Savoir-Piquer ou Mourir
il est impossible de plaire à tous ; j'ai donc décidé de ne plaire qu'à moi-même (Alphonse Karr)



La Perle et la Chaîne

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  • Les précipités (5 décembre 2012)
  • Le « mariage pour tous » ou la victoire des... (12 octobre 2012)
  • Chose lue (13 septembre 2012)
  • Sur les pas de Monsieur de Phocas (21 mai 2012)
  • Un saint chasse l'autre (15 mai 2012)
  • Lord Lyllian (18 août 2011)
  • Habiller la chute (17 août 2011)
  • Chroniques du vulgaire (26 juillet 2011)
  • Que sont-ils devenus ? (26 juillet 2011)
  • Mata Hari gonflables (26 juillet 2011)


    Les précipités (5 décembre 2012)

    Des hommes à costumes mal coupés et des femmes à tailleurs avachis, portant mallette d’ordinateur à la main et étui de téléphone portable à la ceinture, se pressant en de poisseuses files d’attente auxquelles des vigiles assoupis ordonnent d’avancer en bras de chemise et en chaussettes, pour un rituel aussi humiliant que dérisoire : c’est à peu près le spectacle pitoyable qui se joue du matin au soir, même le dimanche, dans tous les grands aéroports de la planète, ces symboles de la mondialisation normalisée à haute vitesse.

    En période de vacances scolaires, cette ode grotesque à la vitesse prend de l’ampleur : là, pépère et mémère, accompagnés de leurs chiards, tous déjà en chemisette du supermarché des faubourgs auquel ils s’approvisionnent, se serrent au pas de charge sous l’œil patibulaire du personnel « low cost ». Pour ces congés payés, l’objectif est de s’installer au plus vite sur son siège pour profiter autant qu’ils le peuvent aux films et aux distributions de pâtée auxquels « ils ont droit ».

    L’avion, synonyme de vitesse par excellence, ne s’accompagne donc plus toujours d’un halo de prestige ni d’un sillage d’élégance, ce qui, au regard des premiers temps glorieux de l’aviation, est une cruelle injustice et une marque tangible de régression. Il en reste tout de même quelque chose, de cette époque où les traditions mathématiques et littéraires françaises convergèrent pour que des aventuriers comme descendus de la vieille chevalerie champenoise risquassent leur peau dans des machines dessinées par des savants de même trempe.

    Les précipités des aéroports n’ont malheureusement que peu conscience de cet héritage glorieux qu’il faudrait préserver avec soin, et peu conscience également de l’extraordinaire que constitue la réalisation du vieux rêve de voler. Peut-être faut-il aller dans les cercles luxueux de certains propriétaires personnels d’avions « d’affaires » pour trouver encore ce goût des belles formes – car le flux aérodynamique, quand il est bien compris, impose la beauté aux structures qu’il sustente – et de la vitesse aérienne. Hélas, en cette période d’effritement généralisé, il est à craindre que l’aviation de luxe suive dans sa régression l’automobile du même nom.

    Car le grand sujet de la vitesse, pour nous qui ne volons pas dans ces petits bijoux, est bien l’automobile et le spectacle quotidien de la débâcle qu’elle représente nous indique que ni la vitesse, ni le goût pour la vitesse ne possèdent des vertus propres. Dans les temps pas si anciens, ce n’était pas un hasard si des Paul Morand ou des Roger Nimier firent collection, dans leurs vies ou leurs romans, de bolides rutilants aux fonctions morales, esthétiques et sociales supérieures. Ils y voyaient sans doute le prolongement naturel, la mise à la page technique des équipages des jeunes élégants du dix-neuvième siècle dont Balzac faisait une description friande et envieuse. Ils y voyaient peut-être aussi ce que le danger du pilotage de ces machines représentait d’héroïsme du quotidien, de bravache trompe-la-mort au sein d’une société gagnée par la laideur et la tranquillité parlementaire.

    Quel changement depuis ce temps ! Les bolides ne sont plus qu’un signe ostentatoire de richesse pour vendeurs de jeans du Sentier, publicitaires voraces ou sportifs internationaux désirant singer James Bond et frimer devant l’hôtel Costes – un des lieux, pourtant, parmi les moins intéressants du monde. L’instinct populaire l’a bien senti : quand Pompidou roulait en bolide, peu y trouvaient à redire ; quand le sinistre Strauss-Kahn le fit, il déclencha des torrents de moquerie dans tous les bistrots et toutes les chaumières. Plaisir d’esthète, même un peu crâne, d’un côté, jouissance de nouveau riche de l’autre.

    Le clampin de l’aéroport et le frimeur à quatre roues partagent une chose : ils ne méritent pas d’aller vite. Il nous appartient à nous, pauvres piétons qui trainons nos savates en regardant les jolies passagères des voitures de sport, d’aller signifier aux conducteurs qu’ils ne sont que des précipités et qu’il est bien injuste qu’ils ne soient pas à notre place – et inversement !


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    Le « mariage pour tous » ou la victoire des matrones (12 octobre 2012)

    Au début du vingtième siècle, l’affaire Dreyfus eut une fâcheuse conséquence : l’homme à poigne et gambettiste Waldeck-Rousseau, porté au pouvoir par les élections de 1902 mais sans doute usé de batailler contre une assemblée radicale petite et odieuse, démissionna en adoubant officiellement le parlementaire de seconde zone Émile Combes au nom du principe qu’il faut pour le ministère soit une forte personnalité « qui absorbe tout le reste » soit une personnalité moyenne pour mener « la politique moyenne résultant de la pondération de tous les partis ».

    Émile Combes, ancien séminariste et franc-maçon de la pire espèce, falot parmi les falots, mena une politique d’un sectarisme peu commun envers l’Église via une croisade « laïque » législative qui trouva son apogée dans cette disposition de juillet 1904 que « l’enseignement de tout ordre et de toute nature est interdit en France aux congrégations ». Émile Combes tomba, mais trop tard, avec l’affaire des « fiches » qui consistaient à croiser les fichiers des tableaux d’avancement de l’Armée et ceux du Grand-Orient. Mais la révélation de cette friponnerie maçonnique, ancêtre des plus contemporaines tentatives de fichage des opinions, ne suffit pas à revenir sur les lois scélérates que le sinistre Combes avait engagées en dépit du bon sens.

    Parmi les nombreux enseignements de cet épisode honteux comme en connut et en connaît la France, il n’est pas inintéressant de remarquer que la rage anticléricale de Combes était d’autant plus grande qu’il lui fallait comme faire excuser son passé de sacristie et comme compenser son caractère médiocre de vieil ambitieux trempant dans toutes les combinaisons parlementaires.

    Dans le cas du « mariage pour tous » se retrouvent quelques similitudes avec ces situations, dont la politique Combes, où des personnalités insignifiantes en viennent à créer les pires ignominies pour prouver un courage qu’ils n’ont pas : Groland et Blaireau, faibles politiciens sortis eux aussi des combinaisons de partis et de parlements, tentent de se faire pardonner qui sa famille d’extrême-droite, qui sa jeunesse de démocrate chrétien, et peut-être leurs casseroles politico-financières (le contraire serait statistiquement étonnant), en se réfugiant derrière une promesse électorale qui sera une des seules tenues, puisque la seule qui ne touche pas l’économique ou le social.

    Il leur va tellement mal, à ces deux notables provinciaux, de défendre le mariage et l’adoption par des couples homosexuels, et ils sont si sûrs de disposer des bons relais dans la sphère médiatique et parlementaire qu’ils se moquent même de mettre les formes. Ainsi de ce nom grotesque du « mariage pour tous » dont on se demande si c’est un lapsus, une bêtise pure et simple ou un signal envoyé aux libertaires de tous poils, et qui légitime toutes les craintes et tous les reproches d’une dérive pédophile, zoophile ou incestueuse des mœurs légales et des enseignements scolaires qui suivront.

    Ainsi aussi des études bidon et des sondages grossièrement truqués, les mêmes cochonneries manipulées que ces études d’opinion qui sacrent Yannick Noah, honte pour la France et loque humaine, « personnalité préférée des Français ». Ainsi aussi du ministre chargé de porter ce projet : ils n’ont pas pu résister, perfides comme ils sont, à faire faire le sale boulot par une noire qui, engeance radicale de toutes les trahisons, le mérite néanmoins bien un peu.

    Face à cette clique de demi-sels, il faut reconnaître que les grands représentants des principales religions de France ne sont pas au niveau. Pour les catholiques, malgré un argumentaire particulièrement fondé de l’épiscopat, et particulièrement du conseil « Famille et société » de la conférence des évêques de France, le cardinal Vingt-Trois n’apparaît pas comme étant le prélat de combat capable de porter la contradiction dans l’arène médiatique et dans les salons des palais républicains. Les grands rabbins, trop heureux d’avoir obtenu tant de gages communautaires du nouveau gouvernement, ne semblent pas vouloir remettre en cause cette belle amitié pour une question générale – alors qu’ils ont été si pointilleux et presque comminatoires sur la circoncision et le casher. Quant aux musulmans, qui ont soi-disant voté en masse pour Groland et qui peuvent donc mesurer à quel point leur vote était coranique, ce n’est pas Boubakeur qui va ennuyer les hommes politiques avec des questions si secondaires !

    Quant à ceux qui, en-dehors de ces circuits notables officiels muets de fait ou par principe, osent une parole ferme ou intelligente, ils se heurtent à l’habituel terrorisme intellectuel du cirque médiatique : insultes de Libération ou des connes de Radio France et de Canal Plus, désinformation systématique, biais constants, casuistique larmoyante, etc. Eux aussi, les grands médias, et surtout ceux qui osent se dire « de gauche », ont à faire oublier leur vente corps et âme au grand capital, eux qui reprochent à Dassault, Lagardère ou Bouygues un interventionnisme qu’ils acceptent en chiens fidèles de leurs maîtres dont ils admirent et envient « l’ouverture d’esprit » et la réussite pécuniaire.

    À ce compte, les arguments fins, nuancés, raffinés des opposants, en particulier catholiques, au mariage « pour tous » ne résistent pas dans un contexte essentiellement télévisuel où une coalition de voyous fait la loi. Pourquoi, dans ce cas, prendre la moindre précaution ? L’arrière-plan politicien est si évident en période de crise économique qu’il serait abusif de s’arrêter à la question de la faiblesse personnelle de Groland et Blaireau : le fougueux et grossier Sarkozy aurait sans doute cédé, sous un déguisement probablement différent, à ce « progressisme » pour riches. Mais il est vrai que lui aussi, d’une certaine manière, était dominé par ses bonnes femmes impossibles.

    Les bonnes femmes : en 1954, Maurice Druon établissait une distinction entre les « matrones » et les « courtisanes », celles-ci vouées à l’amour, celles-là à la procréation. Avec la « procréation pour tous », qui intéresse dans les faits d’abord et surtout les lesbiennes socio-professionnellement bien établies et non les travestis troubles du monde de la nuit, c’est la victoire absolue des matrones : les femmes vont enfin pouvoir se passer des hommes (le coït étant, comme chacun sait, sale et dégoûtant et par nature un viol inadmissible de la femme jamais consentante au rapport sexuel) tout en pouvant pérorer comme les autres dans les dîners en ville sur le dernier jouet à la mode et perdre un précieux temps libre le week-end en devoirs éreintants et promenades ennuyeuses.

    Perspective effrayante au dernier degré car dans leur dégoût des hommes, elles préféreront copuler en masse avec des seringues, ce qui laisse déjà au cimetière des enfants morts-nés des multitudes d’innocents et ne laisse qu’un petit pas à franchir vers l’eugénisme démocratisé. Nul doute que déguisé en « droit » à l’enfant parfait, les matrones l’obtiendront en compensation des interminables siècles de terrible oppression que les méchants mâles sanguinaires leur ont fait subir.

    Dans l’Homme pressé, Paul Morand décrivait une situation de femmes – mère et sœurs – vivant ensemble dans une sorte d’appartement douillet, harem sans calife où la fille, après avoir été fécondée par le personnage de Morand, ne tarde pas à quitter le domicile conjugal pour revenir dans cette ambiance. Au moins l’homme était-il encore nécessaire, dans cette situation romanesque, à la procréation ! Mais nos matrones d’aujourd’hui ne veulent même plus de cela et elles sont en ce sens les grandes gagnantes du « progrès » biomédical qui rapproche de manière évidente nos sociétés « évoluées » et soi-disant cultivées des cauchemars de mort que quelques romanciers et poètes visionnaires avaient entrevus dans la modernité commençante.

    La maternité sans l’homme, la maternité sans l’acte d’amour, la maternité sans plaisir possible ! Entre cela et le plaisir sans maternité possible, entre la Sainte Vierge et Marie-Madeleine d’avant le Christ, les matrones choisissent le premier camp. Mais le Christianisme réunit la Sainte Vierge et Marie-Madeleine repentie, il proclame que l’absence de péché n’existe pas mais que le pardon et la miséricorde existent toujours. De fait et n’en déplaise à Maurice Druon, le Catholicisme est le lieu qui a permis en Europe les quelques périodes de réconciliation entre matrones et courtisanes, et voilà pourquoi la « procréation pour tous » glace particulièrement les fidèles catholiques : mieux que quiconque, ils perçoivent le monde amer et triste que cette perspective ouvre.

    La société ultra-libérale obnubilée par le « Droit » et l’égoïsme vengeur s’accommodera facilement de la disparition symbolique du pardon, mais le « mariage pour tous » va plus loin. Il achève en effet aussi de « matroniser », jolie prouesse, un des derniers lieux de vie des courtisanes : quand on dira Lesbos, on ne pensera plus Mademoiselle de Pougy mais Christelle, employée de bureau dans une agence de communication des Hauts-de-Seine et mère d’un petit Théo ou Sophie, médecin à Bordeaux et mère de deux paires de jumeaux. Beurk !

    Société dégoûtante de platitude, en effet, que cette assemblée de matrones qui pervertissent jusqu’aux vices, qui transforment les péchés en petites revendications de « j’y ai droit », qui font des pompes de Belzébuth des sujets de machine à café, qui mettent des téléviseurs dans les boudoirs des grandes courtisanes et qui rapetissent toute chose en les démocratisant de la pire manière. Comme les bolides – qu’affectionne le héros de l’Homme pressé – tombés de Roger Nimier à DSK en passant par la piètre Françoise Sagan, l’homosexualité féminine tombe dans le « domaine public ». À l’image de l’homosexualité masculine, vice patricien, péché de cardinal, luxure de rois décadents et d’aristocrates réactionnaires, devenu un sport de masse peu élégant et peu porté à la beauté, le lesbianisme moderne troque d’antiques mystères conservés dans la délicatesse d’alcôves majestueux sur les marchés aux poissons de la société médiocre.

    Voilà les matrones du jour, plus violentes et plus impudentes que jamais, sûres de leurs « droits » autant que dépourvues de scrupules, qui feront bientôt regretter les bigotes du jansénisme le plus austère !


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    Chose lue (13 septembre 2012)

    Question posée à un "Vice-président Performance achats & process" d'une compagnie d'assurances - Comment réussir ce plan d'économies ?

    Réponse - Les gains seront obtenus par la synergie des équipes et l'optimisation d'une politique d'investissements basée sur la rentabilité. Le groupe, décentralisé, va extraire les bénéfices de sa taille par une globalisation s'appuyant sur des réseaux traverses multi-entités, cela devrait également contribuer à plus d'efficience puisque les environnements seront mutualisés.


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    Sur les pas de Monsieur de Phocas (21 mai 2012)

    Je suis allé, tantôt, mettre mes pas dans ceux de Monsieur de Phocas : j’ai été voir les Gustave Moreau rue de La Rochefoucauld. M’arrêtant à peine aux salles du premier – vague appartement bourgeois où se montrent médailles d’honneur et portraits de famille et d’amie, je suis allé au second étage et me suis absorbé devant Le Triomphe d’Alexandre et, bien entendu, devant L’Apparition et ses sbires que sont les esquisses et les déclinaisons de diverses hériodades, les tentatives successives de parures, de grimaces juives et de colonnades antiques.

    Tant a été décrit ce petit temple parisien, et par tant de plumes élégantes, qu’il serait vain ici de tracer de médiocres émotions, de pâles engouements en surimpression de ce que Lorrain, Montesquiou et les autres admirateurs légitimes écrivirent en leur temps – textes qui sont regroupés dans d’excellents petits ouvrages vendus à la sortie du musée.

    Dans ce temple consacré avec réussite à cette Beauté particulière de la fin du dix-neuvième siècle dont Moreau fut le juste et précis iconographe, il reste à s’attaquer à l’accessoire, à ce qui ne pouvait par construction pas être observé par les contemporains du maître : le petit spectacle de la barbarie contemporaine piétinant – tout en en revendiquant l’héritage – les fleurs esthétiques cultivées dans l’alcôve de la rue de La Rochefoucauld.

    Dès l’extérieur, l’atmosphère se charge de bêtise au proche millésime : une « école de mode » s’est installée à proximité du musée et essaime dans le quartier quelques poignées d’adolescentes au « look fashion » se préparant dans le sourire à l’exploitation économique et sexuelle à laquelle elles sont promises. Peut-être rendent-elles parfois visite aux hétaïres de Moreau dont elles sont si éloignées et desquelles elles s’imaginent peut-être être si proches parce que leur bracelet chinois de grande surface « de luxe » reprend la forme d’un ornement byzantin.

    Ce barbarisme des alentours en annonce d’autres. Le personnel du musée, outre l’incontournable grand-mère antillaise assoupie devant sa montre et le non moins classique ex-militaire replet à la sieste facile, est composé « d’originaux » en toc habillés dans les pages « gothique propret » et « gay soigné » du catalogue de La Redoute. Il est à craindre, en plus, que ces guichetiers et ces hommes-pipi soient de ces bac+12 en lettres modernes promotion « Patrick Poivre d’Arvor » que des amitiés bien placées ou un coup de chance ont fait échapper au chômage ou à la restauration rapide. À moins qu’un bac+14 en histoire de l’art ayant soutenu une thèse sur la méta-esthétique de la cuistrerie académique et devenu chef du personnel dans une obscure sous-direction du ministère des affaires culturelles, n’ait eu la géniale idée de croire que ces adolescents vieillis incarneraient à propos un superbe esprit Moreau. Nul besoin d’être diplômé quatre fois, pourtant, pour conscientiser qu’en aucun domaine il n’y a de point commun, encore moins de filiation, entre le peintre d’Hélène et ces pâles « romantiques » qui tiennent la caisse avec désinvolture.

    Mais comme toujours, ce sont les visiteurs qui produisent le spectacle le plus amusant. Telle ménopausée dans le vent venue en solitaire prend un air pénétré en une pose interminable devant chaque tableau – on dirait une spectatrice des « Chiffres et des Lettres » qui se réveille en bavant quand sonne « Le compte est bon » – tandis qu’un couple de jeunes cultivés furète à grand bruit dans les armoires à dessins en bois. Et quand débarque l’inénarrable groupe d’asiatiques bardé de sacs des galeries Lafayette, la femme venue avec son adolescente de fille pour jouer les mères copines se replie devant les grandes toiles où un cinquantenaire pérore pour impressionner une illégitime quarantenaire découverte sur un site Internet de « rencontres de qualité ».

    Ainsi va le musée Moreau, belle coquille d’où pourrait souffler un vent de prosélytisme esthétique, où pourrait se fonder une nouvelle école de la Beauté, mais coquille hélas abandonnée à la clique moyenne, bigarrée, sympathique mais jamais convertie, des gens qui aiment la culture mais qui n’y voient jamais l’art. Ils n’y sont pour rien, ces braves visiteurs, simples ilotes de la modernité en somme : les premiers coupables sont à chercher dans nos rangs, nous qui devrions occuper ces lieux avec brio et insolence mais qui, par paresse, par abandon ou par lâcheté, avons battu retraite.


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    Un saint chasse l'autre (15 mai 2012)

    Ah ! Le beau spectacle « républicain » des passations de pouvoir ! C’est à se demander comment la France monarchique a pu tenir debout aussi longtemps quand un ministre remplaçait l’autre, quand un intendant décédait ou quand un prévôt laissait sa charge sans pouvoir faire la plus petite démonstration du moindre esprit « républicain ». C’est aussi à se demander si toute la vie politique n’est pas, de plus en plus, qu’un jeu de surface, où le pouvoir réel est si faible dans les ministères qu’un changement de gouvernement n’a pas plus de valeur que l’élimination d’un de ces débiles ou d’une de ces putes – sans compter les cumulards – d’une émission de « télé-réalité ». On guette le général ou le haut fonctionnaire qui démissionnera, mais la cohérence n’impose même plus de tels panaches puisque, à l’exception de quelques nuances « sociétales », tous sont d’accord sur tout.

    D’accord avec eux, la « grande presse » était déjà d’une grande fadeur sous la présidence Sarkozy. Le Figaro jouait chaque jour le grand air lassant de la flagornerie tandis que les autres titres égayaient leurs colonnes d’aussi lassants sarcasmes, moqueries et « investigations » menées dans le fond des poubelles. C’était là leur seule différence puisque, eux aussi, ils sont tous d’accord sur l’essentiel. Dans ce jeu frivole, il est à espérer que sous la présidence Hollande le Figaro retrouve un peu de vigueur – il faudra peut-être qu’il mette une partie de son flasque et bien-pensant personnel à la rue – mais il est à craindre que les autres titres perdent un peu de leur « humour » et de leur curiosité. Quelques exemples tirés des premiers pas de la nouvelle équipe suffisent à s'en persuader.

  • Reprochait-on à Sarkozy le Fouquet’s et une croisière en yacht privé ? À Hollande on passera les liaisons expresses Tulle-Paris.
  • Reprochait-on à Sarkozy sa proximité avec de riches individus aux intérêts mêlés ? À Hollande on passera la tutelle, jusqu’à la cérémonie d’investiture, du vieux baron « socialiste » caviar Pierre Bergé.
  • Reprochait-on à Sarkozy sa femme impossible ? À Hollande on passera sa compagne, qui tout comme l’autre (Cécilia) a barré la route du gouvernement à tel ou tel qui ne lui revenait pas, en particulier au pauvre Julien Dray, déjà bien mal en point, qui continue d’inviter le présumé innocent Dominique Strauss-Kahn à son anniversaire.
  • Reprochait-on à Sarkozy certaines amitiés invraisemblables ? À Hollande on passera les voyous et les vedettes interlopes de la bohème larbine invités à la cérémonie d’investiture.
  • Reprochait-on à Sarkozy Johnny Halliday et Enrico Macias ? À Hollande on passera Yannick Noah et Sanseverino.
  • Reprochait-on à Sarkozy son fils ? À Hollande on passera le sien, pourtant même genre de tête à claques – version bobo.
  • Reprochait-on à Sarkozy son argent ? À Hollande on passera le sien.
  • Reprochait-on à Sarkozy Eric Woerth, Alain Juppé et autres condamnés ou proches de l’être ? À Hollande on passera les casseroles du bon Ayrault et celles à venir.
  • Reprochait-on à Sarkozy sa petite taille, ses grimaces et son sale caractère ? À Hollande on passera Christiane Taubira que la nature a dotée des mêmes bienfaits.

    Hollande a tenu sa seule promesse de campagne claire en mettant Sarkozy hors de l’Elysée. Nul ne regrettera ce dernier, sur de nombreux points, et encore moins sa clique. Mais il faudrait être bien naïf pour imaginer que les remplaçants seront plus élégants, plus cultivés, moins veuls, moins soumis que les sortants. Et dans quelques mois les Michu regretteront Sarkozy comme ils ont regretté Chirac après l’avoir haï et Mitterrand après avoir mis des cierges à Sainte Rita pendant quatorze ans : un saint chasse l’autre, une racaille chasse l’autre.


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    Lord Lyllian (18 août 2011)


    Lord Lyllian

    La fameuse anthologie de Mario Praz, parue dans les années 1930 (La chair, la mort et le diable dans la littérature du XIXe siècle, le romantisme noir), dressait une manière de catalogue raisonné des curiosités littéraires fin-de-siècle et montrait comment tel symbole, telle psychologie, telle figure ou telle pose, venant parfois, dans leur forme initiale, de traditions fort lointaines, avaient trouvé un enracinement singulier dans la culture artistique européenne. Si les principaux poètes, romanciers, critiques, peintres et sculpteurs qui « travaillèrent » cette matière particulière sont connus du grand public, à commencer par Oscar Wilde, Charles Baudelaire ou Gustave Moreau, la myriade des petits-maîtres qui, avec plus ou moins de succès, firent des ornements dans ce goût-là est souvent oubliée hors des cénacles spécialisés.

    Certains ont mérité l’oubli, parce que leur « romantisme noir » était un décadentisme de carton-pâte lourdement parfumé d’érotisme de bazar, dont les « clips » gothico-pralinettes de Mylène Farmer semblent être les résidus contemporains. À l’inverse, des œuvres perdues d’autres de ces auteurs périphériques méritent d’être redécouvertes et rééditées, et parmi celles-ci figure Messes noires. Lord Lyllian de Jacques d’Adelswärd-Fersen (1880-1923).

    C’est malheureusement comme à contre-emploi qu’est réédité ce petit roman de 1905 puisque la maison qui en a eu l’excellente idée, QuestionDeGenre/GayKitschCamp, est une « association pour la création d’un centre de recherches, d’études et de documentation sur les productions historiques dites LGBT ». On voit mal comment un quelconque lien pourrait être noué entre ce roman aux visées esthétiques supérieures, cette œuvre aux ambitions patriciennes, et les agitations grotesques – festives comme procédurières – des groupes de pression « dits LGBT ». Las, si la mode du gender et des cultural studies – dont une critique véhémente avait été faite par l’anticapitaliste intransigeant Jordi Vidal dans Servitude et simulacre en temps réel et flux constant aux éditions Allia en 2007 – peut inciter des cuistres à financer des rééditions intéressantes, il serait sot de ne pas en profiter au prétexte qu’il existe dans l’homosexualité autre chose que des « LGBT » vindicatifs.

    Lord Lyllian est une promenade dans une « forêt de symboles » et de références constituée de fleurs évocatrices, de paysages grandioses, de pâleurs poitrinaires, de narcotiques raffinés, de miroirs narcissiques, de poésie surchargée, de saynètes byzantines, de gondoles équivoques, d’alcools élégants, de nudités antiques, de bas-empereurs romains, de sang empoisonné, de bouges crasseux, de petites filles à louer, d’éphèbes charmants et de fêtes douteuses ou sublimes. Y défilent aussi, parfois juste nommés, des pseudonymes transparents derrière lesquels se logent, entre autres, Oscar Wilde, Jean Lorrain, Montesquiou ou Sarah Bernhardt, accompagnés de leurs œuvres. Le décor est donc superbe pour les amateurs de pourriture noble !

    Le personnage principal est inspiré en partie par Lord Alfred Douglas, le fameux « Bosie » dont la relation avec Oscar Wilde fut à l’origine de la chute de ce dernier et qui sembla se désintéresser de son mentor déchu avec une froideur que ne cessent, depuis, de commenter les exégètes wildiens. Dans Lord Lyllian, Jacques d’Adelswärd-Fersen décrit même une scène où « Harold Skilde », clochard obèse et pathétique sortant des travaux forcés, croise par hasard le toujours sublime Lyllian, lequel refuse d’accéder à la simple demande de faire entendre encore une fois, une dernière fois, sa voix. Et quand le jeune Lord, pris de remords, veut rendre visite à Skilde, il est trop tard : l’ancien poète est devenu cadavre, comme deviennent cadavres, tout au long du roman, celles et ceux trop envoûtés par sa jeune beauté.

    Au-delà de l’anecdote wildienne et dans la tradition des « contes décadents » de l’époque, Jacques d’Adelswärd-Fersen a fait de Lord Lyllian un jeune seigneur riche, n’ayant donc à se soucier que de son oisiveté... et de son concierge. Lord Lyllian a évidemment grandi dans un château écossais reculé, il est évidemment le descendant fin-de-race d’une lignée ancienne et couverte de gloires diverses, il est évidemment devenu orphelin de mère très tôt, il a évidemment pu jouir de sa fortune avant ses vingt ans, etc. Une des prouesses de Jacques d’Adelswärd-Fersen fut de ne pas trop surcharger sa toile par ce massif cadre obligé.

    Il évita moins l’écueil d’une trop froide litanie des vices et des débauches auxquels se livre le jeune émancipé – bien aidé, bien guidé, par une cour de vieux adorateurs crapuleux assez cocasses que même une idéalisation antique n’aurait pu embellir –, notamment quand est évoqué, sur le ton du mépris pour une mode sensationnelle dont Fersen fut lui-même accusé lors de son procès en 1903, le « satanisme » ; cette évocation se conclut d’ailleurs dans le brouillard des ragots d’un concierge qui n’a rien pu voir, et qui dit avoir tout vu. Le roman souffre ainsi de défauts de construction que Jean-Claude Féray, dans la postface de la réédition, attribue à la précipitation avec laquelle Fersen voulut publier Lord Lyllian.

    En plus du décor antique transposé dans la troisième République – dont la morale, écrit Fersen dans sa dédicace à un « ancien juge d’instruction », apparaît « comme une vieille dame, fonctionnaire et pimbêche, à qui l’on voudrait bien tirer le nez » –, le trait le plus intéressant de Lord Lyllian est le caractère oscillatoire du personnage principal, qui vit des crises de dégoût, notamment quand, devant les portraits des aïeux, il finit par demander pardon « de tout le mal qu’il avait fait, de tout le bien qu’il avait gâché, de tout le temps qu’il avait perdu » ! Jean-Claude Féray replace cette particularité dans le contexte de l’après-procès d’un Fersen insincère cherchant à se justifier de ses accusations et à se venger de ses plus infidèles soutiens ; d’où, selon lui, le reniement des amours masculines au nom des amours féminines, le dénigrement des gérontes des milieux homosexuels d’alors, le déni de la corruption de mineurs, la moquerie envers le satanisme et la galerie de portraits mondains pitoyables. Il n’est cependant pas interdit de regarder Lord Lyllian à travers le monocle exclusif de la littérature : ces justifications et ces vengeances apparaissent alors au contraire comme une ode sincère à la Beauté véritable, cette Beauté très rare qui se trouve pour Lord Lyllian tant dans l’admiration de la plastique de jeunes gens que dans l’amour chaste pour une jeune fille versaillaise.

    Dès lors, le temps perdu dans les cloaques interlopes en compagnies incertaines, fussent-elles prestigieuses et clinquantes, ou dans les chemins de traverse du dévergondage libidineux peut apparaître comme un authentique gâchis, les plaisirs douteux gâtant physiquement et psychologiquement la jeunesse. N’oublions pas que c’est le jeune Fersen de vingt-cinq ans qui écrivit Lord Lyllian, pas le quarantenaire oublieux amoureux d’un adolescent de seize ans. Ce thème important – la corruption, au sens fort, de la jeunesse éclatante par le gâtisme libidineux ou la promiscuité des internats – est tout à fait indépendant du sexe des anges et pourrait constituer, pour des esprits « dégenrés », un embryon de leçon anarchiste.

    Cette réédition est malheureusement gâtée par sa réalisation un peu médiocre, que ne laissent pas deviner la reproduction de la couverture originale de Claude Simpson ni la participation éditoriale, pour la préface de la réédition et une courte étude littéraire complémentaire, de l’érudit décadentiste Jean de Palacio. Le principal reproche, en plus de quelques coquilles qu’on imagine mal d’origine, est la laideur de la police de caractères utilisée et la banalité brouillonne de la mise en page. Cela n’a l’air de rien, mais le lecteur de cette littérature d’esthètes aurait sans doute aimé accompagner le beau Lord Lyllian dans son suprême décor décadent à bord d’un véhicule autrement plus raffiné !

    Ce texte a été publié dans le vingtième numéro de la revue littéraire "Le Grognard" disponible sur Internet.




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    Habiller la chute (17 août 2011)


    Habiller la chute
    « Dandysme » journalistique et capitalisme total


    « Je me nomme le Sagittaire !
    Je suis né sous ce signe et je
    le mets partout !
    Et dans ce monde inepte, ennuyeux
    et vulgaire,
    j’aime lancer ma flèche à tout. »

    Jules Barbey d’Aurevilly


    L’amateur des « portraits » que la presse généraliste et la presse sexuée « haut de gamme » – presse publicitaire dite masculine et presse publicitaire dite féminine – proposent comme des friandises s’est sans doute aperçu que, depuis quelques années, le journalisme de papier mâché comme celui de papier glacé distribuaient généreusement le titre de « dandy ». Distribution sélective, cependant, car en y regardant de plus près, il remarquerait que ne sont ainsi glorifiés que des individus qui représentent, au moins symboliquement, le mouvement vers le capitalisme total – ce monde négativement utopique régi exclusivement par les intérêts égoïstes – ou qui en incarnent les corollaires les plus détestables.

    Au premier rang de ces heureux promus s’établissent les chanteurs de variété à la mode et les acteurs de cinéma qui, pour peu qu’ils aient dans leurs répertoires un mot rappelant vaguement les férocités sublimes d’un lointain poète noir, dans leur regard une lueur de cette mélancolie enfantine qui plaît tant aux photographes de Elle, dans leur bouche quelques propos insolents contre des cibles faciles et consensuelles ou dans leur « attitude vestimentaire » un zeste d’originalité désinvolte – sponsorisée par Zara –, sont rattachés à un « dandysme » aux contours suffisamment flous pour bénéficier du prestige du titre sans avoir à en assumer la radicalité conceptuelle.

    Puisque ces acolytes de « l’enseignement de l’ignorance », pour reprendre l’expression de Jean-Claude Michéa, que sont les roitelets de la « culture jeune », rebelle et officielle, n’ont qu’à prononcer une ou deux déclarations de soumission au système de la mode pour obtenir le précieux sésame, la deuxième palme quantitative du « dandysme » journalistique revient naturellement à ceux qui fabriquent la mode : ces petits maîtres généralement vulgaires que sont les « créateurs » et leurs cocottes masculines que sont les tops-models. Étrange glissement, opéré à la faveur de l’agueusie vestimentaire généralisée depuis la disparition de l’honnête homme, entre un dandysme historique attribué à des esthètes capables de sélectionner parmi l’offre marchande ce qui était ou serait de « bon goût » et un « dandysme » décerné aux marchands eux-mêmes ou à leurs paravents culturellement « prestigieux », de fait établis juges et parties.

    Plus généralement, c’est tout le milieu culturo-mondain, dont les « artistes » et les « créateurs » sont deux solides piliers, qui fourmille de « dandys » en carton : écrivains négriers faisant jouer du pipeau quand il faudrait sonner la trompe ou le tocsin, journalistes littéraires mariés – symboliquement ou réellement – aux attachées de presse des grandes maisons à Goncourt, intellectuels médiatiques apologisant, au nom d’une « liberté » improbable, ces nouveaux garde-chiourmes du prolétariat que sont les businesswomen mondialisées et les zombies multinationaux repus de Miles arrogants, gens de culture interlopes, parasites élevés au lait de bas-bleus, présentateurs, producteurs, acteurs des petits et grands écrans, publicitaires « créatifs », etc.

    Chansonnette, mode, « culture » au sens large et autres laideurs contemporaines : les esprits avertis savent que la médiocrité de ces animations n’est pas seulement le symptôme d’une chute vers le capitalisme total mais aussi la condition concrète et lucrative de leur collaboration à ce système. Autrement dit, ce n’est pas l’empire barbare qui crée des distractions barbares – le milieu culturo-mondain dirait « art » – mais les distractions barbares qui précèdent et préparent l’avènement de l’empire barbare. Une civilisation conduite vers le capitalisme total se trouve donc entre deux mouvements contradictoires : vers le bas, la nécessité « oligarchique » d’imposer des distractions barbares et vers le haut, le rejet « populiste » par les civilisés de ces mêmes distractions, au prétexte de leur laideur, de leur vulgarité, de leur bêtise ou de leur bestialité.

    Afin de hâter la vente à la découpe de la civilisation « archaïque », il est donc nécessaire de masquer le mouvement descendant aux peuples qui résistent à leurs instincts purement animaux que titillent, par exemple, les programmes de « téléréalité ». Dans cette optique, les proclamations de « dandysme » permettent d’habiller les animateurs de la porcherie philistine avec les oripeaux raffinés d’une tradition esthétique, littéraire et philosophique hautement civilisée.

    À un autre niveau, dans un monde à première vue fort éloigné des turpitudes télégéniques du précédent, le « dandysme » a fait son apparition sur les trottoirs des salles de marché. Le golden boy ou trader, figure actualisée du nouveau riche et grand gagnant de la dérive vers le capitalisme total, se paye une « élégance » qui n’est souvent que l’étalage comprimé d’une richesse bijective, dans les esprits du nouveau monde, de la réussite humaine. Pas plus libres intellectuellement que les consommateurs de masse, ces dépensiers sans panache recopient les garde-robes, les garages et les destinations recommandés par l’industrie du « luxe », comme autant de points bonus qui, au final, leur apporteront le titre honorifique de « dandy ».

    En dehors même des salles de marché, la fascination pour les dépenses des milieux d’argent et l’entretien de la machine à ambitions des adolescents forts en maths passent par la presse masculine pseudo-luxueuse qui n’est souvent qu’un recueil de publicités pour montres, articles de golf, voitures, bateaux, costumes et cravates et qui façonnent, à travers leurs entretiens avec des hommes « qui ont réussi », un drôle de modèle de perfection, fût-elle seulement vestimentaire. Comme les pigistes de ces catalogues n’ont que la possibilité de la flatterie – la possibilité de l’ironie ou de l’insolence découlant d’un rapport de force favorable à la presse que n’ont pas ces magazines confidentiels et stipendiés par les grandes firmes du consumérisme –, leur utilisation du mot « dandy » est une politesse presque systématique.

    Dans cette veine, la meilleure synthèse de tous les pièges dans lequel le journalisme est capable de tomber fut publiée par Le Monde daté du 4 décembre 2008, dans les pages « Décryptages » (sic) : il s’agissait d’un portrait de Geoffroy de La Bourdonnaye intitulé « Un dandy français à Londres ». Véritable aubaine pour un journaliste – ici, un certain Marc Roche, mais leur interchangeabilité devrait les inciter à retourner à l’anonymat des hommes de presse d’antan – voulant offrir à ses lecteurs des idées pour leurs prochains achats compulsifs et une figure d’espoir pour leurs capacités intellectuelles médiocres.

    Diplômé d’un « Mastère of Business Administration », embauché dans la division marketing puis directeur de la filiale française de Pepsi, ensuite vice-président de Disney puis responsable des magasins d’Eurodisney, président de la maison de haute couture Christian Lacroix et enfin, à la date du portrait, directeur général du magasin londonien Liberty – « Mecque des tissus imprimés » –, Geoffroy de La Bourdonnaye constituait donc un bel assemblage de la malbouffe techno-gérée, de l’animation la plus vulgaire et de l’industrie de la mode.

    L’incohérence du parcours n’est qu’apparente, non seulement parce que la « compétence » d’un homme d’affaires mondialisé doit être indépendante de son sujet, mais aussi parce que nourriture, divertissement et mode sont les fondations de ce que Jean-Claude Michéa, encore, reprend d’un capitaliste américain, le tittytainment : « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète ». À ce héros, sa statue : ce sera celle du dandy. D’ailleurs, son exemple est aussi édifiant qu’une conversion chrétienne : chez Christian Lacroix, Geoffroy de La Bourdonnaye « s’est pris de passion pour l’industrie du luxe ». Alors le journaliste, sur la foi du chic de son allure, de son nom élégant, de sa place dans le monde du luxe et de sa « collection d’art contemporain et de photos », l’inscrivit au registre du « dandysme », comme s’il était la réincarnation de Robert de Montesquiou (1855-1921).

    Le « piège du dandysme » est plus subtil avec ce type de personnages – indéniablement élégants et souvent dotés d’un goût très sûr, car ils sont les héritiers de la civilisation à la chute de laquelle ils concourent – qu’avec les souillons ignares ou les philosophes cancres de l’animation culturo-mondaine. Mais les inclure dans la tradition du dandysme reviendrait d’abord à confondre ce dernier avec l’élégance, à réduire le dandy à son apparence, sinon à ses masques – alors qu’une particularité du dandysme fut justement de se distinguer philosophiquement des autres formes d’élégance du dix-neuvième siècle –, puis à considérer que cette figure « non moderne » ou « antimoderne » pourrait s’intégrer si brillamment à la modernité.

    Ainsi donc communient paradoxalement en un « dandysme » journalistique aussi vague que cuistre ceux qui aggravent un peu plus chaque jour l’insupportable laideur du monde et le malheur des peuples. Si cette supercherie fonctionne, c’est sans doute parce que sont commises un certain nombre d’approximations – quand ce ne sont pas des mensonges purs et simples – typiques de cette télévision simplificatrice qui a toujours intérêt à tordre les figures et les notions de la tradition pour en presser le prestige et les rendre « économiquement efficaces », télévision suivie dans son indigence par les « intellectuels » officiels.

    Ce qui sépare le plus « ces gens-là » des dandys historiques et littéraires du dix-neuvième siècle – les dandys « authentiques » – c’est l’argent. Si le dandy en dispose parfois jusqu’à l’infini – c’est le cas dans la littérature où Huysmans, Lorrain, Rachilde et les autres ont pris la précaution de doter leurs dandys romanesques de fortunes familiales à peu près inépuisables –, ce n’est jamais qu’un intermédiaire dont la thésaurisation est hautement méprisée et qui est inlassablement brûlé dans la quête interminable d’une Beauté terrestre inaccessible. Il ne peut guère y avoir de confusion entre l’édification de « thébaïdes raffinées » et l’ascèse vestimentaire – fût-elle flamboyante – d’une part et la consommation mimétique du vulgaire jet-setter destinée à prouver, en tout premier lieu, l’étendue de ses moyens ou sa soumission onéreuse – du moins pour ceux qui, comme l’inénarrable Beigbeder, veulent sniffer de la drogue sur des carrosseries de voitures de luxe – à l’idéologie de la fête. À l’examen des déchéances de quelques célèbres dandys historiques, il est évident que ce mépris de l’argent n’était pas feint.

    L’autre grande ligne de démarcation est l’oisiveté. Accomplie là encore vraiment, à de rares exceptions près, par des dandys purement romanesques, elle n’est pas la paresse du rentier jouisseur ou du parasite, et encore moins le travail, même confortable et peu aliénant, du salariat ou des « affaires ». En simplifiant un peu, parce que la littérature et la vie sont plus complexes que les principes, quand le dandy se livre à des expédients – vaguement artistiques ou vaguement littéraires – c’est toujours avec un certain mépris et la conscience de déchoir à quelque chose, de gâter ses mains et son talent à de vils travaux. Sans même évoquer le cas amusant de Boni de Castellane (1867-1932) faisant le brocanteur après son divorce, des dandys balzaciens à Jean Lorrain, les exemples de désillusions sur le « métier » de journaliste ne manquent pas.

    Hormis ces deux séparations nettes, d’autres subtilités ne doivent pas être négligées. Ainsi, l’individualisme du dandy n’est pas l’égoïsme du chantre du capitalisme total. À la liberté authentiquement romantique – avec ce que cela comporte, pourquoi pas, de libéralisme économique – ou chrétienne de l’un s’oppose la liberté consumériste du « j’y ai droit et je le prendrai ». De même la marginalité du dandy n’est pas l’originalité stérile et collaborationniste des animateurs du tittytainment ; ou encore ses airs hautains et sa morgue ne sont pas la marque d’un mépris de classe mais un pamphlet permanent contre la médiocrité de ceux qui se croient supérieurs, contre la laideur de ceux qui se croient beaux.

    Quant à l’Art, il n’est pas le « jardin secret » de Geoffroy de La Bourdonnaye, il n’est pas le moyen de subsistance des néo-Gainsbourg, il est la vie du dandy, au point que celui-ci aspire à n’être qu’une seule chose : une œuvre d’Art vivante. À l’intolérance du dandy envers tout ce qui est médiocre et se présente comme Art mensonger s’oppose d’ailleurs la religion sans discernement des amateurs d’art contemporain, devenu un bien de consommation lié facticement, mais de manière intransigeante, à l’idée intouchable de Progrès, ce nouveau Bien.

    Pourtant, il serait grossièrement anachronique et mensonger de prétendre faire du dandy une « figure anticapitaliste ». Sur ce terrain, il est au mieux un « antimoderne » apolitique. En caricaturant un peu, dans la question politique le dandy voit d’abord le panache que peut revêtir une attitude réactionnaire ou une pensée iconoclaste et dans la question économique, il ne voit rien du tout.

    Au-delà d’empêcher les cuistres d’habiller la chute, il n’est néanmoins pas vain de chercher dans la tradition esthétique du dandysme des moyens de résistance sinon au capitalisme total directement, du moins à ses conséquences les plus abjectes. C’est peut-être sur de tels vieux restes de civilisation que la course du monde déviera de son chaos de laideur et de malheur.



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    Chroniques du vulgaire (26 juillet 2011)

    En narrant à la façon d’un historien narquois les années de présidence de Nicolas Sarkozy, revue comme une monarchie où le Souverain règne sur un peuple de sujets désolés et sur une cour désolante, Patrick Rambaud a trouvé le ton juste. L’hebdomadaire Valeurs actuelles consacre depuis longtemps sa dernière page à un résumé de la semaine politique écrit selon un tour balzacien ; l’académicien Goncourt a repris ce principe en le transposant à une époque aux sonorités plus versaillaises et avec le bénéfice du recul que permet son rythme annuel de publication. Ses chroniques, parce qu’elles sont cruellement et superbement écrites, valent tous les pamphlets de commande que les petits messieurs Besson écrivent avant de changer de camp contre une voiture de fonction.

    Chaque année du « règne de Nicolas Ier », qui gagne à chaque phrase un surnom différent mais toujours emphatique, est décortiquée par l’écrivain de manière chronologique et dans un doux mélange de petites et de grandes décisions, de faits minuscules et de démonstrations régaliennes. Ce n’est, en ce sens, que le reflet déformé à des miroirs Grand Siècle de « l’actualité médiatique ». Même si s’ajoutent aux sujets phares du quinquennat – qu’on avait si vite oubliés, pourtant – et aux « indiscrétions » déjà connues des gazettes quelques « révélations » vraies ou fausses comme la séparation de corps de l’actuel couple présidentiel, l’intérêt de ces pamphlets n’est pas de cet ordre.

    L’esprit de ces chroniques, méchantes à souhait, suit deux grandes lignes. La première consiste à mettre à nu certaines décisions ou actes politiques : il est terrifiant de constater qu’une simple – mais habile – reformulation fait perdre tout semblant de sérieux ou d’honnêteté intellectuelle à la plupart des déclarations que signent nos dirigeants. La deuxième s’attaque aux personnages des courtisans, dont la recoloration est cruelle, féroce et drôle. Dans cette galerie de portraits de caricatures, le lecteur croise des oubliés – David Martinon, Rachida Dati, etc. – que des années de patientes et basses gesticulations courtisanes ne réussirent pas à protéger lorsque frappa la disgrâce.

    Parmi ceux qui n’ont pas encore été congédiés, le personnage de Carla Bruni est exquisément croqué. Brice Hortefeux en prend aussi pour son grade à chaque page, autant que Henri Guaino et que ceux qui, portant les premiers ou les seconds couteaux du sarkozysme, se sont imprudemment mis en scène. Au-delà de la petite sphère courtisane du Président, ce sont tous les fauteurs de bourdes, les ambitieux et les agenouillés de la vie politique française qui sont épinglés sans ménagement.

    Cependant, plus que l’inanité, l’absurde ou l’iniquité de certaines décisions sarkozystes – dont l’habile moquerie est aussi le résultat d’une plume partisane – ou la bêtise et la servilité des courtisans de tous bords, c’est la vulgarité de la Présidence française qui ressort. Vulgarité de corps et d’esprit, vulgarité de langage et d’attitudes : en tout, le monarque est vulgaire. Patrick Rambaud, qui est un adversaire forcené du pouvoir actuel, croit avoir trouvé l’arme de destruction idéale en exhibant les mœurs voyoutes et l’inculture crasse du premier des Français.

    L’opposition à Nicolas Sarkozy aurait cependant tort d’accorder trop de poids politique aux défauts de la personnalité et à la plouquerie des mœurs du Président. Il y a matière à en rire, et même à en rire fort et grinçant, mais il n’y a guère de nouveauté et les rodomontades élyséennes étaient, à une échelle certes un peu plus restreinte, celles qui résonnaient depuis la place Beauvau et qui n’empêchèrent pas l’élection de cet homme si imparfait.

    Politiquement, la lecture la plus cruelle qui peut être faite n’est pas celle des livres de Patrick Rambaud mais celle des tracts de 2007 de Nicolas Sarkozy, le « matériel électoral » où s’égrènaient les promesses et les grandes phrases. La simple lecture de quelques intertitres de ces feuillets donne le vertige : « Je veux être le Président du pouvoir d’achat », « Je veux être le Président d’un Etat fort et impartial », « Je veux être le Président d’une France fière de ses valeurs et de son identité », « Je vous propose une démocratie irréprochable », etc.

    L’échec de Nicolas Sarkozy en 2012 réjouirait sans doute Patrick Rambaud, mais il ne signifierait pas la fin de la vulgarité, de l’ignorance ou du clinquant au sommet de l’Etat – la « moralité » des candidats potentiels n’a rien à envier aux mœurs du Président actuel. S’il advient, cet échec sera d’abord un échec politique – « Je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas, je ne me déroberai pas » signait le candidat de 2007, devinant mal combien cette parole serait, rien que sur le plan économique, caduque –, pas un échec esthétique : malheureusement en France, les chefs politiques doués d’une vision esthétique sont enterrés depuis longtemps.


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    Que sont-ils devenus ? (26 juillet 2011)

    Que sont devenus les « coachs » Noëlla et Nikola (sic), protagonistes de Je suis timide, mais je me soigne, émission sans doute défunte de la télévision Direct8 dont l’excellent journal Directsoir, le 7 novembre 2008, faisait la promotion ?

    On se le demande.


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    Mata Hari gonflables (26 juillet 2011)

    Pendant que les Allemands « spolient » Cassidian, la branche armée d’EADS, le principal actionnaire français privé de la société européenne d’aéronautique et d’espace, Arnaud Lagardère, s’exhibe dans une vidéo grotesque avec sa jeune, fraîche et nouvelle compagne dont le nom – Jade Forêt – est déjà tout un poème. Le policé quotidien économique La Tribune s’en étrangle : « L’inquiétude grandit sur la gouvernance de Lagardère » titrait-il tantôt, avant de développer sur un ton inhabituellement assassin le « goût peu sûr » de la prestation et la « désinvolture » du cinquantenaire « dont se plaignent depuis longtemps ses cadres dirigeants et certains actionnaires. »

    Le fils Lagardère n’est pas le premier homme mûr et riche à se remarier avec une plantureuse jeunette mais on ne peut s’empêcher, à chaque fois, de réprimer un sourire sarcastique à l’écoute des déclarations d’amour juré craché que la presse de caniveau comme Paris-Match s’est fait une spécialité d’imprimer en couleurs.

    Il y avait du tragi-comique dans les pathétiques amourettes d’Eddy Barclay, de Jean-Paul Belmondo et de tous ces petits vieux des milieux artistes qui s’offraient, sans doute pas dupes, un dernier frisson, une dernière gloire au bras d’une jolie femme. Ces alliances naturelles entre clowns et gitanes étaient, de plus, sans autre conséquence que celle de provoquer quelques cris de pitié pour les fins de vie médicalisées de ces saltimbanques, si éloignées de leur passé glorieux. Les minauderies vulgaires d’Arnaud Lagardère, qui rappellent, amplifiées, les étalages cuistres et clinquants du chef de l’Etat, sont d’un autre niveau.

    Les féministes, trop occupées à se réserver des places dans les conseils d’administration et à chronométrer la répartition des tâches ménagères de bas niveau dans les foyers ouvriers, ne se font pas entendre alors que le spectacle permanent d’hommes nantis répudiant leurs femmes légitimes et installant dans leurs couches encore chaudes leurs maîtresses de la veille devrait les faire hurler et les conduire à une révision réactionnaire de leur idéologie. Le « pacte social » du mariage, qui allait au-delà de l’aspect financier que symbolisent les pensions de divorce, conservait malgré toutes les turpitudes possibles et inimaginables de l’époux et de l’épouse une certaine élégance et une certaine dignité. À l’époque moderne, la bourgeoisie traditionnelle, pas moins volage que l’autre mais sachant se souvenir de toutes les Diane de Poitiers de l’Histoire de France, avait conservé cela, que la bourgeoisie d’argent, au désir de jouissance égal à l’inculture, a sacrifié sur l’autel des sentiments adolescents et de la communication.

    Autre vérité angoissante : un homme de cinquante ans capable de s’humilier aussi bassement pour une femme est-il en capacité de détenir des informations stratégiques, industrielles ou militaires ? Est-il illégitime de se demander s’il est raisonnable de laisser l’Empire en décomposition de la famille Lagardère à la merci de telle ou telle mannequin qui séduirait et dominerait le petit caporal qui le gouverne ? Cette question se pose aussi pour d’autres lieutenants de vaisseau d’industrie – le fils PPR et son actrice pour ne citer que lui – et des politiciens de tous bords, même si leur bonheur avec leurs énièmes femmes – presque toutes étrangères – n’a pas atteint les mêmes niveaux d’exhibition. Les chevaliers de l’intelligence économique, qui prônent la fin de la naïveté, se feront-ils entendre ou attendront-ils que la mode passe des actuelles charmeuses euro-méditerranéennes aux raffinées extrême-orientales ?


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