Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm.contact@gmail.com vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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  • Le vieux daim et la tête à claques (7 janvier 2011)
  • Les Bas-bleus (7 janvier 2011)
  • Le vigneron insuffisant (4 janvier 2011)
  • Les grandes familles vieillissent ... (22 décembre 2010)
  • Les radars de l'Art (26 novembre 2010)
  • Le corps démembré (1er octobre 2010)
  • Bouillie malodorante (16 août 2010)
  • Débat interne (16 août 2010)
  • Le critique littéraire (16 juillet 2010)
  • Le dandysme en héritage (30 avril 2010)


    Le vieux daim et la tête à claques (7 janvier 2011)

    Comment écrire une biographie quand il y a peu, ou presque pas, de matière biographique, quand l’homme étudié n’a laissé ni journal intime dans le tiroir du secrétaire, ni correspondance dans la commode du salon, ni ragots hebdomadaires dans les gazettes de son temps ?

    Jules Barbey d’Aurevilly, lorsqu’il régnait encore, avait transformé d’improbables bribes biographiques sur Brummel en un traité d’esthétique qui, malgré ses nombreux défauts, fit date : le fameux Du dandysme et de George Brummell. Encore Brummel, qui ne laissa pourtant pas d’œuvre littéraire, était-il un personnage fort connu des deux côtés de la Manche, un homme de cour au spectacle duquel de nombreux contemporains purent assister, un homme dont les échos de notoriété purent nourrir les élucubrations aurévilliennes.

    Remy de Gourmont, sauf son respect, était un peu moins célèbre. Atteint par une maladie défigurante, il n’est pas incompréhensible que cet écrivain – dont l’œuvre est un peu délaissée – n’ait pas voulu promener dans le monde son visage peu ragoûtant. Surtout, à l’opposé de Brummel, c’était un « pur » écrivain, un écrivain qui écrit plutôt qu’il ne vit, un écrivain pour lequel son propre corps et sa propre existence ne sauraient prétendre constituer une œuvre d’art dont un sérail d’amis choisis ferait la promotion, sinon l’édification, posthume.

    Pour écrire sur Remy de Gourmont, il fallait donc un écrivain peu ordinaire. D’abord un écrivain talentueux, capable d’accommoder les restes d’une vie peu publique et morne, même si les nombreux articles et ouvrages permettent de reconstituer les dispositions morales, esthétiques et intellectuelles de Gourmont au fil des années. Ensuite un écrivain cultivé, car Gourmont était dans le voisinage de cénacles dont le grand public ne connaît plus les noms des membres ni les titres des publications et encore moins l’influence littéraire et artistique sur le dix-neuvième siècle. Enfin un écrivain habile pour que son essai biographique donne envie de lire le biographié ou de rencontrer son spectre.

    Charles Dantzig, en dépit de tout ce qui le rend imbuvable et détestable, à commencer par l’estime que lui portent les matrones bien-pensantes, est un peu tout cela. Il est certain que son Cher vieux Daim (Grasset), masculin de « vieille dame » en référence à celle avec laquelle Gourmont vécut en ménage et dont le landerneau d’alors moqua goulûment l’âge et les prétentions sensuelles contrastés, réussit à donner envie de Gourmont. Ainsi, malgré les mises en garde sur certaines de ses faiblesses, comment résister à commander Sixtine ? C’est déjà le signe d’une bonne biographie d’écrivain.

    Il est également certain que Dantzig, en compagnie de Gourmont, se promène aisément dans la fin du dix-neuvième siècle littéraire et intellectuel : l’affaire Dreyfus n’intéressa que peu Gourmont, et encore en biais ; la grande guerre réussit à laisser aller, momentanément, le grand détaché qu’il était à un certain engouement patriotique ; même estampillé sceptique indécrottable, Gourmont resta au-dessus des agitations antireligieuses, affirmant même que « l’irreligion est une religion » ; etc. La finesse de Dantzig sur le dix-neuvième siècle se remarque également dans les analyses et réticences littéraires qu’il glisse dans cette biographie « égoïste » et avec lesquelles on peut ne pas être d’accord. L’analyse sur le symbolisme de Gourmont, « pur » ou relégué sans être jamais ni renié, ni abandonné tout à fait, est ainsi remarquable. Quant à la réticence de Dantzig envers Huysmans, en particulier envers A rebours, elle est « mignonne » parce qu’elle n’ose pas se développer franchement en une véritable charge lourde et qu’elle dit, en creux : voyez comme Gourmont était meilleur que Huysmans, cette fausse valeur injustement mieux considérée.

    Il est enfin certain que Charles Dantzig ne manque pas de talent. Sa biographie aurait pu ressembler à la préface rédigée pour la réédition, un « machin » épatant et amphigourique qui tombe à plat, qui se veut peut-être surréaliste, peut-être malin, mais qui ne doit l’être que pour des lecteurs (ou des lectrices) bien plus intelligents que nous autres. Heureusement cette préface fait exception, même si Cher vieux Daim ne manque pas d’originalité, à l’exemple de l’ouverture sur la « clinique Rémy de Gourmont » spécialisée en chirurgie esthétique, qui a pris le nom aux consonances « chic » de sa rue, cise d’ailleurs dans un quartier où l’écrivain ne mit vraisemblablement jamais les pieds.

    Ce qui fait qu’on peut apprécier cet essai biographique, en dépit du peu d’extraits de l’œuvre de Gourmont et en dépit de la tête à claques de Dantzig, c’est que dans Cher vieux Daim, il y a de l’esprit et du style, tout simplement, c’est-à-dire ce panache particulier qui seul sied aux hommages des écrivains aux écrivains qu’ils aiment lire.


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    Les Bas-bleus (7 janvier 2011)

    N’est-ce pas évident que les Bas-bleus sont partout ? Même en ne regardant que les femmes qui se piquent d’écrire, parce que c’est plus chic que de jouer à l’employée de bureau, la liste des lauréates au titre ne fait que croître, tant chaque rentrée littéraire qui passe « découvre » de supposés talents féminins jusqu’alors cachés. Mais l’intrusion des Bas-bleus va bien au-delà de la littérature des femmes savantes : par extension, ce sont aussi, hommes et femmes confondus, tous ceux qui écrivent pour se donner un genre, pour échapper à leur destin médiocre – voilà pourquoi tant de vedettes pour bonniches signent des livres – et qui bénéficient des réseaux culturo-mondains leur permettant de se faire publier ou, mieux encore, de se faire recevoir comme écrivains. Par deuxième extension, affublons de bas bleus tous ceux qui « font de la culture » pour y trouver un statut plus reluisant que celui de leur profession réelle, souvent de bas batelage : ainsi pourrons-nous apaiser notre hargne grâce à un terme d’initiés, un mot cinglant et définitif.

    Les vieilles Américaines : Bas-bleus du roman policier ! Colombe Schneck : Bas-bleu du récit ! Bernard-Henri Lévy : Bas-bleu de la philosophie ! Arielle Dombasle : Bas-bleu des arts populaires ! Thierry Ardisson et Patrick Poivre d’Arvor : Bas-bleus du roman ! Biolay : Bas-bleu de la chansonnette ! Alain Minc : Bas-bleu de l’essai ! Murakami : Bas-bleu d’on ne sait quoi ! Marc Jolivet : Bas-bleu (disparu) de la morale ! Toutes et tous Bas-bleus ! Dommage, pourtant, que l’époque, dans sa grande « créativité », ne puisse trouver un terme plus exact mais aussi cinglant pour tous ces imposteurs de la « culture », car ces gens ne méritent même pas ce terme. Ils ne sont que de grands naïfs : est-ce leur faute si, entre deux défilés, deux galas, deux concerts, deux livres ou deux riens, les micros se tendent pour recueillir le pâle jus de leurs cerveaux, et si, à force d’être flattés, certains finissent par se vraiment croire Aristote, Mozart ou Marcel Proust ?

    Pourquoi y-aurait-il encore des Bas-bleus alors qu’il n’y a plus Barbey d’Aurevilly ni ses méchants panaches ? Ce serait faire trop d’anachronique honneur que de laisser croire à toute cette clique de harpies, de quêteurs, de pédants et de pleutres que le Connétable – qui, à défaut d’être l’inventeur du terme, en fut un grand consommateur – aurait pu baisser si bas ses yeux de matamore. Tels des insectes, de son talon rouge il les aurait écrasés, sans plus de cérémonie ni d’excessives et distinctives invectives. Un trait épigrammatique aurait suffi ! Mais aux Bas-bleus, il consacra – au moins – un article dans le Nain jaune du 7 février 1866, article que les éditions Obsidiane ont eu le bon goût de ressortir dans un tout petit et élégant recueil (Les Bas-bleus et autres ridicules du temps).

    Quel gâchis pourtant ! Imprimer, sur un beau papier, sous une couverture soignée, des pamphlets aurévilliens préfacés par Léon Bloy et commettre une gigantesque faute de grammaire dans les vingt-cinq premiers mots de la présentation de la collection (joliment intitulée Les Placets invectifs) relève d’une désinvolture qui, depuis quelques années, gagne autant les grandes maisons à « best-sellers » bon marché que les groupuscules éditoriaux qui devraient pourtant chercher leur crédit dans l’irréprochabilité. Passons...

    Qu’est-ce qu’un Bas-bleu, exactement, pour le véhément Normand ? C’est la « révolte femme ». Révolte contre quoi ? Là, que les féministes et consorts ferment les yeux car c’est « l’insurrection de la femme contre sa fonction même », c’est-à-dire « faire des enfants », les « élever » et leur apprendre « à ne pas craindre le canon » ! Subtilité ajoutée par Barbey, ceci n’empêche pas que les révoltées sont capables de produire des « chefs d’œuvre », même si, s’empresse-t-il de préciser, c’est « rare ». Apparemment, la rareté n’a fait qu’empirer avec le temps !

    La charge de Barbey sait aussi se faire, comme souvent dans ces articles de mœurs du dix-neuvième siècle, historique et littéraire. Les « laides fantaisies » des femmes françaises remonteraient au dix-septième siècle, provoquant la réaction d’un Molière soucieux, en les exhibant, d’éviter au beau sexe de sombrer dans ces nouveaux ridicules. Ironie des temps : les tombereaux d’œuvres des insurrectionnelles n’ont plus de lecteurs depuis longtemps tandis que les Précieuses ridicules et les Femmes savantes sont encore jouées. Quant au Coran des Bas-bleus, Barbey l’identifie clairement dans le Corinne de Madame de Staël, dont le « soupir » s’est changé en « une clameur, un hennissement ! ».

    Pourtant, les piques les plus dures de Barbey d’Aurevilly sont sans doute pour les hommes. Ils sont « tout prêts d’avoir de l’admiration » pour les ridicules féminins, au point de dénaturer le terme « Bas-bleu », symbole d’une morgue masculine qui devrait être naturelle. A la fois observateur et oracle, Barbey prédit que par cette lâcheté des hommes arrivera leur domination totale par les femmes et, enfin, « il n’y aura bientôt plus qu’un sexe ». Contre cette féminisation des hommes, Barbey voit deux armes typiquement masculines et qui furent les siennes : le rire et Lauzun ! Mais il ne faut pas aller plus loin que les autres chapitres des Ridicules du temps pour comprendre que son époque, comme la nôtre, manquait déjà cruellement de l’un et de l’autre. Barbey a eu les Bas-bleus, nous avons leurs héritiers de tous sexes, devenus comme prédit « une institution », et ils sont encore pires !


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    Le vigneron insuffisant (4 janvier 2011)

    Le principe de Vendanges tardives (éditions Salvator, 2010) est plutôt séduisant : faire s’affronter en un « double abécédaire », directement ou en creux, ou encore en filigrane, deux termes commençant par la même lettre. Beau projet de linguiste en perspective ! Les deux termes se font littéralement face, les pages de droite « répondant » aux pages de gauche. Par exemple, à la lettre E sont proposés un article sur « Enseigner » et un autre sur « Eduquer », à la lettre U « Un train peut en cacher un autre » et « Usager », etc.

    Il est dommage que l’éditeur n’ait pas respecté plus brillamment cette idée et n’ait pas choisi avec plus de soin les deux polices de caractères, respectivement banale et affreuse, utilisées pour chaque moitié de l’ouvrage et qui font déshonneur, par exemple, au contenu « esthétique » de l’article Yeux. Mais peut-on attendre moins de mépris pour les lecteurs d’un éditeur qui laisse traîner d’infâmes fautes de grammaire dans un ouvrage qui s’affiche pourtant si féru de langue française ?

    Le lecteur ne sait pas non plus très bien ce que ce double abécédaire devrait produire car l’auteur, Denys Acker, n’est pas clair dans son avant-propos : l’objectif affiché est de remettre en cause « les grands lieux communs » de la « période de la Guerre froide » – d’où le « tardif » du titre ? – mais, au-delà, s’agit-il d’envoyer « un éclair de vérité » ou de démontrer « qu’il n’y a pas de vérité absolue » ? Le livre permet au moins de juger ce que cela produit.

    Cet ouvrage contient quelques très beaux textes, derrière lesquels les vibrations de l’auteur sont visibles : Baroque, Italie, Nietzsche, Opéra, Simone (en voiture…) ou encore Travail. Si ces textes « fonctionnent », une fois qu’ils sont débarrassés du surplus de gras dialectique qui alourdit certains paragraphes, c’est qu’ils portent la marque de la passion ou de l’esprit de l’homme qui les a écrits, qui ne tente pas – trop visiblement – de « philosopher », de « penser » ou pire, de jouer au professeur, mais qui se contente de décrire des joies ou des peines intellectuelles avec une certaine plume. Là, Vendanges tardives pourrait s’inscrire dans la tradition des Propos d’un autre enseignant moraliste français, Alain.

    Mais la difficulté, le risque, avec le principe d’un double abécédaire est qu’il faut que l’auteur ait cinquante-deux choses à dire, et qu’il puisse produire des textes deux à deux de même dimension sans excessif délayage ! Force est de constater, hélas, que ce défi n’a pu être remporté par Denys Acker. Trop d’entrées sont des généralités diverses pour cours de philosophie lycéenne, des homélies tiédasses ou des banalités ennuyeuses, dont un des exemples phares est le duo d’ouverture, celui de la lettre A – Amitié et Amour – qui offre le triste spectacle d’un auteur qui se débat dans des sables mouvants. La Gauche, Jeunesse – avec l’inévitable poncif des barbons que « la jeunesse n’est pas une affaire d’âge » –, Kaléidoscope, Valeur ou encore Vertu font également baisser les yeux de gêne.

    Alors, pour tenter de dissimuler les insuffisances de ces textes-ci, Denys Acker use des éternelles ficelles qui décorent, en breloque, les masques des imposteurs de la pensée. Dans Vendanges tardives, la plus agaçante est le recours à d’indigestes leçons de linguistique, avantageux procédé permettant de tirer à la ligne en recopiant des dictionnaires – « Le mot ‘qualité’ dérive de la racine indo-européenne ‘k’… » – et de faire le savant à bon compte. Recourir à l’étymologie est évidemment une excellente chose dans certains cas, mais la plupart des gazettes littéraires proposant une rubrique spécialisée exécutée avec brio et clarté, la prose de Denys Acker en la matière sonne comme une enfilade d’arguments d’autorité aux cheveux plats.

    Le deuxième travers manifeste est le recours aux lieux communs, qui semblent auto-excusés d’avance dans l’avant-propos : « cette forme brève [l’Abécédaire] ne permet pas de longues démonstrations articulées ». Parmi les préjugés, qui l’étaient déjà pendant la guerre froide : les églises sont vides, il n’y a plus de projet politique dans la doctrine de gauche, tous les aéroports se ressemblent – ce qui est vrai pour les voyages en avions de ligne, mais pas pour ceux en avions privés qui ont remplacé, en de nombreux points, le train à compartiments qu’aime Denys Acker dans Wagon –, il n’y a qu’en France que les ingénieurs ont le pouvoir, la part des « sciences humaines » par rapport aux mathématiques dans le secondaire est trop faible, etc., etc. et en voiture, Simone !

    Le troisième travers est la stratégie d’étouffement, très à la mode chez les clercs du vingtième siècle, autrement dit le jargon, l’embrouille philosophico-littéraire à la petite semaine, l’air de rien. Ainsi peut-on tenter de lire, à l’entrée Peuple, ce paragraphe honteux : « Les discours sur le peuple sont donc des fantasmes projectifs définis par une chaîne métonymique de déplacements des contenus donnés au mot, chaîne que vient rompre l’explosion métaphorique du discours en acte produit par le peuple lui-même, la révolution, qui définit un nouveau Peuple ». C’est bon pour draguer les étudiantes en sociologie aux terrasses du quartier latin, mais pas pour être imprimé !

    Enfin, le quatrième travers est l’utilisation effrontée de termes ou de notions scientifiques qui oblige à renvoyer une fois de plus à la lecture des Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont. Ainsi du terme « entropie », utilisé dans Vendanges tardives comme s’il s’agissait d’un terme entré dans le langage courant, un terme dont la compréhension est partagée, suffisamment vulgarisée. Or, s’il y a une notion thermodynamique à ne pas utiliser à la légère, complexe à différents égards, c’est bien l’entropie. De même pour la théorie de la relativité, à laquelle Denys Acker fait dire beaucoup – trop – de choses (au fait, qu’est-ce qui est relatif dans la physique relativiste ?) assénées avec un certain aplomb.

    Les sciences auxquelles Denys Acker emprunte des termes à l’emporte-pièce sont pourtant bien coupables à ses yeux. Il reprend, par désir de provocation plus que par vraie réflexion sans doute, la vieille Lune de l’opposition entre sciences et humanités, notamment dans la sélection des élites. Les tenants comme lui du « métissage » obligatoire et généralisé en la matière ne se rendent-ils pourtant pas compte que la filière scientifique est la plus généraliste des formations, car partout ailleurs les sciences sont bannies ; que si les élites « scientifiques » tiennent les commandes du pouvoir économique, les pouvoirs politique, journalistique, médiatique, culturel, judiciaire, législatif, policier et intellectuel, entre autres, qui participent autant sinon plus au malheur des gens et à la laideur du monde, recrutent principalement dans d’autres étables ; que les humanités et les sciences, enfin, ne sont pas sur le même champ de bataille ?

    Dans le passé, et parfois encore maintenant, les sciences se sont inconsidérément poussé du col, croyant que l’explication du fonctionnement de la matière – qu’elles raffinent, rien de plus, à mesure qu’elles « avancent » – pourrait déborder sur l’explication de l’Homme ou de Dieu, ou pourrait les rendre vertueuses par essence. Que les inconditionnels des humanités ne commettent pas les mêmes erreurs ! Trop tard, peut-être : ils ont déjà quémandé de les appeler « sciences » pour briller dans les salons, et portent le terme comme un adjoint au maire son ruban rouge. Le snobisme n’est-il pas, par définition, la marque des insuffisants ?

    Denys Acker me fait penser à un de mes souvenirs d’adolescence : celui d’un surveillant général adjoint, chargé notamment de répartir les chambres de l’internat, qui donnait à l’occasion quelques leçons et répétitions de culture générale ou des causeries assez réussies sur l’histoire de l’Art. Unanimement adulé, ou presque, par les élèves se préparant aux carrières commerciales et unanimement moqué, ou presque, par les élèves se préparant aux carrières scientifiques, il laissait, avec sa bedaine et sa moustache, un sillage de réputations, de ragots affreux, de chuchotements comme tout membre de la « StraB » d’un internat en laisse. En somme, cet homme était un baron de Charlus qui n’aurait été ni baron ni Charlus, un baron de Charlus qui aurait directement atteint la sénilité pathétique sans passer par la jeunesse superbe : les restes insuffisants d’un baron de Charlus. Eh bien, Denys Acker est du même genre, il est un vigneron fort insuffisant pour des vendanges intellectuelles, fussent-elles tardives, et ses quelques éclairs de style – plutôt que de vérité – ne peuvent hélas pas masquer toute la faiblesse d’un sabir que les « penseurs » et mages français du vingtième siècle ont érigé en vertu philosophique.


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    Les grandes familles vieillissent comme les autres (22 décembre 2010)

    L’Histoire de France, particulièrement celle du dix-neuvième siècle, prête admirablement son décor aux grands romanciers. Stendhal, Balzac, Zola et Proust sont quelques exemples réussis de ces écrivains qui puisèrent dans les républiques balbutiantes ou affirmées, les empires militaires ou civils et les restaurations revanchardes ou bourgeoises des archétypes, des modes vestimentaires et culturelles, des faits divers, des exemples d’ambitions et de déchéances ou encore de grandes tendances historiques et sociales dont ils analysèrent et montrèrent les conséquences humaines.

    Maurice Druon était de cette veine là, qui demande à la fois une bonne érudition historique, une intelligence acérée permettant de comprendre les événements en profondeur et une maîtrise romanesque sans laquelle l’ouvrage sombrerait dans le pur roman historique. Or, plus intéressant que ce dernier est le roman où les individus sont pris dans les mouvements de fond que seuls les écrivains et les poètes distinguent, où les histoires personnelles des protagonistes croisent les destinées de la nation et du monde.

    Le grand public connaît bien Les Rois maudits, qui est pourtant une œuvre de peu de valeur et dont les adaptations à l’écran furent de la même piètre qualité. Il est moins familier des Grandes Familles, alors que cet ensemble de trois romans fut – assez librement mais superbement – interprété par Jean Gabin, Pierre Brasseur – l’excellent chef d’une lignée de comédiens fort médiocres –, Jean Desailly ou encore Bernard Blier dans un excellent film de Denys de La Patellière secondé par Michel Audiard.

    Le roman est beaucoup plus dur que le film et là où le baron Schoudler, banquier surpuissant à tous égards, semble un moment hésiter sous le masque de Jean Gabin quand meurt son fils, presque directement victime de ses combinaisons financières et de son orgueil, le personnage romanesque ne s’arrête pas. De même, le noceur capitaliste interprété par Pierre Brasseur est dans le roman un être physiquement laid, à la tête difforme, et à l’impuissance plus explicite. Surtout, tout le roman est baigné dans une atmosphère « libidineuse » moins marquée dans le film, que semble résumer la dernière phrase de la préface de la Volupté d’être, roman périphérique des Grandes Familles : « Les insatisfactions de l’amour sont, immédiatement après la mort et la faim, le troisième problème dans l’ordre des préoccupations humaines ».

    C’est entre les deux guerres mondiales que se situe la Fin des hommes, le titre officiel de l’ensemble composé des Grandes Familles (1947, récompensé par le Prix Goncourt), de La Chute des corps (1949) et de Rendez-vous aux enfers (1951). « Fin des hommes » : sous la plume de Druon, la vieillesse, pour reprendre une expression célèbre, est vraiment un naufrage. Même les êtres les plus orgueilleux, surtout les êtres les plus orgueilleux, tremblent devant le spectre de la sénilité, qui touche tous les hommes, indépendamment de leurs mérites et de leurs lâchetés. La sénilité est d’autant plus terrifiante que l’homme qui en est touché était puissant, intelligent, beau et vigoureux, mais elle n’est pas une justice divine qui décrépiterait moins le quidam que Noël Schoudler, le banquier sans foi, que Simon Lachaume, l’arriviste politique, ou que la vieille et sèche La Monnerie, qui s’exclame : « Mon Dieu, faites que je meure convenablement » !

    Tous les hommes et les femmes tombent dans cette crevasse sans fond, les noceurs comme les vertueux, les pauvres qui font la queue le long de l’hôtel Schoudler pour quémander à heure fixe un morceau de pain et une piécette comme le baron Siegfried qui leur fait, mi par complexe de supériorité, mi par sadisme, l’aumône à la chaîne. Tous ces hommes et toutes ces femmes, dévorés sans cesse par leur sensualité de moins en moins satisfaite et qui ne s’embarrasse pas des enfants – la morale de ces familles préférant le meurtre par avortement à la naissance hors mariage –, voient d’abord dans la vieillesse la perte de leur vigueur. Pour faire un dernier tour avec un jeune homme ou une jeune femme, ils se damneraient, se compromettraient, se ruineraient, se ridiculiseraient et parfois trouveraient la mort.

    Les Grandes Familles ne sont donc pas le roman de la déchéance d’une classe sociale en particulier, remplacée par une autre, même si la fin des aristocraties catholiques, d’abord diluées dans des alliances avec la banque juive puis dissoutes par les crises financières et les guerres, en est le principal cadre. Même les Schoudler périssent, entraînant dans leur chute la moitié de l’Europe et toutes les vieilles fortunes ; même Simon Lachaume, professeur « sorti des rangs » et qui finit président du conseil à force de bassesses et de trahisons, est finalement le plus grand perdant de ce bonneteau de la puissance dont on l’avait cru maître : englué dans les intrigues et la basse politique, sans grande idée qui ne soit pas un pur exercice de rhétorique, il fait partie de ceux qui furent directement responsables de la défaite militaire de la France contre l’Allemagne. Le peu qu’il avait cru gagner, ses petites jouissances et glorioles égoïstes auxquelles il continue, jusqu’à la dernière ligne, de s’accrocher, sont emportées par l’Histoire.

    La Fin des hommes est d’abord un style – superbement classique, même s’il s’affaiblit à mesure que le roman avance, et sans fausse pudibonderie – et une grande virtuosité romanesque où se croisent les destinées des différentes branches La Monnerie, de leurs alliés Schoudler, de leur provocateur cousin Maublanc, du professeur Lartois, de Simon Lachaume, des poules de cabaret, des demi-mondaines, des hommes de théâtre, des succubes titrés, des vedettes d’on ne sait quoi, des hommes de bourse, des esthètes et de tous ces êtres qui vieillirent dans l’entre-deux guerres. Ce sont les coucheries qui lient cette faune : la petite actrice Sylvaine Dual passe dans tous les bras, Simon Lachaume séduit plusieurs générations La Monnerie, le professeur Lartois viole la moitié de Paris. Quant aux deux jeunes Schoudler, ces héritiers à qui une destinée supérieure était promise, ils sont les plus touchés : le suicide de leur père, l’assassinat déguisé de leur mère, la ruine de leur grand-père les conduisent à la vente de leur beauté et de leur jeunesse. La sénilité des « grands » a besoin de telles victimes, fraîches et perdues, objets de toutes leurs vengeances secrètes.

    La clairvoyance précise de Maurice Druon sur la fin de vie des hommes, dont l’étude est particulièrement propice dans la période des années vingt, fait forcément regretter que l’écrivain n’ait pu achever ses Mémoires, dont seuls deux tomes sur les quatre prévus ont été publiés, le deuxième étant d’ailleurs plus mince et fort posthume. Sans doute, Maurice Druon vécut intimement le spectacle de la sénilité, put voir sombrer, année après année, tant de gloires littéraires, politiques, artistiques et humaines dont il écrivit souvent les éloges funèbres. Le vieux lion, qui fut un jeune homme romanesque, dut aussi constater sur lui-même les effets de l’âge. Et on se plaît à imaginer qu’il relisait souvent, dans ses propres années de déclin, le discours académique qu’il fait prononcer par le professeur Lartois : « Mais la déchéance, à ses yeux, n’est point seulement originelle et spécifique ; elle est également quotidienne. Avec quelle amertume et quelle précise acuité le poète en suit les étapes dans l’affaissement visible des tissus corporels comme dans l’invisible dégradation des sentiments et comme dans l’amenuisement de l’espérance ! Pendant cinquante années Jean de La Monnerie a regardé en lui l’homme vieillir. Mais la hantise de la vieillesse, ou, si je puis dire, sa psychose, est encore un bonheur pour ceux qui la subissent, car elle leur masque la hantise de la mort qui accable les autres. »


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    Les radars de l’Art (26 novembre 2010)

    Au fil des ans et de leur multiplication-miniaturisation sur le bord des routes, les « radars » sont devenus tellement associés à une répression policière futuriste, automatique et déshumanisée que le mot même inspire d’inconfortables craintes à n’importe quel « citoyen ». Les sinistres boîtiers gris et leur tracasserie quotidienne jouent des rôles salutaires pour un pouvoir qui, en raison de l’affaiblissement généralisé de la France, n’a plus qu’une petite et rabougrie sphère d’influence réelle et qui, par compensation naturelle, tente d’autant plus de faire illusion.

    Le premier rôle de ces « radars » n’est-il pas, en effet, de faire croire à chaque automobiliste qu’il est un délinquant en puissance, c’est-à-dire de lui faire sentir le poids d’une fausse activité régalienne par une petite morale culpabilisante permanente, justifiée par les infâmes bons sentiments des victimes et blessés sur les routes ? L’activisme douteux sur le sujet des « radars » ne permet-il pas aussi de faire accroire que les problèmes réels de sécurité sont sur les routes et pas dans les fameuses « zones de non droit » où la police n’est de plus en plus bonne – pour diverses raisons – qu’à servir de cible aux malfaiteurs qui tiennent les territoires ?

    Ce mot, « radar », supporte donc une large part de la cuistrerie contemporaine, et ce n’est subséquemment pas innocemment qu’il protège les objets à la dernière mode adolescente que les agents de Murakami ont eu la gourmandise de déposer dans le château de Versailles. Plus largement, ce qui frappe d’abord, dans ce décor pittoresque, ce ne sont pas les couleurs vives ni les formes criardes des objets, mais les dispositifs de sécurité autour d’eux : inaccessible derrière les barrières en épais plexiglas tenant le public à bonne distance, protégé par la désopilante et dissuasive évocation d’une surveillance vidéo et « radar », le génie de Murakami est bien gardé.

    Si nul ne pourrait contester sans mauvaise foi le droit, le devoir même, des musées de protéger les objets qu’ils exposent contre les nuisances que ne manquent pas de provoquer les touristes sans-gêne, les gamins malotrus et les cuistres curieux, c’est-à-dire le devoir des institutions de conserver le patrimoine, cette débauche de protection, surtout en comparaison des moyens déployés pour garder les œuvres permanentes du château, est pour le moins suspecte.

    En surprotégeant les objets de Murakami, qui sont d’abord des objets manufacturés et, en tant que tels, reproductibles à l’infini en cas de malheureux accident, quel message veulent faire passer les Autorités ? La première possibilité est que ces objets sont protégés parce qu’ils seraient « précieux » comme toute œuvre d’Art ; sauf que dans le cas des objets de Murakami la préciosité se limite à une cherté liée aux matériaux utilisés – car Murakami se plaît parfois à être aussi clinquant que n’importe quel charcutier enrichi – et à la valeur boursière de la signature de « l’artiste ». Ainsi est-il interdit de toucher, tout simplement parce que c’est cher, réellement ou spéculativement, et que l’argent est sacré !

    Deuxième niveau de lecture, qui peut être complémentaire, les protections font croire que les services de sécurité du château imaginèrent, quand ils reçurent l’ordre d’installer le Japonais en leurs murs, qu’ils devraient faire face à des hordes d’énergumènes violents, de vandales capables de toutes les actions terroristes pour bouter hors d’un des plus éloquents symboles de la gloire nationale française ce spécimen de la ploutocratie mondialisée. C’est toujours le même procédé permettant à bon compte de placer un artiste dans le camp du Bien, du Progrès, contre une infâme réaction qui toujours a crucifié les artistes et maudit le génie. Cette outrance voudrait donc faire croire que cet art officiel, désespérément mort, vit encore.

    Dans un registre un peu différent, les à-côtés de l’exposition parisienne de Larry Clarke dévoilèrent également la machinerie du procédé. Là, les défenseurs supposés de l’Art rejouèrent leur air libertaire le plus éculé, s’offusquant que l’exposition fût interdite aux jeunes adolescents. Pourquoi diable ces gens-là veulent-ils à tout prix que les moins de seize ans aillent voir cette exposition, sinon pour créer un faux sentiment d’urgence et pouvoir se hisser au doux sommet de la « subversion » en s’appuyant sur des protestations quasiment imaginaires, du moins anticipées ?

    La tactique perfide, mais désormais habituelle, des ouailles du milieu culturo-mondain, se fait donc implacable : quand leur concert de bêtise, de plus en plus crasse, de plus en plus vil, n’arrive pas à provoquer les réactions l’inscrivant de facto dans la grande tradition des poètes maudits, des génies incompris et des artistes supérieurs morts à l’hospice, pour la simple raison que se fêtent les centenaires des provocateurs originaux qu’ils ne font que copier avec sérieux, alors ils s’inventent d’hypothétiques adversaires.

    Le vingtième siècle a acté l’insuffisance de l’objet – faute d’artistes véritables – et a tenté de compenser par le discours sur l’objet ; depuis quelques années, faute d’individus ayant le souvenir de l’Art, ce discours recopié, officialisé, embourgeoisé, devenu trop visiblement sacré, s’est lui-même épuisé et le système culturo-mondain, pour protéger ses intérêts immenses, compense par un discours sur l’agitation médiatique autour de l’objet. C’est donc pour alimenter cette agitation périphérique que les provocations sont chaque jour plus grotesques et que les dispositifs d’illusion du scandale gagnent en habileté et en perversité. Tout semble organisé pour que l’automobiliste culturel accélère à l’endroit même où sont positionnés les radars ; voyez la joie des rentiers quand crépitent les flashs automatiques : ils peuvent crier à la vie, alors que le cadavre est froid depuis longtemps.

    Dans Le Soulèvement contre le monde secondaire (L’Arche), l’Allemand Botho Strauss écrivait, en 1990, à propos de « l’exégèse et l’interprétation des œuvres d’art » : « l’enveloppe protectrice du texte est devenue la liane parasite qui désagrège et étouffe son hôte ». Vingt ans plus tard, une autre étape a été franchie puisque le parasite n’a même plus d’attache formelle avec l’œuvre d’Art, qu’il ne s’agit même plus de commentaires sur les objets mais d’une glose généraliste sur l’Art et la culture, définitivement sacrés dès lors qu’ils sont désignés comme tels, attestés par les réactions acerbes des bonnes gens. Le monde secondaire, déjà mortifère, a laissé sa place à un monde tertiaire, un cran plus éloigné encore de la « présence réelle » de l’œuvre d’Art.

    Le monde primaire et le monde tertiaire se disjoignent lentement. Ainsi l’honnête homme pourrait être tenté de rester muet face aux provocations du système, tant tout ceci lui semble désormais étranger ou tant il a conscience, quand il s’exprime légitimement, d’être le complice involontaire, l’idiot utile, de l’insupportable barbarie officielle. Pourtant, où d’autre que dans cette marge de la réaction conspuée pourra naître la prochaine génération d’artistes véritables, de mystiques authentiques ? Pour que tout ne s’éteigne à jamais, il est vital de conserver un peu de braises dans les interstices minuscules du système culturo-mondain et, comme pourrait y inciter le complexe héritage du dandysme, oser transgresser l’absolutisme de l’impassibilité sur le sujet, et peut-être seulement sur celui-ci, de l’Art.

    Puisque la perte du goût – « l’agueusie » – des élites censées faire du discernement artistique est criante, et qu’il ne leur reste plus qu’à brader le prestige du patrimoine français pour satisfaire les appétits insatiables de la richesse mondialisée, il faut, en matière artistique, opposer l’élitisme à leur démagogie, le courage à leur lâcheté et le désintéressement à leur cupidité. C’est à ce prix que des bords de notre génération perdue, qui sont aussi le cœur du « monde primaire », surviendront les premiers coups de canon du Waterloo de leur Empire.


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    Le corps démembré (1er octobre 2010)

    Viendra-t-il plus vite que prévu, plus rapidement que redouté, ce jour où ceux que nul n'osera même plus appeler les Français se réveilleront comme des étrangers les uns pour les autres, sans rien en commun sinon, au mieux, des bribes de langage, réduit à la langue administrative minimale ? Entre mille signes du repliement des égoïsmes sur eux-mêmes, cette annonce de décès, lue dans le carnet du jour d'un grand quotidien parisien, qui montre la régression du mouvement de fusion des communautés en une seule, la communauté nationale : aux enfants d'une certaine Armance, prénommés Danièle, Charles, Martine et Claude ont succédé Carole, Sabine, Rafi, Nathalie, Nicolas, Hana et Michael et, à la génération suivante, Shirel, Meital, Oriah, Tsuriel, Nina, Joshua et Roman. Inutile néanmoins de blâmer ces braves gens : profitant de la lâche permissivité d'un État qui ne pense plus qu'il y a quelque chose à défendre dans ces détails patronymiques, ils ont laissé l’air du temps les porter.

    Qu'y aurait-il, d'ailleurs, à défendre ? Michel Bernard, en son Corps de la France écrit dans une langue magnifique, sans patriotisme outrancièrement cocardier, répond : le corps de la France, justement. La France apparaît sous sa plume comme un je-ne-sais-quoi composé de territoire, de langue, d'hommes morts et d'écrivains immortels, d'un chanteur de variétés même ; elle est mystique au point que, malgré leur abandon historique par la France, les Canadiens français ne se sont toujours pas rendus à l'impérialisme anglo-saxon ; elle fut incarnée dans Charles de Gaulle, lien personnifié entre les rois de France, les romanciers français, les guerres du vingtième siècle, le Québec et, pour ainsi dire, le Tour de France ; elle est les vivants et les morts, en particulier ceux morts pour Elle, qu'ils fussent tirailleurs sénégalais, résistants cagoulards, maquisards aristocrates. La France de Michel Bernard se devine, se palpe presque, dans la honte de la défaite, quand chaque violation du territoire est vécue comme un viol, dans la joie de l'honneur, encore plus que dans celle de la victoire, cet honneur incompréhensible qui frappe toutes les pages, même les ratées, de Druon ou de Kessel.

    Que sera le corps de la France, sinon un cadavre démembré, quand ses défunts, qui couvrent les murs des églises et des monuments, seront contestés, négociés, pesés ? Quand ses écrivains morts pour la langue française, trop universelle pour ne pas être judiciarisée, seront bannis ? Quand l'étude de la grandeur passée de la France, et l'émotion pour sa littérature, seront suspectes ? Il est chaque jour un peu plus tard, un peu trop tard.


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    Bouillie malodorante (16 août 2010)

    Est-ce parce qu'il s'est senti en confiance, confortablement vautré dans cette enfilade de salons amis que sont Le Monde Diplomatique et son supplément « Madame », Manière de voir, que Gérard Mordillat a dévoilé, sous sa soutane de janséniste athée, une triste et peu reluisante intimité intellectuelle ?

    Dans le numéro de juin 2010 du Monde diplomatique, Mordillat fait en effet la réclame de Manière de voir à l'occasion de la parution de son numéro titré « Culture, mauvais genres », qui explore, apprend-il à ses lecteurs, « les romans roses ou noirs, les séries télé, le rap, le cinéma du samedi soir, les fanzines ». Il est question, sans grande surprise, de proclamer à cette occasion « ce qui est certain » : « qu'il n'y a pas de grand art, ni de petit art ».

    Étrange défense, en vérité, de cet égalitarisme que promeut, pour déculpabiliser ceux qui ne nourrissent leur âme que de messages publicitaires, la société de consommation. Étrange défense, fondée sur l'argument que les genres mineurs décrivent mieux la vie réelle que le « grand art ». Plus précisément, concernant le cinéma américain, les films d'Hollywood « disent et montrent plus sur l'Amérique que bien des articles savants et des documentaires pédagogiques ». Certes, mais nul n'a soutenu que lesdits articles et documentaires étaient des œuvres d'art, et on voit mal comment l'art pourrait se définir selon des critères d'efficacité de recherche historique. Si Mordillat sous-entend que ces genres mineurs sont plus dans la « vérité », parce qu'ils représentent mieux la « vérité historique », la « vérité sociologique » ou la « vérité politique », il sacrifie alors ce qui devrait occuper l'art avant tout, la « vérité esthétique ».

    Car c'est bien par cette culture-là que la société marchande opère ses œuvres de laideur et de malheur. L'exemple du rap français, en la matière, est éloquent. En effet, la qualité de cette musique, après que la première génération fut récupérée (IAM), autodétruite (NTM) ou éteinte (Assassin), a vertigineusement chuté, le genre s'est même vidé de sa substance tant musicale que lexicale, sous l'effet des dollars de la radio Skyrock – qui a opéré un virage important au moment de son soutien-matraquage au premier album du groupe 113 – et de la bêtise, disons les choses comme elles sont, des générations suivantes, versant dans un faux « hardcore » juste outrancier, quand il n'est pas simplement calqué sur le modèle jouisseur et capitaliste du rap américain, ou dans la bluette mièvre style R'n'B, nouveau vecteur de toutes les réclames spécialisées auprès des « jeunes » de Mordillat – sait-il d'ailleurs qu'il existe des personnes non âgées qui apprécient la musique de Bach plus que celle des ascenseurs, le musée du Louvre plus que le Gaumont des Champs-Élysées et Stendhal plus que San-Antonio, quoique ce dernier soit sans doute déjà trop académique, et qu'il faille se rabattre sur les biographies de Loana ?

    Quant au roman rose – peut-on y inclure la presse illustrée ? – « celui des sentiments inavouables » ou le roman pornographique, « celui du corps triomphant », on peut y déceler d'abord, plutôt que ces fadaises sophistiques, l'exaltation de la frustration dont les publicitaires font leur miel.

    Avec son égalitarisme de soumission, Mordillat veut en réalité passer son mépris du « bourgeois », mal identifié d'ailleurs – car s'il est l'opposé des « classes dangereuses contemporaines : les jeunes, les immigrés, les chômeurs, les exclus », c'est-à-dire s'il est un homme ou une femme né de parents français, ayant un emploi et une vie sociale, il n'y aura pas assez de poteaux pour pendre tous les ennemis du peuple à la prochaine révolution. Plus sérieusement, Mordillat n'a-t-il pas remarqué que le « mauvais genre » ou le « mauvais goût » est moins le genre populaire que le genre « nouveau riche » ? Que cette bourgeoisie d'argent, n'assumant plus par paresse et lâcheté son devoir de conservation et de transmission du grand patrimoine intellectuel et artistique, préfère le dénigrer et asseoir ses enfants devant la télévision dont les « séries » animées puis filmées forment le seul et déprimant substrat culturel commun, c'est-à-dire forment les vrais « canons » académiques culturels de l'époque ?

    Alors, à trop démonétiser le prestige du « grand art », à trop l'abaisser à égalité des arts commerciaux, on coupera la population de ce qui forme le jugement esthétique, pierre angulaire du jugement critique : l'Art, justement. Ce n'est donc pas tant le souffre que cela sent, car rien n'est moins sulfureux que ce que les élites du Monde diplomatique imaginent être sulfureux, mais la bouillie, teintée d'excréments.


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    Débat interne (16 août 2010)

    Des polémiques littéraires, philosophiques et intellectuelles prenant à partie Bernard-Henri Lévy ne sont retenues en général que les plus sensationnelles, qui sont aussi les plus anecdotiques. Son épouse impossible, sa fortune mondialisée, ses réseaux auprès desquels il n'est même plus besoin de passer commande, ses chemises ou encore ses cheveux sont autant d'épouvantails qui, sciemment ou pas, réussissent à détourner de nombreux détracteurs du seul terrain qui vaille : son œuvre littéraire et philosophique. Cette pagaille de livres de souvent piètre qualité défoule leurs auteurs et quelques lecteurs, mais fait oublier que dès son émergence sur la scène des idées, l'œuvre de Bernard-Henri Lévy – comprenant livres, articles et interventions diverses – fut largement commentée sur le fond. Plus encore, ces coups bas abondamment relayés, parfois jusqu'au délire judéophobe, par Internet, font oublier que cette bataille des idées n'a jamais cessé et continue, autant que continue la production intellectuelle du penseur médiatique.

    Même si chaque publication de Bernard-Henri Lévy est le signal de départ du même cirque flagorneur, chaque prise de position télévisée celui d'un unanime cri d'enthousiasme, il faut résister à la tentation de piquer sous la ceinture. C'est paradoxalement rendre service à Lévy, entrer dans sa pratique médiatique – comme le révèle presque explicitement le très habile Ennemis publics coécrit avec Michel Houellebecq – que d'en faire une victime dont les bonniches de la pensée feront un héros. Il suffit de lire les Confessions pour s'apercevoir que Rousseau était un homme fort médiocre, ou de s'intéresser à l'émergence de la figure du « despote éclairé » pour trouver dans l'Histoire d'autres illustrations du goût des philosophes pour les mondanités politiques : en cela Bernard-Henri Lévy n'est guère précurseur, ni unique. Au contraire, sans ces excès, véritable pollution éditoriale, les attaques sur le fond, qui accompagnent trop discrètement les publications de Lévy, du moins qui s'effacent rapidement des mémoires, discréditeraient durablement le « piètre penseur ».

    En publiant une Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des "nouveaux philosophes" et de leurs épigones (François Bourin éditeur, 2010), Daniel Salvatore Schiffer veut justement montrer sur le fond que la philosophie de Lévy – et plus généralement celle des « nouveaux philosophes», même si Glucksmann et les autres y apparaissent comme les faire-valoir de la cible principale – usurpe son titre, parce qu'elle « déraisonne ». Pierre Vidal-Nacquet, dans un article célèbre, avait relevé les erreurs factuelles de Bernard-Henri Lévy ; Daniel Salvatore Schiffer se propose d'en étendre le principe aux erreurs conceptuelles sur le plan philosophique. Listant, recensant, résumant et citant les auteurs qui attaquèrent Lévy, y apportant aussi ses propres trouvailles, Daniel Salvatore Schiffer constate son apparente déraison, tout en n'oubliant pas que si Aron, Deleuze ou Gauchet furent très sévères avec Lévy, ce dernier trouva de nombreux soutiens dans différentes castes intellectuelles, dont des philosophes « d'autorité » comme Barthes et Foucault.

    Au cœur du livre de Schiffer, quelques pages du chapitre « Les justiciers de la métaphysique » montrent ainsi comment Bernard-Henri Lévy commit des contresens d'interprétation de Hegel et de Kant. Plus loin et plus longuement, dans le chapitre « Le faux débat entre Sartre et Levinas », ce sont les étranges passages du Siècle de Sartre qui sont contredits. Si, pour Hegel, Schiffer rate son coup par manque de clarté, il le réussit parfaitement avec Sartre, Levinas et Kant. L'anecdotique affaire Botul apparaît donc comme une tentation d'étayage truqué d'une vision kantienne erronée. C'est là un beau et salutaire travail qu'a réalisé Schiffer sur ces auteurs. Cependant, pour assommer Bernard-Henri Lévy, il aurait fallu étendre cette analyse rigoureuse des textes à l'ensemble de la Critique de la déraison pure, plutôt que de bavarder trop longuement sur des aspects secondaires du point de vue de l'étude philosophique. Car s'il n'est pas inutile de rappeler que l'apparente déraison de Bernard-Henri Lévy est faite non seulement de détournements philosophiques, mais également de contradictions idéologiques et d'aveuglements dans l'engagement, ces derniers points, intéressants mais subalternes, car dans le champ de la polémique médiatique, ne méritaient pas tant de place.

    Plus décevant encore est l'arrêt de la réflexion au constat de la « déraison » de Lévy. N'est-ce pas dangereusement sous-estimer son adversaire que de croire qu'il « déraisonne », c'est-à-dire de l'imaginer soit imbécile, soit pur opportuniste, c'est-à-dire encore de croire que sa pensée est stérile en-dehors du théâtre médiatique ? Schiffer s'étonne par exemple du « virage de cuti » politique – l'expression est utilisée jusqu'à la nausée – des « nouveaux philosophes », passant apparemment de la « gauche » à la « droite ». Il faut pourtant être aveugle pour ne pas savoir que l'alliance entre les héros et les profiteurs de Mai 68 – ou, aux États-Unis, du trotskisme – et le marché économique mondialisé est naturelle : ses mécanismes ont été décrits plusieurs fois par des penseurs, certes radicaux, tant à « droite » qu'à « gauche », qui n'ont pas supporté pour les uns la perte de souveraineté des nations européennes au profit du mondialisme, pour les autres le rôle infâme de la social-démocratie dans cette affaire ; et s'il n'y avait les livres, il suffirait d'ouvrir un peu les yeux sur le couple publicitaire formé par la libertaire Carla Bruni et le libéral Nicolas Sarkozy, ou sur les tenanciers de la finance mondiale, produits du socialisme français.

    Dans le cas particulier de Lévy, Schiffer rappelle les contradictions du « philosophe ». Il aurait pu, il aurait dû aller plus loin et rechercher au contraire une cohérence dans ses commentaires philosophiques et positions idéologiques, chercher une explication à ses bourdes. Ainsi, au travers des deux paragraphes intitulés « La question juive », Schiffer ne manque pas de signaler le « double discours » de Lévy : nationalisme français porteur de vices, nationalisme israélien porteur de vertus. Or, l'œuvre et les engagements de Lévy en général, et cette contradiction en particulier, peuvent gagner une cohérence s'ils sont lus avec l'idée du « Juif communautaire » – Lévy, dont une bonne part de l'œuvre est « judaïque », dit lui-même « Juif d'affirmation ». À travers cette grille de lecture, il est parfaitement cohérent que Lévy, qui soutient un certain nombre de dispositifs nationalistes de l'État d'Israël, se détache de la communauté nationale française – principalement dans L'idéologie française, qui s'en prend en particulier aux écrivains nationalistes, mais plus généralement à « l'état d'esprit » français – aux intérêts nécessairement contradictoires avec les communautés particulières. Détachement, sur fond d'horreur de solution finale, qui permet aussi d'asseoir une manière de domination morale de la communauté juive sur le reste du peuple français, porte ouverte pour les opportunistes aux demandes de réparation symboliques ou pécuniaires.

    Or, le seul moyen intellectuellement honnête de résoudre cette équation du nationalisme bigarré est d'affirmer que le peuple juif est un peuple élu par Yahvé et que cette supériorité naturelle justifie le « deux poids, deux mesures ». Mais cet argument, s'il est valable sur un plan logique, repose sur un postulat que la France, de tradition catholique mâtinée de rationalisme et volontiers sceptique, ne saurait recevoir. Lévy, qui ne peut de plus se risquer dans un argument trop religieux, tant il n'est pas, au sens rabbinique, un « bon Juif », est ainsi acculé à l'exagération de ses arguments, et donc aux approximations, à la mauvaise foi et à l'emphase. De là peuvent s'expliquer les erreurs factuelles, et même les tortures qu'il impose aux pensées sartrienne ou kantienne, dont l'essayiste, bon débatteur à l'oral, arrive toujours à se défendre devant le seul critique littéraire qui compte désormais : le téléspectateur. Sans ce brio, les mensonges et fautes de Lévy l'auraient déjà suicidé sur la scène médiatique comme dans le monde intellectuel.

    Malgré les charges et les épithètes qui y sont inscrits, Bernard-Henri Lévy sort-il groggy de cette Critique de la déraison pure ? Rien n'est moins sûr, car Daniel Salvatore Schiffer, malgré sa bonne volonté de principe, s'est laissé en partie piéger par la redoutable « méthode BHL » de détournement, et n'a de surcroît pas su adopter une organisation ni un style clairs – si Lévy voulait répondre à la Critique de la déraison pure, il y trouverait facilement d'innombrables griefs formels. La France qui écrit aime se déchirer pour les intellectuels « engagés », mais elle fait souvent leur jeu, et s'il n'y avait eu que son œuvre philosophique, dégraissée des batailles et frasques germanopratines, de sa « gueule » médiatique – et, tout de même, de son admirable œuvre romanesque – la mémoire de Sartre n'aurait certainement pas passé le jour de ses funérailles. Schiffer aurait donc gagné à rester sur son terrain, l'examen philosophique, plutôt que de se risquer dans le domaine du « débat d'idées ». Car pour réaliser une critique générale de l'œuvre de Lévy, il ne faut pas être un intellectuel bien-pensant, dont Schiffer a tous les « tics » : il ne faut pas établir sans cesse un trop étendu périmètre de sécurité autour du « racisme », il ne faut pas voir du fascisme ou du totalitarisme partout, il ne faut pas comparer l'antiserbisme à l'antisémitisme, il ne faut pas amalgamer religion et « fondamentalisme », il ne faut pas considérer le J'accuse de Zola comme l'alpha et l'oméga de la pensée, il ne faut pas aller se faire tirer dessus en Yougoslavie – preuve de naïveté plus que de courage – et il ne faut pas se soucier des sentiments littéraires de la veuve de Daniel Pearl !


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    Le critique littéraire (16 juillet 2010)

    À rebours de certains de ses collègues historiens qui, pour attirer sur eux les lumières de l'actualité éditoriale et les objectifs de la télévision, glanent dans les latrines du temps des anecdotes qu'un traitement anachronique permet de recouvrir d'un rentable vernis de polémique, Claire Blandin a eu l'habileté de choisir un thème qui devait à coup sûr lui assurer, et qui lui assura, une réclame étendue dans un hebdomadaire important sans avoir à se déparer de l'honnêteté intellectuelle, sinon la rigueur, qui sied tout de même bien aux ouvrages historiques. Ce thème historique habile est celui du Figaro Littéraire (éditions Nouveau Monde), dont la vie – celle d'un "hebdomadaire politique et culturel" – est tracée entre 1946 et 1971.

    Avant toute chose, parce qu'il ne faut pas laisser les crimes et les petits délits de l'édition impunis, il convient de relever les quelques défauts, certes anecdotiques en comparaison de la qualité générale de l'ouvrage, qui montrent le mépris que les industriels du livre peuvent avoir pour un lectorat dont ils ne cessent par ailleurs de se plaindre. Il faut ainsi noter dans le dernier quart de l'ouvrage de Claire Blandin la recrudescence de coquilles et d'erreurs de composition ainsi que le relâchement du style, comme si l'auteur et ses relecteurs, assoupis ou pressés, avaient compté sur la paresse des futurs lecteurs et leur incapacité à aller au bout des six-cent-cinquante pages. Autre gabegie qui aurait mérité le bon conseil d'un éditeur un peu courageux, la préface de Jean-François Sirinelli, plaçant deux fois en deux pages le mot "heuristique" pour faire savant et historien à la mode, fait figure de piètre introduction. Enfin, malgré la belle facture de l'ouvrage – dont la couverture "dure", plus encore que la qualité du papier, est le symbole – il est regrettable que si peu de "unes" ou d'articles du Figaro Littéraire soient reproduits en guise d'illustrations.

    Mais ce ne sont là que péchés véniels qui n'altèrent pas l'essentiel : à travers l'analyse des "FL" eux-mêmes, mais aussi des correspondances et des souvenirs des différents acteurs de cette pièce parisienne, l'histoire d'une des plus prestigieuses vitrines des idées et des goûts de "droite" – si cela a un sens – se déroule avec vivacité.

    En 1934, le Figaro était déjà l'héritier d'un passé littéraire vénérable, auquel pouvaient être associées des figures aussi imposantes que celles de Proust ou de Zola. Ce fut à cette date que Pierre Brisson, critique dramatique de formation et formé dans l'entreprise familiale des Annales, y entra avec le titre de directeur littéraire. Ce fut cet homme qui, jusqu'à sa mort, veilla sur le Figaro dont il fut rapidement le directeur et, avec une plus grande attention encore, sur le Figaro Littéraire. Ce dernier eut plusieurs formes : il fut tantôt intégré aux pages du quotidien, tantôt strictement indépendant – jusqu'à prendre la forme d'un magazine culturel généraliste illustré –, tantôt encarté, selon les maquettes que tentèrent les équipes de Brisson, pour faire face à la concurrence et plaire aux annonceurs.

    À travers l'étude du contenu et des coulisses de rédaction du Figaro Littéraire apparaissent les grands débats qui animèrent l'intelligentsia française – et parfois internationale – pendant les Trente Glorieuses : l'engagement des intellectuels, sur fond de Libération puis, très rapidement, de guerre froide, l'existentialisme, le nouveau roman, les guerres de décolonisation ou encore mai 68. Le Figaro Littéraire refusa de céder aux injonctions sartriennes d'engagement au nom de "l'art pour l'art" – principe qui ne fut qu'une formule de circonstance, guère respectée quand il s'était agi de maintenir à l'index les écrivains d'avant-guerre par trop suspects –, fut anticommuniste acharné en publiant notamment les témoignages éloquents des échappés du rideau de fer, et, tenu par Michel Droit, fut anti-mai 68 virulent. Cependant, il est surprenant de constater que, malgré les apparences et ces grandes prises de position, le "FL" fut moins un journal d'idées que d'amitiés, et par conséquent peut-être plus un journal de livres qu'un hebdomadaire consacré vraiment à la littérature.

    Ce que Pierre Brisson défendit avec le plus d'ardeur et de pugnacité ne fut ainsi pas la haute place des lettres françaises, même s'il serait mensonger d'affirmer qu'il n'y prêta aucune attention, mais son "indépendance" à lui. Ainsi, le sabordage assez tardif du Figaro, en 1942, alors que la rédaction – plutôt "maréchaliste" de l'aveu même de Brisson – était en partie reconstituée à Lyon, ne fut pas un acte politique au premier degré mais une réponse à la censure de Laval qui, de plus en plus écrasante, rognait le pouvoir personnel du directeur. Après la guerre, en raison de ses mérites personnels en Résistance et de ses liens étroits avec François Mauriac, venu avec lui des Annales, Brisson obtint l'autorisation de faire reparaître le Figaro – et le Figaro Littéraire, rebaptisé d'abord Le Littéraire – et utilisa les ordonnances d'épuration de la presse pour écarter de tout pouvoir rédactionnel les propriétaires de "ses" titres, exilés aux États-Unis. En effet, le droit de diriger un journal ne fut accordé à la Libération qu'aux titres non compromis, clandestins ou sabordés, et aux seules personnes habilitées par les comités. Ce règlement fondateur de la presse d'après-guerre fut utilisé jusqu'après la mort de Brisson pour conserver à la rédaction un entier pouvoir de contrôle sur le contenu.

    Cette "indépendance" servit d'abord les hommes qui tinrent la rédaction du Figaro Littéraire pendant toutes ces années : Pierre Brisson, directeur, Maurice Noël, tumultueux rédacteur en chef, et François Mauriac, ci-devant académicien et prix Nobel de littérature, chroniqueur vedette tout autant que conseiller officieux. Le Figaro Littéraire fut bien, en effet, le "journal de Mauriac" à plus d'un titre – même quand son fameux et passionnant "bloc-notes" parut dans le Figaro quotidien ou dans L'Express – sans que cela fût d'ailleurs contre-nature : fidèle à sa belle tradition d'avant-guerre, le Figaro Littéraire resta le journal des Académies – avec une stricte hiérarchie entre le quai Conti et les Goncourt – et des prix littéraires. À chaque nouvel ouvrage publié, à chaque récompense obtenue, à certains anniversaires de naissance, à sa mort évidemment, la rédaction du "FL" se déploya en hommages et éloges à "l'éminent ami" ; et quand il était attaqué, elle fit toujours donner la réplique dans ses colonnes. Le grotesque de ce culte trop officiel apparaît par exemple en "une" du numéro du 14 octobre 1965, reproduit dans l'ouvrage, qui titre "Bon anniversaire François Mauriac", propose l'article "Un homme inspiré" de Jacques de Lacretelle, annonce qu'en pages intérieures Graham Greene, Heinrich Böll, José Bergamin, Diego Fabbri, le Révérend Père Carré et Jean Cau "lui rendent hommage", et s'illustre d'une photographie de l'archonte assis sur un muret bordant ses vignes. Mais le plus significatif est qu'en plus de ces révérences appuyées, Mauriac influença la rédaction jusque dans les détails : sur telle orientation, telle recension ou même tel recrutement, Pierre Brisson demandait son avis à Mauriac dont il était le correspondant exclusif.

    Au-delà du cas Mauriac, le livre de Claire Blandin montre bien comment le compte-rendu de l'actualité éditoriale par le Figaro Littéraire fut constamment biaisée. Une fois que les publications du grand académicien étaient louées, que les ouvrages des rédacteurs écrivains étaient encensés, que les livres des amis proches étaient annoncés et que les échos du petit monde des lettres étaient rapportés, il ne restait guère de place dans les maigres pages de l'hebdomadaire pour traiter de la partie de la littérature échappant aux mondanités. Claire Blandin intitule ainsi poliment un de ses chapitres "Une critique de connivence ?". Rien d'étonnant alors que la rédaction du Figaro Littéraire s'abstint pendant longtemps de faire de la critique "analytique", attachée à l'étude des textes proprement dits, et se plaça dans une tradition modernisée de Sainte-Beuve, plus exactement dans une logique magazine, en examinant surtout la vie et le caractère des écrivains.

    L'exhumation et le classement d'archives tels que l'a fait Claire Blandin permettent d'approcher la vaste, rugueuse et épineuse interrogation "Qu'est-ce que la critique littéraire ?" À la lecture de l'histoire du Figaro Littéraire, qui en incarne un prestigieux réceptacle, c'est une définition minimale qui ressort : c'est, tout simplement, écrire sur des livres. Des années durant, ce fut ce dont il se contenta, masquant derrière sa farouche "indépendance" vis-à-vis des "capitalistes" – "indépendance" très incomplète, encore, puisque la publicité diverse et variée, allant du tourisme aux appareils ménagers, n'était rien d'autre que le joug de la société marchande – ses liens d'amitié qui l'emprisonnaient dans le vase clos du milieu culturo-mondain.

    Quelle fut la liberté réelle du Figaro Littéraire ? Celle, proclamée, était appuyée sur un principe moral général – la "séparation des pouvoirs" – qui camouflait un corporatisme opportuniste. En définitive, le seul homme libre du "FL" fut François Mauriac : libre parce que, couvert d'honneurs, il n'avait plus à les chercher ; libre parce que, ne pouvant rien glaner en courtisaneries de plus qu'il ne possédât déjà, il n'avait plus qu'à développer dans sa critique littéraire – une bonne part de son "bloc-note" – sa vision d'écrivain, mélange d'esthétique, de philosophie et même de politique, c'est-à-dire de tout ce qui fait la littérature ; libre parce que, notabilité académique, il pouvait s'affranchir de tout ce qui ne fait pas la littérature : l'amitié, l'amour, l'intérêt. On ne peut s'y tromper : ses meilleures critiques sont celles réalisées à l'aune de la seule littérature.

    C'est un doux rêve, mais un journal littéraire devrait être le produit de la rencontre entre des hommes libres, des individus éthiques mus par un désir esthétique, par l'amour de la littérature. Des critiques libres, résistants à tous les codes de la politesse mondaine éditoriale et ne sachant pas recevoir d'ordres – Claire Blandin en expose un exemple éloquent, en un billet de Maurice Noël demandant un article de faveur pour un de ses amis –, associés à des décideurs dont la liberté de sélection devrait être totale et dont l'éthique serait justement de résister à l'accomplissement de leurs intérêts. Quand ces hommes vibreraient selon un même accord, une vraie presse littéraire apparaîtrait ; quand ils dissoneraient, la séparation pourrait se faire dans l'honneur.

    Le vrai combat des journalistes littéraires devrait se situer là : non pas chercher qui du propriétaire, du rédacteur en chef ou de quiconque tient la barre éditoriale – et le propriétaire, à cette heure éloignée des considérations politiques et morales de l'épuration et à une époque où l'environnement économique permet à de bonnes volontés modestement fortunées de fonder un journal, est le plus légitime dans ce rôle, n'en déplaise à la susceptibilité des journalistes – mais purifier les principes qui guident la critique littéraire.

    Sans cela, la seule critique littéraire de qualité sera le fait d'individus improbables, comme il en éclot seulement dans les circonstances extravagantes, des Mauriac alliant la très haute exigence de l'amour de la littérature, la liberté d'écrire et la liberté de publier. L'urgence interdit d'attendre ces hommes trop rares et commande que les hommes moraux, dont la littérature n'a que faire, cèdent enfin la place à des hommes libres, des hommes d'honneur. Car la critique littéraire, c'est aussi – un peu, parfois, et toujours anthropophage – de la littérature.


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    Le dandysme en héritage, une analyse critique du Dandysme, dernier éclat d'héroïsme (PUF, 2010) de Daniel Salvatore Schiffer (30 avril 2010)

    "Tout le monde voulut avoir une tortue laquée d’or et sertie de pierreries. […] Ce fut à dégoûter d’être un raffiné d’art et un complice de sensations."
    Jean Lorrain dans l’Évènement du 19 mai 1887,
    cité par Daniel Salvatore Schiffer in Le dandysme, dernier éclat d’héroïsme (p. 218)

    Dans la jungle des idées, à l'écart des plantes mastodontes sans cesse arrosées et étayées par des armées d'intellectuels et d'amateurs éclairés, pousse depuis deux siècles une fleur aux couleurs rares et sublimes, aux formes élégantes et spéciales, une fleur enfin dont la beauté véritable et profonde n'est découverte que par certains druides érémitiques, des jardiniers initiés à son esthétique particulière dans le silence de la contemplation de textes sacrés dont les auteurs ont pour nom Balzac, Baudelaire, Wilde, Barbey d'Aurevilly ou encore Proust. Cette fleur incomprise des profanes et dédaignée, sinon jalousée, par les cultivateurs de tulipes communes, c'est – bien sûr – le dandysme.

    Autour de cette fleur du mal poussent d'autres plantes, essaimées par elle, bâtardes, ou même sans parentalité, qui lui ressemblent. Le jardinier-philosophe peut, s'il a peur de l'idée originale, trop délicate, trop parfumée et trop radicale, faire le choix de cultiver ces choses, ces branches florales cadettes ou issues de germain, ou même les fleurs d'autres espèces qui présentent, sous certains ensoleillements un reflet vaguement similaire, en certains jours de printemps un parfum un peu semblable, et les montrer, une fois qu'elles sont grossies, épanouies, renforcées par leurs soins méticuleux, pour la fleur originale. Les férus d'horticulture peuvent alors se partager en deux camps : d'un côté ceux qui estiment que les ressemblances sont suffisantes pour grouper l'ensemble sous la même variété, de l'autre ceux qui pensent que la terre qui avait permis à la fleur première d'éclore ne se retrouve plus ni que le lent processus menant à sa pousse rapide et prodigieuse, à un certain moment, ne se peut reproduire.

    Depuis quelques années déjà, l'intime conviction d'une impossibilité d'un "dandysme contemporain" est défendue par "Savoir-Vivre ou Mourir". Cette conviction n'est guère partagée, en particulier par ceux qui veulent, par une pirouette sémantique et quelques fanfreluches, se sentir l'égal de Barbey d'Aurevilly ou d'Oscar Wilde – et ils sont nombreux, en particulier dans le monde de la mode, dans le monde de la variété, dans le monde des lettres et de manière générale, dans la sphère culturo-mondaine. Grâce au dernier essai de Daniel Salvatore Schiffer (Le dandysme, dernier éclat d'héroïsme, PUF, 2010), qui défend la thèse opposée, il est enfin possible d'analyser "sur pièces" et de décortiquer les arguments, les logiques et les conséquences de la possibilité d'un "dandysme contemporain".

    * * *

    Force est de constater d'emblée que la première partie de cet essai, intitulée "un mode d’être plus qu’un être à la mode", est un exercice de stigmatisation plus que d'argumentation. Ainsi, ceux qui sont du côté du "bien" – la possibilité d’un dandysme contemporain – ont droit à tous les éloges, ceux du côté du "mal" – son impossibilité – à des réactions épileptiques. Par exemple, dès la page 12, est-il question de "finesse de l’analyse" et de "délicieusement malicieux" pour qualifier l’article "Dis-moi oui, dandy !" paru dans Elle en 2008, simple habillage pourtant, comme l'ensemble des articles de cet hebdomadaire, d'une sinistre réclame qui, sans surprise, réduit la figure du dandy à un personnage original animant, promouvant et renouvelant pour un temps les artifices odieux de la société de consommation. À l'opposé, le point de vue du magazine Monsieur – qui n’est certes pas de meilleur goût que Elle dans son domaine – coupable d’avoir publié un dossier titré "Le dandy est mort. Vive le dandy !" est-il un "jugement intempestif à la limite de l’insulte" (p. 16).

    Dans toute cette première partie, le lecteur attentif cherche les arguments démontrant que le dandysme est à ce jour "au firmament de son existence" (p.17) et ne trouve souvent que des citations accompagnées d’adjectifs qualifiants ou disqualifiants. Ceci permet au passage de liquider le piège : nous devrions être honorés qu’un extrait de notre commentaire sur la Philosophie du dandysme, une esthétique de l'âme et du corps (PUF, 2008) soit reproduit dans cet ouvrage et plus encore que son auteur soit qualifié de "très aristocratique et quasi hiératique" (p. 30). Cependant, non seulement les flatteries sont intrinsèquement suspectes, mais, plus grave, nous sommes relativement incommodés de bénéficier d’adjectifs pas trop grinçants, marqueurs en ces pages-là du "camp du bien" dans lequel nous ne nous reconnaissons guère. Et si nous ne pouvons contester, par nature, la qualification que Daniel Salvatore Schiffer donne de notre modeste personne, nous pouvons en proposer une définition que nous pensons plus juste : un petit bourgeois français catholique et universaliste, qui plus est très imparfait en chacun de ces domaines. Il est bien doux, à ce titre, de n'être dépendant du milieu culturo-mondain en aucune façon, car les flagorneries n'engagent que ceux qui en vivent – et ceux qui les prononcent – et lorsqu'elles se transforment en griffures au gré des événements, elles n'ont guère l'amertume de la désillusion pour ceux qui les frappent dès l'abord du sceau de la suspicion mondaine.

    Pour en revenir aux bribes d'arguments avancés par Schiffer, Monsieur est renvoyé à l'aphorisme de Nietzsche "Tout esprit profond a besoin d'un masque […]" (p. 21), mais le raisonnement qui permet de faire sombrer le magazine à partir de cet aphorisme n'est pas explicité, alors que cet argument d'autorité, sinon magique, n'est pas immédiat et peut-être pas pertinent. Puis ce ne sont que des descriptions, ou des digressions encyclopédiques – sur les hommes célèbres morts violemment (p. 57) ou suicidés (p. 60) par exemple – qui n'ont pas, en tant que telles, de valeur argumentative, ou des affirmations gratuites – "car c'est de la femme, et de la 'femme dandy' serions-nous tentés d'ajouter, qu'il parle en ce chapitre" (p. 117) est ainsi une merveille de détournement autoritaire des intentions d'un autre, Baudelaire en l'occurrence. De manière générale, plutôt que de philosopher, de décrire, détailler, limiter le sujet qu'il examine, Daniel Salvatore Schiffer admet l'air du temps sans le questionner en profondeur : ne pas trancher la phrase "Oui, à supposer bien sûr que […] fussent de vrais dandys (ce qui relève d'un jugement subjectif [sic] et, comme tel, 'opinable')" (p.35), n'est-ce pas l'étrange aveu d'un refus de penser ?

    Dans la deuxième partie de l'ouvrage, Daniel Salvatore Schiffer change de méthode. Intitulée "Pour une esthétique de l’âme et du corps", cette partie est pour bonne part une redite de son intéressante et instructive Philosophie du dandysme, agrémentée d’illustrations parfois différentes et de quelques recensions présumées prestigieuses de l’ouvrage – qui n’apportent rien sur le fond, étant elles-mêmes des résumés. Ce qui est plus embarrassant, c'est qu'au redécoupage de cette Philosophie du dandysme, Schiffer "raccorde" par glissements hâtifs ses "dandys contemporains". Ainsi, un "j'ai fait du vice une vertu" prononcé par Lou Reed permet de raccrocher à la locomotive du dandysme les wagons de la variété musicale (p. 181). Or, segmenter ainsi le dandysme pour, à travers des traits particuliers, assurer une permanence historique, n'est pas honnête précisément parce que la difficulté philosophique du dandysme est qu'il est insécable, qu'il se situe à une ou des intersections complexes. Pourquoi ne pas lister au tableau du dandysme les noms de tous les gens qui se parfument avec attention – voire avec le parfum dont la réclame est faite page 229 – sous prétexte que les dandys se parfumaient ? Ce que fait Schiffer, dans cette deuxième partie, n'est rien moins que de la piraterie intellectuelle, au sens où il commet des abordages !

    En outre, l'essai déverse sur le lecteur des tombereaux de noms exposés au titre du dandysme. D'un point de vue purement logique – sans même évoquer encore la qualité ni le contenu de ces listes – ce n'est pas parce que le cadavre est dépouillé par une multitude qu'il est vivant. Au contraire, la démocratisation et la généralisation d'une notion est souvent le signe de sa dévitalisation, de sa perte d'efficacité philosophique, plus prosaïquement de sa récupération par la société marchande.

    Bref, nous n'avons guère été convaincus par l'argumentation, du moins l'exposé, de Schiffer. À notre tour, mais de manière beaucoup plus concise, nous voulons proposer une de nos clés de lecture. Ainsi, si, comme l'avait montré Schiffer en sa Philosophie du dandysme, le dandysme est au délicat point d'intersection de la "transascendance" et de la "transdescendance", respectivement fléchées philosophiquement par Kierkegaard et Nietzsche, alors le dépassement de ce point philosophique particulier, produit d'un contexte historique précis, devrait avoir fait s'évanouir les incarnations du dandysme. Cette conséquence directe de l'honnête caractérisation par Schiffer du dandysme, nous l'avions déjà identifiée lors de notre commentaire de cette Philosophie, mais son implacabilité ne semble pas avoir gagné tous les cœurs !

    En outre, cette absence d'analyse épistémologique dans les développements de Schiffer permet de ne pas questionner, par exemple, la fameuse généralisation de Charles Baudelaire, citée page 71 : "Le dandysme est une institution […] très ancienne, puisque César, Catilina, Alcibiade nous en fournissent des types éclatants ; très générale, puisque Chateaubriand l’a trouvée dans les forêts et au bord des lacs du Nouveau Monde." Il nous semble pourtant qu'une telle citation tient plus du processus de formation des idées – un individu, voyant naître une idée à laquelle il s'identifie, a tendance à la sortir du temps pour gagner une certaine immortalité de son être ou de sa pensée – que de la vérité définitive et qu'un des rôles du philosophe est de purifier les notions de ces inévitables caractérisations "à chaud" pour en dessiner avec plus d'exactitude les traits et en borner, le cas échéant, les contours temporels.

    Supposons cependant que notre argument ne soit pas retenu comme décisif par la partie adverse car, ainsi que Schiffer le rappelle dans son essai (p. 43), le dandy ne se laisse pas emprisonner dans une définition stable, complète. Ses incarnations historiques et littéraires incontestables sont déjà suffisamment diverses pour que leur point commun, ce dandysme insaisissable, soit inexprimable. Il convient donc de considérer comme un postulat la position soutenue dans Le dandysme, dernier éclat d'héroïsme – de même que la nôtre ne saurait être, dans cette perspective, qu'une intuition – et d’en déduire, sur la base des développements de Schiffer, les conséquences et les impacts.

    * * *

    Dès lors que le postulat de la possibilité d'un "dandysme contemporain" est posé – erreur, on l'aura compris, selon nous – tout est possible : peuvent en éclore les fleurs les plus diverses, les plus monstrueuses et les plus désordonnées. Le dandysme – en son sens "authentique" – est déjà d'une haute subtilité mais quand s'y agrègent toute une clique partageant de minces traits superficiels, il devient un magma informe de rapprochements douteux. Ainsi Daniel Salvatore Schiffer ne manque aucun des panneaux de ce "néo-dandysme" servi inlassablement par la presse illustrée, la presse commerciale et la presse littéraire des mauvais jours, et toute sa science dialectique ne suffit pas à convaincre des filiations désespérantes qu'il a imaginées.

    Le plus lourd de ces panneaux est évidemment celui du "dandysme au féminin", produit typique de la barbarie égalisatrice contemporaine, comme s'il était misogyne – et donc nécessairement "mal" – que tout dans l'Histoire et particulièrement dans l'Histoire des idées, ne fût pas transposable d'un sexe à l'autre. Il serait donc interdit de considérer que chaque sexe puisse avoir son génie propre, ses éclats d'héroïsme singuliers, souvent complémentaires, qu'il faille ainsi vouloir gommer toute aspérité ? Quelle était la nécessité, dans un essai philosophique, d'inclure les "jupons" dans le dandysme, au moment même où l'urgence philosophique est justement de resserrer la notion pour lui rendre vie ? Il reste peut-être à inventer un terme pour désigner, si cela a un sens philosophique et lexical, ces femmes sublimes et particulières du dix-neuvième siècle qui s'incarnèrent en, par exemple, la duchesse de Guermantes, mais un terme en vérité, plutôt que de tordre sur des chaises de torture des notions qui n'ont rien demandé aux beaux esprits du vingt-et-unième siècle.

    Là encore, les arguments avancés par Le dandysme, dernier éclat d'héroïsme, sont malhonnêtes. Baudelaire évoque certes le maquillage de la femme dans un chapitre de son Peintre de la vie moderne, mais il est osé d'en conclure, après quelques considérations générales sur l'esthétique, un "dandysme féminin". Tout "apparent" n'est pas dandy, toute apparence dandysme, contrairement à ce que Schiffer laisse jouer, en dissimulant le cadavre logique sous une pluie de citations, de noms d'auteurs et de références (p. 117 à 121). De même, après avoir tordu la femme baudelairienne, Schiffer torture celle de Wilde, glissant subrepticement de la "femme fatale" à la "femme dandy" (p. 122) puis celle d'Enthoven, la "dernière femme", à laquelle il raccroche péniblement son monstre (p. 129). Plus embarrassant encore, ce raisonnement illogique page 122 : contrairement au lien tissé rapidement par Schiffer, ce n'est pas parce que le dandy est incontestablement efféminé, voire androgyne, que des femmes peuvent être dandy. D'ailleurs, après avoir, discrètement mais non sans gourmandise, écrit "cette dandy" (p. 136), Daniel Salvatore Schiffer livre, via Jules Lemaître, le meilleur argument contre le "dandysme féminin" : "Cette royauté de manières, qu'il élève à la hauteur des royautés humaines, il l'enlève aux femmes qui, seules, semblaient faites pour l'exercer. C'est à la façon, et un peu avec les moyens d'une femme qu'il domine. Et cette usurpation des fonctions, il la fait accepter par les femmes elles-mêmes, et, ce qui est plus surprenant encore, par les hommes. Le dandy a quelque chose d'antinaturel, d'androgyne, par où il peut séduire infiniment." (p.142). C'est donc exposée là l'impossibilité d'un "dandysme féminin" puisque le dandysme est une usurpation des fonctions de la femme… par l'homme, par définition !

    Au-delà même de ces panneaux – on aurait pu examiner aussi le détail du panneau du "dandy chanteur de variétés" ou celui du "dandy performeur" –, le seul examen des listes de noms est explicite, examen que nous avons voulu repousser jusqu'ici pour ne pas discréditer dès l'abord l'essai de Daniel Salvatore Schiffer. L'exercice est délicat, certes, et même l'attribution de dandysme à des personnages historiques et littéraires est difficile, mais les listes de cet essai sont tellement vastes, tellement générales, tellement laides, qu'elles en donnent la nausée. Le sol se dérobe, et chaque nom serait une étape de plus vers la descente si, très vite, Barack Obama et Roger Federer n'étaient cités, permettant d'atteindre dès le début de la lecture le presque fond – dessous se tiennent encore, entre autres, Mylène Farmer, Jean-Claude Brialy et Patrick Poivre d'Arvor !

    Ainsi, même s'il prend parfois quelques précautions sur le dandysme de certains de ces noms, si certains d'entre eux se voient conférer des degrés divers de dandysme – sur une base de décantation assez floue – Schiffer dresse des listes aussi longues qu'emblématiques de la "reddition sans condition", pour reprendre Alain Finkielkraut, "au tout est égal" : Monory, Timberlake, David Bowie, Cher, Rihanna, The Pussycat Dolls, Alain Delon, Samy Frey, George Sand, Coco Chanel, Cyrano de Bergerac, Helmut Berger, James Dean, Marylin Monroe, Guillaume Depardieu, Lady Di, Racine, Chateaubriand, Bernard-Henri Lévy, Zarathoustra, Patti Smith, Claude Cahun, Andy Warhol, Elisabeth Taylor, Josette Day, Brigitte Bardot, Isabelle Adjani, Charlotte Rampling, Catherine Deneuve, Fanny Ardant, Dita Van Teese, Arielle Dombasle, Maria Callas, Sonia Rykiel, Paloma Picasso, Kylie Minogue, Mylène Farmer, Kate Moss, Barbara, Hélène Grimaud, Françoise Sagan, Louise de Vilmorin, Viviane Forrester, Patricia Highsmith, Jean Cocteau, Jean-Claude Brialy, Jackie Curtis, Lou Reed, Ernst Jünger, Pierre Drieu La Rochelle, Helmut Newton, Tristan Tzara, Man Ray, Salvador Dali, les Dandy Warhols, les Dandy Brandy, Jean d'Ormesson, Gonzague Saint Bris, Maurice Druon, Michel Déon, Marc Fumaroli, Jean-Marie Rouart, François-Marie Banier, Frédéric Mitterrand, Charles Dantzig, Florent Zeller, Raphaël Enthoven, Alain Mabanckou, Eric-Emmanuel Schmitt, Luc Ferry, Patrick Poivre d'Arvor, Maurice G. Dantec, Marc-Edouard Nabe, Renaud Camus, Frédéric Beigbeder, Nicolas Rey, Yann Moix, Thierry Ardisson, Edouard Baer, Ariel Wizman, Fabrice Luchini, Claire Castillon, Yasmina Reza, Régine Deforges, Catherine Millet, Serge Gainsbourg, Alain Bashung, Etienne Daho, Julien Doré, Tom Wolfe, George Steiner, Jeff Koons, Vanessa Beecroft, Gilbert et George, The Cure, Fad Gadget, Iggy Pop, Duran Duran, Depeche Mode, Klaus Nomi, les geishas, les samouraïs, Mickael Jackson, Patrick de Carolis, etc.

    Quelqu'un, à travers ces extraits des listes de Schiffer, comprendra-t-il notre appel désespéré, entendra-t-il nos grincements de dents ? Car qu'opposer sinon un sarcasme étonné à certains de ces noms dont la seule mention dépasse l'entendement, qui sont les parasites du demi-monde le plus vulgaire, le plus soumis, le plus laid, le plus "rebellocrate" et auxquels sont mêlés d'autres noms plus honnêtes qui ne devraient pas souffrir, fût-ce pour se faire sacrer dandy par un Schiffer peu regardant, le voisinage des cuistres ? Dans notre commentaire de sa Philosophie du dandysme, nous écrivions : "[…] on peut regretter que Schiffer ne tranche pas la question de la possibilité d'un dandysme contemporain. Il semble acter, dans le liminaire, le dandysme de David Bowie mais n'y revient pas vraiment." Il ne s'agissait nullement d'une invitation à poursuivre dans cette direction, mais au contraire d'une demande de fermeture de cette boîte dont s'échappent, dans Le dandysme, dernier éclat d'héroïsme et ailleurs, toutes les conséquences perverses de la notion ainsi vendue !

    Voilà pour le côté esthétique des choses : le postulat de Schiffer mène à un dandysme qui n'est peut-être pas mort, mais qui n'est plus rien, parce qu'il est tout, parce que, dans la foule des habillés et des maquillés plus ou moins vulgaires, il ne se distingue plus. C'est là un authentique travail de sabotage philosophique. C'est même à se demander pourquoi sont écartés David Beckham ou Madonna, car les quelques critères mous comme la vulgarité (p. 131) ou la vénalité (p. 132) auraient dû singulièrement faire fondre les listes, et pourquoi ne s'y trouvent pas Nicolas Sarkozy – son épouse est caressée du bout des doigts par le dandysme de Schiffer – ni ses fils.

    * * *

    Au-delà de la révérence craintive de Schiffer à tout ce qui a de la notoriété – ce mot est d'après nous la clef de lecture de ses listes et explique pourquoi s'y trouvent tant de gens de télévision et de vedettes promues par sa seule grâce –, que dissimule cette dévitalisation du dandysme, cette livraison en pâture à la laideur ? À y regarder de près, Schiffer opère en réalité ni plus ni moins que la livraison du dandysme à l'idéologie dominante, bien-pensante, progressiste et égalitariste, à laquelle il semble adhérer pleinement.

    En matière d'idéologie, nous avions déjà relevé, en notre commentaire de sa biographie d'Oscar Wilde, l'aveuglement de Schiffer quant à certains aspects de la civilisation occidentale, en particulier ses élucubrations sur les valeurs "judéo-chrétiennes", dont le terme même est en général, d'après nous, le marqueur des œuvres approximatives. Là, il s'en donne à cœur joie de ce mot-valise, allant même jusqu'à une "civilisation gréco-judéo-chrétienne", et de tous les préjugés qui l'accompagnent. Ainsi peut-on lire avec stupeur page 125 que cette civilisation n'a eu de cesse de "proclamer pendant plus de deux millénaires" que le corps était un "tombeau pour l'âme". Une telle simplification, idéologiquement très marquée, n'est pas tolérable, et le Judaïsme peut par exemple lui opposer le "Cantique des cantiques" (mentionné pourtant par Schiffer page 243).

    Quant au Christianisme, il ne considère pas le corps comme un tombeau mais au contraire comme le temple de vie, le réceptacle ultime de l'hostie consacrée, corps réel du Christ par l'Eucharistie ; d'où, loin d'une moralette policière à laquelle les anticalottins la cantonnent, alors que cette dernière est plutôt une émanation de la Révolution française chère aux libres penseurs, une morale de la purification du corps et de l'âme, parfaitement exprimée dans la liturgie catholique de la messe où sont évoqués tant les péchés "en pensée" que "par action". En outre, Schiffer croit-il que cette question du corps et de l'âme n'a jamais, depuis Abraham, été abordée, jamais été étudiée, tant par les savants juifs que par les Pères et docteurs de l'Église, jusqu'au Pape Jean-Paul II dont la sexualité du couple chrétien a été un des thèmes importants ?

    Tout ceci ne signifie pas, bien sûr, que la conception du rapport du corps et de l'âme par les monothéismes – conceptions très différentes d'une religion à l'autre pour qui s'intéresse plus qu'en superficie diabolisante à la question – ne soit pas questionnable par la philosophie, que l'interrogation nietzschéenne n'ait pas de sens. Mais l'extrémisme simplificateur, fût-il celui des athées convaincus, n'est pas l'honneur de la pensée en général.

    Autre regrettable anathème, dans le même registre digne d'un petit franc-maçon de province qui se croirait encore sous la Troisième, le "bien peu compatissant et charitable judéo-christianisme" (p. 148). Pour le Christianisme au moins, cette affirmation est mensongère, la charité étant une valeur théologale et la compassion un des traits principaux du Chrétien, suivant en cela l'exemple du Christ. C'est une tactique, dont le procès de Jésus lui-même fut le prototype, dont est sans cesse victime l'Église, que de l'accuser sur la base de préjugés établis contre elle, souvent à contresens de son message et de sa réalité. Là où Baudelaire, Nietzsche, Bloy ou même Onfray disent des choses intéressantes sur la religion, Daniel Salvatore Schiffer fait de la petite bouillie bien-pensante, asseyant son antijudaïsme et son antichristianisme de bazar sur la "mort de Dieu", répétée maintes fois comme un slogan évangélique, pour tout et pour rien.

    Outre ce dicton pratique pour édulcorer la pensée nietzschéenne et en dissimuler par détournement l'extrême exigence de purification intellectuelle, esthétique et morale demandée à tout individu, fût-il athée, le marquage idéologique de Schiffer est visible sur bien d'autres chapitres. Ainsi n'est-il que précautions vis-à-vis de la "misogynie" de Baudelaire (p. 160) ou de sa critique du droit de vote (p. 93), vis-à-vis des "réactionnaires" (p. 204), confondus en une erreur typique avec les "conservateurs", comme s'il avait assimilé, en bon disciple du "camp du bien", le caractère religieux, à notre époque, du féminisme et du progressisme. Citons aussi les annexes – parfaitement inutiles, en l'état – reproduisant des articles publiés pour défendre Polanski, réitérant là un moralisme insupportable, confondant beauté d'une œuvre et moralité de l'artiste, "l'artiste et son sujet" pour reprendre Wilde cité page 168, déjà identifié chez Schiffer, paradoxalement, dans notre commentaire de son Oscar Wilde (Folio biographies, 2009). Les événements de mai 1968 sont auréolés, eux, de "très contestataires" (p.133) et "très révolutionnaires" (p. 245), et la "scène new-yorkaise" devient dans l'euphorie générale "très peu conventionnelle et même très transgressive" (p. 183). En revanche, Bardot est irrémédiablement devenue une "mégère aigrie" (p. 130), comme impose de le penser Canal +. Ces exemples font sourire au point qu'il n'est pas illégitime de se demander si la célébration par Schiffer d'un lieu ou d'une idée n'est pas un bon indice de l'aboutissement de son processus de récupération par la sphère culturo-mondaine.

    Quant aux choses qui pourraient fâcher, créer un peu de dissonance dans l'animation culturelle généralisée, elles sont évidemment passées sous silence, à commencer par "l'héroïsme", mot du titre de l'essai, dont la nature à l'ère contemporaine n'est pas vraiment étudiée. De même, le thème de la "décadence" n'est qu'à peine esquissé, alors qu'il nous paraît être un sujet majeur. Inversement, quand sont dénoncés, page 42 le "conformisme ambiant, ce dogmatisme guindé, cancérigène pour l'intelligence", page 242 un "intolérable conformisme [qui] tient lieu, en une mode pour le moins étriquée, d'uniforme" et page 265, la "pensée unique, abîme d'obscurantisme aveuglant", Schiffer se garde bien, pour une fois, de citer des noms, préférant rester dans le confort de la fanfaronnade. Et en décrétant, page 92, que les "lois" de la "modestie intellectuelle", sont "imprescriptibles", il justifie sa retraite devant toute idée audacieuse, devenue systématiquement un "dommageable parti pris" (p. 93).

    Le cœur de la supercherie de ce Dandysme, dernier éclat d'héroïsme, se trouve d'ailleurs explicité au paragraphe central de la page 204 : "Et certes quelque esprit particulièrement pointilleux, voire légitimement orthodoxe en matière de dandysme, pourrait-il nous reprocher d'avoir poussé là un peu loin ces accointances de surface, au risque de nous fourvoyer ainsi, de façon tout aussi affligeante, en d'indus amalgames et autres faciles approximations. Mais du moins aurons-nous évité par là l'écueil, plus nuisible encore à nos yeux, d'une conception par trop classique, passéiste ou même rétrograde, sinon franchement réactionnaire, du dandysme. Car, pour rigoureuse que se veuille notre analyse, encore faut-il parvenir à l'actualiser afin de la rendre compréhensible, acceptable ou assimilable à l'aune de la sensibilité contemporaine, aujourd'hui." Quel est donc cet étrange philosophe qui préfère le "bien", au sens en plus de bien-pensant, à l'honnêteté intellectuelle, qui préfère se soumettre à la "sensibilité contemporaine" en échange "d'indus amalgames et autres faciles approximations" ? Et Nietzche, que dit-il de cela ?

    Pourquoi une telle erreur ? Derrière les mots, pas très bien cachée de surcroît, se repère l'esquisse d'un valet, celui de la bien-pensance actuelle, les traits du philosophe-utile d'un système qui, non content d'œuvrer inlassablement à la laideur du monde et au malheur des gens, veut en plus bénéficier de l'éclat de personnages dont il est objectivement à l'opposé. Valet au sens propre, qui sert les puissants, qui se courbe tant qu'il peut devant tout ce qui a une once de lumière médiatique – ou pourrait lui en procurer une –, comme le prouve, entre autres mille ronds-de-jambe, cette phrase irréelle et indigne introduisant la cinquantaine d'hommes et de femmes de lettres convoqués au dandysme : "la liste n'est certes pas exhaustive, et nous présentons d'ores et déjà nos excuses à ceux que nous aurions malencontreusement oubliés en ces lignes" (p. 251) !

    Cette flagornerie se déploie au même honteux niveau, plus spécifiquement ciblée et plus embarrassante encore que dans le corps du livre qui dégouline pourtant d'adjectifs obséquieux, en l'annexe reproduisant, dans la rubrique "Figures du dandysme", une critique littéraire d'un livre de Patrick de Carolis et qui ferait penser, mais sur le mode pathétique, à la scène de la Folie des grandeurs où, répondant à l'injonction de Louis de Funès "Et maintenant, mon Blas, flattez-moi", Yves Montand répond : "Monseigneur est grand, Monseigneur est beau, etc.". Ainsi, commence Schiffer, "Patrick de Carolis n'est pas seulement l'excellent président de France Télévisions que l'on sait. Il est aussi un écrivain d'une rare élégance stylistique et acuité spirituelle" (p. 291), avant de citer Roland Barthes – le "plaisir du texte" – puis de comparer la prose signée par Carolis à celles de Rimbaud, Saint-John Perse, Paul Valéry, Goethe et Kierkegaard ! Ainsi apparaît assez clairement le rôle de Schiffer : parer la flatterie de références, pour la rendre plus crédible aux yeux de celui qui l'entend. À cette lumière, on comprend que sous sa plume, le dandysme n'est plus qu'un compliment mondain qu'il n'économise pas.

    Ainsi d'un dandysme mou, dévitalisé, jusqu'à la conclusion, symbolique de l’essai tout entier : en son manifeste final, Daniel Salvatore Schiffer habille son dandysme "des générations présentes et futures" d'un autre terme, le "prismatisme". Cette entreprise de recherche d'un terme original, que nous avions appelée de nos vœux par exemple lors de notre commentaire de la Philosophie du dandysme, ne se suffit pourtant pas à elle-même : derrière les termes, c’est bien entendu le contenu qui importe. Or, là où nous identifiions "la race de ceux qui font leur pinacle de la recherche aristocratique de l'élégance, comme masque et épée, la race de ceux qui se résument par la formule 'savoir-vivre ou mourir'", Schiffer, à partir d'intentions similaires, convoque un tout autre monde. Quant à ses effets, ce nouveau terme n’aura même pas la vertu d'éteindre quelques indésirables proclamations de dandysme de tel ou tel nuisible car il s’agit bien d’un manifeste du "dandy des années 2000 ou, mieux, du XXIe siècle" (p. 266) ; et il a comme vice de les conforter dans l'idée que malgré leur banalité, voire leur soumission à la laideur, autorisée par la définition multiple et très ouverte de Schiffer, ils sont en ligne directe du dandysme et qu’ils peuvent ainsi participer au "dernier éclat d’héroïsme" de notre époque. Au contraire, notre proposition était celle d'un terme aux entrées rigoureusement gardées qui définirait un cénacle de véritables héritiers du dandysme, loin des modes culturo-mondaines et des paillettes de la notoriété.

    Le néologisme "prismatisme", dont l'étymologie séduisante vient du "prisme" aurévillien, prend ainsi d'emblée une vocation tellement large qu'il en perd toute consistance. La première des définitions de la longue énumération de Schiffer est typique du caractère général, vague et bien-pensant de l’individu qu’il esquisse : "un dandy, dont l’attitude mentale, et non pas seulement physique, soit basée, par principe, sur la curiosité générale et, partant, hostile à toute forme de dogmatisme" (p. 263). La curiosité générale : il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un homme de ne pas être inclus dans cette définition. Du Nietzsche sans la radicalité nietzschéenne, c’est en ce manifeste comme dans l’ensemble de son essai, la proposition de Schiffer…

    * * *

    Daniel Salvatore Schiffer n'est que le continuateur, le formalisateur, d'une tendance lourde qui touche le dandysme. Le "dandysme au féminin" par exemple, dont l'imprécision et la confusion avaient jusque-là fait reculer les téméraires, n'est pas un sujet aussi neuf qu'il semble le prétendre. De manière générale, les improbables filiations et cousinages qu'il dessine ne sont pas spécialement inédits, et la plupart sont même considérés comme des évidences incontestables par beaucoup. Et si l'air du temps, capté dans Le dandysme, dernier éclat d'héroïsme, souffle dans cette direction, c'est qu'il permet au système de la mode et à la publicité au sens large de prospérer sans vergogne, comme l'exposition de propagande au musée Dior avait pu le montrer.

    En effet, pourquoi faire passer des fleurs secondaires, faussement filles, pour la fleur originelle, sinon pour empêcher que des individus veuillent sentir le parfum marginal du dandysme et ne se contentent pas, pour leur malheur, du parfum original des autres ? Nous avons souvent dit, et parfois écrit, que nous estimions que ces deux visions de la figure du dandy s'opposaient, "l'original", petit animateur de la société de consommation contemporaine, ne pouvant communier avec "le marginal", le plus fin critique de celle-ci. Toute la stratégie du milieu culturo-mondain moderne consiste donc, presque depuis sa constitution après la guerre, à retourner le dandysme en sa faveur – et pour son orgueil, car il n'est jamais déplaisant de se croire tutoyer Wilde. Or, l'ouverture en grand des portes du dandysme à toute la clique listée par Schiffer fait mécaniquement et qualitativement pencher la balance vers une figure affadie du dandy. Tenter de lui trouver une modernité ou une contemporanéité qui lui est contre-nature, fait en effet perdre au dandysme toute sa force vitale, tout ce qui permettrait la création insoumise d'une œuvre d'art constituée par l'individu lui-même, tout ce qui permettrait l'héroïsme. Il faut opposer aux barbares non ce dandy prismatique parfaitement intégré, aimable avec les cuistres et plus soucieux de mondanités que de beauté, mais une autre race, consciente de l'héritage intransigeant et incommode du dandysme.

    Original ou marginal, le dandy ? Notre sentiment, notre intime conviction, est que la vérité du dandysme est dans le deuxième camp, qu'il est même nécessaire qu'il soit là et pas ailleurs pour conserver sa force. D'après Le dandysme, dernier éclat d'héroïsme, il semble que Daniel Salvatore Schiffer ne partage pas cette opinion et qu'il place le dandysme de l'autre côté. C'est, bien évidemment, son droit, mais que ceux qui s'en accommoderont n'oublient pas les conséquences d'un tel positionnement. Car à ce dandysme-là, incarné pour une parcelle infime de figures remarquables, pour moitié de bas-bleus prétentieux et pour le reste de la mauvaise compagnie des promoteurs de la société de consommation, on voudrait opposer un dandysme de meilleur goût, un dandysme dont on aurait joie à s'imprégner, une force autour de laquelle, si on la considérait comme un héritage plutôt que comme une actualité, pourraient s'agréger les bonnes volontés refusant, ainsi que nous aimons l'écrire, la triste régression sans beautés ni éclairs.

    Post Scriptum – Nous pouvons sérieusement nous poser la question de savoir si ce livre n'est pas un canular, pour toutes les raisons citées plus haut, et pour celle-ci, incasable et stupéfiante perle que comprendront ceux qui n'ont pas complètement abdiqué sur le sujet scientifique : il y a, page 232, une citation des frères Bogdanov ! Pour finir sur une pirouette médisante, c'est à se demander si Daniel Salvatore Schiffer n'est pas le frère Bogdanov de la philosophie !


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