Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

Nota bene : cette rubrique est ouverte à tous et vos gracieuses collaborations y sont d'ailleurs les bienvenues. Vous pouvez envoyer à svm.contact@gmail.com vos critiques d'œuvres anciennes ou contemporaines, vos pamphlets, vos humeurs, vos précisions historiques ou biographiques, etc. Vous pouvez également soumettre à notre sélection des nouvelles, des petits textes poétiques ou toute autre production littéraire de qualité.

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  • Fauve, anarchiste et mondain (10 mai 2011)
  • Ascèse et mortification (Maurice Béjart) (15 avril 2011)
  • Indifférences (4 mars 2011)
  • Sur le trottoir (4 mars 2011)
  • Comprendre l'Empire d'Alain Soral (4 mars 2011)
  • L'égoïste de Pierre-Jean Arduin (21 février 2011)
  • Si encore ces gens-là écrivaient de bons livres (21 février 2011)
  • Pétain chez les hippies (21 janvier 2011)
  • Asile (17 janvier 2011)
  • Les sœurs Brelan de François Vallejo (17 janvier 2011)


    Fauve, anarchiste et mondain (Anita Hopmans, éditions Paris Musées) (10 mai 2011)


    Fauve, anarchiste et mondain

    En peinture comme ailleurs, les conservatismes sont puissants et les puissants sont conservateurs ; aussi les hiérarques de ce monde-là font-ils bénéficier les peintres des ismes de mille rétrospectives par siècle auxquelles se rend en bêlant, mille fois de suite, un public pavlovien, et relèguent-ils dans l’obscurité et la poussière les peintres qui ne sont jamais allés à l’école et dont les exégètes paresseux ne trouvent pas les petits cailloux blancs semés méticuleusement sur le chemin de gloire par les génies en herbe : mémoires complètes, correspondance abondante, manifestes en tous genres, pétitions, etc.

    Kees Van Dongen est de cette dernière race, à qui le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris consacre une petite exposition d’orfèvre et un catalogue intitulés « Fauve, anarchiste et mondain ». Titre trompeur, comme toutes les tentatives publicitaires – l’exposition nordique d’origine était moins malignement mais plus justement titrée « Les yeux grands ouverts de Kees Van Dongen » – parce que Van Dongen ne se reconnut d’aucun mouvement constitué, que son anarchisme, en forçant le trait, se limita à des relations de camaraderie avec Félix Fénéon et à quelques dessins de jeunesse, et que s’il fut mondain, ce fut « par la cuisse » – lui était avant tout un fêtard. Les trois épithètes ne s’appliquent donc que modérément au peintre néerlandais et masquent le vrai projet de l’exposition : comment un peintre étranger de Paris, disciple avéré de personne, individualiste, passa-t-il de débuts difficiles à une notoriété établie, à une époque qui vit éclore Picasso... entre autres ?

    Le catalogue décrit donc bien cette ascension, avec ses ratés et ses coups de chance, les voisinages intéressants et les déménagements heureux, les relations avec les galeristes et les choix stratégiques. Cette description illustrée permet de nuancer l’idée d’un artiste « arrivé » sous l’effet d’une destinée supérieure, mythe que le peintre lui-même essaya de soutenir avec sa forfanterie habituelle et qu’il symbolisa très tôt par un cheval s’élançant vers le ciel.

    En plus de son intérêt propre, cet « angle » a un avantage immédiat : il permet d’arrêter la rétrospective aux années 1930, après lesquelles le peintre, arrivé au faîte de sa renommée, fut beaucoup moins intéressant. S’il y a bien quelques croûtes exposées – que les réfractaires se rassurent – comme Nu couché, Femme assise ou La nuit, elles sont mises en minorité grâce à cette restriction et n’étouffent donc pas sous leur pâle et insignifiante laideur la beauté évidente de certaines de leurs voisines.

    La médiocrité du travail du peintre dans les trente dernières années de son existence – il décéda en plein mai 1968 dans une indifférence générale teintée de quelques quolibets – est une explication de sa mise au purgatoire de l’histoire de l’Art. Cependant, d’autres raisons se devinent entre les lignes du texte du catalogue. D’outre-tombe, Van Dongen est en effet la mauvaise conscience, le miroir du milieu culturo-mondain parisien actuel, qui ne lui accorde une place qu’une fois tous les vingt ans, avec des pincettes qui peuvent expliquer l’insipide introduction du maire de Paris ou la couverture parfaitement ratée. Miroir du « reniement » : en y regardant peu, Van Dongen fut ce peintre à la jeunesse un peu idéaliste parfaitement « retourné » par la bourgeoisie sous couvert de « culture » et de fête. Miroir du suivisme : s’il se proclamait indépendant, ne fut-il pas, de manière évidente, influencé par les touches à la mode, fauvisme, néo-impressionnisme, cubisme, futurisme, primitivisme, etc. ? Miroir du mépris de classe : il ne fut pas Van Gogh, « suicidé de la société », mais au contraire ne se retint-il pas de jouir, de faire la fête, de faire la nouba comme on la faisait dans les années folles en gaspillant, en se vautrant, en s’insouciant à outrance.

    Pourtant, Van Dongen est bien autre chose que cela car lui, contrairement à ceux que ce triple miroir épouvante de vérité, a une œuvre. Le catalogue l’évoque à peine, mais il est flagrant, à la vue des plus belles de ses toiles, que ce peintre était le dernier grand peintre baudelairien, et que là était son génie. Indépendamment de la touche, la femme baudelairienne est presque toujours présente, depuis les débuts du peintre jusqu’aux années 1930, où elle lui échappe à jamais. Elle est un peu dans Le Boniment (1905), Femme rattachant son jupon (1902-1903) ou Femme arabe (1910/1927), beaucoup dans La jarretière (1906), Modjesko, chanteur soprano (1907), L’Idole (1908), et enfin elle « explose », elle s’incarne dans le Tableau (Le châle espagnol) (1913), mieux peut-être que dans une Salomé de Gustave Moreau, et devient même homme dans Tango (1913/1935). Là est la vraie ascension du peintre.

    Tel de ses tableaux, aussi polisson, érotique, pornographique qu’un autre, mais trop raté pour sortir d’une pure destination masturbatoire, fait comprendre l’abîme qui sépare une fleur du mal d’une chanson de corps de garde. Alors que le Tableau, c’est tout de suite, incontestablement, une œuvre majeure. Quelle différence, par ailleurs, avec ce pauvre – et très chaste – portrait d’Anna de Noailles qui ne vaut que par le cocasse du sautoir rouge honorifique ressortant sur le cou nu de la dame en robe de soirée ! Le catalogue évoque, pour la partie finale de l’exposition, le nom de Boldoni, grand maître des peintures mondaines, mais contrairement à ce que prétend Bertrand Delanoë et, dans une moindre mesure, Anita Hopmans, Van Dongen n’a pas l’étoffe dans ce genre méprisé – à tort – de celui qui peignit le fameux portrait de Montesquiou toisant sa canne.

    Les vraies femmes de Van Dongen cachent leurs visages dans l’ombre, sous des chapeaux ou derrière leurs grands yeux ; les vraies femmes de Van Dongen sont des prostituées, mais pas des femmes misérables ou faibles : elles sont la prostitution sacrée, elles sont les prêtresses impérieuses de quelque culte charnel mystérieux. Comme elles sont loin des filles de Toulouse-Lautrec ou de ses dessins satiriques de jeunesse !

    Comparativement à sa progression picturale, le parcours social de Van Dongen est de moindre intérêt : c’est vers la femme baudelairienne que s’élance le cheval des débuts, pas vers les succès du peintre. Entre marginalité et embourgeoisement, zone grise qu’arpenta aussi le peintre Nabis Maurice Denis et que les artistes contemporains ont détruite, eux qui sont de purs bourgeois faisant comme s’ils étaient de purs marginaux, Van Dongen, dont la barbe rappelle Alphonse Karr, pouvait oser toiser : « Si Rembrandt avait vécu dans le Paris de nos jours, s’il avait vu les femmes qui y vivent [...] il aurait peint nos courtisanes, nos poules de luxe, nos femmes [...], notre vie trépidante. » Justification spécieuse ou sincérité ? Aux moralistes elle peut sembler douteuse ; aux esthètes elle sonne juste car pour une once de beauté, aperçue dans les artifices d’une femme peinte par Van Dongen, ils peuvent tout pardonner.

    A l’heure de la cohn-benditisation des esprits, nul ne sait plus ce qu’est l’anarchisme et encore moins ce qu’il fut avant la Grande Guerre et pendant les années folles ; à celle de l’argent-roi, les courants artistiques sont réduits à des slogans de quatre-saisons ; à celle du technocentrisme matérialiste, la société de pisse-froids ne sait plus faire la fête que par procuration virtuelle. Aussi l’anarchisme proclamé de Van Dongen, son fauvisme et ses mondanités apparaissent dans ce catalogue comme autant de gris-gris, des miettes, en comparaison de ce Tableau et de ce Tango que rien ne saurait envoyer au néant.

    Ce texte a été publié dans le vingtième numéro de la revue littéraire "Le Grognard" disponible sur Internet.




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    Ascèse et mortification (Maurice Béjart) (15 avril 2011)

    Je crois que l'ascèse est une des choses principales pour le développement de l'être humain et que l'ascèse est nécessaire à la construction d'un art quel qu'il soit. L'ascèse consiste à choisir perpétuellement l'essentiel.

    C'est en ne gardant que l'essentiel et le nécessaire que l'on trouve tout à coup les forces de la vitalité et de la vérité.

    Je crois que la mortification est nuisible parce qu'elle a toujours un côté de répression et qu'elle a toujours un côté qui facilite la débauche inverse... L'épanouissement doit être une ascèse, un dépouillement qui n'est pas une contrainte négative comme la mortification. Les ascètes peuvent vivre d'une façon encore plus frugale qu'une personne qui se mortifie, mais les ascètes le prennent comme une espèce de décontraction totale, alors que la mortification implique toujours l'obligation.

    L'ascèse, c'est se contenter du verre d'eau et du morceau de pain, et c'est la savourer avec délice, parce qu'au fond vous avez l'essence de la vie qui est l'eau et le pain et que vous n'avez pas besoin d'autre chose. Mais si l'eau et le pain sont une mortification, vous êtes condamnés au pain sec et à l'eau : c'est une punition. Au fond l'ascèse, c'est la joie, c'est une chose qu'on découvre petit à petit.

    Le corps doit être profondément travaillé pour trouver sa liberté. Cette liberté est au-delà de la discipline. Pour que le corps participe à cette joie et à cette liberté totale, il doit passer à travers différentes étapes purificatrices.

    Pour parler simplement du métier de danseur, un danseur est un être qui a commencé entre dix et quatorze ans à faire une série d'exercices chaque matin, et ils les fait toute sa vie, sans aucun jour d'interruption, tous les matins. Il s'impose une espèce de discipline au départ, qui lui permet de trouver sa plus grande liberté.

    Finalement, quand on me dit : "Qu'est-ce que la danse ?", je réponds : à l'échelon des gens qui ne savent pas, c'est se mettre debout et faire n'importe quoi ; à l'échelon des très bons danseurs, c'est avoir une discipline de dix ans ou de quinze ans et faire des choses très codifiées ; à l'échelon du véritable danseur, c'est se mettre debout et faire n'importe quoi, mais après avoir passé vingt ans d'ascèse... C'est retrouver l'innocence et la liberté, mais avec un travail préliminaire.

    Le danseur idéal, ce serait un être libéré loin de notre civilisation. Je crois qu'actuellement le drame de l'époque consiste à faire croire aux gens qu'en multipliant leurs besoins on augmente leur joie. En réalité, on augmente alors leurs attaches... La seule issue pour le monde actuel, c'est non la privation, je n'aime pas ce mot-là, mais c'est la joie dans le dépouillement.

    Maurice Béjart
    L'Art sacré n°1 (premier trimestre 1969)


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    Indifférences (4 mars 2011)

  • Indifférence télévisuelle

    France 5 diffusait tantôt un portrait de Philippe Sollers. Son insoumission, proclamée par le documentaire, était mise en image par une conversation amicale et ennuyeuse entre Sollers et Martine Aubry au musée Guimet. A l’occasion de cette émission, je trouvai enfin le mot qui me manquait lorsque je contemplais – rarement – le spectacle médiatique et littéraire de cet écrivain à l’œuvre imposante : indifférence.

    Les traits et le charisme de cet homme puissant sont des aspirateurs à indifférence. Au physique : personnage bouffi à l’allure libidineuse, laid comme quelqu’un qui n’a jamais été beau, aux chairs vulgaires et à la garde-robe affligeante ; au moral : cacique du système culturo-mondain qui a accentué la transformation de la littérature en supplétif des paillettes. Un homme moyen en somme, profitant de ce qui passe à sa portée pour survivre.

  • Indifférence littéraire

    Mais tant de grandes œuvres ont été écrites par des hommes médiocres qui n’ont laissé à leur concierge qu’un vague souvenir indifférent – et par des sadiques d’enfants, et par des individus abjects, et par des bourgeois cancaniers – que s’arrêter à la seule médiocrité de l’auteur serait ridicule, d’autant que Sollers a signé des mètres linéaires de livres.

    Son premier livre chez Gallimard était titré Femmes, était un gros pavé et était particulièrement déplaisant. Si provocateur d’indifférence, si ennuyeux dans son bavardage et sa connivence auteur-lecteur que S., le devinant lui-même, cherche des subterfuges. C’est d’abord un style à la limite du lisible, dont l’auteur avoue qu’il cherche à être célinien, mais qui n’arrive qu’à en pasticher quelques trucs ; c’est ensuite des scènes de pornographie qui font se rappeler le mot de Barbey d’Aurevilly à propos de Rachilde : « pornographe, soit, mais tellement distinguée ». Cela change tout.

    Il y a bien quelques déclics, parfois : sans que l’on sache pourquoi, on se sent emporter vers un domaine supérieur qui ressemble à de la littérature pendant quelques lignes, aussitôt engouffrées par cinquante pages d’un ennui terrible.

  • Indifférence littéraire (bis)

    On peut écrire des livres à la mode, ennuyeux trente ans après, et on peut écrire des livres contemporains, ennuyeux dès leur publication. Le dernier livre – en attendant le suivant – de Philippe Sollers chez Gallimard s’appelle Trésor d’amour et n’essaye pas de ressembler à du Céline.

    Trésor d’amour, c’est Femmes en moins épais, du moins en partie, car il y aussi Stendhal. Si Jean Dutourd n’avait pas si justement écrit sur Stendhal et sur les passions littéraires et humaines qu’il est capable d’inspirer, Trésor d’amour ne serait pas si plat, les détours désordonnés de Sollers sur le maître paraîtraient peut-être intéressants. Mais Dutourd a écrit, et même Stendhal n’arrive pas à percer la gangue d’indifférence qui entoure Trésor d’amour.

    Il n’est pas méchant, Philippe Sollers, il écrit juste des livres qui laissent indifférents et il oublie, lui qui ne parle que d’amour, de passion et de plaisir, qu’en littérature tout cela passe par le style ; il oublie aussi que si le narcissisme fait la littérature, l’égoïsme la tue. Il n’est pas méchant, Sollers, il est juste comme la littérature d’aujourd’hui.

  • Indifférence littéraire (ter)

    L’idée de suivre un conseil du Magazine Littéraire n’est pas forcément une bonne idée. Mais comment faire autrement, quand on n’y connaît rien, ou pas grand-chose ? Le Quantique des quantiques est un recueil de nouvelles fades, conclues par une postface encore plus fade. Occupez-vous de mes amis, mes ennemis je m’en charge : car mes amis publient des recueils posthumes et écrivent des postfaces atroces.

    L’auteur du Quantique des quantiques était malade du sida, rappellent ses amis comme si c’était un brevet d’écriture, et refusait les traitements empoisonnants. Chaque nouvelle est doublement titrée : un titre « normal » et un titre référant à une partie anatomique. Presque tout y passe, mais, hasard ou pas, les « nerfs » manquent. Finalement, ce n’est sûrement pas un hasard. Comment un destin si fort peut-il produire un recueil qui n’est certes pas exécrable, mais qui n’emporte ni par son style ni par ses thèmes ? Que le critique littéraire Victor Pouchet aille relire Edgar Poe auquel il compare Alberto Velasco.

    Velasco était normalien de la rue d’Ulm, mais on sait depuis Mazarine Pingeot que cela ne veut plus rien dire, en littérature du moins.


    L’indifférence, c’est contagieux ?


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    Sur le trottoir (4 mars 2011)

    Le promeneur du soir, amoureux des quais et des trottoirs parisiens, doit regretter le temps où les établissements de nuit, les bars et les restaurants acceptaient les fumeurs et leurs cancers. En ce temps-là, il n’y avait pas ces grappes imbéciles, souvent alcoolisées et bruyantes de vulgarité, de consommateurs en tenue de sortie. C’est d’ailleurs au spectacle de ces habillés pour l’occasion tirant sur leurs clopeaux de bec que la nostalgie d’une certaine élégance masculine peut se faire la plus vive.

    Nostalgie que peut entretenir, par exemple, l’allure de Yul Brenner interprétant, face à Ingrid Bergman, un général russe en rupture de ban dans Anastasia, quand, dans un geste qui paraît d’un âge définitivement éteint, il tire une cigarette d’un élégant étui argenté. Pendant ces moments de grâce apparaît dans toute son horreur la pleine goujaterie des actuels paquets cartonnés et cellophanés couverts de logos grotesques et d’effrayantes mises en garde sanitaires.

    De manière plus générale, il ne se rencontre guère plus d’homme capable de porter dignement des bijoux ou des accessoires élégants. Dans ceux qui le tentent, il y beaucoup de ploucs purs et simples, porteurs de boucles d’oreilles en pacotille ou en vrais diamants – selon qu’ils sont étudiants ou footballeurs-chanteurs. Ceux-ci perpétuent la tradition de laideur dorée et brillante qu’ont longtemps tenue les apprentis mafiosi en gourmettes et chaînettes.

    De l’autre côté de l’échelle des manières, c’est à celui qui, encouragé en cela par les gazettes grand public comme spécialisées, exhibera le plus sa montre de luxe ou ses boutons de manchette « griffés ». Dans les mains de ces énergumènes qui se croient distingués parce qu’ils ressemblent aux banquiers des magazines, l’étui à cigarettes de Yul Brenner deviendrait un indécent gadget à faire virevolter comme un frou-frou, un ustensile « rétro » à faire pâmer le lectorat de Marie-Claire ou, pire, un signe extérieur de richesse à la manière des montres de Nicolas Sarkozy première manière.

    La liberté, qu’elle soit d’expression, de culte ou vestimentaire, doit toujours être défendue comme un principe inaliénable. Mais il n’est pas illégitime de l’associer à cet autre grand principe qu’est la responsabilité, dont l’analyse et la moquerie des travers rendus possibles par ladite liberté sont des piliers : liberté de l’ouvrir, mais liberté de s’entendre dire de la fermer !

    En matière vestimentaire, le constat des conséquences de la liberté que le relâchement des volontés individuelles a permis sur ce sujet est éloquent : il ne s’agit ni plus ni moins que de l’accroissement de la laideur et de l’uniformisation de cette laideur. Dans la rue, le bourgeois ne porte plus de cravate, le prêtre plus de soutane, le militaire plus d’uniforme parce que chacun a peur d’être pris pour ce qu’il est réellement. Le bourgeois, en particulier, qui se croit bien souvent un progressiste citoyen du monde, se force parfois au « costume cravate » au travail ; mais sitôt rentré chez lui, et le week-end, voire dès le vendredi, il s’en débarrasse comme d’une petite vérole et se glisse dans ce qu’il y a de plus pratique, en attendant le retour aux peaux de bêtes ou à la nudité primordiale ! Les rares fois où les « occasions » permettent à ces pleutres – ou les obligent – à « s’habiller », ils agissent comme à leur habitude : plutôt que de jouir, ils prennent en photographie le simulacre de leur jouissance, tout fiers de leur « élégance » mal taillée. Voici les grands vainqueurs du temps, et voici leurs coutumes !

    L’esthétique est justement ce qui reste aux perdants. A l’ère moderne, s’accrocher à la défense et à la pratique de la Beauté n’a été que le signe d’une défaite face au monde qui s’enlaidit de jour en jour et qui exige l’enlaidissement général. Beaucoup glosent sur la « sociologie » du dandysme, en en tirant des leçons simplistes. Mais le dandy, qui prenait sa vie – encore plus que son corps – comme objet de sa recherche esthétique, était le perdant absolu ! Dès lors, il y a moins de mystère à le voir « recruté » du côté des perdants de l’Histoire du dix-neuvième siècle ou de la Nature : chez les fins de race, chez les aristocrates, chez les Chrétiens exaltés ou encore chez les pédérastes.

    Depuis quelques années, par un grotesque culte de la personnalité, le Figaro Littéraire – et d’autres – publient systématiquement, en plus de celles des personnalités des lettres chroniquées, les photographies de ses salariés. Ceux qui pouvaient imaginer que les critiques littéraires et les écrivains étaient par essence rétifs à l’air du temps, en particulier aux coutumes vestimentaires, ont pu être détrompés. Car Etienne de Montety, Yann Moix et consorts sont les parfaites copies des types contemporains : l’un ressemble à un conseiller financier, l’autre à un consultant informatique, etc. Et aucun, ou si rarement, mais c’est alors le fait d’un vieil écrivain académique, ne porte de cravate. Que tous les littérateurs déboutonnés se méfient : leur grossièreté, ajoutée à leur médiocrité littéraire, les relègueront comme les fumeurs sur les trottoirs sinistres et sales où le froid qu’il fait, les nuisances et la « drague » de bas étage sont les seules préoccupations intellectuelles !


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    Comprendre l'Empire d'Alain Soral (éditions Blanche, 2011) (4 mars 2011)

    Voici le grand retour éditorial du détesté en chef, de l’essayiste corsaire, du bourlingueur politique, du défenseur du vrai peuple, du vrai bistrot et du vrai esprit français : Alain Soral publie un nouvel essai à but destructif dont le titre est tout un programme pratique de philosophie politique. Après plusieurs années de silence au rayon « essais », celui dont ces dernières années ont été ponctuées par des interventions médiatiques volontaires et involontaires, mais toujours remarquées, et par une présence significative en quantité et en qualité sur Internet, a en effet sorti en février Comprendre l'Empire : demain la gouvernance globale ou la révolte des Nations ?.

    En fait d’ambition, le titre n’est pas trompeur. Comprendre l’Empire, agglomérat de textes courts mais cohérents – au point d’être parfois répétitifs – veut relire l’Histoire de France et du monde depuis quelques siècles, en particulier depuis la Révolution française, et montrer la constante stratégie de domination d’une oligarchie mondialiste liée à la Banque. Le livre aspire donc à la totalité, touchant à l’histoire, à la sociologie, à la théologie, à la politique, à la philosophie et encore, bien évidemment, à l’économie.

    Cette ambition n’est pas trop péremptoire car l’Empire a lui aussi une stratégie totale – et totalitaire. Or, s’alarme Alain Soral, sa domination s’accomplira prochainement et 2011 doit donc être l’année des actes de résistance ultimes, du dernier sursaut destiné à ouvrir les consciences avant des échéances irréversibles. Cette opportunité, cette « fenêtre de tir » politique qui pourrait voir la « révolte des Nations » – sans, aujourd’hui, personne pour l’incarner politiquement, ce qui risque de rendre Comprendre l’Empire stérile, les peuples continuant de sélectionner, par dépit ou manque de choix, des options toujours un peu plus « impériales » –, coïncide avec une autre « fenêtre de tir », d’ordre plus pratique celle-ci. En effet, Alain Soral a réussi à s’introduire à la hussarde dans une faille provisoire du « système », dans l’interstice de deux mondes « intellectuels » en rapide évolution, entre la notoriété acquise à la télévision et la liberté de ton qui règne encore sur Internet.

    Car c’est bien de la télévision, des émissions de Thierry Ardisson en particulier, qu’Alain Soral tire la notoriété initiale sans laquelle il n’aurait peut-être été qu’un marginal inaudible de plus s’époumonant sur la « toile » ou un écrivain dissident inconnu. Bénéficiant de cette période des années 2000 où la lassitude du discours unique commençait à obliger les animateurs à inviter des auteurs « différents » et ayant compris qu’écrire des livres sans passer à la télévision était vain dans une optique de « prosélytisme » – Internet n’ayant pas encore la place ni la technologie, notamment vidéo, d’aujourd’hui –, Alain Soral put faire entendre la voix originale de ses deux essais réunis depuis en un abécédaire : Jusqu’où va-t-on descendre ? et Socrate à Saint-Tropez. Ces sorties médiatiques avaient fait découvrir au téléspectateur exaspéré des Marek Halter, des putes culturo-mondaines, des comiques sympas, des chanteurs bourgeois bohèmes et autres invités permanents de ce type d’émissions prêchi-prêchantes une personnalité courageuse, entre le gourou de secte au débit effrayant et le Français gueulard autant qu’attachant et drôle, « dégonflant des baudruches » souvent assises en face de lui et détricotant au nom de la Raison et du bon sens populaire les logiques communautaristes, en citant des noms de surcroît.

    Sur Internet, pendant les périodes de disette médiatique provoquée par son antisionisme affirmé avec vigueur et ses amitiés interdites avec Dieudonné ou Jean-Marie Le Pen, Alain Soral réussit à édifier ce qui fait rêver beaucoup d’apprentis révolutionnaires parisiens rougeâtres, rosâtres, verdâtres ou brunâtres : un authentique lieu de subversion médiatique. Là, dans des vidéos et des textes – inégaux, mais c’est le propre de l’exercice –, il continua à dégonfler des baudruches et à citer des noms, essayant « d’élever le niveau » sur les sujets d’actualité ou se faisant le relai de thèses « alternatives » dont Internet est le vecteur principal.

    Cette double appartenance médiatique qui fait d’Alain Soral une manière de penseur « hybride » se ressent dans Comprendre l’Empire. Cet essai paraît en effet constitué de deux ensembles qui, s’ils se piétinent un peu, restent assez distincts. Le deuxième, pour commencer par ce qui constitue plutôt la fin de l’ouvrage, est une analyse pertinente de l’évolution du monde depuis les années soixante-dix, qui reprend en partie ce que Soral avait déjà écrit dans ses essais précédents, parfois au bord de l’autocitation, avec cependant l’approfondissement d’un thème intéressant : le passage de l’idéologie libérale-libertaire à l’idéologie libérale-sécuritaire, avec un sentiment anti-musulman aidé par le lâchage des anciens chantres immigrationnistes.

    Le premier ensemble, qui paraît comme greffé sur le deuxième, qui lui est presque une introduction, reconstruit l’histoire des prémices de la domination de l’Empire, remettant à leur juste place des clichés sur le despotisme de l’Ancien Régime, le dollar ou l’URSS. Même si des considérations historiques sur le communisme ou la Révolution française étaient déjà bien présentes dans les précédents essais d’Alain Soral, cette manière d’aborder longuement ces sujets est plus neuve sous sa plume.

    Cependant, ce qui faisait la réussite littéraire de l’abécédaire – le style pamphlétaire et la pensée d’avant-garde, inédite – ne se retrouve pas dans ce premier ensemble de Comprendre l’Empire. Là, le style est un peu amoindri – difficile de taper sur les vedettes débiles du système actuel en évoquant la structure des sociétés médiévales – et la pensée moins originale, car Bainville a déjà largement et brillamment raconté l’Histoire de France avec cette vision des corps intermédiaires s’opposant au pouvoir central et les mécanismes de création du dollar, de la Federal Reserve, de la dette et des manipulations des crises et des guerres sont désormais la vulgate d’Internet. Ceci n’enlève rien au mérite ou au courage de l’avoir synthétisé, mis au propre et publié, car un livre paraît encore beaucoup plus « dangereux » que les choses d’Internet, mais le style Soral, qui fonctionne excellemment sur le temps court de l’actualité et de la proche histoire, est moins percutant, et pour tout dire ennuyeux, sur un temps plus long.

    D’ailleurs, pour l’anecdote, la plupart des coquilles sont dans cette première partie, comme si l’auteur avait tâtonné jusqu’au dernier moment pour trouver le ton juste sur un sujet sur lequel il se sent un peu moins à son avantage. Car, cette convergence mérite d’être signalée, dans l’Empire comme chez les insurgés, la mode est à la négligence éditoriale : au cœur de l’Empire, les lecteurs de Patrick Poivre d’Arvor avaient été trompés par une erreur de l’éditeur, malheureux tête en l’air qui avait envoyé à l’impression une version très préliminaire et plagiaire d’une biographie d’Hemingway ; chez les insurgés, Alain Soral, qui prétend comme le présentateur vedette avoir sué toutes les larmes de son corps pour écrire cet ouvrage, a laissé une myriade de coquilles derrière lui.

    Plus grave, Alain Soral écrase de mépris une des « communautés » présentes en France depuis toujours, une « communauté » qui subit déjà diverses humiliations, dont les lieux de culte sont profanés par d’incessants vandalismes, dont les représentants sont sans cesse voués aux gémonies, stigmatisés par des petits malins qui jouissent de pourfendre ceux qu’ils croient être de puissants manipulateurs totalitaires. Il s’agit bien sûr des Catholiques, traités par Soral de ralliés à l’Empire.

    Autant les Juifs – attaqués via le Talmud, le Deutéronome et quelques-uns de leurs représentants qui ont, pour la plupart, bien mérité les « quenelles » de Soral – ont droit à quelques égards et quelques démonstrations – qu’ils contesteront avec force, ou plus subtilement dans le silence –, autant les Catholiques sont balayés en trois coups de pieds, sur la foi d’une citation supposée être le « gros morceau de Vatican II », d’une prétendue fin d’opposition entre Ancien et Nouveau Testament et d’exemples aussi fumeux que la revue Golias, Monseigneur Gaillot et la prière juive de la famille de Monseigneur Lustiger sur le parvis de Notre-Dame lors des obsèques – chrétiennes – du cardinal. D’après Alain Soral, le Catholicisme authentique – au sens de la résistance à l’Empire – serait celui de Léon Bloy et des hérétiques intégristes – ce qui n’est déjà pas la même chose, car les intégristes défendent une liturgie pas franchement médiévale.

    Cette liquidation tendancieuse montre la fausseté de la réconciliation nationale à la Soral. Car si cette réconciliation très exclusive, mettant au ban une longue liste de traîtres naturels à la cause, se limite en caricaturant un peu au dialogue entre musulmans patriotes et catholiques intégristes, elle est vouée à ne réconcilier personne, et n’est donc que le nouvel habillage d’une énième tentative de récupération politique de l’électorat immigré.

    En effet, dans la dialectique soralienne, qui glisse de l’assez juste dénonciation du piège du « conflit de civilisation » à la minimisation des différents entre Chrétiens et Musulmans, l’Eglise post-conciliaire, aujourd’hui première à rappeler les persécutions physiques et morales que subissent les Chrétiens en terre d’Islam, doit être sacrifiée. Quoi de plus efficace, alors, que de démontrer son indécrottable ralliement à l’Empire ? Doublement et subtilement efficace, d’ailleurs, puisque son ostracisme du royaume des insurgés, en plus d’éviter d’écouter ses témoignages, permet de confirmer que les violences anti-chrétiennes par les Musulmans de diverses obédiences et nationalités sont des manipulations, puisque validées par des serviteurs de l’Empire.

    Cette minimisation de la réalité et ce discrédit ressemblent donc étrangement, en plus fin, aux antiques minimisations, par les anciens « potes » de SOS Racisme, des nuisances propres aux voyous d’origine immigrée au nom non pas de la « réconciliation nationale » mais de la non stigmatisation d’une population à réparer. Plus roublard encore, cette minimisation malhonnête des problèmes que pose la cohabitation entre Chrétiens et Musulmans sur un même territoire revient à pousser les Catholiques vers un système devenant primairement anti-Islam, validant par là, mais a posteriori et au prix d’une manipulation, la thèse du ralliement de l’Eglise. Or, une véritable réconciliation nationale ne peut pas passer par l’ajournement du règlement des contentieux qui agitent la Nation.

    Pour un penseur politique comme Alain Soral, il est évident que le Catholicisme est une religion moins intéressante que l’Islam, car l'Eglise catholique n’a pas de « logiciel » politique intrinsèque. Même si, malgré des affrontements terribles et sanglants entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel et des contradictions dont le clergé n’est pas sorti grandi, le régime monarchique de droit divin a été son accommodement pendant de nombreux siècles, l’Eglise catholique n’a en effet pas de régime politique « préféré ». Elle est donc condamnée à suivre, en plus avec retard, les évolutions politiques du monde. C’est une indéniable faiblesse dans le combat contre l’Empire dont la stratégie de domination – un peu lentasse, tout de même, en regard des moyens à disposition – passe jusqu’à présent beaucoup par le régime et les jeux politiques.

    Si les Catholiques ne sont donc pas par essence politique des insoumis à l’Empire, ils disposent en revanche naturellement dans leur liturgie, leur théologie et leur pratique de toutes les valeurs qui permettent de lui résister : fidélité conjugale, culte marial, jour offert à Dieu, clergé non productif, exigence de la vérité contre l’émotion, doctrine sociale, protection des faibles et des humbles, respect de l’étranger, humanisation de l’homme, transmission de valeurs, exigence de la liberté réelle, humilité du pécheur, « nul ne peut servir deux maîtres », éloge de la beauté, respect du patrimoine culturel, etc.

    Exclure par principe les Catholiques post-conciliaires de la famille résistante relève donc d’une mauvaise analyse, peut-être soutenue par le fait que concrètement, aujourd’hui et notamment en France, les Catholiques s’accommodent trop bien, pour des raisons historiques et sociales, de la démocratie libérale de marché. Cependant, l’éloignement accéléré des valeurs de cette dernière – notamment sur la Vie et sur les mœurs, au nom de diverses idéologies productivistes et consuméristes –, ainsi que les incroyables laideur et malheur qui accompagnent son développement et que le Pape ne cesse de regretter, peuvent permettre d’espérer de nombreux basculements individuels. Ce délicat espoir, ceux qui prétendent œuvrer à une authentique réconciliation nationale ne devraient pas le briser trop vite.


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    L’égoïste de Pierre-Jean Arduin (ILV éditions, 2011) (21 février 2011)

    En cette période troublée qui voit l'arrogance des penseurs officiels atteindre un niveau tel que l'oppression intellectuelle se fait de moins en moins supportable, des initiatives individuelles apparaissent dans toutes les marges du « ventre mou », ce lieu abêti où se complaisent les consommateurs heureux de faire les courses – musique, rencontres, animations : dans les supermarchés ils ont l'impression d'être dans le grand monde –, les téléspectateurs avachis dans le relâchement généralisé et tous les moutons qui vivent sans le savoir. Ainsi, en réponse au système culturo-mondain plus abject, plus menteur et plus laid chaque jour, des bravoures se révoltent et, prenant des formes diverses, font de petites tâches d'huile grise sur le grand drap immaculé du consensus mollasson, en attendant le point messianique où se rejoindront, au-delà des divergences soi-disant politiques et même des conflits esthétiques, les honnêtes hommes de « droite » et ceux de « gauche », les anarchistes et les légalistes républicains, les paysans et les aristocrates, les ploucs virils et les esthètes, les artistes véritables et les lecteurs éclairés, tous unis contre les esclaves décérébrés et leurs maîtres, cette bourgeoisie d'argent vautrée dans une bêtise et une laideur que les siècles reconnaîtront sans doute comme une régression.

    Alors, quand paraît une pièce de mille-huit-cent-quatre-vingt-quatre vers qui aborde le thème, pour le résumer lapidairement, de la « pensée unique » et de ses conséquences sur une société et sur les individus, nul ne peut y rester insensible. C'est le tour de force que vient de réussir Pierre-Jean Arduin avec sa pièce L'égoïste sous-titrée « face aux forces du Bien » ; tour d'autant plus fort que les alexandrins ne sont pas mauvais et que l'abondance de mots biscornus destinés à trouver le pied ou la rime, que les médiocres versificateurs qui gangrènent les ateliers d'écriture parent d'une aura de « néo-symbolisme », n'en est pas un travers. Mais cet écrin de quatre actes ne serait pas remarquable s'il n'abordait que des calembredaines, des situations pour rires gras de boulevards et des compositions pour reconversion de vieilles gloires. Au contraire, il renferme sans filet des sujets difficiles au cœur de l'époque : facture classique donc, mais pièce assurément contemporaine.

    Les deux dogmes, les deux thèmes interdits, auxquels cette pièce que les moralistes ne manqueront pas de qualifier de « réactionnaire » – sinon plus – s'attaque sont le réchauffement climatique (acte premier : « l'environnement ou le monopole de la pensée ») et les bienfaits de l'immigration (acte II : « l'immigration ou la dictature des sentiments »). Les deux sont liés assez habilement et anticipent, dans un pays imaginaire, ce que pourraient être les lendemains occidentaux : par croyance – attestée par des scientifiques qui prédisent également la fin du monde à brève échéance – que le développement de leur pays est la cause de catastrophes naturelles avenues dans la contrée voisine, les dirigeants décident d'accueillir une foule d'immigrés en provenance du pays paupérisé. A cet acte de repentance s'ajoutent d'autres bons sentiments qui empêchent les mêmes dirigeants d'assimiler totalement les immigrés, les laissant prospérer dans leurs coutumes indigènes au point qu'au troisième acte (« la crise ou le mécanisme émissaire ») les habitants « de souche » exaspérés se révoltent contre leurs élites. Ceux-ci, n'attribuant à cette colère populacière que des origines sociales, répondent en livrant « l'égoïste » de la pièce, un certain François, exilé pour avoir été « climato-sceptique » et partisan d'une assimilation intransigeante de la première immigrée, et accusé à tort de pratiquer, de son exil, l'esclavage moderne et le « dumping social » associé, cause des délocalisations et du mécontentement supposément associé.

    Chaque lecteur, selon ses convictions sur ces sujets, décernera un brevet de courage, d'indépendance d'esprit ou d’horreur plus ou moins important à Pierre-Jean Arduin. Si on ne voulait trop lui prêter, on pourrait par exemple signaler que cette pièce arrive un peu tard car la censure environnementale s'est considérablement dégonflée par rapport à ce qu'elle était il y a quelques années et, plus clairement encore, la censure antiraciste a perdu de sa force – au moins en ce qui concerne l'immigration de masse de type maghrébine – : L'égoïste accompagne un mouvement qui est déjà sorti de la clandestinité. Néanmoins, l'habileté, de fond cette fois, de Pierre-Jean Arduin est de travailler moins sur ces deux thèmes en propre – cela a déjà été fait, même en littérature – que sur la question générale de l'individu « face aux forces du Bien » ; et c'est une question pour laquelle une pièce de théâtre est un bien meilleur véhicule littéraire qu'un essai. « L'avertissement aux lecteurs » est d’ailleurs clair : « Cet ouvrage n'a pas la prétention d'éclairer sur les thèmes qu'il aborde par son exhaustivité ou sa précision [...] mais c'est sur sa façon dont le débat prend place que s'élabore la critique. »

    Concernant ce projet dont l'universalité restera même si le progrès change de sens, même si les dogmes s'inversent – mutation observable sur le sujet de l'immigration, au bémol près que les moyens politiques sont faibles pour un retournement concret des choses –, deux critiques peuvent être faites à L'égoïste. En premier lieu, la violence sourde des censeurs à l'égard de François n'est pas assez montrée, les décisions de sanction trop rapides, trop simples à prendre, et leur application expédiée. Or, la perversité de ce système de censure sans visage, sans décisions nettes et sans maître officiel ainsi que la malhonnêteté, la couardise et la laideur de ses procédés sont assurément des thèmes qu'il serait utile d'approfondir. Deuxièmement, le quatrième et dernier acte (« Le pardon, ou le dépassement de la fatalité ») est peut-être un hommage trop appuyé à Molière en ce sens que les choses s'arrangent facilement : François n'est pas le salaud que la rumeur avait faite, les dirigeants changent d'avis sur lui, le réhabilitent au point qu'il devient le gendre du chef de la communauté – avec la bénédiction du prétendant initial –, et sur les choses : « Je vous prie d'écouter la confession sincère / De celui qui préside à l'Etat moribond / Et peine à contenir son peuple furibond. [...] Et j'affirme tout haut ma superbe méprise / Face aux bons sentiments qui trompent et nous grisent. » Cette fin heureuse masque les dégâts irréversibles que les décisions des pleutres dirigeants ont provoqués – car la pièce ne dit pas ce qu’il advient des révoltes – et sous-estime le cynisme du personnel politique qui agit plus par faiblesse que par naïveté : les bons sentiments ne sont que la vitrine médiatique de l'incapacité à prendre des décisions difficiles, quand ils ne sont pas le faux nez d’idéologies de soumission.

    Ces deux réserves, qui sont évidemment liées aux contingences dramatiques, ne doivent pas masquer la remarquable qualité de cette pièce, qui livre la clef de la résistance dans son titre. Face à un système dogmatique, c'est bien d'égoïsme, ou plutôt d'individualisme, dont l'homme doit faire preuve. Dans la pièce – qui affiche comme objectif de montrer les dangers du « manichéisme » et de « l'angélisme », deux instincts de masse –, François pense et agit seul, montrant ainsi le double individualisme auquel chaque honnête homme est appelé : individualisme intellectuel, car la culture hors du matraquage des rubriques « livres » des magazines permet seule d'émettre une pensée critique pertinente et profonde des évènements et des choses ; individualisme dans « l'action », qui peut être un mode de vie hors des canons vulgaires du temps, la construction d'une œuvre artistique authentique ou même une esthétique pure sans objet ni boutique.


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    Si encore ces gens-là écrivaient de bons livres (21 février 2011)

    Il y a des actualités qui sentent tellement le vomi qu’il serait vain de faire le ménage entre deux gerbillons de l’époque. Car l’époque, à l’image du nouveau-né, du passager indisposé ou du fêtard dépassé, gerbillonne ; et si possible sous l’œil de photographes et de chroniqueurs mondains qui y goûtent avec délectation, en redemandent, commentent la texture, la rondeur et les qualités nutritionnelles des petites et grandes gerbes du siècle illustré.

    En tête des lieux jamais quittés par l’odeur âcre du bol alimentaire recraché par le milieu culturo-mondain figure évidemment le Flore. C’est en effet là que, par une religiosité qui peut se passer de son dieu Sartre, quelques médiocres écrivains sont installés à demeure et y répandent de biliaires effluves qui, même en installant à leur place pendant deux douzaines d’années un cénacle de très haute exigence littéraire et en refusant l’accès à tout photographe de presse, ne se dissiperaient pas.

    A force de vivre dans la pestilence, le Flore ne se rend même pas compte à quel point il est devenu un lieu où l’abjection le dispute à la vulgarité. Il y eut les vingt ans de la Règle du jeu, revue fondée par l’inénarrable Bernard-Henri Lévy, lequel ne put résister à la tentation putassière d’exhiber sa puissance mondaine et son fric. Dans la livraison de février 2011 du Monde diplomatique – qui a un contentieux de longue date avec l’oligarque –, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, « sociologues des riches » à la mode, en ont fait un excellent « compte-rendu » auquel il n’est rien besoin d’ajouter, sinon que la littérature avait envoyé ses meilleurs éléments : Sollers, Angot, Giebert, etc. sans compter les talentueux Ardisson et Fogiel (mais quand donc ces gens-là trouvent-ils le temps d’écrire les livres qu’ils vendent ?) ni la journaliste aveugle de Paris Match qui a trouvé, entre autres fadaises, qu’Arielle Dombasle était dans les « très jolies filles ».

    Un autre événement organisé au Flore, quelques semaines plus tard, avait fait moins de bruit mais n’avait pas échappé à la rubrique « La vie parisienne » du même Paris Match. Il ne s’agissait non pas de l’assemblée générale de l’amicale des cons et des moches comme les photographies pouvaient le laisser penser mais de la remise d’un des milliards de prix littéraires, le « Prix de Flore », qui se veut tellement « libre et hors des sentiers battus », dixit l’hebdomadaire, que la liste des auteurs récompensés par le passé compte Houellebecq, Virginie Despentes ou encore Amélie Nothomb...

    Cette année, Frédéric Beigbeder – car cet autre inénarrable est à l’origine de la chose – et consorts avaient coopté un vrai jeune écrivain, non dénué de quartiers de noblesse puisque c’est « un jeune Marocain qui a fait scandale dans son pays en révélant son homosexualité ». Ces qualités littéraires indéniables valent au pauvre garçon l’amicale main du sympathique Pierre Bergé sur l’épaule, le passage de Frédéric Mitterrand qui « a fait un saut par amitié pour [lui] » et l’habituel défilé des nuisibles dont les photographies habillées des légendes made in Paris Match sont destinées à épater les concierges de Clermont-Ferrand : quand on veut réussir, il faut admettre le droit de cuissage, au moins psychologique, des barbons et des parrains qu’on peut trouver, mais c’est parfois un peu répugnant.

    Il y eut donc, pour défendre la littérature (quoi d’autre ?) la fine fleur des actrices sans rôle (Pauline Lefèvre, « l’ex-Miss Météo de Canal + désormais actrice »), des gens de lettres (Jean-Marie Rouart, qui ferait mieux de se racheter des cravates ou de travailler ses livres ; l’inévitable Patrick Poivre d’Arvor ; Colombe Schneck, « journaliste et romancière » ; Géraldine Maillet ; Jean-Christophe Grangé « qui achève son prochain roman »), des à-côtés de gens de lettres (Nathalie Rikiel, « qui adore les écrivains » (sic) ; la fiancée de Grangé, « la top modèle et actrice Japonaise Lika Minamoto »), un comique sans humour (Georges Wolinski) et, en plus de quelques inclassables sans notoriété, un footballeur sans sa femme (Christian Karembeu, « en solo mais fringant »).

    Si, de tout cela, sortait un peu de bonne littérature, Lévy pourrait bien faire « exploser le Flore » et Beigbeder « enflammer le célèbre café », mais comment ne pas craindre que ces obligations copino-mondaines tristes comme un jour sans pain empêchent tout simplement les écrivains aguerris de travailler – d’où la prolifération des négriers des lettres – et ne tuent dans l’œuf les jeunes auteurs comme le lauréat Abdellah Taïa ? En tout cas, si ces gens-là écrivaient de bons livres, leur spectacle donnerait un peu moins envie de dégueuler !


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    Pétain chez les hippies (21 janvier 2011)

    La période des années 70, qui n’est plus aussi en cour qu’elle a pu l’être dans les imaginaires collectifs, a été tant de fois explorée par la littérature, le cinéma, la télévision et le journalisme hebdomadaire, mensuel ou quotidien qu’il faut un certain courage pour se donner encore une trame romanesque dont le centre soit les agitations et contestations de ce temps là. En la matière, explorant avec finesse, humour et style les différents états de la jeunesse « libérée » ou au contraire « réactionnaire », Jean Dutourd avait écrit le superbe Henri ou l’éducation nationale. Y était contée, à travers un jeune homme resté en marge du troupeau, une chronique de l’après-68 et les méfaits divers des journées de mai sur les individus, qu’ils fussent jeunes, professeurs, parents ou grands-parents.

    Dans Nous voilà (éditions Gallimard, 2010), Jean-Marie Laclavetine tend un décor peint de motifs similaires : l’incertitude intime des individus devant les mouvements culturels et politiques de masse, les amitiés indéfectibles, l’honneur et la traîtrise, l’agitation et la contre-agitation, etc. Il y a ainsi l’inévitable chevelu crasseux finissant banquier propret et arrogant, les professeurs dominés par leurs élèves, les « fascistes » en blouson, les profiteurs et profiteuses de la « libération » sexuelle, les solitudes face aux constantes de l’Humanité comme la maternité ou la mort, bref il y a un joyeux théâtre de la France aux effervescences rouges et brunes, décrit avec un peu moins de talent et de mordante acuité que le regretté Dutourd, mais plaisant tout de même.

    Jean-Marie Laclavetine ne ferme pas son théâtre aux années 70. Il commence là, s’y arrête longuement puis suit en avance rapide la croissance de Samuel, bébé échappé vivant des fureurs abortives du « 34 », le lieu anarchisto-expérimental où ses parents se sont connus et aimés physiquement. Le narrateur s’arrête parfois sur une péripétie de la vie de cette famille inhabituelle – ou d’un des anciens habitants du « 34 » – puis reprend la litanie des gros titres de chaque année, jusqu’aux années 2000. Cet habile parcours accéléré du temps permet de saisir le contraste entre les idéaux d’une jeunesse et ses réalisations à maturité – là se voient l’honneur et la traîtrise – mais aussi entre deux jeunesses qui se suivent sans se ressembler : Samuel s’étonne même que son père, Paul, ait pu connaître de véritables maoïstes, et Paul s’étonne que Samuel puisse s’en étonner.

    Dutourd, derrière son flot ininterrompu et jouissif de sarcasmes, avait réussi à peindre des nuances qui avaient un goût de vérité. Le roman de Laclavetine semble poursuivre, en plus d’une sorte de dénonciation un peu molle des passions idéologiques de tous bords, le même projet de nuance. Ainsi, le personnage de Paul est une brebis un peu à côté du troupeau rouge qu’il fréquente au « 34 » tandis que celui de Louis nuance l’homogénéité de l’équipe pétainiste dirigée par « l’Avocat » : les individus sur lesquels s’arrête la littérature ne sont que rarement simples. Le problème, c’est que pour faire ressortir ses bonnes intentions, Jean-Marie Laclavetine dessine dans son roman quelques traits trop grossiers.

    Le principal est l’intrigue centrale, rocambolesque histoire de bande dessinée où des « fascistes » sans identité – « l’Avocat », « le Breton », « le Hongrois », « Rémi V. », etc. – volent le cercueil de Pétain sur l’île d’Yeu et se le font dérober par hasard par un habitué du « 34 », un géant espagnol nommé Salvator Martinez. Les tribulations du Maréchal emboîté, fil rouge du roman, donnent trop l’impression d’être un « truc » narratif, un prétexte permettant d’échapper au simple reportage littéraire des trois dernières décennies du vingtième siècle. Ces péripéties donnent l’impression que l’auteur hésite entre faire de son cercueil un prétexte cocasse pour raconter son mai 68 et sa post-modernité ou en faire le sujet du siècle. Et finalement il en est encombré autant que ses protagonistes.

    Un autre trait grossi, un autre « truc », est la personnification de la solitude de Paul présentée comme la « Hautaine Solitude », procédé un peu tristounet, un peu facile, un peu méprisant pour le lecteur. Le narrateur, d’ailleurs, est insupportablement présent – ce qui signifie que l’auteur se regarde insupportablement écrire son livre –, dialoguant directement avec le lecteur, émettant telle remarque, posant telle interrogation, constatant même qu’il a suspendu l’action sur trois pages pour contempler la sublime Lena, la mère de Samuel... Pour que ces trucs d’écrivains passent, il faut qu’ils soient ou très justes, ou très drôles, ou très bien écrits, en un mot qu’ils soient « justifiés » par la littérature.

    C’est justement pour cela que Nous voilà ne « fonctionne » par très bien, n’est pas très emballant, ne laisse pas l’impression de merveilleux ou de supérieur que déposent certaines lectures dans l’imaginaire ou la pensée du lecteur. C’est loin d’être plat, c’est loin d’être sans intérêt, mais il manque quelque chose. C’est peut-être que pour décrire ces années-là – ce qui est déjà, de nos jours, une manière de facilité car chacun a quelque chose a en dire ou a conservé des souvenirs musicaux et esthétiques de la période et peut se faire passer pour clairvoyant à bon compte –, ces années extravagantes et sinistres à la fois, il faut un style enflammé, un style qui grince et qui tonne, un style où la bienveillance pour les individus converge avec les sarcasmes contre les foules. Il ne manque pas grand-chose pour que Nous voilà soit dans cette catégorie supérieure, mais ce petit espace fait retomber petitement les entreprises hasardeuses et hardies de son auteur. Pétain chez les hippies, c’est un sujet raté d’un cheveu. Dommage.


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    Asile (17 janvier 2011)

    Derrière son ton calme, posé et humble, à l’image de la voix de son auteur, il ne fait aucun doute que le livre d’entretiens de Benoît XVI avec le journaliste allemand Peter Seewald (Lumière du monde, Bayard, 2011) est une arme de guerre. Évidemment pas une machine d’inquisition avec pieux, pics et mécaniques sophistiquées dont les caricaturistes aimeraient bien affubler l’ancien Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, mais une arme médiatique. Il apparaît en effet de plus en plus que les défaites sur ce terrain mènent à des défaites réelles, en particulier en Europe, où l’indifférence – du moins la mobilisation frileuse et circonspecte – face aux persécutions des Chrétiens dans le monde le dispute aux brimades continuelles et bouffonnes avec en toile de fond, dans ces pays laïcisés, la misère spirituelle, la détresse, la maladie, la culture de la mort et la laideur.

    Sur le terrain médiatique, le Pape n’a jusqu’ici pas pu beaucoup répondre. Le « coup » des jeunesses hitlériennes au début de son pontificat ayant raté, ses ennemis l’ont accusé de choses diverses qui auraient dû paraître grotesques tellement elles sont irréelles – incitation à la haine religieuse, réhabilitation de nazis, protection de pédophiles, propagation du sida, etc. – souvent en déformant, parfois en retournant complètement, ses paroles et ses mots. Sur beaucoup de ces sujets, Benoît XVI répond dans Lumière du monde par une simple mise au point, accompagnée parfois de clarifications : voici ce que j’ai dit, ce que je n’ai pas dit, pourquoi je l’ai dit et comment je l’ai dit. Les annexes du livre reproduisent d’ailleurs les textes « polémiques » exacts et il est surprenant de constater à quel point la perversité médiatique peut être diabolique.

    Néanmoins, le Pape ne s’arrête pas à une revue de presse des sujets qui fâchent, les « signes des temps », ni à une réponse aux obsédés sexuels de tous poils qui attendent une bénédiction papale de leurs péchés de chair. Il aborde aussi son pontificat, ses idées en matière théologique ou ecclésiale, ses goûts personnels et la mission réelle de l’Église, qui est d’annoncer et de propager la Révélation de Dieu faite par le Christ. Le ton des questions, s’il est courtois, n’est pas confit et il ne semble pas que le journaliste ait évité les sujets sensibles. Les habitués des émissions de divertissement seront certes déçus parce que le Pape n’est pas soumis à d’improbables questions intimes ou qu’il ne danse pas la rumba avec une plume rose sur la soutane pour vendre son livre, mais qu’ils sachent tout de même que l’entretien va jusqu’à aborder le délicat sujet de l’homosexualité dans les monastères ! Quant aux réponses du Pape, il y a bien un peu de langue de bois diplomatique mais le ton général du Souverain Pontife est très libre.

    Dès les premières pages, le Pape rappelle le sens de « l’infaillibilité » qui fait tant jaser. La parole du Pape n’est pas infaillible en tant que telle, partout et tout le temps, arbitrairement. Elle ne l’est que dans certaines circonstances déterminées, et sciemment. En l’occurrence Lumière du monde n’est pas « infaillible », pas plus que la biographie de Jésus Christ à laquelle le Pape continue de travailler – moins vite que l’inénarrable et néanmoins académicien Max Gallo, d’ailleurs...

    De longs chapitres sont consacrés aux abus sexuels. Les sceptiques pourront ne pas croire à la sincérité de la peine profonde qu’avoue le Pape, et moquer ses explications sur ces horreurs, pourtant elles paraissent raisonnables : premièrement les abus sexuels ne sont pas le seul fait de l’Église catholique – ce qui n’enlève rien à sa salissure propre mais pose tout de même la question de la bouc-émissarisation du clergé romain – et les communautés dont les éducateurs, les pasteurs ou les encadrants ne sont pas tenus au célibat ne sont pas moins touchées ; deuxièmement l’Église aussi a été influencée par la « culture dominante » des années 1970, faite de « libération » sexuelle généralisée et d’interdit moral de la punition au nom d’un amour débarrassé de la Vérité, qui a profité à de nombreux prêtres coupables. Le relativisme, qui est un sujet sur lequel le Pape revient souvent, a créé et continue de créer d’importants dégâts. Une des erreurs, une des faiblesses, de l’Église a donc été de n’avoir pas su y résister davantage.

    Sur « l’affaire Williamson », dont la chronologie, estime Peter Seewald, semble révéler une certaine malignité, le Pape clarifie : l’excommunication est un acte juridique, celle en question était liée au refus d’évêques illégaux de reconnaître la primauté du Pape. Dès lors que ces dissidents l’ont reconnue, l’excommunication devait être levée, ce qui ne signifie pas qu’ils étaient « réintégrés », en particulier parce qu’ils sont anti-concilaires, ni que leurs idées politiques étaient approuvées par le Vatican. À cause de son histoire personnelle et de sa vision très chrétienne du peuple juif, le peuple de l’Ancien Testament, le Pape, en contradiction avec la logique purement juridique, va même jusqu’à dire qu’il aurait fallu mettre le cas du négationniste à part.

    Sur le discours de Ratisbonne prononcé en 2006, qui est évoqué après de multiples et passionnantes questions sur les relations de l’Église catholique avec les Orthodoxes et, dans une moindre mesure, avec les Protestants, Benoît XVI admet une certaine maladresse. Le Pape avait cru pouvoir tenir un discours « strictement académique », sans rien de la teneur « politique » que d’autres ont voulu y voir et que d’autres encore, à rebours de toute raison, lui ont reprochée. Car la phrase montée en épingle prononcée par Benoît XVI était une citation jugée par le Pape lui-même, dans son discours d’alors, « abrupte au point d’être pour nous inacceptable » et qui examine « pourquoi la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison ». Dans cette affaire, l’éclairage du Pape montre combien fut grande la bêtise instrumentalisée des fanatiques musulmans et immense la lâcheté des pays occidentaux, pourtant héritiers de la double « rationalité » du Christianisme et des Lumières.

    Le sujet le plus révélateur – non dans le livre, mais dans sa réception « critique » – est évidemment la phrase sur le préservatif. Les hommes au grand cœur qui prennent prétexte de l’épidémie du sida en Afrique – dont les conséquences sont assumées en grande partie par les associations caritatives catholiques – pour légitimer et asseoir comme dogme leur libertarisme sexuel dans les pays riches ont crié victoire et ont distribué force absolutions aux paroles du Pape – tout en estimant, comme de droit, qu’il n’allait pas « assez loin ». C’est que leur méconnaissance de la position de l’Église sur la sexualité, qui n’a pas varié, est grande et qu’ils n’imaginent pas que le seul critérium du Christianisme puisse être la Vérité.

    Ce que déplore le Pape, c’est la banalisation de la sexualité à laquelle contribuent la prophylaxie, la contraception et l’avortement, ainsi que les maux de cette banalisation. Et puis, n’est-ce pas de la logique pure que d’affirmer que fidélité et abstinence sont les protections les plus efficaces contre une maladie sexuellement transmissible ? Mais dire cela, c’est déjà faire un pas vers le bûcher que les grands inquisiteurs de notre temps n’éteignent jamais. En outre, même si le combat doit être mené sur le sujet de la sexualité, celui-ci ne devrait pas être le thème « public » principal de l’Église, mais elle y est tellement poussée par les « sexualistes » qui voudraient tant la voir bénir leurs coutumes qu’elle est forcée, chaque fois incomprise, chaque fois dénigrée sur la base de propos déformées ou de casuistique inique, de rappeler son message d’amour véritable.

    Le Pape se livre donc à un grand exercice de rappel de la réalité des faits et il est frappant de voir qu’à l’obscurantisme, du moins la négligence mêlée de bêtise et d’approximation, du système médiatique, le Pape est du côté de la raison. La finesse de sa pensée, si elle est bien présente quand il s’agit de répondre à des accusations arbitraires qui tiendront pourtant lieu de vérité pendant encore des années, se déploie plus encore lorsque sont abordés des sujets plus profonds, et néanmoins passionnants, en particulier d’ordre théologique. Ceux qui veulent faire de Benoît XVI un monstre de sang froid dirigeant d’une main de fer une organisation irresponsable ne doivent pas oublier qu’il est un éminent spécialiste de cette discipline ô combien complexe et fine que deux mille ans de recherches et de méditations intensives n’ont pas épuisée. À l’autre extrémité du spectre des activités intellectuelles, qu’ils n’oublient pas non plus, mais pour cela il faudrait qu’ils lisent Lumière du monde au-delà du seul extrait médiatique qu’ils ont consommé, que cet homme regarde Don Camillo !

    Par ce livre d’entretiens – fabriqué, signalons-le, à la va-vite, le négligent éditeur ne l’emportera pas au Paradis – le Pape démontre éloquemment que l’Église catholique est une « contre-culture ». Dans l’avant-dernier chapitre intitulé « Jésus-Christ revient », Benoît XVI affirme clairement que « les espaces de protection sont les espaces de la liturgie » ; les églises étaient des lieux d’asile physique – ce que ne respectent même pas les assassins des Chrétiens d’Orient et d’ailleurs –, la liturgie est un asile « culturel » et spirituel. L’espérance est bien là : « [...] l’Église cherche à offrir des forces de résistance, puis à développer des zones de protection dans lesquelles la beauté du monde, la beauté de l’existence possible, devient de nouveau visible en contraste avec tout ce qui est abîmé autour de nous ». Ite missa est !


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    Les sœurs Brelan de François Vallejo (éditions Viviane Hamy, 2010) (17 janvier 2011)

    Trois sœurs, Marthe, Sabine et Judith Brelan, traversent la vie en l’éclair d’un roman. Pas toute la vie, mais une bonne partie de la vie, jalonnée par deux libérations. La première, devant un juge de paix, conduit ces trois orphelines dont le père est mort accidentellement quelques mois plus tôt à se libérer des restes humains de la famille, en particulier de la tante autoritaire qui voudrait bien que Pierre Ledru, son mari soumis, l’installe dans leur grande maison en devenant leur tuteur. Elles restent finalement seules puisque l’aînée, Marthe, fête justement sa majorité le jour du conseil de famille. Elles conservent tout de même les visites dominicales de la grand-mère Madeleine, mais cette dernière est comme un compagnon d’infortune, une quatrième sœur moins chanceuse : cela fait longtemps qu’elle est elle-même sous la tutelle légale de sa fille, devenue ainsi la régente scrupuleuse de sa vie.

    La deuxième libération, plusieurs dizaines d’années après, devant un juge d’instruction cette fois, liquide les autres restes : la maison aux six chambres et six salles de bains, projet original du père ; le cabinet d’architectes dont elles avaient, en dépit des vautours, conservé les parts héritées, qu’elles avaient développé en tant qu’employées et même racheté ; enfin leur croyance jamais vraiment concrétisée qu’elles pouvaient se libérer du trio d’elles-mêmes. Désormais elles n’envisageront plus la dissolution.

    Quand elles sont réunies contre le reste du monde, quand elles font triplement face physiquement à des adversaires – l’illustration de couverture, reprenant Olga de Picabia, est en ce sens vraiment réussie – les sœurs l’emportent, s’emportent même vers l’irraisonnable, l’insolence, l’insulte mordante et féroce. Sur un déclic, devant le conseil de famille, devant l’associé du cabinet d’architectes Cicéro – encore un nom gidien –, devant tel ou tel autre qu’il faut convaincre, soumettre ou écarter, leur conversation triplée se met en branle et, jusqu’au knock-out, abat une grêle de mots sur l’interlocuteur.

    Ce n’est pas le moindre mérite de François Vallejo d’avoir su écrire ces pages là. Pour cela, il se libère des guillemets et la forme habituelle des dialogues. Le lecteur, lui aussi, est submergé, tente de se raccrocher à un prénom, à un mot, à une idée : trop tard, les sœurs Brelan l’emportent. Quand elles parlent en concert, leur victoire est aussi littéraire.

    Tout le roman est comme façonné par ces conversations. Le style est marqué par une constante vivacité, les évènements se chevauchent, mieux ils s’emboîtent comme une belle mécanique. En effet, à l’image de la conversation des trois sœurs, vif ne signifie pas bâclé. À cette condition, toutes les licences romanesques passent, tous les sauvetages de situations in extremis et la grande cavalcade sur les années aussi. En moins de trois centaines de pages, les sœurs Brelan parcourent l’après-guerre et traversent l’Europe. Marthe, après avoir assuré le train de maison en devenant secrétaire de direction de Cicéro, part de longs mois en maison de repos ; puis Sabine, à son tour, fuit se marier en Allemagne ; quant à Judith, la plus jeune, la plus insolente, elle lit, fait la révolution dans les cafés rouges, visite les criminels emprisonnés, obtient la libération conditionnelle de l’un d’entre eux, n’abandonne jamais rien et, finalement, gagne ses grandes sœurs à son « état d’esprit ».

    Les deux aînées la croient une utopiste décervelée, une éternelle adolescente bloquée à la mort de son père, alors qu’elle est simplement clairvoyante sur l’espèce humaine, digne petite-fille de la grand-mère Madeleine, oracle nébuleux de la famille. Le genre de Judith, ce n’est pas l’utopie brutale et idiote, mais la haute et insoumise exigence qui, dans les romans, a encore une chance de l’emporter : « elles préféraient le déclassement avec elle, plutôt que le reclassement médiocre sans elle. »


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