et véritables dandys, les dandys historiques tels Brummell, Byron, Wilde ou Baudelaire, n’avaient d’ailleurs que faire, eux, de l’argent, qu’ils méprisaient et brûlaient aussi vite, à l’image de Serge Gainsbourg avec son billet de cinq cents francs face aux caméras de télévision, qu’ils l’avaient gagné. Et puis, surtout : ce qui caractérise le vrai dandy, c’est, paradoxalement, le côté tragique, sinon maudit, de son existence, fût-elle, comme le prônait Oscar Wilde en un de ses plus fulgurants aphorismes, une œuvre d’art.

    Baudelaire, impeccable dandy, l’avait du reste expressément établi : le dandysme, « dernier éclat d’héroïsme », est inséparable de la solitude, voire de l’incompréhension des masses… ce qui, au vu de la multitude de ses courtisans, n’est certes pas le cas du « plus beau décolleté de Paris », pour reprendre le bon mot d’Angelo Rinaldi. Pis : cette misère dans laquelle les dandys meurent souvent en silence et toujours dans la dignité, BHL ne pourrait même pas se la figurer, lui qui, sur ce douloureux mais sublime sujet, ne connaît que l’indigence philosophique et la pauvreté littéraire.

    Ne pas confondre donc, malgré la ressemblance des termes, les postures dandys avec les impostures germanopratines !

    Mais, enfin, à Dieu ne plaise : on pardonnera certes à Renaud Girard, qui est tout sauf un critique littéraire, encore moins un philosophe, de ne pas connaître ces choses-là, peut-être trop profondes. Reste à savoir, alors, pourquoi c’est à lui, à un reporter plutôt versé dans les dossiers politiques internationaux, qu’un journal aussi réputé que Le Figaro a confié la recension de ces deux derniers ouvrages de BHL.

    Et le doute, dès lors, de s’installer : c’est ce même Renaud Girard qui, se rangeant systématiquement là sur les positions béachéliennes (l’angélisation des Musulmans et la démonisation des Serbes), couvrit, pour ce quotidien, toute la guerre en ex-Yougoslavie, de la Bosnie au Kosovo… preuve, s’il le fallait encore, de l’existence d’un incontestable réseau politico-éditorial à la solde, servile comme jamais, de BHL.

    Pauvre France, qui ne trouve rien de mieux à faire, en matière de philosophie, que de se prosterner devant celui que Raymond Aron qualifia très opportunément, en ses admirables Mémoires, de « Fouquier-Tinville de café littéraire » !

    Daniel Salvatore Schiffer*

    *Philosophe, auteur de Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps (PUF) et Oscar Wilde (Gallimard – Folio Biographies).


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    Le nu assassiné (4 février 2010)

    Qu'ils sont médiocres, les beaux esprits qui, du haut de la montagne pornographique contemporaine, prennent tous les matins leur air le plus indigné pour dénoncer la vile société, l'infâme justice et les horribles jurys qui, au dix-neuvième siècle, voulurent censurer – en y parvenant souvent – tableaux, livres et sonnets par trop licencieux au goût de la bienséante critique de l‘époque. Ils n'ont guère conscience qu'ils ne sont pas moins moutons que ceux qu'ils moquent, pas moins moralistes que les bourgeois qui jetaient alors avec ostentation des voiles pudiques sur les Beaux-Arts. Pour mirer leur bêtise, il suffit de se planter devant L’origine du monde et de goûter les péroraisons qu’ils tiennent avec cet air culturo-gourmet typique de la cuistrerie.

    La colère littéraire de Huysmans était un peu moins dérisoire lorsqu'il défendit une toile diantrement explicite, Rolla, qu'Henri Gervex s'était vu refuser au Salon de 1878. Cette toile montre une chambre défaite après les fureurs d'un amour qu'on imagine tarifé. Rolla, d'une blancheur virginale, git sur le lit dont les draps la couvrent autant que des cheveux de Vénus. Mais c'est moins cette femme assoupie, posant comme assassinée, qui attire le regard, malgré sa blanche nudité et sa grande beauté, que l'homme ténébreux qui, devant la fenêtre ouverte, se tourne pour regarder sa maîtresse. Dissimulé dans l'ombre de ses orbites, son regard ne dénonce pas clairement ses sentiments, mais le dégoût semble y poindre cependant. En chemise, il peut voir ses effets décorant la chambre comme autant de trophées : voici, en bas à droite, sa canne élégante sous un fouillis de tissus.

    De Rolla, l’imagination peut voyager jusqu’à la Grande Odalisque d’Ingres. Il n’y a là point d’homme dépité de son sacrilège, sinon celui qui regarde le tableau, mais une force féminine encore supérieure : peut-il y en avoir plus que chez cette femme lascive qui se refuse ? Car cette courtisane experte, loin de se donner sans combattre, attise les feux du corps par une étrange pudeur. Son dos enrobé et sa nuque courbe dissimulent les hanches et seul un profil de sein échappe à ce voile naturel.

    La force de cette femme célèbre, c'est aussi le regard, délicat, sobre, à l'opposé des invitations gouailleuses et des clins d'œil lubriques. Ce regard, qui continue et conclut la courbe de l'échine délicate, cloue le prétendant impatient. On pourrait croire à un appel, un désir, mais c'est tout sauf le reflet de la Luxure. C'est le calme, la sérénité des femmes orientales qui connaissent leur force et la volupté de leurs caresses ; c'est la tranquillité de la femme de harem, hétaïre raffinée aux mœurs codifiés ; c'est la détermination de la femme qui, se donnant par soumission, s'exécute dans le luxe ; c'est enfin l'envoûtement des maîtresses exotiques qui détournent d'un regard les contemplations audacieuses de leurs formes généreuses.

    Il y a dans ces deux tableaux si différents de forme et d’intention une chasteté paradoxale. La blanche Rolla est chaste parce que la souillure est entièrement tatouée sur l’homme brun qui l’a possédée. Nulle souillure non plus sur l’odalisque d’Ingres, le peintre des Vierges catholiques et des dames de pouvoir. La Sainte Mère de Dieu intercède pour ces Marie-Madeleine, ces filles d’Ève qui se sauvent de leurs péchés de chair par un seul regard pur vers le Ciel. La présence mariale – évidente ou cachée – en ces deux tableaux comme en tous les grands tableaux de nus, est ce qui fait leur force esthétique.

    Au lieu de moquer les pudibonderies du dix-neuvième siècle – en partie compréhensibles, dès lors qu’il ne s’agissait pas de juger les qualités artistiques d’une œuvre sur sa moralité mais de soustraire aux regards enfantins ou peu avertis des charges érotiques trop violentes – les salonnards feraient mieux de rechercher les assassins du nu. Elle est bien morte, en effet, la grande tradition des nus que la peinture européenne entretint pendant des siècles, et elle n’est pas décédée de mort naturelle.

    Les limiers pourraient commencer par enquêter du côté des maîtres, mais ceux-ci, à quelques malheureuses exceptions près dont L’origine du monde fait partie, n’ont guère abusé de leur licence poétique. En réalité, les véritables meurtriers du nu sont à chercher du côté de ceux qui ont transformé le décor de l’époque actuelle en un théâtre vulgaire et pornographe. L’obscénité du nu obligatoire, paganisé, simple rouage d’un mécanisme général d’asservissement consumériste par le désir pulsionnel, a rompu la magie, le délicat équilibre artistique du nu. Quant au public, son regard n’est plus capable de goûter le sacrilège d’un tableau ou d’une sculpture de femme nue car il ne voit plus, car il ne connaît plus, le sacré. Aux veaux grivois et inutiles qui peuplent le siècle vaurien, il serait décent de dissimuler toutes ces œuvres dont ils ne peuvent saisir la véritable force esthétique et réserver à un cénacle non corrompu les offrandes du culte à la Beauté que sont ces femmes peintes en sublime nudité.


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